‹ Œuvres de Blaise PascalChapitre 64 sur 143 · PREMIERE PARTIE, ART. VII. 1 S · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE, ART. VII. 1 S

de sa condition naturelle (3i) : et il est avec cela si vain et si léger , qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre bagatelle suffit pour le divertir. De sorte qu'à le considérer sérieusement, il est encore plus à plaindre de ce qu'il peut se divertir à des choses si frivoles et si basses , que de ce qu'il s'afflige de ses misères effectives ; et ses divertissements sont infiniment moins raisonnables que son ennui.

D'où vient que cet homme qui a perdu depuis peu son fils unique 9 et qui, accablé de procès et de querelles, étoit ce matin si troublé, n'y pense plus maintenant ? Ne vous en étonnez pas : il est tout occupé à voir par où passera un cerf que ses chiens poursuivent avec ardeur depuis six heures. Il n'en faut pas davantage pour l'homme, quelque plein de tristesse qu'il soit. Si l'on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement, le voilà heureux pendant ce temps-là; mais d'un bonheur faux et imaginaire, qui ne vient pas de la possession de quelque bien réel et solide , mais d'une légèreté d'esprit qui lui fait«perdre le souvenir de ses véritables misères, pour s'attacher à des objets bas et ridicules, indignes de son application, £t encore plus de son amour. C'est une joie de malade et de frénétique , qui ne vient pas de la santé de son âme , mais de son dérèglement; c'est un ris de folie et d'illusion. Car

c'est une chose étrange , que de considérer ce qui plaît aux hommes dans les jeux et dans les divertissements. Il est vrai qu'occupant l'esprit % ils le détournent du sentiment de ses maux ; ce qui est réel. Mais ils ne l'occupent que parce que l'esprit s'y forme un objet imaginaire de passion auquel il s'attache.

Quel pensez- vous que soit l'objet de ces gens qui jouent à la paume avec tant d'application d'esprit et d'agitation du corps ? Celui de. se vanter le lendemain avec leurs amis qu'ils ont mieux joué qu'un autre. Voilà la source de leur attachement. Ainsi les autres suent dans leurs cabinets, pour montrer aux savants qu'ils ont résolu une question d'algèbre qui n'avoit pu l'être jusqu'ici. Et tant d'autres s'exposent aux plus grands périls pour se vanter ensuite d'une place qu'ils auroieiit prise, aussi sottement à mon gré. Et enfin les autres se tuent à remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu'ils en connoissent la vanité : et ceux-là sont les, plus sots de la bande , puisqu'ils le sont avec connoissance ; au lieu qu'on peut penser des autres qu'ils ne le seroient pas , s'ils avoient cette connoissance.

Tel homme passe sa vie sans ennui , en jouant tous les jours peu de chose , qu'on rendroit malheureux en lui donnant tous les matins l'argent

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