‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 9 sur 26 · PERLE VRAIE ET PERLE FAUSSE · texte numérisé non relu

PERLE VRAIE ET PERLE FAUSSE

u ' E S T - c E qu'elle a ?... Que lui ai-je fait ?» se demandait souvent Claire Fromont en pensant à Sidonie.

Elle ignorait absolument ce qui s'était passé autrefois entre son amie et Georges à Savigny. Avec sa vie si droite, son £me si tranquille, il lui était impossible de deviner quelle ambition jalouse et basse avait grandi à ses côtés depuis quinze ans. PourUnt le regard énigmatique qui lui souriait froidement dans ce joli visage, la troublait sans qu'elle s'en rendît compte. A une politesse affectée, singulière chez des amies d'enfance, succédait tout à coup une colère mal dissimulée, une into-

Il8 PROMOXT JEUNE

nation sèche et cinglante devant laquelle Claire restait interdite comme devant un problème.

Parfo.s aussi un pressentiment singulier Tintui* tion vague d'un grand malheur, se joignait à cette inquiétude ; car les femmes sont toutes un peu des voyanUs, et, même chez les plus candides, l'ignorance profonde du mal 8*éclaire de visions subites d'une étonnante lucidité.

De temps en temps, à la suite d'une causerie un peu longue, d'une de ces rencontres impré> vues où les visages pris au dépounni laissent bien voir leurs pensées vraies, M** Fromont réfléchissait sérieusement à cette singulière petite Sidonie; mais la vie était là, active, pressante, avec son enveloppement d'affections, de préoccupations, et ne lui donnait pas le temps de s'arrêter à ces minuties.

Il arrive, en effet, un âge pour les femmes où l'existence a des tournants de route si subits que tous les horizons changent, tous les points de vue se transforment.

Jeune fille, cette amitié qui s'en allait d'elle pièce à pièce, comme déchirée par une main mauvaise, l'eût beaucoup attristée. Mais elle avait perdu son père, la plus grande, la seule affection de sa jeunesse ; puis elle s'était mariée. L'enfant était venu avec ses adorables exigences de toutes les minutes. £n outre, elle gardait près d'elle sa mère presque en enfance, abêtie

encore par la mort tragique de son mari. Dans une vie si occupée, les caprices de Sidonie tenaient peu de place ; et c'est à peine si Claire Fromont avait songé à s'étonner de son mariage avec Risler. Évidemment, il était trop âgé pour elle; mais après tout, puisqu'ils s'aimaient I

Quant à se vexer que la petite Chèbe fût arrivée à cette haute position, devenue presque son égale, sa nature très supérieure était incapable de pareilles petitesses. Elle eût désiré de tout cœur, au contraire, voir heureuse et considérée cette jeune femme qui habitait près d'elle, vivait pour ainsi dire de sa vie, et avait été sa compagne d'enfance. Très affectueusement, elle essaya de l'instruire, de l'initier au monde, comme on fait d'une provinciale bien douée à qui il manque peu de chose pour devenir charmante.

Entre deux femmes jolies et jeunes, les conseils ne s'acceptent pas facilement. Quand M"* Fromont, un jour de grand dîner, prenait M"* Risler dans sa chambre et lui souriait bien en face, pour lui dire sans la fâcher : « Trop de bijoux, mignonne 1... Et puis, vois-tu I avec les robes montantes on ne met pas de fleurs dans les cheveux... » Sidonie rougissait, remerciait son amie, mais au fond de son cœur inscrivait un grief de plus contre elle.

Dans le monde de Claire, on l'avait assez froidement accueillie.

Le faubourg Saint-Germain a ses prétentions ; msis si vous croyez que le Marais n a pas les siennes !

Ces femmes et ces filles d'industriels, de riches fabricants, savaient l'histoire de la petite Chèbe, l'auraient devinée rien qu'à sa façon de se présenter, d'être parmi elles.

Sidonie avait beau s'appliquer, il restait en elle de la demoiselle de maf^sin. Ses amabilités un peu forcées, trop humbles quelquefois, choquaient comme le ton faux des boutiques ; et ses attitudes dédaigneuses rappelaient les mines superbes de ces premihts qui, dans les mamagasins de nouveautés, parées de robes de soie noire qu'elles remettent au vestiaire le soir en partant, regardent d'un air imposant, du haut de leurs coiffures à grandes boucles, les petites gens qui se permettent de marchander.

