‹ Œuvres de Blaise PascalChapitre 126 sur 143 · II · texte numérisé non relu

II

Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes, et si impliquées , qu'elles frappent peu ; et quand cela serviroit à quelques-uns , ce ne seroit que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration ; mais , une heure après 9 ils craignent de s'être trompés. Quod curiositate cognoverint , su* perbiâ amiserunt.

D'ailleurs ces sortes de preuves ne peuvent nous conduire qu'à une connoissance spécula* tive de Dieu ; et ne le connoître que de cette sorte, c'est ne pas le connoître.

La Divinité des Chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités géométriques et de l'ordre des éléments ; c'est la part des païens. Elle ne consiste pas simplement en un Dieu qui exerce sa Providence sur la vie et sur les biens des hommes , pour donner une heureuse suite d'années à ceux qui l'adorent; c'est le partage des Juifs. Mais le Dieu d'Abraham et de Jacob , le Dieu des Chrétiens , est un Dieu

d'amour et de consolation : c'est un Dieu qui remplit l'âme et le cœur qu'il possède : c'est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère et sa miséricorde infinie; qui s'unit au fond de leur âme; qui la remplit d'humilité, de joie, de confiance, d'amour; qui les rend incapables d'autre fin que de lui-même.

Le Dieu des Chrétiens est un Dieu qui fait sentir à l'âme qu'il est son unique bien ; que tout son repos est en lui , et qu'elle n'aura de joie qu'à l'aimer; et qui lui fait en même temps abhorrer les obstacles qui la retiennent et l'empêchent de l'aimer de toutes ses forces. L'amour-propre et la concupiscence qui l'arrêtent lui sont insupportables. Ce Dieu lui fait sentir qu'elle a ce fonds d'amour-propre , et que lui seul peut l'en guérir. Voilà ce que c'est que de connoître Dieu en chrétien. Mais pour le connoître de cette matière, il faut connoître en même temps sa misère, son' indignité, et le besoin qu'on a d'un médiateur pour se rapprocher de Dieu , et pour s'unir à lui. 11 ne faut point séparer ces connoissances, parce qu'étant séparées, elles sont nonseulement inutiles, mais nuisibles. La connoissance de Dieu, sans celle de notre misère, fait l'orgueil. La connoissance de notre misère , sans celle de Jésus-Christ, fait le désespoir. Mais la connoissance de Jésus-Christ nous exempte , et de l'orgueil , et du désespoir , parce que nous y trouvons Dieu, notre misère , et la voie unique de la réparer.

Nous pouvons connoître Dieu sans connoître nos misères ; ou nos misères , sans connoître Dieu ; ou même Dieu et nos misères, sans connoître le moyen de nous délivrer des misères qui nous accablent. Mais nous ne pouvons connoître Jésus-Christ sans connoître tout ensemble, et Dieu , et nos misères , et le remède de nos misères ; parce que Jésus-Christ n'est pas simplement Dieu , mais que c'est un Dieu réparateur de nos misères.

Àirisi tous ceux qui cherchent Dieu sans Jésus- Christ ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou qui leur soit véritablement utile. Car, ou ils n'arrivent pas jusqu'à connoître qu'il y a un Dieu, ou , s'ils y arrivent, c'est inutilement pour eux ; parce qu'ils se forment un moyen de communiquer sans médiateur avec ce Dieu qu'ils ont connu sans médiateur. De sorte qu'ils tombent ou dans l'athéisme, ou dans le déisme, qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également

11 faut donc tendre uniquement à connoître Jésus-Christ, puisque c'est par lui seul que nous j pouvons prétendre connoître Dieu d'une manière qui nous soit utile.

C'est lui qui est le vrai Dieu des hommes , c'està-dire, des misérables et des pécheurs. Il est le centre de tout et l'objet de tout : et qui ne leçonnoît pas, ne connoît rien dans Tordre du monde, ni dans soi-même. Car non-seulement nous ne connoissons Dieu que par Jésus -Christ, mais

nous ne nous connaissons nous-mêmes que par fésus-Christ.

Sans Jésus -Christ il faut que l'homme soit dans le vice et dans la misère; avec Jésus-Christ l'homme est exempt de vice et de misère. En lui est tout notre bonheur, notre vertu, notre vie, notre lumière , nptre espérance; et hors de lui, il n'y a que vice, misère, ténèbres , désespoir , et nous ne voyous qu'obscurité et confusion dans la nature de Dieu et dans notre propre nature.

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