MÉLIDORE
Muse plaintive, ô toi qui fais répandre Ces pleurs touchants, délices d'un cœur tendre. Des vrais amants toi qui peins le malheur, Donne à ma voix l'accent de la douleur! Que la pitié, les regrets, les alarmes, Où l'intérêt fait trouver tant de charmes,, En soupirant accompagnent tes pas.
Toi qui chantois Léandre et son trépas Sur ce rivage où l'Amour pleure encore, Chante avec moi Phrosine et Mélidore.
Noms immortels, noms si chers à l'Amour, L'oubli vous rend à la clarté du jour!
Près des écueils de Charybde et de Scylle, Paroît Messine aux rives de Sicile :
62 PHROSINE ET MELIDORE.
Là, cent palais, souverains de ces mers, Le pied dans Tonde, ont le front dans les airs. Son port superbe, abri de la fortune, Sauve Plutus des fureurs de Neptune ; Tout l'or de l'Inde éclate sur ses bords : Mais c'est en vain que l'Asie et ses ports Comblent le sien de richesses nouvelles; Ses vrais trésors étoient deux cœurs fidèles. Là, Mélidore avoit reçu des cieux Des biens sans nom, des vertus sans aïeux; Là, dans le sein d'une illustre famille, Des Faventins on vit briller la fille.
Peindrai-je, ô dieux! sa grâce et ses attraits? Que l'art fécond forme les plus beaux traits; Qu'il embellisse , exagère , imagine ; Il rend Vénus, et ne rend pas Phrosine. Son ame étoit le pur souffle des dieux; Un doux rayon éclatoit dans ses yeux ; Son âge heureux sortoit de son aurore; C'étoit le teint et la taille de Flore; G'étoit d'Hébé le sourire vainqueur, Et cette voix, l'écho touchant du cœur. Son cœur, enfin , fut le don trop funeste Qui couronna, mais perdit tout le reste. Long-temps l'Amour, tremblant à ses genoux, En fit l'espoir et le tourment de tous;
Dans son carquois ses traits dormoient encore, Mais à Phrosine il fit voir Mélidore : De leurs regards partit Un double éclair, Pareil à ceux qui se croisent dans l'air ; Rapide élan, tendre accord, bien suprême, Moment d'extase où Ion plaît comme on aime. Ce fut aux jeux qu'on célébroit au port Qu'Amour en eux montra ce doux rapport.
Mille beautés, dans ces fêtes brillantes, Voguoient en mer sur des barques galantes. Phrosine y vint, Mélidore y courut:
Pour eux la fête aussitôt disparut; Sans se parler, leurs regards s'entendirent; De leurs transports leurs âmes s'applaudirent. Tout le progrès, tout l'effet que produit Le cours du temps, d'un instant fut le fruit. Le tendre aveu de leur commune atteinte. Fait sans détour, fut écouté sans feinte : Mais des rivaux l'attente et le courroux, L'œil des parents, le réveil des jaloux Vint arrêter l'Amour dans sa carrière, Et de l'obstacle éleva la barrière.
Phrosine avoit deux frères, ses tyrans, Deux Faventins, orgueilleux de leurs rangs. L'un, c'est Aymar, ivre de sa naissance, Des plus grands noms recherchant l'alliance
Jule étoit l'autre ; un trait empoisonné L'avoit rendu plus craint que son aîné. Dès son jeune âge un amour trop funeste Livra son ame aux flammes de 1 inceste : C'est un regard aussi pur que le jour Qui donna l'être au plus impur amour.
Tel le poison, dont Circé fait usage, Naît du soleil, honteux de son ouvrage. Le même jour qu'Aymar ambitieux, Sacrifiant Phrosine à ses aïeux, Nomme l'époux que son choix lui destine; Ce jour-là même, à sa sœur, à Phrosine, Jule, en secret avouant ses ardeurs, Lui dévoila son crime et ses fureurs.
« Ma sœur, dit-il, tu vas frémir, sans doute; Plains-toi, rougis, frissonne, mais écoute. Enfin mon cœur échappe à mes efforts; En te voyant je cède à ses transports : Je ne puis plus te cacher qu'il t'adore; J'étouffe en vain le feu qui me dévore. Hélas! ce feu s'accroît, loin d'expirer; Par mes efforts je l'excite à durer, Et je me fais une guerre cruelle.
Pourquoi le ciel, en te créant si belle, S'il m'a connu, m'a-t-il mis près de toi? De t'adorer il m'imposa la loi.
Rappelle ici le berceau de notre âge, Nos premiers goûts, nos jeux, notre langage, Cette union , ces faveurs , ces plaisirs Que permet 1 âge à d'innocents désirs.
Jeune, imprudent, sans remords, sans alarmes, Je m'enivrais du poison de tes charmes : Mon cœur enfin te parla sans détour; La voix du sang fut celle de l'amour : J'en vis le crime, et ne pus m'en défendre! PhrosineL. Ah dieux! tu frémis de m'entendre; Demeure, attends... j'expire si tu fuis. J'ai si long-temps dévoré mes ennuis!
Mais ton hymen aujourd'hui m'assassine.
Un autre, ô ciel, dans les bras de Phrosine! Un autre!... et moi, déchiré nuit et jour, J'aurai, sans toi, mon crime et mon amour! Pardonne, ou frappe: indulgente, ou sévère, Parle, et choisis d'un époux ou d'un frère : Si je te perds, je suis mort; et ta main, En se donnant, me percera le sein. »
Que devient-elle à cet aveu terrible?
Phrosine éprouve un sentiment horrible, Mêlé d'effroi, de honte, et de pitié.
Jule avoit eu sa plus tendre amitié; Sans cet amour, Jule étoit digne d'elle : Mais détestant sa flamme criminelle,
Elle recule ; et, détournant les yeux,
« Fuis-moi, dit-elle, abandonne ces lieux;
Va, ne crains point l'époux qu'on me destine.
Et, si tu peux, garde un frère à Phrosine. »
De cet hymen un bruit sourd répandu
Fit accourir Mélidore éperdu ;
Et cet amant, apportant ses alarmes,
Vint à Phrosine arracher d'autres larmes.