Elle se sentait examinée, critiquée, et sa timidité était obligée de s'armer en guerre. Les noms prononcés devant elle, les plaisirs, les fêtes, les livres dont on parlait, lui étaient inconnus. Claire la mettait de son mieux au courant, la maintenait au niveau, d'une main amie toujours tendue. Mais, parmi ces dames, beaucoup trouvaient Sidonie jolie : c'était assez pour lui en vouloir d'être entrée dans leur monde. D'autres,

ET RISLBR AINE

fières de la position de leur mari, de leur richesse, n'avaient pas assez de mutismes insolents, de politesses condescendantes, ppur humilier la petite parvenue. ,

Sidonie les confondait toutes dans un seul mot : « les amies de Claire, c'est-à-dire mes ennemies à moi I... » Mais elle n'en voulait sérieusement qu'à une seule.

Les deux associés ne se doutaient guère de ce qui se passait entre leurs femmes.

Risler aîné, toujours absorbé dans son invention à'imprimeuse, restait quelquefois jusqu'au milieu de la nuit à sa table de dessin. Fromont jeune passait ses journées dehors, déjeunait à son cercle, n'était presque jamais à la fabrique. Il avait ses raisons pour cela.

Le voisinage de Sidonie le troublait. Ce caprice passionné qu'il avait eu pour elle, cet amour sacrifié aux dernières volontés de son oncle, lui traversaient trop souvent la mémoire avec tout le regret de l'irréparable, et, se sentant faible, il fuyait. C'était une nature molle, sans ressort, assez intelligente pour se connaître, trop faible pour se diriger. Le soir du mariage de Risler, — marié lui-même depuis quelques mois à peine, — il avait retrouvé auprès de cette femme toute l'émotion des soirs orageux de Savigny. Dès lors, sans s'en rendre bien compte, il évita de la revoir, de parler d'elle.

Malheureusement, comme ils habitaient la même maison, que les femmes se visitaient dix fois par jour, le hasard des rencontres les mettait en présence ; et il se passa cette chose singulière que ce mari, voulant rester honnête, désertait tout à fait son ménage et cherchait des distractions dehors.

Claire voyait cela sans étonnement. £lle avait été habituée par son père à ce perpétuel « en l'air » de la vie de commerce ; et pendant ces absences, toute zélée dans ses devoirs de femme et de mère, elle s'inventait de longues tâches, des travaux de toutes sortes, des promenades pour l'enfant, des stations au soleil prolong^ées et calmes, dont elle revenait ravie des progrès de la fillette, pénétrée des joies et des rires des tout petits en plein air, avec un peu de leur rayonnement au fond de ses yeux sérieux.

Sidonie sortait aussi beaucoup. Souvent, vers la nuit, la voiture de Georges, qui passait le portail, faisait se ranger vivement M"* Risler en superbe toilette, rentrant après de grandes courses dans Paris. Le boulevsmi, les étalagées, des emplettes longuement choisies, comme pour savourer le plaisir nouveau d'acheter, la tenaient très tard hors de chez elle. On échangeait un salut, un froid regard au détour de l'escalier, et Georges entrait vite chez lui comme dans un refiige, cachant sous un flot de caresses à

^ ^^WL AINE 125

, ^l^i -tc5»<i^»»*» le trouble tout à coup

yessci»^^- .. s^^TX^^t>\sLlt^ ne plus se souvenir de

5idooi«i * .^ ^ai^x-d^ <1^^ *^^ mépris pour cette

rien, et «'^°^^ ao^<:^- ï>-ailleurs, elle avait bien

nature ^^^e^^ai^ti 00s.

^'^"^ lut salon ro^^e, entre les deux fenêtres,

^^^ • cnait de rsLire installer un piano.

son tï»»^ .^^ des li^sîtations, elle s'était décidée AP^^ dic le clM«it, pensant qu'il était un à »PÏ*^ «our coDanacncer le piano; et deux P^ **^Jmaine, M— I>o»>s«»» ^e jolie blonde f^^'?^'.ntale, ven^t Inî donner des leçons de s^"*^ rune beixrc. Dans le silence des cours ^*'^- nnoat^tcs, ces «... -»..- *«..., ces ,,... ^... ^ ^ etivito^^^ avec insistance, recommencés dix ptolo^g çg^ètres oixvertes, donnaient à la fefois, y^pect d'un pensionnat.

