‹ uvres de Bernard, ornées d'une gravure d'après PrudhonChapitre 82 sur 116 · A HOMÈRE · texte numérisé non relu

A HOMÈRE

Héros du Parnasse antique, Pour qui Phébus autrefois Vint , aux rives de l'Attique , Chanter les dieux et les rois!

Si ton ombre triomphante Brave l'attaque impuissante De tes vains persécuteurs, De quel œil, divin Homère, Vois-tu la foule vulgaire De tes froids imitateurs?

' Cette pièce a remporte' le second prix de poésie aux Jeux Floraux de Toulouse, en i^3i.

3o8 ODES.

En vain nos muses stériles,

Sur tes traces, sous ta loi,

Cherchent ces sources fertiles

Qui coulèrent devant toi ;

Des dieux la main irritée,

Désavouant Prométhée

Et son vol audacieux,

Ne lance plus daus nos âmes

Ces traits, ces rayons, ces flammes,

Qu'il déroba dans les cieux.

Mais quelle mystique ivresse Frappe mes sens enchantés?

Aux bords fleuris du Permesse Quel dieu nous a transportés?

Nymphe, fille du Génie, Déesse de l'harmonie , Quels sont ces airs languissants?

D'une voix jadis si tendre Alcée, au bord du Méandre, Méconnoîtroit les accents.

Un sage et pompeux délire N'enfante plus ses transports ; Sa voix hésite; sa lyre Kend de lugubres accords;

Le céleste caducée N'est plus dans sa main glacée Qu'un inutile ornement; Et je vois, sur cette rive, Les lauriers qu'elle cultive Se sécher au même instant.

Quel autre objet, quelle image S'offre à mes veux étonnés?

Verrai-je ici l'assemblage De tous les arts enchaînés?

C'est toi, superbe éloquence.

En vain, dans l'indépendance, Tu veux marcher au hasard; Tous tes pas ont leur mesure :

La fille de la Nature Devient l'esclave de l'art.

Mais quelle douce rosée, Parmi ces feux, ces éclairs , De cette nue embrasée Fond tout-à-coup dans les airs?

Déesse, c'est le Génie.

Il vient de la tyrannie Briser le joug odieux.

Quelle foule l'environne !

io ODES.

Quel est au pied de son trône Ce peuple de demi-dieux?

Là, sous de mêmes trophées Et sur des tertres égaux Sont les antiques Orphées, Et leurs modernes rivaux.

Deux censeurs ', près d' Aristarque , De l'Envie et de la Parque Bravent les traits impuissants ; Deux émules 2 d'Euripide Partagent avec leur guide Ses autels et notre encens.

Dans sa nouvelle carrière

Plaute a trouvé son égal3;

ïl n'est qu'un nouvel Homère 4 ;

Ésope n'a qu'un rival5.

Près du dieu qui les inspire,

Deux François 6 touchent la lyre

Que fit retentir Linus.

' Régnier, Despréaux.

1 Corneille, Racine.

3 Molière.

4Féne'lon.

5 La Fontaine.

* Malherbe, Racan.

ODES. 3n

Belle Sapho, sur vos traces,

Je vois marcher les trois Grâces ',

Qui vous prenneut pour Vénus.

C'est à ce peuple sublime Que le dieu dicte ses lois.

Un divin courroux l'anime; II parle, écoutons sa voix :

« Suivez-moi, belles captives; Quittez ces terrestres rives ; Fuyez ce bord limité :

Par des routes inconnues, C'est avec moi, dans les nues, Qu'on trouve la liberté.

Mais que la raison préside A vos sublimes élans ; Je veux que sa main vous guide , Sans captiver vos talents.

Dans vos fougues imprudentes N'imitez pas des Bacchantes Les écarts impétueux; D'une voix fière et tranquille Rendez , comme la Sibylle , Vos arrêts majestueux.

' Deshoulières, Scude'ri, La Suze

i2 ODES.

Vous qui m'avez pris pour guide .

Sur qui tombent mes rayons , Montez sur ce char rapide Aux sublimes régions.

Osez tout; et pour me suivre, Que votre ame se délivre De sa mortelle prison.

Chantez, joignez sur ma lyre La justesse et le délire, Le Génie et la Raison. »

Page 1