PREMIERE PARTIE, ART. III
prendre l'excellence, où un autre comprendra une suite merveilleuse de conséquences qui nous font dire hardiment que ce n'est plus le même mot; et qu'il ne le doit non plus à celui d'où il la appris , qu'un arbre admirable n'appartiendra pas à celui qui en auroit jeté la semence, sans y penser et sans la connoître , dans une terre abondante qui en auroit profité de la sorte par sa propre fertilité.
Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles dans leur champ naturel , abondantes étant transplantées. Mais il arrive bien plus souvent qu'un bon esprit fait produire lui-même à ses propres pensées tout le fruit dont elles sont capables , et qu'ensuite quelques autres , les ayant ouï estimer , les empruntent et s'en parent, mais sans en connoître l'excellence ; et c'est alors que la différence d'un même mot, en diverses bouches , paroît le plus.
C'est de cette sorte que la logique a peut-être emprunté les règles de la géométrie sans en comprendre la force ; et ainsi , en les mettant à l'aventure parmi celles qui lui sont propres, il ne s'ensuit pas de là que les logiciens soient entrés dans l'esprit de la géométrie; et s'ils n'en donnent pas d'autres marques que de l'avoir dit en passant, je serai bien éloigné de les mettre en parallèle avec les géomètres qui apprennent la véritable manière de conduire la raison. Je serai, au contraire, bien disposé à les en exclure , et presque
sans retour. Car de l'avoir dit en passant, sans avoir pris garde que tout est renfermé là-dedans, et au lieu de suivre ces lumières , s'égarer à perte de vue après des recherches inutiles pour courir à ce qu'elles offrent , et qu'elles ne peuvent donner, c'est véritablement montrer qu'on n'est guère clairvoyant, et bien moins que si l'on n'a voit manqué de les suivre, que parce qu'on ne les avoit pas aperçues.
La méthode de ne point errer est recherchée de tout le monde. Les logiciens font profession d'y conduire, les géomètres seuls y arrivent; et liors de leur science et de ce qui l'imite , il n'y a point de véritables démonstrations ; tout l'art en ,est renfermé dans les seuls préceptes que nous avons dit; ils suffisent seuls , ils prouvent seuls; toutes les autres règles sont inutiles ou nuisibles. Voilà ce que je sais par une longue expérience de toutes sortes de livres et de personnes.
Et sur cela je fais le même jugement de ceux qui disent que les géomètres ne leur donnent rien de nouveau par ces règles, parce qu'ils les avoient en effet, mais confondues parmi une multitude d'autres inutiles ou fausses dont ils ne pouvoient pas les discerner, que de ceux qui, : cherchant un diamant de grand prix parmi un ^ grand nombre de faux , mais qu'ils ne sauroient pas en distinguer, se vanteroient, en les tenant . tous ensemble, de posséder le véritable; aussi- a bien que celui qui , sans s'arrêter à ce vil amas, porte la main sur la pierre choisie que l'on re-