‹ Œuvres de Blaise PascalChapitre 77 sur 143 · PREMIÈRE PARTIE, ART. IX · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, ART. IX

y a toujours des méchants : la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort , et que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à disputes : la force est très-reconnoissable, et sans dispute. Ainsi on na qu'à donner la force à la justice. Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste (46).

Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes; car il n'obéit qu'à cause qu'il les croit justes. C'est pourquoi il faut lui dire en même temps qu'il doit obéir parce qu'elles sont lois , comme il faut obéir aux supérieurs , non parce qu'ils sont justes, mais parce qu'ils sont supérieurs. Par là toute sédition est prévenue, si on peut faire entendre cela. Voilà tout ce que c'est proprement que la définition de la

justice.

' Il seroit bon qu'on obéît aux lois et coutumes parce qu'elles sont lois , et que le peuple comprît que c'est là ce qui les rend justes. Par ce moyen, on ne les quitteroit jamais : au lieu que , quand on fait dépendre leur justice d'autre those , il est aisé de la rendre douteuse; et voilà se qui fait que les peuples sont sujets à se rérolter.

l4î PENSÉES DE PASCAL,

Quand il est question de juger si on doit faire Ja guerre et tuer tant d'hommes, condamner tant d'Espagnols à la mort , c'est un homme seul qui en juge , et encore intéressé : ce devroit être un tiers indifférent.

Ces discours sont faux et tyranniques : Je suis beau, donc on doit me craindre; je suis fort, donc on doit m'aimer. Je suis La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu'on ne peut avoir que par une autre. On rend différents devoirs aux différents mérites : devoir d'amour à l'agrément ; devoir de crainte à la force; devoir de croyance à la science, etc. On doit rendre ces devoirs -là; on est injuste de les re- '* fuser, et injuste d'en demander d'autres. Et " c'est de même être faux et tyran de dire : Il n'est pas fort , donc je ne l'estimerai pas ; il n'est * pas habile , donc je ne le craindrai pas. La ty- * rannie consiste au désir de domination univer- * selle et hors de son ordre.

Il y a des vices qui ne tiennent à nous que par ■ d'autres , et qui , en ôtant le tronc , s'emportent comme des branches.

Quand la malignité a la raison de son côté, ,m

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elle devient fière , et étale la raison en tout son lustre : quand l'austérité ou le choix sévère n'a pas réussi au vrai bien , et qu'il faut revenir à suivre la nature, elle devient fière par le retour.

Ce n'est pas être heureux que de pouvoir être réjoui par le divertissement ; car il vient d'ailleurs et de dehors : et ainsi il est dépendant, et par conséquent sujet à être troublé par mille accidents, qui font les afflictions inévitables.

L'extrême esprit est accusé de folie comme l'extrême défaut (48). Rien ne passe pour bon que la médiocrité. C'est la pluralité qui a établi cela , et qui mord quiconque s'en échappe par quelque bout que ce soit. Je ne m'y obstinerai pas; je consens qu'on m'y mette; et si je refuse d'être au bas bout , ce n'est pas parce qu'il est bas, mais parce qu'il est bout; car je refuscrois de même qu'on me mît au haut. C'est sortir de l'humanité que de sortir du milieu : la grandeur de l'âme humaine consiste à savoir s'y tenir ; et tant s'en faut que sa grandeur soit d'en sortir, qu'elle est à n'en point sortir.

On ne passe point dans le monde pour se connoître en vers, si l'on n'a mis l'enseigne de poète; ni pour être habile en mathématiques,

si Ton n'a mis celle de mathématicien. Mais les vrais honnêtes gens ne veulent point d'enseigne, et ne mettent guère de différence entre le métier de poète et celui de brodeur. Ils ne sont point appelés ni poètes, ni géomètres; mais ils jugent de tous ceux-là. On ne les devine poiût. Us parleront des choses dont Ton parloit quand ils sont entrés. On ne s'aperçoit point en eux d'une qualité plutôt que d'une autre, hors de la nécessité de la mettre en usage ; mais alors on s'en souvient : car il est également de ce caractère, qu'on ne dise point d'eux qu'ils parlent bien, lorsqu'il n'est pas question du langage, et qu'on dise d'eux qu'ils parlent bien, quand il en est question. C'est donc une fausse louange quand on dit d'un homme, lorsqu'il entre, qu'il est fort habile en poésie ; et c'est une mauvaise marque, quand on n'a recours à lui que lorsqu'il s'agit de juger de quelques vers. L'homme est plein de besoins : il n'aime que ceux qui peuvent les remplir. C'est un bon mathématicien , dira-t-on ; mais je n'ai que faire de mathématiques. C'est un homme qui entend bien la guerre; mais je ne veux la faire à personne. Il faut donc un honnête homme qui puisse s'accommoder à tous nos besoins.

Quand on se porte bien , on ne comprend pas comment on pourroit faire si on étoit malade; et quand on l'est, on prend médecine gaîment: le mal y résout. On n'a plus les passions et les

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