Ainsi l'orgueil , la nature , et l'amour
Par trois liens l'enchaînoient tour-à-tour.
Sans cesse Aymar lui parloit d'hyménée ;
Jule traînoit sa vie infortunée ;
Et par tous deux Mélidore alarmé
Goûtoit en vain le bonheur d'être aimé.
Né sans noblesse , il crut que l'opulence
Des Faventins tenteroit l'alliance.
Ainsi l'amour, sur les ailes du vent,
Le fit courir aux portes du Levant :
Ligués pour lui , Mars , Éole , et Neptime ,
Accéléroient le cours de sa fortune ;
Par leur objet rendus plus précieux,
Ses biens sacrés intéressoient les dieux.
Riche sur-tout d'un espoir inutile,
Il vole, arrive au phare de Sicile.
Il voit Phrosine : il croit que ses destins
Vont l'égaler au sort des Faventins;
Phrosine même en conçoit l'espérance.
On parle, on presse, on discute, on balance ;
Enfin, la gloire étouffant l'intérêt,
L'amour reçoit le plus fatal arrêt.
Jule amoureux nuit sur-tout à leurs flammes.
Le désespoir s'empare de leurs âmes.
« Adieu, Phrosine, adieu, j'ai tout perdu,
S'écrie alors Mélidore éperdu;
Le ciel n'a pu voir unir sans envie
Mon être au tien, mon destin à ta vie.
Que sert tout l'or que Neptune a sauvé?
Je perds Phrosine; on m'a tout enlevé.
Dans la mort seule est l'espoir qui me reste;
Je l'obtiendrai par un exil funeste.
Si j'attachai ma vie à tes appas,
Je dois la perdre où tu ne seras pas.
J'y cours. » — « Tu pars, et je ne puis te suivre!
Dieux ! à quels maux ta fuite ici me livre !
L'hymen, l'amour, vont me persécuter,
Non! pour te voir j'oserai tout tenter.
Espère , attends , ranime mon courage :
De ce jardin le mur touche au rivage ;
Près de la mer il peut te ménager
Un accès libre, et loin de tout danger.
Voilé par l'ombre, aidé par le mystère,
Tu guideras ta marche solitaire.
Jai tes serments, je t'ai donné ma foi:
Phrosine a-t-elle à rougir avec toi ?
L'amour enfin, ton saint me décide ;
Ma jeune esclave Aly sera ton guide.
Sur nos tyrans les pavots tomberont,
Et Mélidore et l'amour veilleront. »
De quel espoir son alarme est suivie
A ce discours, à ce souffle de vie'
Pour mieux tromper des yeux encore ouverts,
Il feint alors d'avoir rompu ses fers;
Et cependant il brûle de voir naître
L'heure où Phrosine ordonne de paroître.
Elle ignoroit qu'Aymar, par ce détour,
Souvent la nuit sortoit de ce séjour.
La lune au ciel éclatoit sans nuage , Quand Mélidore, arrivant au passage, Ouvrai et soudain voit Aymar, en est vu. Chacun, frappé d'un aspect imprévu, Frémit, recule, hésite, et se regarde; Bientôt armé, l'un et l'autre est en garde. Le fer se croise, et, le trait à la main, Long-temps la mort vole autour de leur sein. Enfin Aymar, redoublant son audace, Cherche le coup qui l'étend sur la place. Jule, amoureux, tout plein de ses malheurs Là, très souvent, promenoit ses douleurs :
Cette nuit même, errant sur le rivage.
Il voit de loin ce combat qui s'engage; Il vole, accourt, trouve Aymar abattu, Qui s'écrioit « O Jule! que fais-tu?
Venge ton frère. » — « O ciel! c'est Mélidore! C'est toi, dit Jule, insolent que j'abhorre! Dans ton vil sang j'éteindrai ton amour ; Meurs, traître! « Il dit, et combat à son tour. Quittant alors la terrasse voisine, Aly vient, voit, tremble, et vole à Phrosine. Phrosine accourt, et, d'un œil éperdu, Voit sur le corps de son frère étendu Son frère armé qui combat Mélidore :
De Jule atteint le sang couloit encore. Elle s'élance au milieu de leurs coups. < Cruels, dit-elle, ô ciel! que faites-vous? Percez Phrosine, ou rendez-lui vos armes. » Ce nom, ces cris, ses beaux yeux tout en larmes. Ses bras enfin qu'elle levoit aux cieux , Calment d'abord deux tigres furieux. Phrosine voit Aymar sur la poussière, S'y précipite, et l'embrasse, et le serre. On vient en foule. Un autre sentiment La fait trembler pour son cruel amant.
« Va, fuis, dit-elle; adieu.... » Phrosine reste Dans les horreurs de cet état funeste.
7o PHROSINE ET MÉLIDORE.
Aymar vécut après de longs secours :
Jule guérit, et soupira toujours.
Au désespoir se livra Mélidore :
Contraint de fuir un séjour quil adore, De sa main même il brûle ses vaisseaux, Fait croire à tous son trépas dans les eaux, Et, dérobant les apprêts de sa fuite, De ses rivaux évite la poursuite :
S'il traîne ailleurs un sort irrésolu, S'il vit enfin, Pbrosine l'a voulu.
Non loin du port, au couchant de la ville, Du fond des eaux paroît sortir une île, Un triste écueil, un rocher menaçant; L'onde en courroux s'y brise en mugissant. L'un de ses flancs, moins battu par l'orage, Permet l'abord d'un asile sauvage.
L'espace étroit du rocher entrouvert, D'herbe, de mousse, et de rameaux couvert, Etoit l'abri d'un pieux solitaire, Vieux pénitent, fugitif volontaire, Qui, de ce roc ayant fait un saint lieu, Prioit en paix, et reposoit en Dieu.
Les ans penchoient sa tête octogénaire, Un sac formoit son vêtement austère ; Sur un cordon sa barbe retomboit, Et sous son poids un bâton se courboit. C'est au milieu d'une pente rapide Que la nature, architecte solide, Creusa du saint l'asile révéré.
