‹ Œuvres de Blaise PascalChapitre 49 sur 143 · FOIBLESSE DE L'HOMME ; INCERTITUDE DE CONNOISSANCES NATURELLES · texte numérisé non relu

FOIBLESSE DE L'HOMME ; INCERTITUDE DE CONNOISSANCES NATURELLES

Ce qui m'étonne le plus , est de voir que fc monde n'est pas étonné de sa foiblesse. O sérieusement , et chacun suit sa condition pas parce qu'il est bon en effet de la si puisque la mode en est, mais comme si cl savoit certainement où est la raison et la ji On se trouve déçu à toute heure; et, pa plaisante humilité, on croit que c'est sa i et non pas celle de l'art qu'on se vante toi d'avoir. Il est bon qu'il y ait beaucoup c gens-là au monde, afin de montrer que l'h< est bien capable des plus extravagante* nions, puisqu'il est capable de croire qu'i pas dans cette foiblesse naturelle et inévi et qu'il est , au contraire , dans la sages; turelle.

La foiblesse de la raison de l'homme ] bien davantage en ceux qui ne la conno pas qu'en ceux qui la connoissent. Si c trop jeune, on ne juge pas bien. Si on es

PREMIERS PARTIE, ART. VI. g5

vieux, de même. Si on n'y songe pas assez, si on y songe trop, on s'entête, et l'on ne peut trouver la vérité. Si Ton considère son ouvrage

incontinent après l'avoir fait, on en est encore tout prévenu. Si trop long-temps après , on n'y entre plus. Il n'y a qu'un point indivisible qui «oit le véritable lieu de voir les tableaux : les autres sont trop près, trop loin , trop haut, trop bas. La perspective l'assigne dans l'art de la peinture. Mais dans la vérité et dans la morale, qui l'assignera ?

ni.

Cette maîtresse d'erreur , que Ton appelle fantaisie et opinion , est d'autant plus fourbe, qu'elle ne l'est pas toujours; car elle seroit règle infaillible de la vérité, si elle l'étoit infaillible du mensonge. Mais , étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant de même caractère le vrai et le faux.

Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l'homme une seconde nature. Elle a ses heureux et ses malheureux; ses sain#, ses malades ; ses riches , ses pauvres ; ses fous et ses sages : et rien ne nous dépite davantage que de voir qu'elle remplit ses hôtes d'une satisfaction beaucoup plus pleine et entière que la raison : les habiles par imagination se plaisant tout autrement en eux-mêmes que les prudents ne

peuvent raisonnablement se plaire. Ils regarde ri les gens avec empire ; ils disputent avec hardiesse et confiance; les autres avec crainte et défiance; et cette gaîté de visage leur donne souvent l'avantage dans l'opinion des écoutants, tant les sages imaginaires ont de faveur auprès de leurs juges de même nature ! Elle ne peut rendre sages les fous; mais elle les rend contents, à l'envi de la raison , qui ne peut rendre ses amis que misérables. L'une les comble de gloire, l'autre les couvre de honte.

Qui dispense la réputation ? qui donne le respect et la vénération aux personnes , aux ouvrages , aux grands , sinon l'opinion ? Combien toutes, les richesses de la terre sont-elles insuffisantes sans son consentement?

L'opinion dispose de tout; elle fait la beauté, la justice et le bonheur, qui est le tout du monde. Je voudrois de bon cœur voir le livre italien , dont je ne connois que le titre , qui vaut lui seul bien des livres, Délia opinione regina del mondo. J'y souscris sans le connoître, sauf le mal , s'il y en a.

La chose la plus importante à la vie, c'est le choix d'un métier. Le hasard en dispose. La coutume fait les maçons, les soldats, les couvreurs. C'est un excellent couvreur, dit-on ; et en parlant des soldats : Ils sont bien fous, dit-on;. et les autres , au contraire : Il n'y a rien de grand

Page 1