‹ Œuvres de Blaise PascalChapitre 41 sur 143 · PREMIÈRE PARTIE, ART. IV · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, ART. IV

sible, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes, et soi-même, son juste prix.

Qu'est-ce que l'homme dans l'infini ? Qui peut le comprendre? Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connoît les choses les plus délicates. Qu'un ciron , par exemple, lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang , des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses , il épuise ses I forces et ses conceptions , et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours. Il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau. Je veux lui peindre, non-seulement l'univers visible, mais encore tout ce qu'il est capable de concevoir de

I l'immensité de la nature, dans l'enceinte de cet atome imperceptible. Qu'il y voie une infinité de mondes, dont chacun a son firmament, ses planètes , sa terre , en la même proportion que le monde visible; dans cette terre, des animaux , et enfin des cirons , dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné , trouvant encore dans les autres la même chose , sans fin et sans repos. Qu'il se perde dans ces merveilles aussi étonnantes par leur petitesse que les autres par leur étendue. Car qui n'admirera que notre corps,

qui tantôt n'étoit pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit maintenant un colosse , un monde, ou plutôt un tout, à l'égard de la dernière petitesse où l'on ne peut arriver?

Qui se considérera de la sorte s'effraiera , sans doute , de se voir comme suspendu dans la masse que la nature lui a donnée entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, dont il est également éloigné. Il tremblera dans la vue de ces merveilles ; et je crois que , sa curiosité se changeant en admiration , il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption.

Car enfin , qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout Il est infiniment éloigné des deux extrêmes; et son être n'est pas moins distant du néant d'où il est tiré que de l'infini où il est englouti.

Son intelligence tient dans l'ordre des choses intelligibles le même rang que son corps dans l'étendue de la nature ; et tout ce qu'elle peut , faire , est d'apercevoir quelque apparence du 2 milieu des choses dans un désespoir éternel d'en connoître ni le principe , ni la fin. Toutes choses ' sont sorties du néant , et portées jusqu'à l'infini. : Qui peut suivre ces étonnantes démarches ? L'au- j teur de ces merveilles les comprend ; nul autre ; ne peut le faire.

Cet état , qui tient le milieu entre les extrêmes,

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