DE HENRI DE GORNAY
ces illustres d'avec les naissances viles et vulgaires , et de mettre une différence infinie entre le sang noble et le roturier, comme s'il n'avait pas les mêmes qualités , et n'était pas composé des mêmes éléments ; et par là , vous voyez déjà la naissance magnifiquement relevée. Dans le progrès de la vie , on se distingue plus aisément par les grands emplois , par les dignités éminentes , par les richesses et par l'abondance. Ainsi on s'élève et on s'agrandit , et on laisse les autres dans la lie du peuple. Il n'y a donc plus que la mort , où l'arrogance humaine est bien confondue , car c'est là que l'égalité est inévitable : et encore que la vanité tâche , en quelque sorte , d'en couvrir la honte par les honneurs de la sépulture , il se voit peu d'hommes assez insensés pour se consoler de leur mort par l'espérance d'un superbe tombeau , ou par la magnificence de ses funérailles. Tout ce que peuvent faire ces misérables amoureux des granderirs humaines, c'est de goûter tellement la vie , qu'ils ne songent point à la mort. La mort jette divers traits [qui préparent son triomphe. Elle se fait sentir] dans toute la vie par la crainte , [ les maladies , les accidents de toute espèce;] et son dernier coup est inévitable. Les hommes superbes croient faire beaucoup d'éviter les autres : c'est le seul moyen qui leur reste de secouer, en quelque façon , le joug insupportable de sa tyrannie , lorsqu'en détournant leur esprit , ils n'en sentent pas l'amertume.
C'est ainsi qu'ils se conduisent à l'égard de ces trois états ; et de là naissent trois vices énormes qui rendent ordinairement leur vie criminelle : car cette superbe grandeur, dont ils se flattent dans leur naissance , les fait vains et audacieux. Le désir démesuré , dont ils sont poussés , de se rendre considérables au-dessus des autres , dans tout le progrès de leur âge, fait qu'ils s'avancent à la grandeur par toutes sortes de voies , sans épargner les plus criminelles ; et l'amour désordonné des douceurs qu'ils goûtent dans une vie pleine de délices , détournant leurs yeux de dessus la mort , fait qu'ils tombent entre ses mains sans l'avoir prévue : au lieu que l'illustre gentilhomme dont je vous dois aujourd'hui proposer l'exemple , a tellement ménagé toute sa conduite , que la grandeur de sa naissance n'a rien diminué de la modération de son esprit ; que ses emplois glorieux , dans la ville et dans les armées , n'ont point corrompu son innocence ; et que bien loin d'éviter l'aspect de la mort , il l'a tellement méditée qu'elle n'a pas pu le surprendre , même en arrivant tout à coup , et qu'elle a été soudaine sans être imprévue.
"Si autrefois le grand saint Paulin , digne prélat de l'église de Noie , en faisant le panégyrique
de sa parente sainte Mélanie ' , a commencé les louanges de cette veuve si renommée , par la noblesse de son extraction ; je puis bien suivre un si grand exemple , et vous dire un mot en passant de l'illustre maison de Gornay , si célèbre et si ancienne. Mais pour ne pas traiter ce sujet d'une manière profane , comme fait la rhétorique mondaine , recherchons par les Ecritures de quelle sorte la noblesse est recommandable , et l'estime qu'on en doit faire selon les maximes du christianisme.
Et premièrement, chrétiens, c'estdéjàun grand avantage qu'il ait plu à Notre-Sauveur de naître d'une race illustre par la glorieuse union du sang royal et sacerdotal dans la famille d'où il est sorti : regum et sacerdotam clara progenies*. Et pour quelle raison, lui qui a méprisé toutes les grandeurs humaines, qui n'a appelé, « ni « beaucoup de sages , ni beaucoup de nobles ; » non multi sapientes, non tnultinobiles^-^ pourquoi a-t-il voulu naître de parents illustres? Ce n'était pas pour en recevoir de l'éclat ; mais plutôt pour en donner à tous ses ancêtres. Il fallait qu'il sortît des patriarches , pour accomplir en sa personne toutes les bénédictions qui leur avaient été annoncées. Il fallait qu'il naquît des rois de Juda pour conserver à David la perpétuité de son trône , que tant d'oracles divins lui avaient promise.
