‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 11 sur 164 · DE MESSIRE · texte numérisé non relu

DE MESSIRE

NICOLAS CORNET'

GBAND-MAÎTKE DU COLLÈGE DE NAVAHRK.

Simile est regnum cœlorwn thesauro abscmidito.

Le royaume des cieuxest semblable à un trésor caché. Matth. xui, 44.

Ceux qui ont vécu dans les dignités et dans les places relevées , ne sont pas les seuls d'entre les mortels dont la mémoire doit être honorée par des éloges publics. Avoir mérité les dignités et les avoir refusées , c'est une nouvelle espèce de dignité qui mérite d'être célébrée par toutes sortes d'honneurs ; et comme l'univers n'a rien de plus

' Nicolas Cornet naquit à Amiens eu I592. Après son cours d'études, il entra au noviciat des Jésuites ; mais sa mauvaise santé l'empêcha de rester dans cet ordre , qu'il ciima et estima toujours. Il reçut en 1626 le bonnet de docteur dans la faculté de théologie de Paris, et fut nommé, quelque temps après , syndic de la même faculté. Ce fut en cette qualité qu'il dénonça aux docteurs assemblés sept propositions contenant une mauvaise doctrine , dont le venin commençait à se répandre parmi les jeunes théologiens. Cinq de ces propositions furent depuis condamnées à Rome, comme hérétiques. Elles sont connues sous le nom de Propositions de Jansénius , parce qu'elles expriment la doctrine du fameux livre de ce prélat, intitulé Jngustinus. M. Cornet mourut en 1663, grand maître du collège de Navarre. Bossuet, qui avait fait ses cours de philosophie et de théologie dans celte maison , et qui n'avait pas moins de vénération que de reconnaissance pour te grand maître , prononça son oraison funèbre , en présence de plusieurs personnes distinguées. 0« ne peut regarder ce qui nous reste de cette oraison funèbre , que comme une copie trèsimparlîllte tta véritable discours de Bossuet.

DE NICOLAS CORNET

grand que les grands hommes modestes, c'est principalement en leur faveur, et pour conserver leurs vertus , qu'il faut épuiser toutes sortes de louanges. Ainsi l'on ne doit pas s'étonner si cette maison royale ordonne un panégyrique à M. Nicolas Cornet , son grand maître , qu'elle aurait vu élevé aux premiers rangs de l'Église , si , juste en toutes autres choses , il ne s'était opposé en cette seule rencontre à la justice de nos rois. Elle doit ce témoignage à sa vertu , cette reconnaissance à ses soins , cette gloire publique à sa modestie ; et étant si fort affligée par la perte d'un si grand homme , elle ne peut pas négliger le seul avantage (jui lui revient de sa mort , qui est la liberté de le louer. Car comme, tant qu'il a vécu sur la terre, la seule autorité de sa modestie supprimait les marcpies d'estime , qu'elle eût voulu rendre aussi solennelles que son mérite était extraordinaire ; maintenant qu'il lui est permis d'annoncer hautement ce qu'elle a connu de si près , elle ne peut manquer à ses devoirs particuliers , ni envier au publie l'exemple d'une vie si réglée. Et moi , si toutefois vous me permettez de dire un mot de moi-^même ; moi , dis-je , qui ai trouvé en ce personnage , avec tant d'autres rares qualités , un trésor inépuisable de sages conseils, de bonne foi , de sincérité , d'amitié constante et inviolable , puis-je lui refuser quelques fruits d'un esprit qu'il a cultivé avec une bonté paternelle dès sa première jeunesse; ou lui dénier quelque part dans mes discours, après qu'il en a été si souvent et le censeur et l'arbitre? Il est doncjuste, messieurs, puisqu'on a bien voulu employer ma voix, que je rende , comme je pourrai à ce collège royal , son grand maître , aux maisons religieuses leur père et leur protecteur, à la faculté de théologie l'une de ses plus vives lumières , et celui de tous ses enfants qui peut-être a autant soutenu [qu'aucun] cette ancienne réputation de doctrine et d'intégrité qu'elle s'est acquise par toute la terre ; enfin à toute l'Église et à notre siècle l'un de ses plus grands ornements.

Sortez , grand homme , de ce tombeau ; aussi bien y êtes-vous descendu trop tôt pour nous : sortez , dis-je , de ce tombeau que vous avez choisi inutilement dans la place la plus obscure et la plus négligée de cette nef. Votre modestie vous atrompé aussi bien que tant de saints hommes , qui ont cru qu'ils se cacheraient éternellement en se jetant dans les places les plus inconnues. Nous ne voulons pas vous laisser jouir de cette noble obscurité que vous avez tant aimée ; nous allons produire au grand jour, malgré votre humilité , tout ce trésor de vos grâces , d'autant plus riche qu'il est plus caché. Car, messieurs, vous n'ignorez pas que l'artifice le plus ordinaire de la sagesse

céleste , est de cacher ses ouvrages ; et que le dessein de couvrir ce qu'elle a de plus précieux , est ce qui lui fait déployer une si grande variété de conseils profonds. Ainsi toute la gloire de cet homme illustre , dont je dois aujourd'hui prononcer l'éloge , c'est d'avoir été un trésor caché ; et je ne le louerai pas selon ses mérites , si non content de vous faire part de tant de lumières , de tant de grandeui-s , de tant de grâces du divin Esprit , dont nous découvrons en lui un si bel amas , je ne vous montre encore un si bel artifice , par lequel il s'est efforcé de cacher au monde toutes ses richesses.

