‹ uvres de Bernard, ornées d'une gravure d'après PrudhonChapitre 66 sur 116 · A LAURE · texte numérisé non relu

A LAURE

Il étoit grand jour, et 1 aurore Faisoit place aux feux du matin :

Comblé du plus heureux destin, En sortant des bras que j'adore, J'ai quitté ce lit clandestin Où puisses- tu dormir encore?

Ce jour m'a paru plus charmant, L'air plus pur, la terre plus belle ; Zéphire alloit plus mollement Caresser la moisson nouvelle; L'onde baignoit plus lentement La rive qui fleurit pour elle.

Ainsi, par un enchantement, La nature se renouvelle Aux yeux satisfaits d'un amant.

Tout s'épure aux traits de sa flamme; Tout se meut par son mouvement;

24o ÉPITRES.

Et , devant lui , chaque élément Reçoit le charme de son ame.

O calme, ô repos de mon cœur!

Tu n'étois point cette langueur, Ni cette foiblesse mourante Qui terrasse un amant vainqueur, Mais cette joie étincelante, Cette sérénité brillante D'un cœur content, mais empressé.

Qui jouit du plaisir passé Par un souvenir qui l'enchante.

J'ai quitté ton divin séjour, Moins plein de ce feu qui dévore, Mais encor plus rempli d'amour; Tel que Géphale au point du jour, Lorsqu'il vient de quitter l'Aurore.

Par un invincible pouvoir, Tout s'enflammoit à mon passage :

L'oiseau reprenoit son ramage ; Le Faune sortoit pour me voir; Et la Dryade, moins sauvage, M'invitoit aux plaisirs du soir.

Moi, tout rempli de ma conquête, Je levois mon front radieux; J'atteignois les cieux de ma tête ,

Et je surpassois tous les dieux.

Mais dune victoire si belle , Quel que soit pour moi tout l'attrait, Je n'ai dit qu'à lécho fidèle Le nom que j'adore en secret.

Seul, au fond d'un bois solitaire, J'ai dit que Laure étoit à moi, Et, sous le cachet du mystère, J'ai tracé les vers que tu voi; Ces vers que tu me fais entendre , Lorsqu'en tes caprices divers Tu prêtes aux plus foibles airs L'accent de la voix la plus tendre; Lorsque tu chantes tour-à-tour Cythère, Délos, Hippocrène, Quand sur ta bouche de sirène Je meurs d'amour-propre et d'amour.

Qui pourra jamais la décrire, Cette ivresse de mes esprits?

Mais qu'importent de vains écrits?

Dans mon cœur ne sais-tu pas lire?

Quel Apollon peut garantir D'exprimer ce qu'Amour inspire?

On a tant dame pour sentir, Et si peu d'esprit pour le dire !

Page 1