Là, son autel, d'une lampe éclairé,
72 PHROSINE ET MELIDORE.
Etoit orné de grossières images,
Qui des croyants attestoient les hommages.
Un lit de natte , un oratoire auprès ,
De la cellule étoient les seuls apprêts.
Le fond de l'antre offroit une ouverture
D'où s'épanchoit une source d'eau pure;
Et, loin du bruit que la vague formoit,
A ce murmure un sage s'endormoit.
Son aliment étoit le coquillage
Qui, chaque jour, échouoit au rivage;
Un coin de terre avoit lassé jadis
Ses bras, par l'âge énervés et roidis.
Sur le rocher qu'il habitoit encore
Le désespoir conduisit Mélidore;
Sur une barque en secret amené,
Il se présente au vieillard étonné ,
Dit ses malheurs, l'attendrit, et partage
Avec transport cet affreux héritage.
« Mon fils, lui dit le solitaire heureux,
Si, dégagé des pièges amoureux,
Ton cœur paisible a bien rompu sa chaîne,
Que béni soit l'heureux jour qui t amène!
Du sort, ici, j'ai défié les jeux;
Toujours serein sous un ciel orageux,
J'ai vu, trente ans, le reflux de cette onde
Qui m'invitoit à retourner au monde.
Il m'a trompé, je lai fui pour toujours. Mais, quand je touche au dernier de mes jours, Le ciel sensible écoute ma prière :
J'aurai ta main pour fermer ma paupière. Tu vois mes biens, succède à mon bonheur. Fuis sans regret un monde suborneur :
Sers Dieu, voilà l'être qu'il faut qu'on aime. Et, tout à lui, sois content de toi-même. » Il dit, l'embrasse, et verse dans son sein Quelques rayons de cet esprit divin.
Mais vainement il combattit sa flamme; Le calme encore étoit loin de son ame. Ah! qui pourroit effacer dans un joui- La profondeur des traces de l'amour?
C'est le torrent qui, sillonnant la plaine, A tout empreint du sable qu'il entraîne. Les prés rougis, les guérets dépouillés, Marquent les lieux que son cours a souillés. Mais un printemps suffit à la nature Pour réparer l'émail et la verdure ; La vie entière à peine reproduit La paix du cœur, qu'un seul instant détruit. Bientôt l'ermite, au bout de sa carrière, Vit sans regret s'éclipser la lumière.
La faux du temps l'étendit au tombeau . Et ce désert eut un maître nouveau.
Ce n'étoit plus cet habitant paisible, Cet heureux sage au trouble inaccessible, Dont aucun choc n'ébranloit la vertu, Qu'on vit semblable à ce rocher battu Qui, résistant aux tempêtes de l'onde, Se reposoit sur sa base profonde • C'est un amant agité, sans repos, Tel qu'un navire emporté par les flots.
Étois-tu donc plus tranquille au rivage , Toi dont le ciel éprouva le courage?
Quels maux en foule il étendit sur toi , Depuis ce jour de combat et d'effroi!
Mais, faisant tête au destin qui l'opprime, A tous ces coups Phrosine se ranime.
Son soin actif met tout en mouvement Pour éclairer le sort de son amant.
S'il vit encore, eût-il traversé l'onde, Phrosine iroit aux limites du monde :
Mais les Amours n'ont pas volé si loin. De cette fuite un pêcheur fut témoin : Par lui Phrosine apprend tout le mystère. A ce rapport un trait de feu 1 éclaire; De son bonheur un rayon se fait voir, Et rend l'essor aux ailes de l'espoir.
L'astre brûlant, dans sa course rapide, Montoit au signe où le lion préside,
Flore expiroit : les plus vives chaleur» De Cérès même altéroient les couleurs.
Pour fuir les feux de la voûte éthérée, Doris cherchoit les grottes de Nérée, Et l'habitant du terrestre séjour Ne respiroit crue la fuite du jour.
La mer, bornant la maison Faventine, Baignoit les murs qui renfermoient Phrosine; Un sûr asile , ignoré dans ces lieux , Formoit pour elle un bain délicieux.
Là, chaque nuit, Phrosiue descendue Menoit Aly sa compagne assidue; Là, sans rougir, ses plus secrets appas Souffroient des yeux quelle ne craignoit pas. Des jours brûlants Fonde apaisoit la flamme Sans apporter de remède à son ame.
Dans le sommeil ses esprits languissants Avoient fait place à l'erreur de ses sens. Des régions qu'habitent les mensonges Etoit parti le plus heureux des songes ; Non ce vieillard par des hiboux traîné. Teint de pavots, de crêpe environné, Mais un enfant sans voile et sans nuage, Tout rayonnant de l'éclat du bel âge, Au doux sourire, au teint frais et vermeil H répandoit les roses du sommeil;
Le mouvement de son aile divine Rafraîchit l'air que respiroit Phrosine; Sa douce haleine embauma ce séjour :
Ce bel enfant, ce songe, étoit l'Amour. Ce dieu, traçant de subtiles images, Peint ses rideaux de riants paysages; Il met la main sur son cœur, et lui dit : « Sois attentive au sort qui t'est prédit : Vois cet empire où Neptune préside; Viens y briller, je t'y fais néréide : Nymphe nouvelle, ose en cet élément, Suivre l'Amour, et chercher ton amant; Brave les flots, les rochers, et l'orage; Un dieu puissant va t'ouvrir le passage. »
Phrosine alors , dans ses destins nouveaux , Crut se jouer, crut voguer sur les eaux. L'Amour guidoit sa course fortunée :
Au bord d'une île elle fut amenée. , « Tu dois, dit-il, y pénétrer un jour, Et ton amant est roi de ce séjour. »
Là disparut l'Amour et son ouvrage.
Elle s'éveille, adorant ce présage; Et, le cœur plein de ce rêve enchanteur, Elle ose attendre un avenir flatteur. Avec Aly de ce songe occupée, Au bain sur-tout Phrosine en est frappée.
