PREMIÈRE PARTIE, ART. IV. 8l
se trouve en toutes nos puissances. Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop de bruit nous assourdit, trop de lumière nous éblouit , trop de distance et trop de proximité empêchent la vue, trop de longueur et trop de brièveté obscurcissent un discours , trop de plaisir incommode , tropdeconsonnances déplaisent. Nous ne sentons ni l'extrême chaud , ni l'extrême froid. Les qualités excessives nous sont ennemies, et non pas sensibles. Nous ne les sentons plus , nous les souffrons. Trop de jeunesse et trop de vieillesse empêchent l'esprit ; trop et trop peu de nourriture troublent ses actions ; trop et trop peu d'instruction l'abêtissent. Les choses extrêmes sont pour nous comme si elles n'étoient pas, et nous ne sommes point à leur égard. Elles nous échappent , ou nous à elles.
Voilà notre état véritable. C'est ce qui resserre nos connoissances en de certaines bornes que nous ne passons pas , incapables de savoir tout, et d'ignorer tout absolument. Nous sommes sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants entre l'ignorance et la connoissance; et si nous pensons aller plus avant , notre objet branle et échappe à nos prises ; il se dérobe et fuit d'une fuite éternelle : rien ne peut l'arrêter. C'est notre condition naturelle, et toutefois la plus contraire k notre inclination. Nous brûlons du désir d'approfondir tout, et d'édifier une tour qui s'élève jusqu'à l'infini. Mais tout notre édifice craque ,
et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes (8): Pensées. 6
8a PENSEES DE PASCAL,
Je puis bien concevoir un homme sans mains, sans pieds; et je le concevrais même sans tête, si l'expérience ne m'apprenoit que c'est par là qu'il pense. C'est donc la pensée qui fait l'être de l'homme, et sans quoi on ne peut le concevoir. Qu'est-ce qui sent du plaisir en nous? •Est-ce la main ? est-ce le bras ? est-ce la chair? est-ce le sang? On verra qu'il faut que ce soit quelque chose d'immatériel.
L'homme est si grand , que sa grandeur paroît même en ce qu'il se connoît misérable. Un arbre ne se connoît pas misérable : il est vrai que c'est être misérable que de se connoître misérable; mais aussi c'est être grand que de connoître qu'on est misérable. Ainsi toutes ces misères prouvent sa grandeur; ce sont misères de grand -seigneur, misères d'un roi dépossédé.
Qui se trouve malheureux de n'être pas roi, > sinon un roi dépossédé ?Trouvoit-on Paul Emile ir malheureux de n'être plus consul? Au contraire, ■tout le monde trouvoit qu'il étoit heureux de l'avoir été, parce que sa condition n'étoit pas ^ de l'être toujours. Mais on trouvoit Persée si :malheureux de n'être plus roi , parce que sa ~ condition étoit de l'être toujours, qu'on trouvoit -e