PREMIÈRE PARTIE, ART. III
aux objections qu'on peut y faire , et toute l'économie de l'ouvrage; au lieu qu'en l'autre ce soient des' paroles mortes et des semences qui, quoique pareilles à celles qui ont produit des arbres si fertiles, sont demeurées sèches et infructueuses dans l'esprit stérile qui les a reçues en vain.
Tous ceux qui disent les mêmes choses ne les possèdent pas de la même sorte ; et c'est pourquoi l'incomparable auteur de XArt de conférer (*) s'arrête avec tant de soin à faire entendre qu'il ne faut pas juger de la capacité d'un homme par l'excellence d'un bon mot qu'on lui entend dire: mais au lieu d'étendre l'admiration d'un bon discours à la personne , qu'on pénètre , dit-il , l'esprit d'où il sort; qu'on tente s'il le tient de sa mémoire ou d'un heureux hasard ; qu'on le reçoive avec froideur et avec mépris, afin de voir s'il ressentira qu'on ne donne pas à ce qu'il dit l'estime que son prix mérite : on verra le plus souvent qu'on le lui fera désavouer sur l'heure , et qu'on le tirera bien loin de cette pensée meil-
(*) Montaigne. Voyez ses Essais y liv. 3 , c. 8, qui a ponr titre : De V Art de conférer. On pourroit être étonné que Pascal donne ici l'épithète à* incomparable à ce phitaophe, en voyant ailleurs qu'il lui reconnoît de grands défauts ; mais dans ses réflexions sur Epictète et Montaigne, oh il montre les défauts de ce dernier , il lui donne encore U même épithèle , et fait voir dans quel sens il l'entend. Voyez ci-après, part. 1 , art. 11, §. 5. (Note de l'édition <fc 1787.)
leure qu'il ne croyoit, pour le jeter dans une autre toute basse et ridicule. Il faut donc sonder comme cette pensée est logée en son auteur; comment , par où , jusqu'où il la possède : autrement le jugement sera précipité.
Je voudrois demander à des personnes équitables , si ce principe , la matière est dans une incapacité naturelle invincible dépenser; et celuici , je pense , donc je suis , sont en effet les mêmes dans l'esprit de Descartes et dans l'esprit de saint Augustin , qui a dit la même chose douze cents ans auparavant.
En vérité , je suis bien éloigné de dire que Descartes n'en soit pas le véritable auteur, quand il ne l'auroit appris que dans la lecture de ce grand saint : car je sais combien il y a de différence entre écrire un mot à l'aventure, sans y faire une réflexion plus longue et plus étendue, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences, qui prouvent la distinction des natures matérielle et spirituelle, pour en faire un principe ferme et soutenu d'une métaphysique entière, comme Descartes a prétendu faire. Car, sans examiner s'il a réussi efficacement dans sa prétention, je suppose qu'il l'ait fait, et c'est dans cette supposition que je dis que ce mot est aussi différent dans ses écrits , d'avec le même mot dans les autres qui l'ont dit en passant, qu'un homme plein de vie et de force d'avec un homme mort.
Tel dira une chose de soi-même , sans en com-