Vous verrez donc Nicolas Cornet, trésor public, et trésor caché; plein de lumières célestes, et couvert , autant qu'il a pu , de nuages épais ; illuminant l'Église par sa doctrine , et ne voulant lui faire savoir que sa seule soumission ; plus illustre, sans comparaison, par le désir de cacher toutes ses vertus , que par le soin de les acquérir et la gloire de les posséder. Enfin , pour réduire ce discours à quelque méthode , et vous déduire par ordre les mystères qui sont compris dans ce mot évangélique de « trésor caché , » vous verrez , messieurs , dans le premier point de ce discours , les richesses immenses et inestimables qui sont renfermées dans ce trésor ; et vous admirerez dans le second l'enveloppe mystérieuse , et plus riche que le trésor même , dans laquelle il nous l'a caché. Voilà l'exemple que je vous propose ; voilà le témoignage saint et véritable que je rendrai aujourd'hui, devant les autels, au mérite d'un si grand homme. J'en prends à témoin ce grand prélat, sous la conduite duquel cette grande maison portera sa réputation. Il a voulu paraître à l'autel ; il a voulu offrir à Dieu son sacrifice pour lui. C'est ce grand prélat que je prends à témoin de ce que je vais dire ; et je m'assure , messieurs , que vous ne me refuserez pas vos attentions.

Ce que Jésus-Christ Notre-Seignenr a été naturellement et par excellence , il veut bien que ses serviteurs le soient par écoulement de lui-même, et par effusion de sa grâce. S'il est docteur du monde, ses ministres en font la fonction : et comme en qualité de docteur du monde , « en lui , « dit l'Apôtre %ontété cachés lestrésors de science « et de sagesse , » ainsi il a établi des docteurs , qu'il a remplis de grâce et de vérité, pour en enrichir ses fidèles; et ces docteurs, illuminés par son Saint-Esprit , sont les véritables trésors de l'Église universelle.

En effet , chrétiens , lorsque la faculté de théologie est et a été si souvent consultée en corps , et que ses docteurs particuliers le scot tous les jours,

• Colos. II , 3.

ORAÏSOIN FUNÈBRE

touchant le devoir de la conscience ; n'est-ce pas un témoignage authentique, qu'autant qu'elle a de docteurs , autant devrait-elle avoir de trésors publics , d'où l'on puisse tirer, selon les besoins et les occurrences différentes , de quoi relever les faibles , confirmer les forts , instruire les simples et les ignorants, confondre et réprimer les opiniâtres? Personne ne peut ignorer que ce saint homme , dont nous parlons , ne se soit très-dignement acquitté d'un si divin ministère . Ses conseils étaient droits , ses sentiments purs , ses réflexions efficaces, sa fermeté invincible. C'était un docteur de l'ancienne marque , de l'ancienne simplicité , de l'ancienne probité ; également élevé au-dessus de la flatterie et de la crainte , Incapable de céder aux vaines excuses des pécheurs , d'être surpris des détours des intérêts humains , [de se prêter] aux inventions de la chair et du sang : et comme c'est en ceci que consiste principalement l'exercice des docteurs, permettez -moi, chrétiens , de reprendre ici d'un plus haut principe la règle de cette conduite.

Deux maladies dangereuses ont affligé en nos jours le corps de l'Église : il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance , une pitié meurtrière , qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions , pour condescendre à leur vanité , et flatter leur ignorance affectée. Quelques autres , non moins extrêmes, ont tenu les consciences captives sous des rigueurs très-injustes : ils ne peuvent supporter aucune faiblesse, ils traînent toujours l'enfer après eux, et ne fulminent que des anathèmes. L'ennemi de notre salut se sert également des uns et des autres , employant la facilité de ceux-là pour rendre le vice aimable , et la sévérité de ceux-ci pour rendre la vertu odieuse. Quels excès terribles , et quelles armes opposées ! Aveugles enfants d'Adam , que le désir de savoir a précipités dans un abîme d'ignorance , ne trouverez- vous jamais la médiocrité , où la justice , où la vérité , où la droite raison a posé son trône?

Certes je ne vois rien dans le monde qui soit plus à charge à l'Église que ces esprits vainement subtils , qui réduisent tout l'Évangile en problèmes, qui forment des incidents sur l'exécution de ses préceptes , qui fatigTient les casuistes par des consultations infinies : ceux-là ne travaillent, en vérité, qu'à nous envelopper la règle des mœurs. « Ce sont des hommes , dit saint Augustin ' , qui « se tourmentent beaucoup pour ne pas trouver " ce qu'ils cherchent , » Nihil laborant, nisi non invenire quodquœrunt, « et, comme dit le même « saint, qui tournant s'enveloppent eux-mêmes

' De Gen. cont. Manich. lib. ir, cap. ii, t. i, col. 665.

« dans les ombres de leurs propres ténèbres , » c'est-à-dire , dans leur ignorance et dans leurs erreurs, et s'en font une couverture. Mais plus malheureux encore les docteurs, indignes de ce nom, qui adhèrent à leurs sentiments , et donnent poids à leur folie. « Ce sont des astres errants, « comme parle l'apôtre saint Jude ' , qui , pour n'être pas assez attachés à la route immuable de la vérité , gauchissent et se détournent au gré des vanités , des intérêts et des passions humaines. Ils confondent le ciel et la terre ; ils mêlent Jésus-Christ avec Bélial; ils cousent l'étoffe vieille avec la neuve , contre l'ordonnance expresse de l'Évangile * , des lambeaux de mondanité avec la pourpre royale : mélange indigne de la piété chrétienne; union monstrueuse, qui déshonore la vérité , la simplicité , la pureté incorruptible du christianisme.