« C'est toi, dit-elle, ô fatal élément, Qui de mes bras éloignes mon amant !
A l'intérêt si tes vagues dociles Pour les mortels ont des routes faciles, De ton pouvoir fais un plus digne emploi ; Sers mon amour, élève, emporte-moi, Unis Phrosine à son cher Mélidore. »
En agitant les ondes qu'elle implore , Soudain le sable échappe sous ses pas; Son corps s'étend, balancé sur ses bras; Ses pieds de l'onde atteignent la surface : Un fol espoir animoit son audace.
Aly trembloit : Phrosine s égarant Nageoit encor; mais son cœur expirant, Trop foible, hélas! la rappelle au rivage. « Aly, dit-elle, as-tu vu? quel présage! L'Amour sans doute écoute mes désirs ; Il soumet fonde, et commande aux zéphyrs. J'irai plus loin. » Elle dit, et s'élance, Bat, fend la mer, nage à plus de distance; Revient, retourne, et, jouant sur les eaux. S'exerce encore à des périls nouveaux.
Ce que l'Amour inspire à cette amante, La jeune Aly par amitié le tente.
Un voile tombe, un autre est détaché; Sous chacun d'eux un Amour est caché :
78 PHROSINE ET MELIDORE.
Mais ses attraits, mais leur grâce divine, Rendent hommage aux grâces de Phrosine.
Ses lis sur-tout triomphent en blancheur, Et Vénus même envieroit sa fraîcheur.
Aly, dans Fonde où Phrosine l'attire, Étend un pied, pousse un cri, se retire, Rentre, chancelle, avance; et chaque pas Ensevelit quelqu'un de ses appas.
Elle ose enfin suivre la néréide , Qui sur les eaux se soutient et la guide. Phrosine, Aly, s'exerçoient tour-à-tour.
Telles on voit au sommet d'une tour Prendre leur vol deux jeunes hirondelles, Et l'annoncer par un battement d'ailes; Lune en tremblant s'essaie à voltiger; L'autre plus prompte affronte le danger, Désigne un terme au vol qu'elle inédite, Part, vole, fuit : sa compagne l'imite, La suit, l'atteint; et toutes deux au pair Vont mesurer les campagnes de l'air.
Le préjugé sous des chaînes cruelles Assujettit lame et l'esprit des belles.
Reines des cœurs, mais esclaves des lois, L'orgueil de l'homme usurpa tous leurs droits. Il asservit l'idole qu'il encense ; Il rend le culte, et ravit la puissance; En adorant il régne, et, dans ses dieux, Voile un éclat qui blesseroit ses yeux. Sexe adoré , quelle seroit ta gloire , Si, te laissant disputer la victoire, Tes humbles vœux n'avoient pas limité Ton apanage aux dons de la beauté !
Telle une source et brillante et féconde Naît dans l'espoir de parcourir le monde, Roule ses flots, et, d'un cours qu'elle étend, Promène au loin leur tribut éclatant :
Mais l'art trompeur, arrêtant sur la rive, Par cent canaux l'enchaîne et la captive; Ainsi borné, son cours infructueux N'embellit plus qu'un jardin fastueux :
8o PHROSINE ET MÉLIDORE.
Dans leurs prisons ses ondes étrangères N'arrosent plus que des fleurs passagères. Rompez la digue : un fleuve naît alors, S'étend, circule, enrichit tous ses bords, Répand l'espoir, la vie, et la fortune, Et va grossir l'empire de Neptune.
De la beauté tel seroit le destin :
Brisons ses fers, son triomphe est certain. Une loi juste attache à son essence Grandeur, courage, activité, science.
Muses, par vous nous sont donnés les arts ; Diane abat les monstres sous ses dards ; Aux champs troyens, près d'Hector et d'Atride, Vénus combat, et Pallas tient l'égide.
Qu'un trait d'audace aussi digne des dieux Par un prodige étonne ici les yeux.
Phrosine, esclave au palais de ses frères, Etoit en butte à des assauts contraires. Aymar croyoit, par un sort inhumain, Lasser son cœur et conduire sa main ■ Cependant Jule, idolâtrant Phrosine, Rompt en secret les nœuds qu'on lui destine, Le traître alors, en voilant sa noirceur, Trompoit les yeux de sa crédule sœur.
A ses côtés Phrosine sans alarmes S'applaudissoit de l'oubli de ses charmes ,
Marcboit an piège, et ne redoutoit pas Les feux couverts qui dormoient sous ses pas. Tel dans ses flancs le Vésuve perfide Semble amortir sa flamme moins rapide ; La terreur cesse ; on voit autour de lui Se rapprocher les troupeaux qui Font fui ; Cérès étend sa nouvelle culture ; Quand tout-à-coup , effrayant la nature , Le volcan brûle, et son déluge affreux Couvre les champs de bitume et de feux. Sous les dehors de son amitié feinte Jule à sa sœur ôtoit donc toute crainte ; Ils s'occupoient à d'innocents plaisirs ; Souvent au soir le souffle des zéphyrs Les promenoit sur les vagues profondes.
Tous deux, un jour, ils voguoient sur les ondes, Jule, Phrosine, un guide qui ramoit ; Aly, qu'enfin nul soupçon n'alarmoit, Restoit au port. Jule aussitôt dans l'âme Cède à l'espoir de sa coupable flamme. Quels traits, Amour, prends-tu dans ta fureur! L'œil égaré, le front pâle d'horreur, Il voulut rompre un silence farouche ; Le crime hésite à sortir de sa bouche. Mais dans ses yeux Phrosine a vu sa mort : « Mon frère, ô ciel ! d'où te naît ce transport? »
— « Tu vois, dit-il, la rame qui retombe
Sur cet abyme ; elle y creuse ma tombe;
J'y vais périr, si ton cœur plus' humain,
Si ta pitié n'en ferme le chemin ;
Un mot aussi m'ouvrira le ciel même :
La mort ou toi, c'est le sort de qui t'aime.
Phrosine, ah dieux! si, perdant ton courroux...
Nous sommes seuls ; j'expire à tes genoux :
Rends-toi, jemeurs. » — «Non, traître, dit Phrosine.