^^^^tait bien, en effet, une écolière qui s'excr- \^ uue petite âme inexpérimentée et flot. "^^^ pleine de désirs inavoués, ayant tout à ^^^^nàxe et ^ connaître pour devenir une *^^^^ femme. Seulement son ambition s'en vra*^, lj^ super&cie des choses :

te^^'Viaire Fromont joue du piano; moi. je "^ tetai- ^^^^ P^® P^^ ^"^^ ^®™™« ^l^nte *^^*disting^^^^ )« veux qu'on en dise autant de

rao^' gQngcT une minute à s'instruire elle

J2\ FROMONT JBUXK

passait sa vie à courir les boutiques, les fournisseurs : «Que portera-t-on cet hi^'er?» Elle allait aux somptuosités d'étalage, à tout ce qui saute aux yeux des passants.

De ces perles fausses qu'elle avait si longftemps maniées, il lui était resté quelque chose au bout des doigts, un peu de leur nacre factice, de leur fragilité creuse, de leur éclat sans profondeur. Elle était bien elle-même une perle fausse, ronde, brillante, bien sertie, où le vulgaire pouvait se prendre; mais Claire Fromont était une perle véritable, d'un feu riche et discret à la fois; et quand on les voyait ensemble, la différence se sentait. On devinait que l'une avait été perle toujours, une toute petite perle dès l'enfance, accrue des éléments d'élégance, de distinction, qui en avaient fait une nature rare et précieuse.

L'autre, au contraire, était bien l'œuvre de Paris, ce bijoutier en faux qui dispose de mille futilités charmantes, brillantes, mais peu solides, mal assorties, mal rattachées : un vrai produit du petit commerce dont elle avait fait partie.

Ce que Sidonie enviait par-dessus tout à Claire, c'était l'enfant, le poupon luxueux, enrubanné depuis les rideaux de son berceau jusqu'au bonnet de sa nourrice. Elle ne songeait pas aux devoirs doux, pleins de patience

: ms. -1-

^^^ '^^^ m^^-ac. XoTkç:^ bercciaents des

otfttft**^*, \ îMc\i«- "^^ oï3fc î «5ans Venbni, elle

*çç\afttsf**^ç^V«^Dc^««^^w*i« — C'est si joU cet

^t ^^^ *^à« ceVttt^3ar^«- ^ot.t.amtes et de U>D|rQes

.|\Jefft«*^ . -^vi \es 3€îvi.x^«« isa^res dans \e lour-

b\Uot»*'^scîî«^T« «'<=<=^o«»P^«««r» naT^it que

^^^* ts ^ **^^ xr^aori. KUe ataiait mieux

ses P*^*\e. ^^ *^^^^^ xxT^^- fi%çon si drôle d'être

sorti^^^^ ce \)nk^e R.isl«r, jouaat «tcc sa

aino^'^^^tftc avec ^ïi«^ poupée, lui pinçant le

fc******* et^«* )0>ie»> T-ô*iaot autour d>Ue avec

io«*^°? . ♦tto^- Yioxil * on bien la regardant

d«* *^^* tftos y«^* attendris comme un chien

de »** \^ ctTecoxkT*»\ssauttt- Cet amour bêta, qui

atfec^^*^,^Yleuti ioviiovi» vinc porcelaine d*étagère,

ffti«*^*^^\t botite>ise. Quant à ses parants, ib b

\» ^*? ^^ Y^UT \e monde qu'elle voulait voir, et,

^^**** apTfe» «°^ mariage» elle s'en était à peu

®*^^^ ^batTS«*« etk leur louant une maison.

p^^* fc îAon^o^S«- Ce\a avait coupé court aux

n«*^® ^^^s trt<ïuentcs de M. Chèbc en longue

\oV»*^ ^^^^ et aux visites mtennînables de la

f cd^^^ ^^, CK^Vie, che» qui le bien^tre revenu

Y,oop*^^^ d^atictenties babiludcs de commérage

^^^v^c oisive.

c^ z: ^ème coxip, Sidonie aurait bien voulu ' tfftCT ft^**^ ^«« I>c\obe\\e dont \e voisinage

J26 IIOMOXT JtrXE

hû pesait. Mais le Marais était un cctOrt pour le Txeox comédien, à omse de la proximité des tliéfitres dn boulevard; pais Désirée tenait, comme tons les sédentaires, à l*horizon connu, et sa coor triste, assombrie \"hivet dès quatre Heures, lui semblait une amie, un visage de oonnaissance que le soleil édainit quelquefois comme un sourire à son «dresse, Sîdonie, iw pouvant se débarrasser d'eux, avait pris le paiti de ne plus les voir.

