PREMIÈRE PARTIE, ART. VIT
qu'il peut gagner chaque jour , à condition de ne point jouer. On dira peut-être que c'est l'amusement du jeu qu'il cherche , et non pas le gain. Mais qu'on le fasse jouer pour rien , il ne s'y échauffera pas, et s'y ennuiera. Ce n'est donc pas l'amusement seul qu'il cherche : un amusement languissant et sans passion l'ennuiera. Il faut qu'il s'y échauffe, et qu'il se pique luimême, en s'imaginant qu'il seroit heureux de gagner ce qu'il ne voudroit pas qu'on lui donnât à condition de ne point jouer, et qu'il se forme un objet de passion qui excite son désir, sa colère, sa crainte, son espérance.
Ainsi les divertissements qui font le bonheur des hommes ne sont pas seulement bas ; ils sont encore faux et trompeurs; c'est-à-dire, qu'ils ont pour objet des fantômes et des illusions qui seroient incapables d'occuper l'esprit de l'homme , s'il n'avoit perdu le sentiment et le goût du vrai bien , et s'il n'étoit rempli de bassesse , de vanité , de légèreté , d'orgueil , et d'une infinité d'autres vices : et ils ne nous soulagent dans nos misères qu'en nous causant une misère plus réelle et plus effective. Car c'est ce qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement le temps. Sans cela nous serions dans l'ennui ; et cet ennui nous porteroit à chercher quelque moyen plus solide d'en sortir. Mais le divertissement nous trompe , nous amuse, et nous fait arriver insensiblement à la mort.
IîO PENSEES DE PASCAL,
Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la sère, l'ignorance, se sont avisés, pour se ren heureux, de ne point y penser : c'est tout qu'ils ont pu inventer pour se consoler de t de maux. Mais c'est une consolation bien m rable , puisqu'elle va , non pas à guérir le m mais à le cacher simplement pour un peu temps, et qu'en le cachant elle fait qu'on pense pas à le guérir véritablement. Ainsi , j un étrange ren versement de la nature de l'homr il se trouve que l'ennui , qui est son mal le p sensible, est, en quelque sorte , son plus gra bien , parce qu'il peut contribuer plus c toutes choses à lui faire chercher sa vérita' guérison ; et que le divertissement, qu'il regai comme son plus grand bien, est, en effet, s plus grand mal , parce qu'il l'éloigné plus c toutes choses de chercher le remède à ses mai et l'un et l'autre sont une preuve admirable la misère et de la corruption de l'homme, et même temps de sa grandeur ; puisque l'hom ne s'ennuie de tout, et ne cherche cette mul tude d'occupations , que parce qu'il a l'idée bonheur qu'il a perdu , lequel ne trouvant po en soi , il le cherche inutilement dans les cho: extérieures, sans pouvoir jamais se content* parce qu'il n'est ni dans nous , ni dans les en tures , mais en Dieu seul.