Mais que dirai-je de ceux qui détruisent , par un autre excès , l'esprit de la piété ; qui trouvent partout des crimes nouveaux , et accablent la faiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu nous impose? Qui ne voit que cette rigueur enfle la présomption, nourrit le dédain, entretient un chagrin superbe ,'et un esprit de fastueuse singularité ; fait paraître la vertu trop pesante , l'Évangile excessif, le christianisme impossible? O faiblesse et légèreté de l'esprit humain, sans point, sans consistance , seras-tu toujours le jouet des extrémités opposées? Ceux qui sont doux déviennent trop lâches ; ceux qui sont fermes deviennent trop durs. Accordez-vous , ô docteurs ; et il vous sera bien aisé , pourvu que vous écoutiez le docteur céleste. « Son joug est doux , nous « dit-iP , et son fardeau est léger. " « Voyez , dit « saint Chrysostôme'' , le tempérament; il ne dit « pas simplement que son Évangile soit ou pesant « ou léger ; mais il joint l'un et l'autre ensemble , « afin que nous entendions que ce bon maître ni « ne nous décharge ni ne nous accable , et que , si « son autorité veut assujettir nos esprits , sa bonté « veut en même temps ménager nos forces. »

Vous donc, docteurs relâchés; puisque l'Évangile est un joug , ne le rendez pas si facile : de peur que si vous êtes chargés de son poids , vos passions indomptées ne le secouent trop facilement ; et qu'ayant rejeté le joug , nous ne marchions indociles , superbes , indisciplinés , au gré de nos désirs impétueux. Vous aussi , docteurs trop austères ; puisque l'Évangile doit être léger, n'entreprenez pas d'accroître son poids : n'y ajoutez rien de vous-mêmes ou par faste , ou par caprice , ou par ignorance. Lorsque ce Maître

Jud. 13.

Marc. II, 21.

Matth.W, ,30.

In Matth. Homil.

XXXVIII , n" 3 , t. VII , p. 42».

DE NICOLAS CORNET

comniaude , s'il cnarge d'une main il soutient de l'autre : ainsi tout ce qu'il impose est léger; mais tout ce que les hommes y mêlent est insupportable.

Vous voyez donc , chrétiens , que , pour trouver la règle des mœurs , il faut tenir le milieu entre les deux extrémités , et c'est pourquoi l'oracle toujours sage nous avertit de ne nous détourner jamais ni à la droite ni à la gauche'. Ceux-là se détournent à la gauche , qui penchent du côté du vice , et favorisent le parti de la corruption : mais ceux qui mettent la vertu trop haut, à qui toutes les faiblesses paraissent des crimes horribles , ou qui , des conseils de perfection , font la loi commune de tous les fidèles , ne doivent pas se vanter d'aller droitement , sous prétexte qu'ils semblent chercher une régularité plus scrupuleuse. Car l'Écriture nous apprend que si l'on peut se détourner en allant à gauche , on peut aussi s'égarer du côté de la droite ; c'està-dire, en s'avançant à la perfection, en captivant les âmes infirmes sous des rigueurs trop extrêmes. Il faut marcher au milieu : c'est dans ce sentier où la justice et la paix se baisent de baisers sincères; c'est-à-dire, qu'on rencontre la véritable droiture , et le calme assuré des consciences : Misericordia et veritas obviavemnt sibi , jusiitia et pax osculatœ sunt^.

Il est permis aux enfants de louer leur mère ; et je ne dénierai point ici à l'école de théologie de Paris la louange qui lui est due , et qu'on lui rend aussi par toute l'Église. Le trésor de la vérité n'est nulle part plus inviolable. Les fontaines de Jacob ne coulent nulle part plus incorruptibles. Elle semble divinement être établie avec une grâce particulière , pour tenir la balance droite , conserver le dépôt de la tradition. Elle a toujours la bouche ouverte pour dire la vérité : elle n'épargne ni ses enfants ni les étrangers , et tout ce qui choque la règle n'évite pas sa censure.

Le sage Nicolas Cornet , affermi dans ses maximes , exercé dans ses emplois , plein de son esprit, nourri du meilleur suc de sa doctrine , a soutenu dignement sa gloire et l'ancienne pureté de ses maximes. Il ne s'est pas laissé surprendre à cette rigueur affectée , qui ne fait que des superbes et des hypocrites : mais aussi s'est-il montré implacable à ces maximes moitié profanes et moitié saintes , moitié chrétiennes et moitié mondaines , ou plutôt toutes mondaines et toutes profanes, parce qu'elles ne sont qu'à demi chrétiennes et à demi saintes. Il n'a jamais trouvé belles aucunes des couleurs de la simonie ; et pour entrer dans l'état ecclésiastique, il n'a pas connu d'autre

' Prov. IV, 27.

•' Ps. LX.XXIV, II.

