TU. I
SUR LA HAINE DES HOMMES
qu'il faut jeter quelquefois au front des pécheurs impudents des vérités toutes sèches, qui les fassent rentrer en eux-mêmes d'étonnement et de surprise; et si les corrections doivent emprunter en plusieurs rencontres une certaine douceur de la charité qui est tendre et compatissante, elles doivent aussi emprunter souvent quelque espèce de rigueur et de dureté de la vérité qui est inflexible.
Si jamais la vérité se rend odieuse , c'est particulièrement, chrétiens, dans la fonction dont ^ je parle. Les pécheurs , toujours superbes , ne peuvent endurer qu'on les reprenne : quelque véritables que soient les reproches , ils ne manquent point d'artifices pour les éluder; et après ils se tourneront contre vous : c'est pourquoi le grand saint Grégoire les compare à des hérissons '. Étant éloigné de cet animal, vous voyez sa tête, ses pieds et son corps : quand vous approchez pour le prendre , vous ne trouvez plus qu'une boule; et celui que vous découvrez de loin tout entier, vous le perdez tout à coup aussitôt que vous le tenez dans vos mains. Il en est ainsi de rhomme pécheur : vous avez découvert toutes ses menées , et démêlé toute son intrigue ; enfin vous avez reconnu tout l'ordre du crime, vous voyez ses pieds , son corps et sa tête : aussitôt (jue vous pensez le convaincre en lui racontant ce détail , par mille adresses il vous retire ses pieds, il couvre soigneusement tous les vestiges de son crime , il vous cache sa tête , il recèle profondément ses desseins; il enveloppe son corps, c'est-à-dire , toute la suite de son intrigue dans un tissu artificieux d'une histoire embarrassée et faite à plaisir : ce que vous pensiez avoir vu si distinctement n'est plus qu'une masse informe et confuse , où il ne paraît ni fin ni commencement ; et cette vérité si bien démêlée est tout à coup disparue parmi ces vaines défaites. Ainsi étant retranché et enveloppé en lui-même, il ne vous présente plus que des piquants ; il s'arme à son tour contre vous, et vous ne pouvez le toucher sans que votre main soit ensanglantée , je veux dire votre honneur blessé par quelque outrage : le moindre que vous recevrez sera le reproche de vos vains soupçons.
« Et donc, dit le saint apôtre , je suis devenu « votre ennemi en vous disant la vérité? » Ergo inimicus vobis factus sum verum dicens vohis *? Il est ainsi, chrétiens, et tel est l'aveuglement des hommes pécheurs. Qu'on discoure delà morale, qu'on déclame contre les vices; pourvu qu'on ne leur dise jamais comme Nathan : « C'est vous-même qui êtes cet homme ' , » c'est
• Pastor. part, m, cap. xi, t. Ii, col. 48. » Gai. IV, 16.
* II. Heg, XII, 7.
à vous qu'on parle , ils écouteront volontiers une satire publique des mœurs de leur siècle, et cela, pour quelle raison? C'est qu'ils aiment, dit saint Augustin ', la lumière de la vérité, mais ils ne peuvent souffrir ses censures : Amant eam lucentem, oderunt eam redarguentem.
« Elle leur plaît quand elle se découvre , parce « qu'elle est belle ; elle commence à les choquer « quand elle les découvre eux-mêmes , » parce qu'ils sont difformes ; Amant eam cum seipsam indicat, et oderunt eam cum eos ipsos indicaf. Aveugles, qui ne voient pas que c'est par la même lumière que le soleil se montre lui-même et tous les autres objets ! Ils veulent cependant , les insensés , que la vérité se découvre à eux sans découvrir quels ils sont; et « il leur arrivera au con- « traire, par une juste vengeance, que la lumière « de la vérité mettra en évidence leurs mauvai- « ses oeuvres, pendant qu'elle-même leur sera « cachée : » Inde retribuet eis, ut qui se ah ea manifestari nolunt, et eos nolentes manifestet, et eis ipsa non sit manifesta.