En somme, sa vie eût été solitaire et assez triste sans quelques distractions que Claire Pro* mont lui pixKunùt. Chaque fois c^était une i olère. Elle pensait :

— Tout me viendra donc par elle !

Et lorsque, au moment de dtner, on lui envoyait de l'étage au-dessous un numéro de loge ou une inviution pour le soir, tout en s^babillant, ravie de se montrer, elle ne songeait qu*à écraser sa rivale. Ces occasions d*aiU leurs, devenaient rares, Claire éunt de plus en phis occupée de son enfant Pourtant, lorsque le grand-père Gardinois faisait un voyage à Paris, il ne manquait jamais de réunir les deux ménages. La gaieté du vieux paysan avait besoin pour s'épanouir de cette petite Sidonie que ses plaisanteries n'effarouchaient pas. Il les £usait dtner tous quatre chez Philippe, son restaurant de choix, dont il connaissait les patrons, le som-

BT &ISLfi& AIKÉ

melier, dépensait beaucoup d'argent, et de là les conduisait dans une loge louée d'avance à rOpéia-Comique ou au Palais-Royal.

Au théâtre, il riait fort, parlait iJEunilièrement aux ouvreuses comme aux garçons de chet Philippe, rédamait tout haut des tabourets pour les dames, et à la sortie voulait avoir les paletots, les fourrures, avant tout le monde, comme s*il eût été le seul parvenu trois fois millionnaire dans la salle.

Pour ces parties un peu vulgaires, où son mari le plus souvent évitait de se trouver, Claire, avec son tact habituel, s*habillait sobrement, passait inaperçue. Sidonie, au contraire, toutes voiles dehors, étalée au-devant des loges, riait de tout son cœur aux histoires du grand-père, heureuse d*ètre descendue des troisièmes ou des secondes, ses places d'autrefois, à ces belles avant-scènes ornées de glaces, dont le bord de velours lui semblait fiiit exprès pour ses gants clairs, sa lorgnette d*ivoire et son éventail à paillettes. La banalité des endroits publics, le rouge et Tor des tentures, c'était du vrai hixe pour elle. Elle s*y épanouissait comme une jolie fleur en papier dans une jardinière en filigrane.

Un soir, à une pièce en vogue du Pftlais- Royal, parmi les femmes présentes, des célébrités peintes, coiffées de chapeaux microsco-

piques, armées d'immenses éventails et dont les têtes fardées sortaient de l'ombre des baignoires dans l'échancnire des corsages comme des portraits vaguement animés, l'allure de Sidonie, sa toilette, sa façon de rire et de regarder, furent très remarquées. Toutes les lorgnettes de la salle, guidées par ce courant magnétique si puissant sous le lustre, se dirigeaient peu à peu vers la loge qu'elle occupait. Claire finit par en être gênée ; et discrètement, elle fit passer à sa place son mari qui, par malheur, les avait accompagnés ce soir-là.

Georges, jeune, élégant à côté de Sidonie, avait l'air de son compagnon naturel, tandis que, derrière eux, Risler aîné toujours si calme, si éteint, semblait bien à sa place près de Claire Fromont qui gardait dans ses vêtements un peu sombres comme un incognito d'honnête femme au bal de l'Opéra.

En sortant, chacun des deux associés prit le bras de sa voisine. Une ouvreuse dit à Sidonie, en parlant de Georges : « Votre mari..., » et la petite femme en eut un rayonnement de plaisir.

Votre mari!

Ce mot si simple avait suffi pour la bouleverser et remuer au fond de son cœur un tas de choses mauvaises. Pendant qu'ils traversaient les couloirs, le foyer, elle regardait Risler et

M*"* « Cherche » marcher devant eux. L'élégance de Claire lui semblait écrasée, vulgarisée par la démarche lourde de Risler. Elle se disait • « Comme il doit m'enlaidir quand nous marchons ensemble !... » Et le cœur lui battait à ridée du couple charmant, heureux, aulmiré^ qu'ils auraient £ait, elle et ce Georges Fromont dont le bras frémissait sous le sien.

Alors, quand le coupé bleu vint prendre les Fromont à la porte du théâtre, pour la première fois elle se mit à songer qu'après tout cette femme lui avait volé sa place et qu'elle serait dans son droit en essayant de la reprendre.

Page 1