BOSSliET. — T. II.

porte que celle qui est ouverte par les saints canons. Il a condamné l'usure sous tous ses noms et sous tous ses titres. Sa pudeur a toujours rougi de tous les prétextes honnêtes des engagements déshonnêtes , où il n'a pas épargné le fer et le feu pour éviter les périls des occasions prochaines. Les inventeurs trop subtils de vaines contentions et de questions de néant , qui ne servent qu'à faire perdre , parmi des détours infinis , la trace toute droite de la vérité , lui ont paru , aussi bien qu'à saint Augustin , des hommes inconsidérés et volages , « qui soufflent sur de la poussière , et se « jettent de la terre dans les yeux , » siifjlantes pulverem, et excitantes terram in oculos suos\ Ces chicanes raffinées, ces subtilités en vaines distinctions , sont véritablement de la poussière soufflée , de la terre dans les yeux , qui ne font que troubler la vue. Enfin il n'a écouté aucun expédient pour accorder l'esprit de la chair, entre lesquels nous avons appris que la guerre doit être immortelle. Toute la France le sait : car il a été consulté de toute la France; et il faut même que ses ennemis lui rendent ce témoignage , que ses conseils étaient droits , sa doctrine pure , ses discours simples , ses réflexions sensées , ses jugements sûrs, ses raisons pressantes, ses résolutions précises , ses exhortations efficaces ; son autorité vénérable , et sa fermeté invincible.

C'était donc véritablement un grand et riche trésor ; et tous ceux qui le consultaient , parmi cette simplicité qui le rendait vénérable, voyaient paraître avec abondance , dans ce trésor évangélique , les choses vieilles, et nouvelles, les avantages naturels, et surnaturels, les richesses des deux Testaments, l'érudition ancienne et moderne, la connaissance profonde des saints Pères et des scolastiques , la science des antiquités et de l'état présent de l'Église, et le rapport nécessaire de l'un et de l'autre. Mais parmi tout cela, messieurs, rien ne donnait plus d'autorité à ses décisions que l'innocence de sa vie : car il n'était pas de ces docteurs licencieux dans leurs'propres faits , qui , se croyant suffisamment déchargés de faire de bonnes œuvres par les bons conseils , n'épargnent ni ne ménagent la bonne conscience des autres, indignes prostituteurs de leur intégrité. Au contraire , Nicolas Cornet ne se pardonnait rien à luimême , et pour composer ses mœurs , il entrait dans les sentiments de la justice , de la jalousie , de l'exactitude d'un Dieu qui veut rendre la vérité redoutable. Nous savons (|ue dans une affaire de ses amis , qu'il avait recommandée comme juste , craignant que le juge , qui le respectait , n'eût trop déféré à son témoignage et à sa sollicitation , il a réparé de ses deniers le tort qu'il

' Conf.lib. XII, cap. xvi, t. i, col. 216.

ORAISOxN FUNÈBRE

reconnut , quelque temps après , avoir été fait à la partie : tant il était lui-même sévère censeur de ses bonnes intentions !

Que vous dirai-je maintenant, messieurs , de sa régularité dans tous ses autres devoirs? Elle paraît principalement dans cette admirable circonspection qu'il avait pour les bénéfices : bien loin de les désirer ; il crut qu'il en aurait trop , quand il en eut pour environ douze cents livres de rente. Ainsi , il se défit bientôt de ses titres ; voulant honorer en tout la pureté des canons , et servir à la sainteté et à l'ordre de la discipline ecclésiastique. Tant qu'il les a tenus , les pauvres et les fabriques en ont presque tiré tout le fruit. Pour ce qui touchait sa personne , on voyait qu'il prenait à tâche d'honorer le seul nécessaire , par un retranchement effectif de toutes les superfluités : tellement que ceux qui le consultaient , voyant cette sagesse , cette modestie , cette égalité de ses mœurs, le poids de ses actions et de ses paroles ; enfin cette piété et cette innocence , qui , dans la plus grande chaleur des partis , étaient toujours demeurées sans reproche : et admirant le consentement de sa vie et de sa doctrine , croyaient que c'était la justice même qui parlait par sa bouche ; et ils révéraient ses réponses comme des oracles d'un Gerson, d'un Pierre d'Ailli , et d'un Henri de Gand. Et plût à Dieu , messieurs , que le malheur de nos jours ne l'eût jamais arraché de ce paisible exercice !

Vous le'savez , juste Dieu, vous le savez, que c'est malgré lui que cet homme modeste et pacifique a été contraint de se signaler parmi les troubles de votre Église. Mais un docteur ne peut pas se taire dans la cause de la foi ; et il ne lui était pas permis de manquer en une occasion où sa science exacte et profonde , et sa prudence consommée ont paru si fort nécessaires. Je ne puis non plus omettre en ce lieu le service très-important qu'il a rendu à l'Église , et je me sens obligé de vous exposer l'état de nos malheureuses dissensions ; quoique je désirerais beaucoup davantage de les voir ensevelies éternellement dans l'oubli et dans le silence. Quelle effroyable tempête s'est excitée en nos jours , touchant la grâce et le libre arbitre ! Je crois que tout le monde ne le sait que trop ; et il n'y a aucun endroit si reculé de la terre , où le bruit n'en ait été répandu. Comme presque le plus grand effort de cette nouvelle tempête tomba dans le temps qu'il était syndic de la faculté de théologie ; voyant les vents s'élever, les nues s'épaissir, les flots s'enfler de plus en plus : sage , tranquille et'posé qu'il était , il se mit à considérer attentivement quelle était cette nouvelle doctrine, et quelles étaient les personnes qui la soutenaient. Il vit donc que saint Augustin ,