Ah ! descendons sur la rive voisine ;
Jule... obéis. » — «Non, reprit-il, attends,
Je te rendrai libre dans peu d'instants;
J'en ai trop fait, trop de fureur m'anime,
Pour n'emporter que la moitié du crime.
Jule en mourant goûtera la douceur
De triompher de sa barbare sœur.
Moment affreux ! Phrosine sans défense
Voit de la mer la solitude immense ,
Se jette aux pieds de son frère inhumain ;
En frémissant elle baise sa main,
Veut l'arrêter, le conjure, l'appelle.
« Quel lieu! quel temps! diffère au moins, dit-elle:
Vois ce forçat, peux-tu d'un tel regard? »...
— «Attends, je vais dun coup de ce poignard.»...
Elle l'arrête ; et, sauvant sa victime,
Touche à l'instant de voir combler le crime.
Tel un oiseau de frayeur expirant Voit sur sa tête un faucon dévorant.
Phrosine alors joint l'adresse au courage, Feint de céder, fuit ses bras, se dégage, Et dans les eaux se plonge au même instant. Jule la suit en s'y précipitant.
Il disparoît, et Phrosine surnage, De tout son art Phrosine fait usage.
Le matelot vouloit sauver ses jours :
« Va, porte ailleurs, dit-elle, ton secours ; Sauve ton maître. » Il y vole, et l'amène A demi-mort, étendu sur l'arène.
Phrosine aborde, et du monstre odieux Dérobe encor le crime à tous les yeux. La seule Aly sait l'aventure affreuse.
« Hélas! disoit l'amante malheureuse, Si par les flots j'échappe à la noirceur D'un assassin, d'un lâche ravisseur, Ne puis-je ! ô mer ! les traverser encore Pour retrouver le seul bien que j'adore? Sauve l'amour, toi qui sauvas 1 honneur; Je te devrai deux fois tout mon bonheur. » Par cet espoir et séduite et guidée, De quel projet elle enfanta l'idée !
Elle a, dit-elle, en ce pressant danger, Fait un serment qu'elle veut dégager ;
D'un saint devoir il faut quelle s'acquitte,
Un vœu l'appelle au rocher de l'ermite.
L'austère Aymar , tyran de ses plaisirs ,
Laisse un champ libre à ses pieux désirs ;
Mais par les yeux d'une importune suite
De loin encore il veille à sa conduite.
En peu d instants on la mène en ces lieux ;
Elle a sur-tout un désir curieux
D'en voir l'accès, d'en connoître la plage.
Phrosine monte à cet antre sauvage ,
Le front couvert d'un voile pénitent
Pour mieux tromper l'insulaire habitant.
A chaque pas son ame se déploie,
Et tous ses sens ont tressailli de joie.
L'âpre sentier ne pouvoit l'arrêter;
Phrosine avoit des ailes pour monter.
Du solitaire enfin elle découvre
Le toit de joncs qui lui paroît unlouvre :
Les cieux pour elle auroient eu moins d'appas
Que la poussière où s'impriment ses pas.
Comme elle adresse une ardente prière
A chaque endroit de la sainte chaumière !
Ce lieu d'effroi, tombeau de son amant,
Devient pour elle un lieu d'enchantement.
Sans être vue elle voit Mélidore ;
C'est son amant, c'est l'objet qu'elle adore.
L'austère habit dont son corps paraît ceint
Relève encor tous les charmes du saint.
Si la langueur dans ses yeux se fait lire ,
Elle en jouit, c'est elle qui l'inspire.
Cent fois Phrosine, en son trouble pressant,
Veut arracher son voile embarrassant.
A le lever sa main est toujours prête;
La peur toujours l'intimide et l'arrête.
Phrosine, hélas ! tout près de son amant,
Touche ses pieds, baise son vêtement.
«Ange du ciel, je t'implore, dit-elle,
Joins ta ferveur à l'excès de mon zèle,
Et prends pitié de l'objet que tu vois. »
Phrosine achève en étouffant sa voix.
Prête à quitter ce bienheureux rivage
Elle y suspend une dévote image,
Et, pour offrande, en ce lieu d'oraison
Laisse un tribut des fleurs de la saison,
Part ignorée, et retourne à Messine.
O malheureux ! tu méconnois Phrosine !
G'étoit Phrosine, à tes pieds , sous tes yeux !
Quand tu l'appris, que devins-tu ? grand dieux !
Dans cette offrande, ouvrage du mystère,
Il trouve, il lit, un billet qui l'éclairé;
Il doute encore, et, plein détonneraient,
Relit ces mots: Phrosine a son amant.
« C'est ta Phrosine, ô mon cher Mélidore,
Qui t'a revu, qui veut te voir encore !
En vain la mer s'oppose à mon effort,
O mon amant, je changerai ton sort !
Pour nous rejoindre, et nous venger du crime,
L'art et l'Amour m'ont soumis cet abyme.
Je franchirai cet obstacle odieux.
Demain , quand l'ombre aura voilé les cieux,
Sur le sommet de ton rocher aride
Fais voir au loin un fanal qui me guide :
j'en ai connu les entours et l'abord.
Veille sans crainte, attends-moi sur le bord ,
Et tu verras, sur la rive écumante,
Seule à la nage aborder ton amante.
L'espoir, l'Amour, son astre, et les Zéphyrs,
Me conduiront au port de mes plaisirs. »
Il lit: ses pleurs font un voile à sa vue ;
Saisi, frappé d'une atteinte imprévue ,
Son cœur ému palpite tour-à-tour
D'effroi, d'espoir, de délire, et d'amour.
G'étoit Phrosine ! elle a fui, la cruelle !
Il dit, et tombe en disant, C et oit elle
Collé sur terre, il y reste attaché,
Baisant la trace où Phrosine a marché
Il se ranime, il vole à cette image ;
Il y contemple une femme à la nage,
Près d'tm écueil luttant au sein de l'eau. Il se voit peint lui-même en ce tableau , Les bras tendus vers l'objet qui s'approche. L'Amour, assis au sommet d'une roche, Dans le lointain fait éclater ses feux. « Ah ! je t'attends, dit l'ermite amoureux : Mais qu'espérer de ce projet terrible ! J'y vois, hélas! un obstacle invincible. Que veux-tu faire? Attends, tu vas périr ! Vois quel danger l'amour te fait courir ! Phrosine, vois l'abyme que tu passes !