Louer dans un gentilhomme chrétien ce que Jésus-Christ même a voulu avoir , [n'aurait rien , ce semble , que de conforme aux règles de la foi. Mais cette noblesse temporelle est en soi trop] peu de chose pour qu'on doive s'y arrêter; c'est un sujet trop profane [pour mériter les éloges des prédicateurs ]. Néanmoins nous louerons ici d'autant plus volontiers la noblesse de la famille du défunt , qu'il y a quelque chose de saint à traiter. Je ne dirai point ni les grandes charges qu'elle a possédées , ni avec quelle gloire elle a étendu ses branches dans les nations étrangères , ni ses alliances illustres avec les maisons royales de France et d'Angleterre ; ni son antiquité , qui est telle que nos chroniques n'en marquent point l'origine. Cette antiquité a donné lieu à plusieurs inventions fabuleuses , par lesquelles la simplicité de nos pères a cru donner du lustre à toutes les maisons anciennes ; à cause que leur antiquité , en remontant plus loin aux siècles passés dont la mémoire est tout effacée , a donné aux hommes une plus grande liberté de feindre. La hardiesse humaine n'aime pas à demeurer court ; où elle ne trouve rien de certain , elle invente. Je laisse
' Ad Sever. Ep. xxix, n" 7, p. 178.
' Ibid. p. 179.
3 I. Cor. 1,23.
ORAISON FUNÈBRE
toutes ces considérations profanes , pour m'arrêter à des choses saintes.
Saint Livier, qui vivait environ l'an 400 , selon la supputation la plus exacte , est la gloire de la maison de Gornay '. Le sang qu'a répandu ce généreux martyr, l'honneur de la ville de Metz , pour la cause de Jésus-Christ , vous donne plus de gloire que celle que vous avez reçue de tant d'illustres ancêtres. [ Vous pouvez dire à juste titre avec Tobie : ] « Nous sommes la race des " saints : » Filii sanctorum sumus '. L'histoire remarque que saint Livier était issu de parents illustres, clans parentihus ; ce qui est une conviction manifeste, qu'il faut reprendre la grandeur de cette maison d'une origine plus haute.
Mais tous ces titres glorieux n'ont jamais donné l'orgueil [au respectable défunt que nous regrettons : ] il a toujours méprisé les vanteries ridicules dont il arrive assez ordinairement que la noblesse étourdit le monde. Il a cru que ces vanteries étaient plutôt dignes des races nouvelles , éblouies de l'éclat non accoutumé d'une noblesse de peu d'années ; mais que la véritable marque des maisons illustres , auxquelles la grandeur et l'éclat étaient depuis plusieurs siècles passés en nature , ce devait être la modération. Ce n'est pas qu'il ne jetât les yeux sur l'antiquité de sa race , dont il possédait parfaitement l'histoire : mais comme il y avait des saints dans sa race , il avait raison de la contempler pour s'animer par ces grands exemples. Il n'était pas de ceux qui semblent être persuadés que leurs ancêtres n'ont travaillé que pour leur donner sujet de parler de leurs actions et de leurs emplois. Quand il regardait les siens, il croyait que tous ses aïeux illustres lui criaient continuellement jusque des siècles les plus reculés : Imite nos actions , ou ne te glorifie pas d'être notre fils. Il se jeta dans les exercices de sa profession à l'imitation de saint Livier : il commença à faire la guerre contre les hérétiques rebelles. Il devint premier capitaine et major dans Falzbourg , corps célèbre et renommé. Les belles actions qu'il y fit l'ayant fait connaître par le cardinal de Richelieu , auquel la vertu ne pouvait pas être cachée, il s'en servit [avantageusement] dans les négociations d'Allemagne. [ Mais partout il montra une vertu digiie de sa naissance. ] Ordinairement ceux qui sont dans les emplois de la guerre croient que c'est une prééminence de l'épée de ne s'assujettir à aucunes lois.
• Bossuet n'examine point ici en généalogiste l'origine de la maison de Gornay ; il s'en tient à l'opinion que cette maison , comipie bien d'autres, pouvait avoir de son antiquité ; et s'il en eût discuté les preuves , on doit croire , après ce qu'il a dit quelques lignes plus haut, qu'il aurait bien rabattu des prétentions de cette maison. ( Mit. de Déforis. )
'' Toi). H 12.
Pour lui, il a révéré celles de l'Église jusque dans les points qui paraissaient les plus incompatibles avec son état. Jamais on ne l'a vu violer les abs- ; tinences prescrites , sans une raison capable de lui procurer une dispense légitime. Comment n'aurait-il pas respecté la loi qu'il recevait de toute l'Eglise, puisqu'il observait si soigneusement, et avec tant de religion, celles que sa dévotion particulière lui avait imposées? Il jeûnait régulièrement tous les samedis ; gardait , avec la plus scrupuleuse exactitude et le plus grand respect , toutes les pratiques que la religion lui imposait : bien différent de ces militaires qui déshonorent la profession des armes par cette honte trop commune de bien faire les exercices de la piété ; on croit assez faire, pourvu qu'on observe les ordres du général. Sa vieillesse , quoique pesante , n'était pas sans action : son exemple et ses paroles animaient les autres. Il est mort trop tôt : non; car la mort ne vient jamais trop soudainement quand on s'y prépare par la bonne vie.
ORAISON FUNEBRE