Par conséquent , chrétiens , que les hommes , qui ne veulent pas obéir à la vérité , souffrent du moins qu'on les reprenne ; s'ils la dépossèdent de son trône , du moins qu'ils ne la retiennent pas tout à fait captive ; s'ils la dépouillent avec injustice de l'autorité du commandement, qu'ils lui laissent du moins la liberté de la plainte. Quoi! veulent-ils encore étouffer sa voix? veulent-ils qu'on loue leurs péchés, ou du moins qu'on les dissimule ; comme si , faire bien ou mal, c'était une chose indifférente? Ce n'est pas ainsi, chrétiens, que l'Évangile l'ordonne; il veut que la censure soit exercée, et que les pécheurs soient repris : parce que , dit saint Augustin * , « s'il y a quelque espérance de salut pour « eux , c'est par là que doit commencer leur « guérison, et s'ils sont endurcis et Incorrigi- « blés, c'est par là que doit commencer leur « supplice. »
« Mais j'espère de vous , chrétiens , quelque « chose de meilleur, encore que je vous parle « de la sorte : » Confidimus autem de vobis meliora et viciniora saluti, tametsi ita loquimur^^ Voici les jours de salut , voici le temps de conversion dans lesquels on verra la presse autour des tribunaux de la pénitence : c'est principalement dans ces augustes tribunaux que la vérité reprend les pécheurs, et exerce sa charitable mais vigoureuse censure. Ne désirez pas qu'on vous flatte, où vous-mêmes vous vous rendez vos accusateurs. N'imitez pas ces méchants dont
• Conf. lib. X , cap. xxiu , 1. 1 , col. 183.
2 De Corivpt. et Grat. cap. xiv , o.» 43, t. X, coU 771.
» Ilebr, VI , 9.
POUR LA VERITE
parle le prophète Isaie , « qui disent à ceux qui regardent : « Ne regardez pas ; et à ceux qui sont « préposés pour voir : Ne voyez pas pour nous « ce qui est droit; dites-nous des choses qui nous .< plaisent , trompez-nous par des erreurs agréa- « blés : » Loquimini nobis placeniia , videte nobis errores , auferte a me viam , déclinât e a me semitam > : « ôtez-nous cette voie, » elle est trop droite ; « ôtez-nous ce sentier, » il est trop étroit : enseignez-nous des voies détournées où nous puissions nous sauver avec nos vices, et nous convertir sans changer nos cœurs ; car c'est ce que désirent les pécheurs rebelles. Au lieu que la conversion véritable est que le méchant devienne bon , et que le pécheur devienne juste , ils imaginent une autre espèce de conversion où le mal soit changé en bien , où le crime devienne honnête , où la rapine devienne justice ; et ils cherchent , jusqu'au tribunal de la pénitence , des flatteurs qui les entretiennent dans cette pensée.
Loin de tous ceux qui m'écoutent une disposition si funeste ! Cherchez-y des amis et non des trompeurs , des juges et non des complices , des médecins charitables et non des empoisonneurs. Ne vous contentez pas de replâtrer où il faut toucher jusqu'aux fondements. C'est un commencement de salut d'être capables des remèdes forts : votre plaie invétérée n'est pas en état d'être guérie par des lénitifs , il est temps d'appliquer le fer et le feu. Ne cherchez ni complaisance, ni tempérament, ni adoucissement, ni condescendance. Venez, venez rougir tout de bon, tandis que la honte est salutaire : venez vous voir tous tels que vous êtes , afin que vous ayez horreur de vous-mêmes ; et que , confondus par les reproches , vous vous rendiez enfin dignes de louanges , et non-seulement de louanges , mais d'une gloire éternelle : ut Deo miserante... desinat agere pudenda et dolenda , atque agat laudanda atque gratanda *.
Mais ne faut-il pas user de condescendance ? n^est-ce pas une doctrine évangélique , qu'il faut s'accommoder à l'infirmité humaine? Il le faut, n'en doutez pas , chrétiens ; mais voici l'esprit véritable de la condescendance chrétienne. Elle doit être dans la charité , et non pas dans la vérité ; je veux dire , il faut que la charité compatisse , et non pas que la vérité se relâche ; il faut supporter l'infirmité , mais non pas l'excuser ni lui complaire : il faut imiter saint Cyprien, dont saint Augustin a dit ces beaux mots : « que con- « sidérant les pécheurs , il les tolérait dans l'É- « glise par la patience de la charité, » et voilà
• /s. XXX, 10, II.
» 5. Aug. de Corr. et Grat. cap. Y, n» 7, t. X , col. 753.