Ah dieux ! ces bras arrondis par les Grâces, Nés pour l'amour , consacrés au repos , Sont-ils donc faits pour combattre les flots? Non, c'est à moi d'en éprouver la rage. O ma Phrosine ! entends siffler l'orage : La mort te suit, le naufrage t'attend... Demeure ! »... Il parle à cet objet flottant : Le jour suivant il lui parloit encore.
Sur l'autre bord, l'amante qu'il adore, De tous ses vœux fatiguant les Zéphyrs, Pressoit la nuit d'avancer ses plaisirs. Aly, par zélé, au rocher veut la suivre ; Par amitié Phrosine s'en délivre ; Mais sa prudence annonce son retour Dès que ses yeux verront naître le jour.
88 PHROSIÎSE ET MÉLIDORE.
Déjà dans l'onde, achevant sa carrière, L'astre brillant éteignoit sa lumière, Quand sur ces mers Phrosine ouvre les yeux Pour voir un astre encor plus radieux.
L'air étoit calme, et la vague tranquille Aplanissoit sa surface mobile ; Sur l'horizon la lune en renaissant Bornoit son orbe aux feux de son croissant : D'autres clartés ne brilloient pas encore. Déjà Phrosine accusoit Mélidore, Lorsqu'un rayon de. l'amoureux fanal De son bonheur lui montra le signal.
Sa main dépouille aussitôt sa parure, Et l'art banni rend tout à la nature.
Tels d'Amymone on compte les appas, Au bord de l'onde où l'Amour suit ses pas, Lorsqu'à son gré le Zéphyr idolâtre Flatte, caresse, environne l'albâtre De tout son corps qu'elle plonge à l'instant Au fond des eaux, où Neptune l'attend.
Phrosine ainsi voloit à sa conquête. Un sentiment l'intimide et l'arrête :
En quel état paroîtra-t-elle, ô dieux ! Aux yeux d'un homme! etquelhomme! etquelsyeux! Mais son salut impose cette gêne.
L'amour enfin la décide et l'entraîne.
Il sera nuit; cet homme est son amant. Partez, Phrosine ; on peut tout en aimant : Vénus ainsi parut au sein de 1 onde.
Aplanis-toi, vague altière et profonde ; Régnez , zéphyrs ; vents , soyez retenus ; Conspirez tous pour cette autre Vénus.
Si je tenois les pinceaux d'Ausonie, Livré sans peine aux écarts du génie, Je me plairois , mythologue abondant, A soulever l'empire du trident ; Mille Tritons, suivant mon héroïne, La chanteroient sur leur conque divine ; La Néréide en gémiroit tout bas, Et sous les flots cacheroit ses appas.
De ces trésors l'abondance est aride, Limage est froide où l'intérêt décide.
Hâtons-nous, muse ; il faut en cet écrit Le cœur qui sent, non l'esprit qui décrit. J'ai, pour toucher, d'assez puissantes armes: Aly craintive est ici tout en larmes ; Là c'est Phrosine exposant ses beaux jours; Plus loin, l'amant qui craint pour ses amours. De son rocher l'amoureux Mélidore N'entend, ne voit, n'entrevoit rien encore : U marche, écoute, appelle à tout moment. De son fanal excite l'aliment,
Monte au rocher , redescend au rivage,
Bénit le calme, et conjure l'orage.
Il voit enfin naître un sillon léger:
Un bruit s'élève, aux vagues étranger:
L'objet paroît sur un flot qui bouillonne.
Il meurt de joie, et de crainte il frissonne :
D'un flot à l'autre il mesure la mer ,
Son œil avide a le feu d'un éclair ;
Tout son sang brûle, et tout son cœur palpite.
L'objet s'approche, et lui se précipite,
L'atteint, l'enlève au fatal élément.
Ah ! quel fardeau pour les bras d'un amant !
Quel coup, ô ciel! quelle scène inouïe!
Mais sa Phrosine étoit évanouie;
Trop de frayeur, de fatigue, et d'efforts,
Avoient, hélas ! épuisé ses ressorts,
Quand son amant, par cent baisers de flamme,
Rouvre ses yeux, ressuscite son ame,
Rouvre ses yeux pleins d'un charme nouveau ,
Voile son corps des plis de son manteau,
Puis, hors de lui, la contemple et soupire.
« O ma Phrosine! est-ce toi que j'admire,
Toi que j'embrasse? Hélas ! est-ce bien toi?
A quel danger tu voles sans effroi !
Vois mon bonheur, mais connois mes alarmes ;
A tant d'horreurs exposer tant de charmes!
L'as-tu bien pu ?» — « J'aime, j'ai tout osé : Tu vois, l'amour m'a rendu tout aisé. »
— « C'est toi, dit-il, ô dieux! Quand je t 'écoute, Quand je te tiens, mon ame encore en doute. D'un malheureux qui t'a dit le séjour?
Tes oppresseurs ont-ils perdu le jour?
Hélas ! par eux, victime infortunée,
Je te croyois à l'hymen enchaînée.
Tu m'es rendue! et comment! sur quel bord! »
— « J'ai su, dit-elle, et ta fuite et ton sort. Dans ses effets l'amour en nous diffère : Le mien agit, le tien se désespère.
Heureux sans moi tu vis dans ce séjour ; Moi, sans te voir, j'eusse expiré d'amour. Un an ! quel siècle a coulé sur ma vie Depuis l'instant qu'à moi-même ravie
Je ne t'ai plus! J'ai tremblé, j'ai frémi
Des attentats de mon sang ennemi.
L'odieux Jule a redoublé sa rage,
Le fier Aymar pressé mon esclavage.
Je t'ai gardé cet amour immortel
Que je te jure ici sur ton autel.
