‹ uvres de Bernard, ornées d'une gravure d'après PrudhonChapitre 65 sur 116 · A CLAUDINE · texte numérisé non relu

A CLAUDINE

Doit-on rougir de chanter ce qu'on aime? Faut-il des noms et des titres divers?

Que fait un nom, quand l'amour est extrême? Claudine est belle, et suffit à mes vers. C'est une fleur qu'un hasard fit éclore. Pour être née en de stériles champs Est-elle moins la fille de l'Aurore?

Son humble état la rend plus chère encore. Laissons tout autre honorer de ses chants L'orgueil jaloux des parterres de Flore : La fleur des prés est celle que j'adore. C'est là, Claudine, aifplus beau de mes jours. Que je te vis : j'y vis tous les amours. Simple et sans art, belle sans imposture, Ton teint naïf brilloit de ses couleurs; Tes seuls appas composoient ta parure; Et tes cheveux, bouclés à l'aventure, Flottoient au vent sous un chapeau de fleurs. Je démêlai ce feu dont la nature

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Fait pétiller, dans tes yeux séduisants ,

Tous les désirs d'un instinct de seize ans;

Cette candeur, cette vérité pure,

Et ce regard innocent et malin,

Lorsque tu vois l'albâtre de ton sein

S'élever, croître ou décroître à mesure,

Et s'arrondir sous un corset de lin.

Quand, pour jouir de ta flamme secrète,

Je vais revoir ton rustique séjour,

Qu'il est plus doux, plus piquant pour l'amour

De chiffonner ta simple collerette,

Que ces bijoux, ces clinquants de toilette,

Dont sont chargés tous nos tétons de cour!

Pour tout l'éclat dune pompe étrangère

Changerois-tu ton amant et ton sort.J

Ne te plains point, trop heureuse bergère :

Nous folâtrons sur la verte fougère;

Sur des coussins la mollesse s'endort.

Rappelle-toi cette nuit du mystère

Où j'habitai sous le chaume sacré

Du vieux pasteur, ton maître et mon curé ;

Lorsque ta main enivra le saint homme,

Lorsque sans lui , sans notaire , et sans Rome ,

Par nous deux seuls notre amour fut juré.

Ce presbytère en un temple adorable

Changea soudain : l'Amour en fut le dieu.

On te la peint un monstre redoutable ,

Et, tu le vis, c'est un enfant aimable :

On t'en a fait un crime, et c'est un jeu.

Que de larcins furent cachés dans l'ombre

De cette nuit ! que de baisers de feu

Donnés, rendus, précipités sans nombre!

Pour les compter, ils nous coûtoient trop peu.

L'aube du jour moins de fleurs vit éclore

Que de baisers que je cueillois encore;

Et si l'instant de cacher notre amour

Ne fût venu, ma Claudine, j'ignore

Si le soleil , vers le quart de son tour,

N'en eût compté plus encor que l'aurore.

Ce jour coula dans l'attente du soir.

Le soir, aux champs je courus te revoir;

Un autre autel eut d'autres sacrifices.

La nuit revint, et passa ton espoir.

Que de beaux jours, que de nuits plus propices

Ont secondé nos furtives délices !

Faut-il, Claudine, en voir finir le cours?

Le temps m'appelle et m'entraîne à la ville;

Je vais quitter le plus beau des séjours.

Mon âge d'or couloit dans cet asile;

L'âge de fer est aux lieux où je cours.

Sans être ému, j'y verrai tout Cythère,

L'art des cités et la pompe des cours;

J'en fais serment au dieu de ma bergère, Claudine aura mes dernières amours. Toi que je laisse oisive et solitaire Dans ce hameau, tu verras tous les jours Ces bois, ces eaux, ces fleurs, cette fougère, Lubin, Antoine, et ce jeune vicaire...

Claudine, hélas, m'aimeras-tu toujours?

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