‹ uvres de Bernard, ornées d'une gravure d'après PrudhonChapitre 64 sur 116 · A MES VERS · texte numérisé non relu

A MES VERS

Quittez, mes vers, les ombres du mystère, Allez paroître au plus brillant séjour; Abandonnez les vallons de Gytbère, Mais évitez l'éclat d'un trop grand jour. Enfants voués au culte de F Amour, Ne vous montrez qu'aux regards de sa mère. Craignez aussi, dans vos jeux indiscrets, De vous livrer aux traits de la licence : De la beauté voilez quelques attraits, Et ramenez au ton de la décence Le coloris de vos tendres portraits.

Qu'avec plus d'art vos gazes retenues, Par un obstacle irritent le Zéphir; Peignons toujours les Grâces demi-nues; L'œil qui voit tout perd bientôt le désir. En imitant les maîtres de la lyre,

23o EPITRES.

Craignez , mes vers , d'en suivre trop l'ardeur. J'aime Catulle et son tendre délire; Mais trop souvent sa muse sans pudeur Donne à l'Amour un masque de Satyre.

Suivez Ovide, osez dicter ses lois, Mais de son art épurez le système ; Il parle aux sens et nous redit cent fois Comme on jouit et non pas comme on aime; Tibulle encor, ce dieu du sentiment, Des voluptés voila trop peu l'image.

De ces Latins la langue étoit peu sage ; Galante, obscène, et libre impunément, Elle dit tout : la nôtre, un peu sauvage, Rougit d'un mot; un rien lui fait ombrage; C'est une prude, on la blesse aisément. Nos bons ayeux, aux temps de son enfance, Sans retenue égayant leurs propos, Entretenoient la gothique indécence, Et, prodiguant le sel de leurs bons mots, Des chastes Soeurs corrompoient l'innocence. Survint le goût, sage réformateur, Qui n'admit plus qu'un langage sévère; Mais sur les jeux de la gaieté légère Trop loin peut-être il porta sa rigueur. Vers le sublime il étendit ses ailes, Pour les palais il quitta les hameaux

ÉPITRES. 23i

Et pour l'éclat des lyres immortelles, Fit dédaigner les tendres chalumeaux.

On fit sonner les trompettes épiques; L'ode éleva ses modes pindariques; De Melpomène on entendit les cris; Et cet élan des sublimes écrits Laissa bien loin les modestes lyriques.

Le dégoût prit à nos chantres galants Dont la mollesse enfouit les talents.

Contes joyeux, chansons italiennes, Hymnes d'Hébé, cantiques de Bacchus, Tendres accords des flûtes lesbiennes, Le Pinde alors ne vous entendit plus.

Quelle autre guerre , ô filles d harmonie , Va vous livrer ce siècle de raison !

Du Nord glacé de la philosophie Est émané ce souffle, ce poison Qui , répandu sur tout notre horizon , Désolera l'empire du génie.

J'entends déjà ces graves nourrissons Qui, mesurant leur prose doctorale, Pensent traiter arts, sciences, morale; Nicole, en vers veut donner ses leçons : Siècle pensant, âge de la lumière, Nous admirons tes Socrates nouveaux; Éclaire, instruis, par leurs divins travaux,

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Et de Terreur dessille la paupière; Mais qu1 Apollon brille de ses attraits : Ne ternis point l'éclat de ses parures, Et laisse-lui ses riantes peintures, Pour dérider les sages que tu fais.

Par un esprit de vertige et de mode S'élève encore une secte incommode D'hommes lettrés, bizarres contempteurs De nos écrits ; mais zélés fanatiques ,De l'étranger, importants amateurs Infatués des Muses britanniques :

Tout ce que Londre a pour eux enfanté Est aussitôt lu, cité, translaté.

Aussi voit-on dans nos champs littéraires Changer l'émail de nos vives couleurs; Et, par l'effet des teintes étrangères, Dénaturer nos primitives fleurs.

Us nous diront, serviles tributaires, Que la nature excelle en ce tableau; Que ce beau sombre est la teinte du beau ; Non, mes amis; consultons nos modèles, Imitons-les; pensons comme Boileau.

Pourquoi puiser dans ces sources nouvelles? Riches par nous, enviés, respectés, Nous imitons, faits pour être imités.

Fuyons ce culte, et quoi qu'ait dit Voltaire ,

Milton nous passe en sublimes beautés, Pope est divin; mais notre goût s'altère. Voyez plutôt nos tragiques nouveaux , Et ces tyrans, ces poignards, ces tombeaux; Je citerois pour plus grande manie , La doléance et les pleurs de Thalie; Et ce théâtre aux bruyantes chansons, Et l'héroïde aux lamentables sons.

Qui nous rendra les chants de la tendresse? D'où renaîtront ces airs mélodieux Faits pour l'oreille et la table des dieux? L'ombre et le deuil s'emparent du Permesse. Plus de Grécourt, encor moins de Chaulieu, Piron s endort, Gresset est tout en Dieu. Un jeune essaim eût volé sur leurs traces; Mais je les vois portés par le torrent, Trop égarés dans la sphère du grand Pour revenir dans le cercle des Grâces. Vous n'eûtes pas ce vain désir comme eux, Mes petits vers, et vous fûtes heureux. Votre foiblesse éveilla ma prudence; Je balançai le fardeau des sujets; Et, vous bornant aux plus simples objets, Je vous contins dans l'abri du silence. Que nous importe un renom suborneur?

Le repos suit l'obscurité du sage.

Plus près de moi je cherchai le bonheur; De l'amitié j'obtins le doux suffrage; Il me suffit. Heureux, jusqu'à ce jour, Vous jouirez long-temps de ce partage, Contents de plaire aux yeux de Pompadour

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