SCÈNE IV
ANAGRÉON, L'AMOUR.
(La plus douce symphonie accompagne le sommeil d'Anacréon. Il est interrompu par le bruit du tonnerre, et l'on entend un orage terrible. )
ANACRÉON, sur son lit.
Qui m'éveille? J'entends le tonnerre qui gronde. Quels sifflements ! quel bruit ! Eole est déchaîné. Bacchus , que ne m'as-tu donné
Ton ivresse profonde !
En vain Jupiter eût tonné.
L AMOUR, derrière le théâtre.
Quelle nuit ! ô ciel ! quel orage !
ANACRÉON
Quels sons plaintifs !
l'amour.
Hélas ! je vais périr.
ANAGRÉON. 219
ANACRÉON
G'est la voix d'un enfant.
l'amour.
Dieux ! quel affreux ravage !
ANACRÉON
La tempête redouble : allons le secourir. (Il se lève pour ouvrir à l'Amour, qui paroît en habit d'esclave, et dans un grand désordre.)
Que vois-je? De pitié mon ame est attendrie. Jeune infortuné, quel malheur Expose votre vie?
Parlez.
l'amour.
Je suis encor tout glacé de frayeur.
ANACRÉON
Où vîtes-vous le jour?
l'amour.
Gythère est ma patrie.
ANACRÉON
A quel maître êtes-vous?
l'amour.
Je servois Lycoris; Jétois son esclave fidèle.
Un ingrat qu elle aimoit la quitte avec mépris ;
Le courroux s'est emparé d'elle; J'ai moi-même éprouvé ses transports furieux :
>io ANACRÉON.
J'ai fui sa disgrâce cruelle, Et mes pas égarés mont conduit en ces lieux. ANACRÉON.
Quoi! Lycoris brûloit d'une ardeur aussi tendre! l'amour.
Si l'ingrat avoit pu l'entendre '
S'il eût vu son funeste soit!
Mais songe-t-il à son amante?
Pans les bras de l'Amour Lycoris est mourante. Et dans ceux de Bacchus le parjure s'endort.
ANACRÉON
Quel est donc cet amant coupable?
l'amour.
Ah ! de tous les mortels il fut le plus aimable. Avant ce jour G'étoit l'Amour Qui tenoit chez lui son empire :
Les Grâces montoient sa lyre; Les Jeux venoient à lentour Danser, folâtrer, et rire.
Aujourd'hui la fureur d'un bachique délire Les a bannis de ce séjour.
ANACRÉON
Le déclin de 1 âge Peut-être l'engage A quitter leur cour •
ANACREON. 221
On suit avec moins de peine Un vieillard comme Silène Qu'un enfant comme l'Amoui;.
l'amour. ' L'infidèle sur ses traces Guideroit encor les Grâces ; Et je sais que Lycoris De l'amant qui l'abandonne N'auroit pas donné l'automne Pour le printemps d'Adonis.
A3SACRÉON.
Quel plaisir je goûte à l'entendre!
Mais que mon cœur éprouve un rigoureux tourment! l'amour.
Vous soupirez !
ANACREON
Je ne puis m'en défendre.
Je suis ce criminel amant.
L'AMOUR, avec vivacité.
Qu'entends-je! Lycoris peut-être vit encore :
Hâtez-vous; ah! rendez le jour
A l'amante qui vous adore.
Par la voix de l'Amour la pitié vous implore.
ANACREON . le considérant attentivement.
Mais vous, que j'observe à mon tour, Enfant mystérieux que je cherche à connoître...
222 ANAGRÉON.
Esclave!... Ah!... vous êtes mon maître, Et je suis aux pieds de l'Amour.
(Il s'y jette, et dit avec transport:) Rendez-moi Lycoris; je quitte tout pour elle. l'amour.
Volez, Amours; venez troupe immortelle : Rendez à ses désirs Une amante fidèle , Annoncez ma victoire, et chantez mes plaisirs. (Les rideaux se lèvent: le fond du théâtre reparoit. Une troupe de Jeux , de Ris , et d'Amours , entrent gaiement sur le théâtre. Les Grâces ramènent Lycoris, que l'Amour présente à Anacréon.)