qu'il tenait le plus éclairé et le plus^profond de tous les docteurs , avait exposé à l'Église une doctrine toute sainte et apostolique touchant la grâce chrétienne ; mais que , ou par la faiblesse naturelle de l'esprit humain, ou à cause de sa profondeur ou de la délicatesse des questions , ou plutôt par la condition nécessaire et inséparable de notre foi , durant cette nuit d'énigmes et d'obscurités , cette doctrine céleste s'est trouvée nécessairement enveloppée parmi des difficultés impénétrables : si bien qu'il y avait à craindre qu'on ne fût jeté insensiblement dans des conséquences ruineuses à la liberté de l'homme : ensuite il considéra avec combien de raisons toute l'école et toute l'Église s'étaient appliquées à défendre les conséquences; et il vit que la faculté des nouveaux docteurs en était si prévenue, qu'au lieu de les rejeter ils en avaient fait une doctrine propre : si bien que la plupart de ces conséquences , que tous les théologiens avaient toujours regardées jusqu'alors comme des inconvénients fâcheux , au devant desquels il fallait aller pour bien entendre la doctrine de saint Augustin et de l'Église , ceux-ci les regardaient au contraire comme des fruits nécessaires , qu'il en fallait recueillir ; et que ce qui avait paru à tous les autres comme des écueils contre lesquels il fallait craindre d'échouer le vaisseau , ceux-ci ne craignaient point de nous le montrer comme le port salutaire auquel devait aboutir la navigation. Après avoir ainsi regardé la face et l'état de cette doctrine , que les docteurs , sans doute , reconnaîtront bien sur cette idée générale, il s'appliqua à connaître le génie de ses défenseurs. Saint Grégoire de Nazianze , qui lui était fort familier, lui avait appris que les troubles ne naissent pas dans l'Église par des âmes communes et faibles : « Ce sont, dit-il , « de grands esprits, mais ardents et chauds, qui « causent ces mouvements et ces tumultes ; » mais ensuite , les décrivant par leurs caractères propres , il les appelle excessifs , insatiables, et portés plus ardemment qu'il ne faut aux choses de la religion : paroles vraiment sensées , et qui nous représentent au vif le naturel de tels esprits.

Vous êtes étonnés peut-être d'entendre parler de la sorte un si saint évêque. Car, messieurs, nous devons entendre que si l'on peut avoir trop d'ardeur, non point pour aimer la saine doctrine , mais pour l'éplucher de trop près , et pour la rechercher trop subtilement; la première partie d'un homme qui étudie les vérités saintes, c'est de savoir discerner les endroits où il est permis de s'étendre , et où il faut s'arrêter tout court, et se souvenir des bornes étroites dans lesquelles est resserrée notre intelligence : de sorte que la plus prochaine disposition à l'erreur, est de

DE NICOLAS CORNET

vouloir réduire les choses à la dernière évidence de la conviction. Mais il faut modérer le feu d'une mobilité inquiète , qui cause en nous cette intempérance et cette maladie de savoir, et être sages sobrement et avec mesure , selon le précepte de l'Apôtre ' , et se contenter simplement des lumières qui nous sont données plutôt pour réprimer notre curiosité , que pour éclaircir tout à fait le fond des choses . C'est pourquoi ces esprits extrêmes , qui ne se lassent jamais de chercher, ni de discourir, ni de disputer, ni d'écrire , saint Grégoire de Nazianze les a appelés excessifs et insatiables.

Notre sage et avisé syndic jugea que ceux desquels nous parlons étaient à peu près de ce caractère, grands hommes, éloquents, hardis, décisifs, esprits forts et lumineux; mais plus capables de pousser les choses à l'extrémité , que de tenir le raisonnement sur le penchant , et plus propres à commettre ensemble les vérités chrétiennes qu'à les réduire à leur unité naturelle : tels enfin , pour dire en un mot , qu'ils donnent beaucoup à Dieu, et que c'est pour eux une grande grâce de céder entièrement à s'abaisser sous l'autorité suprême de l'Église et du saintsiége. Cependant les esprits s'émeuvent, et les choses se mêlent de plus en plus. Ce parti , zélé et puissant , charmait du moins agréablement , s'il n'emportait tout à fait la fleur de l'école et de la jeunesse ; enfin , il n'oubliait rien pour entraîner après soi toute la faculté de théologie.

C'est ici qu'il n'est pas croyable combien notre sage grand maître a travaillé utilement parmi ces tumultes , convainquant les uns par sa doctrine , retenant les autres par son autorité , animant et soutenant tout le monde par sa constance; et lorsqu'il parlait en Sorbonne dans les délibérations de la faculté , c'est là qu'on reconnaissait , par expérience , la vérité de cet oracle : « La bou- « che de l'homme prudent est désirable dans les « assemblées , et chacun pèse toutes ses paroles '< en son cœur : » Os prudentis quœritur in ecclesiaj et verba illius cogitabunt in cordibtis suis *. Car il parlait avec tant de poids , dans une si belle suite , d'une manière si considérée , que même ses ennemis n'avaient point de prise. Au reste il s'appliquait également à démêler la doctrine , et à prévenir les pratiques par sa sage et admirable prévoyance ; en quoi il se conduisait avec une telle modération , qu'encore qu'on n'ignorât pas la part qu'il avait en tous les conseils , toutefois à peine aurait-il paru , n'était que ses adversaires , en le chargeant publiquement presque de toute la haine , lui donnèrent aussi , mal-

' Rom. XII , 3.