la condescendance chrétienne ; mais que « tout « ensemble il les reprenait par la force de la vé- « rite , » et voilà la vigueur apostolique : Et veritatis libertate redarguit, et charitatis virtuts susiinuit\ Car pour ce qui est de la vérité et de la doctrine , il n'y a plus à espérer d'accommodement; et en voici la raison : Jésus-Christ a examiné une fois jusqu'où devait s'étendre la condescendance; lui qui connaît parfaitement la faiblesse humaine , et le secours qu'il lui donne , a mesuré pour jamais l'une et l'autre avec ses préceptes : ces grands conseils de perfection, quitter tous ses biens , les donner aux pauvres , renoncer pour jamais aux honneurs du siècle, passer toute sa vie dans la continence , il les propose bien dans son Évangile; mais comme ils sont au delà des forces communes , il n'en fait pas une loi , il n'en impose pas l'obligation : s'il a eu sur nous quelque grand dessein que notre faiblesse ne pût pas porter, il en a différé l'accomplissement jusqu'à ce que l'infirmité eût été munie du secours de son Saint-Esprit : Non potestis portare modo^. Vous voyez donc, chrétiens , qu'il a pensé sérieusement , en esprit de douceur et de charité paternelle , jusqu'où il relâcherait et dans quelles bornes il retiendrait notre Uberté. Il n'est plus temps maintenant de rien adoucir, après qu'il a apporté lui-même tous les adoucissements nécessaires : tout ce que la licence humaine présume au delà , n'est plus de l'esprit du christianisme ; c'est l'ivraie parmi le bon grain : c'est ce mystère d'iniquité prédit par le saint apôtre^, qui vient altérer la saine doctrine.
La même vérité qui est sortie de sa bouche nous jugera au dernier jour : conformité entre l'un et l'autre état. Telle qu'il l'a prononcée, telle elle paraîtra pour prononcer notre sentence : « Ce sera le précepte qui deviendra une sen- « tence : » Justifia convertetur in judicium *. Là elle paraît comme dans une chaire pour nous enseigner, là dans un tribunal pour nous juger; mais elle sera la même en l'un et en l'autre. Mais telle qu'elle est dans l'une et dans l'autre , telle doit-elle être dans notre vie : car quiconque n'est pas d'accord avec la règle, elle le repousse et le condamne ; quiconque vient se heurter contre cette rectitude inflexible , nous vous l'avons déjà dit, il faut qu'elle les rompe et les brise.
Désirons donc ardemment que la règle de la vérité se trouve en nos mœurs telle que Jésus-
' De Bapt. cont. Donat. lib. v, cap. xvil, n" 23, t. IX, col. 153.
^ Joan. XVI, 12.
» II. Thess. Il , 7.
* Ps. XUII, 16.
SUR LA SATISFACTION
Christ l'a prononcée. Mais afin qu'elle se trouve en notre \ie , désirons aussi , chrétiens , qu'elle soit en sa pureté dans la bouche et la doctrine de ceux à qui nous en avons donné la conduite : qu'ils nous reprennent , pourvu qu'ils nous guérissent; qu'ils nous blessent, pourvu qu'ils nous sauvent ; qu'ils disent ce qu'il leur plaira , pourvu qu'ils disent la vérité.
Mais, après que nous l'aurons entendue, considérons , chrétiens , que le jugement de Dieu est terrible sur ceux qui la connaissent et qui la méprisent. Ceux à qui la vérité chrétienne n'a pas été annoncée, seront ensevelis, dit saint Augustin ' , comme des morts dans les enfers ; mais ceux qui savent la vérité , et qui pèchent contre ses préceptes , ce sont ceux dont David a dit , qu'ils y descendront tout vivants : Descenderunt in infeimum viventes \ Les autres y sont comme entraînés et précipités , ceux-ci y descendent de leur plein gré; ceux-là y seront comme des morts, et les autres comme des vivants. Cela veut dire , messieurs , que la science de la vérité leur donnera un sentiment si vif de leurs peines , que les autres , en comparaison , quoique tourmentés très-cruellement, sembleront comme morts et insensibles. Et quelle sera cette vie? c'est qu'ils verront éternellement cette vérité qu'ils ont combattue ; de quelque côté qu'ils se tournent , toujours la vérité sera contre eux : In opprobrium , utvideantsemper^ : en quelques antres profonds qu'ils aient tâché de la receler pour ne point entendre sa voix , elle percera leurs oreilles par des cris terribles ; elle leur paraîtra toute nue; inexorable , inflexible , armée de tous ses reproches pour confondre éternellement leur ingratitude.
Ah ! mes frères , éloignons de nous un si grand malheur : enfants de lumière et de vérité nous devons aimer la lumière, même celle qui nous convainc ; nous devons adorer la vérité , même celle qui nous condamne. Et toutefois , chrétiens , si nous sommes bien conseillés, ne soyons pas longtemps en querelle avec un ennemi si redoutable; accommodons-nous, pendant qu'il est temps , avec ce puissant adversaire : ayons la vérité pour amie ; suivons sa lumière qui va devant nous, et nous ne marcherons point parmi les ténèbres. Allons droitement et honnêtement comme des hommes qui sont en plein jour, et dont toutes les actions sont éclairées ; et à la fin nous arriverons à la clarté immortelle , et au plein jour de l'éternité. Amen.
' Enarr. in Ps. Liv", n" 16, t. iv, col. 510. * Ps. LIV, 16.
■^ Dan. XII, 2.
SERMON