Amant, époux, prêtre, et témoin ensemble,
Forme et bénis le nœud qui nous rassemble.
Le ciel nous voit, il entend nos serments :
La loi d'hymen , c'est la foi des amants. »
94 PHROSINE ET MÉLTDORE.
Et telle fut la foi qu'ils se promirent ; Pour l'assurer, leurs deux bouches s'unirent : L'amour couvrit leur antre ténébreux, Et l'univers s'anéantit pour eux.
Né du hasard ou d'un fatal augure, Un bruit soudain fit trembler la nature ; L'onde en fureur battit les fondements Du roc affreux, palais de nos amants : Un coup de foudre en abattit la cime Qui s'engloutit au centre de l'abyme, Avec un bruit qui cent fois redoubla, Pareil au bruit des monstres de Scylla. Les vents, les flots, la tempête, et la foudre, Auroient alors réduit le monde en poudre , Le couple heureux, de sa chute accablé, En eût péri sans en être troublé.
Gomme enchanté dans leur grotte profonde Leur nouvel être habite un nouveau monde ; Et tous leurs sens, en un seul confondus, Semblent s'unir pour aimer encor plus.
L'aube déjà, perçant les voiles sombres, Chassoit du ciel la tempête et les ombres ; Et l'horizon , dans un vague lointain, Étoit rougi des vapeurs du matin, Quand, l'œil ouvert, Phrosine la première Voit ce rayon d'importune lumière ,
Se plaint du jour qui naît si promptement, Mais lui fait grâce en voyant son amant. La tendre épouse aux bras de Mélidore Veut s'arracher ; elle y retombe encore. Lui, qui trembloit des dangers du retour, La retenoit par tous les noms d'amour.
L'affreux devoir enfin la détermine :
On pleure, on part. Le retour, à Phrosine, Parut plus long : l'objet étoit changé. Par l'amour seul l'espace est abrégé, Et par l'espoir son ame est soutenue : L'épreuve est faite, et la route est connue. Phrosine ainsi voguoit au gré du sort, Et son Aly se désoloit au port.
De cette nuit elle avoit vu l'orage, Tout lui sembloit un garant du naufrage, Quand sur la vague à ses yeux fut rendu L'objet si cher qu'elle avoit cru perdu. Aly reçoit dans ses bras tant de charmes, Et, les pressant, les baigne de ses larmes : Avec transport raconte sa terreur, De cette nuit lui peint toute l'horreur, Et d'un succès qu'à peine elle ose croire Veut à son tour savoir toute l'histoire. Tout lui fut dit; le cœur n'oublia rien : L'amour heureux conte toujours si bien!
L'amour heureux veut aussi toujours l'être. Le feu lointain qu'on avoit fait paroître Parut encor. Nul astre dans les cieux Pour l'observer n'exerça tant les yeux , Nul astre aussi n'eut un cours si fidèle. Prompte à la voir dès qu'il se renouvelle, Pbrosine vole à des plaisirs nouveaux, Descend au bain, se jette au sein des eaux, Et, par son art asservissant Neptune, Commet aux flots l'amour et sa fortune. Tout ce qu'on dit des mondes enchantés: Iles d'amour, temples des voluptés, Jardins, palais de Vénus et d'Armide, Tout étoit là dans un désert aride.
Pourquoi faut-il que les tyrans des airs, Les rochers même, et les monstres des mers, Soient adoucis par des amours si rares, Tandis qu'il est des hommes plus barbares Qui, par le crime aux enfers dévoués, Troublent des feux du ciel même avoués? Des Faventins telle on vit la furie.
Jule outragé, lame de fiel nourrie, Las de se taire, et confus de parler, A son bonheur voulut tout immoler.
Si la nature à sa flamme est funeste, Pour la punir d'abhorrer son inceste
Il veut armer le ténébreux séjour,
Et mettre aux fers la nature et l'amour.
Messine, alors en prodiges fertile, Dans son enceinte accordoit un asile A ces devins, à ces vils enchanteurs, De l'avenir dangereux scrutateurs, Qui, promenant leur misère profonde, De leur enfer sont limage en ce monde. Un monument est le repaire affreux Où leur sibylle, au teint pale, à l'œil creux, Le front couvert de ses rides antiques, Juge au milieu de trois cercles magiques. On voit près d'elle , à ses cris menaçants , Les spectres vains, les larves impuissants; Et l'Emonide, opérant les miracles, Parle aux enfers, et vomit les oracles. Son art sur-tout excelle à mettre au jour Tous les poisons, tous les philtres d'amour. Sur un brasier sa coupe est toujours pleine De sucs vengeurs, instruments de la haine. Sur mi autel d'os, de fange, et de sang, D'une effigie elle perce le flanc, Ou la perfide empoisonne avec joie Le voile impur qu'à Creuse elle envoie. A ses secrets Jule ayant eu recours Tenta l'effet des magiques secours.
oS PHROSINE ET MÉLIDORE.
De joie alors la pythonisse éclate,
Et rit d'entendre un crime qui la flatte.
« Je répondrai, dit-elle, à ton espoir;
L'enfer a mis ce charme en mon pouvoir.
Je puis d'un mot unir la sœur au frère,
La mère au fils, et la fille à son père.
Ainsi brûloient Myrrha, Phèdre, Biblis.
Mais si Phrosine a vu ses vœux remplis
D'un autre amour, le charme est impossible. »
« Non, non, dit-il; Phrosine est insensible.
Ah! crains de voir tous les traits impuissants;
Grains d'éprouver la glace de ses sens. »
A ce défi la fatale interprète Redouble encor le charme qu'elle apprête; Conjure, évoque, appelle ses démons:
Trois fois sa bouche a répété leurs noms ; Trois fois baissé, son sceptre redoutable D'un trait magique a sillonné le sable. L'Erébe est sourd; un silence profond Trompe son art, l'étonné, et la confond. Un jour plus pur se fait voir; et la terre, Loin de s'ouvrir sous ses pas, se resserre « Quel signe affreux! dit-elle; on te trahit; Sous ton rival l'enfer même obéit.