» Eccl. XXI, 20.

gré lui-même , la plus grande partie de la gloire Et , certes , il est véritable qu'aucun n'était mieux instruit du point décisif de la question. Il connaissait très-parfaitement et les confias et les bornes de toutes les opinions de l'école ; jusqu'où elles couraient , et où elles commençaient à se séparer : surtout il avait grande connaissance de la doctrine de saint Augustin et de l'école de saint Thomas. Il connaissait les endroits par où ces nouveaux docteurs semblaient tenir les limites certaines, par lesquels ils s'en étaient divisés. C'est de cette expérience , de cette connaissance exquise, et du concert des meilleurs cerveanx de la Sorbonne , que nous est né cet extrait de ces cinq propositions , qui sont comme les justes limites par lesquelles la vérité est séparée de l'erreur ; et qui étant , pour ainsi parler, le caractère propre et singulier des nouvelles opinions, ont donné le moyen à tous les autres de courir unanimement contre leurs nouveautés inouïes.

C'est donc ce consentement qui a préparé les voies à ces grandes décisions que Rome a données; à quoi notre très-sage docteur, par la créance qu'avait même le souverain pontife à sa parfaite intégrité , ayant si utilement travaillé , il en a aussi avancé l'exécution avec une pareille vigueur, sans s'abattre , sans se détourner, sans se ralentir : si bien que par son travail , sa conduite, et parcelle de ses fidèles coopérateurs , ils ont été contraints de céder. On ne fait plus aucune sortie , on ne parle plus que de paix. 0 qu'elle soit véritable , ô qu'elle soit effective , 6 qu'elle soit éternelle ! Que nous puissions avoir appris par expérience combien il est dangereux de troubler l'Église ; et combien on outrage la sainte doctrine , quand on l'applique malheureusement parmi des extrêmes conséquences? Puissent naître de ces conflits des connaissances plus nettes , des lumières plus distinctes , des flammes de charité plus tendres et plus ardentes , qui rassemblent bientôt en un , par cette véritable concorde , les membres dispersés de l'Église !

Mais je reviens à celui qui nous fournit à ce jour une si riche matière de justes louanges. ' Quelqu'un entendant son panégyrique, voyant I tant de grands services qu'il a rendus à l'Église, 1 et découvrant en ce personnage un si admirable ; trésor de rares et excellentes qualités , munnui rera peut-être en secret de ce qu'une lumière si 1 vive n'a pas été exposée plus haut sur le chandelier, et déclamera en son cœur contre l'injustice du siècle. Cette plainte paraît équitable , mais je dois néanmoins la faire cesser. Vous qui paraissez indignés qu'une vertu si rare n'a pas été couronnée , n'ave:i-vous pas entendu que j'ai dit , au commencement de ce discoui's , que ce grand

ORAISON FUNÈBRE

homme s'était éloigné de toutes les dignités? Je l'ai dit, et je le dis encore une fois , le siècle n'a pas été injuste ; mais Nicolas Cornet a été modeste. On a l'echerché son humilité , mais il n'y a pas eu moyen de la vaincre. Nos rois ont connu son mérite , l'ont voulu reconnaître ; mais on n'a pu le résoudre à recevoir d'une main mortelle , quoique royale. Les ministres et les prélats concourant également à l'estimer, je pourrais ici alléguer cet illustre prélat ' qui fera paraître bientôt une nouvelle lumière dans le siège de saint Denis et de saint Marcel , et qui a cette noble satisfaction de voir croître tous les jours sa gloire avec celle de notre monarque. Quand je considère les grands avantages qui lui ont été offerts , je ne puis que je n'admire cette vie modeste , et je ne vois pas dans notre siècle un plus bel exemple à imiter.

Les deux augustes cardinaux qui ont soutenu la majesté de cet empire, ont voulu donner la récompense qui était due à son mérite ; mais il a tout refusé.

Le premier l'ayant appelé , lui fit des offres dignes de SonÉminence : le second l'ayant présenté à notre auguste reine , mère de notre invincible monarque , lui proposa ses intentions pour une prélature ; mais il remercia Sa Majesté et Son Éminence , déclarant qu'il n'avait pas les qualités naturelles et surnaturelles, nécessaires pour les grandes dignités. Vous voyez par là quelle a été son humilité , et combien il a été soigneux de cacher les illustres avantages qu'il avait reçus de Dieu ; puisque même il allait jusqu'au devant des propositions qu'on lui voulait faire.

Et , messieurs , permettez-moi , que je fasse une petite digression. J'ai vu un grand homme mépriser ce qu'il y a de plus éclatant dans le siècle ; et cependant je vois une jeunesse emportée , qui n'a , de toutes les qualités nécessaires , que des désirs violents pour s'élever aux charges ecclésiastiques, sans considérer si elle pourra s'acquitter des obligations qui sont attachées à ces dignités. On emploie tous les amis ; on brigue la faveur des princes : on croit que" c'est assez démonter sur le trône de Pharaon , comme Joseph , pour gouverner l'Egypte ; mais il faut , comme lui , avoir été dans le cachot avant que d'être le favori de Pharaon. Ah ! modération de Cornet, tu dois bien confondre cette jeunesse aveuglée : on t'a présenté des dignités, et tu les as refusées. Rara virtus, humilitas honorata^: « Que c'est une chose rare de voir une personne

' Hardoiiin de Beaumont de Pérélixe, évêque de Rodez , nominé à l'archevêché de Paris en IC62 , et qui n'eut ses bulles qu'en 1004. Il avait été précepteur de Louis XIV. {Édil. de rersnilles.)

» 5. Bcrn. Hom. iv, super Mhsu$ est , n» 9, 1. 1 , col. 753.

« humble, quand elle est élevée dans l'honneur ! » Notre grand maître a eu cette vertu pendant sa vie ; mais parce qu'il s'est humilié , il faut qu'il soit glorifié après sa mort.

Le Fils de Dieu , qui n'a prononcé que des oracles, a dit que « celui qui s'humilie sera « exalté : « Qui se humiliai, exaltabitur '. Nicolas Cornet ayant été humble toute sa vie , est et sera bientôt en possession de la gloire. Comme il a eu l'humilité , il a eu toutes les autres vertus dont elle est le fondement. Il a été sage dès son enfance ; la pudeur est née avec lui : il a voué sa virginité à Dieu dès ses plus tendres années ; il a suivi le conseil de saint Paul , qui ordonne à tous les chrétiens de « se consacrer à « Dieu comme des hosties saintes et vivantes : » Obsecro vos, per viscera misericordiœ , utexhibeatis vos hostiam sanctam, viventem *, etc. Il fit un sacrifice de son corps et de son âme à Dieu : il consacra son entendement à la foi , sa mémoire au souvenir éternel de Dieu, sa volonté à l'amour, son corps au jeûne et à la piété. Il fut simple dans ses discours , inviolable dans sa parole , incorruptible dans sa foi , fidèle aux exercices de l'oraison , et surtout attaché aux affaires de notre salut.

Ah ! sainteVierge , je vous en prends à témoin : vous savez combien de nuits il a été prosterné aux pieds de vos autels; combien il a imploré votre assistance pour le soulagement des pauvres peuples , et pour la consolation des affligés.

Ce grand homme , cette âme forte et solide , qui savait que Jésus-Christ nous a recommandé d'être des lumières^, c'est-à-dire, de donner de bons exemples; et d'ailleurs que notre vie doit être cachée , c'est-à-dire , doit être humble , a pratiqué parfaitement ces deux préceptes. Il fut humble et exemplaire : il faisait quelques petites aumônes en public, pour édifier le prochain ; mais en particulier il en faisait de grandes ; il était le protecteur des pauvres , et le soulagement des hôpitaux. Voilà les vertus qu'il a cachées.

Je ne parle point du respect envers notre monarque ; de sa soumission à l'Église, de son amour immense envers son prochain. Il est certain que la France n'a pas eu d'âme plus française que la sienne , et que l'État n'a pas eu d'esprit plus attaché à son prince que le sien. Mais il ne s'est pas contenté de cette fidélité qui a duré toute sa vie ; il a , avant que de mourir, inspiré son esprit à cette maison royale.

Je ne finirais jamais , messieurs, si je voulais faire le dénombrement de toutes ses belles qualités.

" Luc. XIV, II.

'^ Rom. XII, I.

J Matlh. V, 14.

DE xNICOLAS CORNET.

Finissons , et retenons ce torrent : mais avant que de finir, voyons à quelle fin on m'a obligé de faire cet éloge funèbre. Quel fruit faut-il tirer de ce discours? Ah ! messieurs, je ne suis monté en cette chaire , que pour vous proposer ses vertus pour exemple. Heureux seront ceux qui vivront comme il a vécu ! heureux seront ceux qui pratiqueront les vertus qu'il a pratiquées ! heureux seront ceux qui mépriseront les charges et les titres que le monde recherche ! heureux seront ceux qui retranchent les choses superflues ! heureux seront ceux qui ne s'enivrent pas de la fumée du siècle ! heureux seront ceux qui ne vont pas seplongerdanslabouedes plaisirs du monde ! C'est ce que ce grand homme a fait , et que vous devez faire. Pourquoi , homme du monde , vous arrêter à un plaisir d'un moment ; pourquoi occuper tous vos soins , et toutes vos pensées , pour amasser des choses que vous n'emporterez pas ? pourquoi assiéger tou^ les matins la porte des grands? Ne pensez qu'à une seule chose , c'est le Fils de Dieu qui l'a dit : Porro unum est necessarium ' : « Il n'y a qu'une chose nécessaire , « il n'y a qu'une chose importante, qui est notre salut. In me unicum negotium mihi est, dit Tertullien^ : « Je n'ai qu'une affaire, » et cette affaire est bien secrète ; elle est dans !e fond de

' Luc. % , 42.

^ Terhd. de Pall. n" 5.

mon cœur : c'est une affaire qui se doit passer entre Dieu et moi ; et comme elle est de si grande importance, elle doit toute ma vie, tous les jours, toutes les heures , à tout moment occuper mes soins et mes pensées.

Voilà , messieurs , l'affaire à laquelle s'est occupé Nicolas Cornet. EntreTi dans les sentiments de ce grand homme ; imitez ses vertus , pratiquez l'humilité comme lui , aimez l'obscurité conmie il Ta aimée.