Phrosine est tendre, et l'amant qui l'adore En est aimé, n Jule en doutoit encore.
« Veux-tu, dit-elle, en voir le séducteur?
Prends ce miroir, magique délateur,
Il apprend tout. 0 Quel coup d'œil! quelle image!
Jule égaré voit Phrosine à la nage,
La suit, l'observe en cet antre ignoré,
Et dans ses bras voit Termite adoré.
Au même temps qu'il frémit de colère,
Le monstre au cœur lui lance une vipère :
Banni soudain de ce cœur ulcéré,
L'amour a fui, l'enfer est demeuré.
Seul, à son tour, il conjure, il appelle
Et la vengeance et la rage cruelle ;
Des cris plaintifs répondent à sa voix ,
Et le Ténare est vaincu cette fois.
Le charme opère, et l'affreuse Émonide
Arme ses mains d'un flambeau d Euménide.
« Prends, lui dit-elle; en allumant ses feux,
Ceux de ta sœur s'éteindront devant eux.
Garde un présent qui lui sera funeste :
L'esprit vengeur t'apprendra tout le reste. »
Jule à ces mots quitte ces lieux d horreur.
Marche, et ne sait où vomir sa fureur.
Trop plein de rage il se plaît à l'étendre
Jusqu'à son frère étonné de 1 eDtendre :
L'un veut punir l'infâme ravisseur;
L'autre, avant tout, veut immoler sa sœur.
Univers/tas" BIBUOTHÉCA
ioo PHROSINE ET MÉLIDORE.
Aymar lui-même invente le supplice; Et Jule, ô dieux! Jule en est le complice! Pour faire luire un signal frauduleux, On a besoin d'un temps plus nébuleux.
Ce temps arrive; et dune égale rage Sur un esquif ils quittent le rivage, Et vont armés de ce flambeau fatal Qui doit servir de perfide fanal.
Phrosine, aux traits de sa fausse lumière, Rentre soudain dans l'humide carrière.
O malheureuse ! où vas-tu? vois ton sort : Fuis ce rayon, c'est l'astre de la mort. J'appelle en vain; je la vois qui s'engage Loin du rocher qu'obscurcit un nuage.
L'esquif s'éloigne en l'égarant toujours . t^a mer l'étonné. Un si pénible cours L'appesantit : elle sent un abyme, Mais elle voit ce feu qui la ranime; Elle s'épuise en efforts toujours vains; Et sans pitié deux frères inhumains Pour voir sa mort reculent devant elle. .Iule un moment [lotte, hésite, chancelle, Saisit la rame , et yeut la secourir.
« Non, dit Aymar, le monstre doit périr; C'est à l'abyme à couvrir cet outrage. » Jule attendri veut adoucir sa rage,
Combat, avance; il tâche quelque instant De la sauver. Phrosine s'agitant Levoit la tête et prononçoit encore : Où suis-je? où vais-je? ô mon cher Mélidore! Jule, attentif au nom de son rival, Frémit, arrête, engloutit le fanal, Recule encore, et, dans la nuit profonde. Livre Phrosine aux abymes de l'onde.
Que n est-il vrai ce pouvoir enchanteur Par qui jadis le ciel réparateur En déité transformoit une belle !
Phrosine, hélas! tu serois immortelle; Et tu péris sans grâce et sans retour ! Plus malheureux, ô toi qui vois le jour1 Qui t'apprendra cette horrible nouvelle •! Il tient en vain dans cette nuit cruelle Ses yeux ouverts, ses fanaux allumés; Il a perdu les vœux qu'il a formés, L'île d'Amour n'a pas vu sa déesse.
Mille soupçons alarment sa tendresse :
Il va s en plaindre au fatal élément; Il en approche. O frayeur d'un amant 1 Ma main frissonne à tracer cette image; Il voit flotter un corps près du rivage : L'effroi, 1 amour, précipitent ses pas Vers ce jouet de l'onde et du trépas.
io2 PHROSINE ET MELIDORE.
Quel coup de foudre! O ciel! c'est son amante Qu'à ses pieds roule une vague écumante. C'est elle!.... Il tombe, immobile, éperdu, Sur cet objet dans le sable étendu.
C'est elle!.... Il sort de cette borreur profonde Pour détester le ciel , la terre , et l'onde. Sous la pâleur de ses livides traits, Il voit, contemple, adore ses attraits, Toucbe son cœur pour y cbercber la vie. Tout est glacé ; la parque est assouvie. Sur ces débris qu il presse avec effort, Sur la mort même il implore la mort.
« J'ai tout perdu! s'écrioit Mélidore; O ciel ! tu meurs ! ô ciel ! je vis encore ! Phrosine, attends lame que je te doi; Le jour affreux peut-il luire sans toi? Quand tu péris, l'univers fait naufrage. O mer, achève, engloutis ce rivage! Mer infidèle, où brilloient tant d appas, As-tu bien pu lui donner le trépas?
C'est elle, ô ciel! qu'on voit sur ton arène. Rebut des flots dont elle fut la reine ! Hélas! c'est moi qui la prive du jour! Pourquoi, cruelle! avoir eu tant d'amour! J'en fus l'objet: et c'est moi qui te tue !... » Il perd la voix, et sa bouche éperdue
CHANT QUATRIEME io3
Dévore encor ces restes précieux ; Il les transporte au sommet de ces lieux, Pour s'y livrer à la mort qu'il projette. Il voit Phrosine, un charrue encor l'arrête; La contempler, même en dépit du sort, Est un plaisir qu'il dérobe à la mort. Le jour naissant trouve encor Mélidore Les bras liés à ce corps qu'il adore.
Près d'expirer, le dernier de ses v ceux Est qu'un tombeau les unisse tous deux. Pour couronner cette union fidèle , De sa ceinture il s'enchaîne avec elle : « La mort ainsi ne peut m'en arracher. » Il dit, s'élance, et tombe du rocher.
L'onde engloutit sa proie infortunée Qui reparut vers Messine étonnée, Où l'on grava tous ces-événements Sur un tombeau commun à ces amants.