Mais , avant que de finir, il faut que je m'adresse à toi , royale maison , et que jeté dise deux mots. Célèbre sa mémoire , conserve son souvenir, et , si je puis demander quelque récompense pour ses travaux , imite ses veitus , va croissant de perfection en perfection. Ce grand exemple est digne d'être imité. Mais , je me trompe , tu l'imites et dans sa doctrine et dans ses mœurs ; continue et persévère.

Et vous, grandes mânes, je vous appelle; sortez de ce tombeau : je crois que vous êtes dans la gloire ; mais si vous n'êtes pas encore dans le sanctuaire , vous y serez bientôt. Nous allons tous offrir à Dieu des sacrifices pour votre repos. Souvenez-vous de cette maison royale , que vous avez si tendrement chérie , et lui procurez les bénédictions du ciel. C'est ce que je vous souhaite au nom du Père , du Fils , et du Saint-Esprit.

Amen,

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SERMONS

PREMIER SERMON

POUa LA FÊTE

DE TOUS LES SAINTS

Prêché à Metz en faveur d'une assemble de charité consacrée au soulagement des pauvres malades.

Le discours n'est point entier; mais, quoique imparfait, il contient des vérités qui le rendent très-intéressant. L'auteur y fait voir ce qu'exige envers les pauvres et les misérables ia miséricorde reçue ou espérée.

Bâti miséricordes, quoniam ipsi misericordiam consequenlur.

Bienheureux les miséricordieux , parce qu'ils obtiendront miséricorde. Matth. v, 7.

La solennité de ce jour , et la charge particulière qui m'est imposée , m'obligent à partager mon esprit en deux pensées bien contraires , et à vous faire arrêter les yeux sur deux objets bien différents. Et premièrement , chrétiens , c'est l'intention de la sainte Église que l'on prêche dans toutes ses chaires la gloire des esprits immortels qu'elle honore tous aujourd'hui par une même célébrité. Et pour suivre ses volontés il faut que par cette clef admirable de la parole divine , à laquelle rien n'est fermé , je vous ouvre les portes sacrées de la céleste Jérusalem , et que je vous fasse entrer dans ce sanctuaire adorable ou tous ces esprits bienheureux , se reposant de tous leurs travaux , sont rendus dignes de porter leur bouche à la source toujours féconde de félicité et de vie. C'est le premier objet que l'on me propose : mais voici que d'un autre côté on me chargé de recommander à vos charités de prendre soin des pauvres malades , et de vous animer, si je puis , à vous joindre d'un zèle fervent à cette sainte société qui , ayant formé depuis quelques années le dessein de les soulager dans leur extrême misère , s'est liée et dévouée depuis peu à cette œuvre salutaire avec une ferveur nouvelle et un saint accroissement de dévotion. Que ferai-je ici , chrétiens , partagé entre deux matières qui paraissent si opposées? D'un côté il faut que je vous fasse entendre les cantiques harmonieux et la ravissante musique par laquelle les saints expriment ^our joie : et l'on m'oblige dans le même temps de

faire résonner a vos oreilles les gémissements des infirmes , et les plaintes des languissants. Il faut élever nos esprits à cette cité bienheureuse et brillante d'une lumière immortelle; et en même temps il nous faut descendre dans les demeures tristes et obscures où sont gisants les pauvres malades. Et comment sera-t-il possible de marcher dans le même moment en des lieux si différents , et sur des chemins si contraires ? Toutefois nous nous trompons , chrétiens ; ce n'est qu'une fausse apparence ; et si nous savons pénétrer les mystères du christianisme et la doctrine de notre Évangile , nous demeurerons convaincus que ces deux objets qiie l'on nous présente , quoiqu'ils semblent fort opposés , sont unis nécessairement d'une liaison très-étroite. Car , dites-moi , je vous prie , mes frères , qu'est-ce que le ciel ? qu'est-ce que ce séjour glorieux? C'est le lieu que Dieu nous prépare pour y recevoir la miséricorde. Et les chambres des pauvres infirmes ; les lits , non de repos et de sommeil , mais d'inquiétudes et de veilles laborieuses où nous les voyons attachés? C'est le lieu que Dieu nous destine pour y faire la miséricorde. Et maintenant ne voyez-vous pas quelle liaison il y a entre la miséricorde reçue et la miséricorde exercéeWienheureux les miséricordieux ^yoilàceux qui exercent la miséricorde : parce qu'ils obtiendront la miséricorde ; et voilà ceux qui la reçoivent. Ne croyez donc pas , chrétiens , que ce soient deux choses fort éloignées de regarder en un seul discours les heureux et les misérables. Vous voyez que notre Sauveur met ensemble les uns et les autres; et cela, pour quelle raison? C'est qu'en nous montrant le lieu bienheureux où il répand sur nous la miséricorde , il nous fait voir où il nous faut tendre : et en nous parlant du lieu où nous la pouvons exercer, il nous montre le droit chemin par lequel nous y pouvons arriver. Ouvrez vos mains , dit notre Sauveur ; ouvrez-les du côté de Dieu , ouvrez-les du côté des pauvres : ouvrez pour recevoir, ouvrez pour donner. Si vous fermez vos entrailles sur les nécessités de vos frères , la source de la miséricorde divine se tarira aussitôt sur vous : ouvrez-leur et votre cœur et vos mains, elle coulera avec abondance. C'est, mes frères , cette liaison et cette concorde admirable entre la miséricorde que nous espérons et la nùséricorde que nous exerçons , que j'espère traiter en

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