SUR L'EFFICACITE
donc, n'y aura-t-il que le nom de Dieu qui apporte des obstacles invincibles à toutes les entreprises généreuses? faut-il que tout devienne impossible , quand il s'agit de cet Être qui mérite tout , dont la recherche au contraire devait être d'autant plus facile qu'il est toujours prompt à secourir ceux qui le désirent , toujours prêt à se donner à ceux qui l'aiment ?
Je n'ignore pas , chrétiens , ce que les pécheurs nous répondent. Ils avouent qu'on se peut contraindre et même qu'on se peut vaincre dans l'ordre des choses sensibles, et que l'âme peut faire un effort pour détacher ses sens d'un objet , lorsqu'elle les rejette aussitôt sur quelque autre bien qui les touche aussi et qui soit capable de les soutenir ; mais que de laisser comme suspendu cet amour né avec nous pour les biens sensibles , sans lui donner aucun appui , et de détourner le cœur tout à coup à une beauté, quoique ravissante, mais néanmoins invincible ; c'est ce qui n'est pas possible à notre faiblesse.
Chrétiens, que vous répondrai-je ? Il n'y a rien de plus faible , mais il n'y a rien de plus fort que cette raison : rien de plus aisé à réfuter, mais rien de plus malaisé à vaincre. Je confesse qu'il est étrange que ce que peut une passion sur une autre , la raison ne le puisse pas. Je dis rien de plus aisé à réfuter ; car comme il est ridicule dans une maison de voir un serviteur insolent qui a plus de pouvoir sur ses compagnons que le maître n'en a sur lui et sur eux ; ainsi c'est une Chose indigne que dans l'homme , où les passions doivent être esclaves, une d'elles plus impérieuse exerce plus d'autorité sur les autres que la raison, qui est la maîtresse , n'est capable d'en exercer sur toutes ensemble : cela est indigne, mais cela est. Cette raison est devenue toute sensuelle; et s'il se réveille quelquefois en elle quelque affection du bien éternel pour lequel elle était née, le moindre souffle des passions éteint cette flamme errante et volage , et la replonge tout entière dans le corps dont elle est esclave. Que ne dirait ici la philosophie, de la force, de la puissance, de l'empire delà raison qui est la reine de la vie humaine, de la supériorité naturelle de cette fdie du ciel sur ces passions tumultueuses , téméraires enfants de la terre , qui combattent contre Dieu et contre ses lois? Mais que sert de représenter à cette reine dépouillée les droits et les privilèges de sa couronne qu'elle a perdus , de son sceptre qu'elle a laissé tomber de ses mains? Elle doit régner ; qui iie le sait pas? Mais ne perdez pas le temps, ô philosophes, à l'entretenir de ce qui doit être ; il faut lui donner le moyen de remonter sur sou trône , et de dompter ses sujets rebelles.
Chrétiens, suivons IMadclcinc , allons aux pieds
de Jésus; c'est de là qu'il découle sur nos cœurs infirmes une vertu tOute-puissante qui nous rend et la force et la liberté : là se brise le cœur ancien, là se forme le cœur nouveau. La source étant détournée, il faut bien que le ruisseau prenne un autre cours : le cœur étant changé, il faut bien que les désirs s'appliquent ailleurs.
Que si la grâce peut vaincre l'inclination , ne doutez pas, chrétiens , qu'elle ne surmonte aussi l'habitude : car qu'est-ce que l'habitude, sinon une inclination fortifiée? Mais nulle force ne peut égaler celle de l'esprit qui nous pousse. S'il faut fondre de la glace , il fera souffler son esprit , lequel , comme le vent du midi , relâchera la rigueur du froid , et du cœur le plus endurci sortiront les larmes de la pénitence : Flabit Spiritus ejus et fiuent aquœ • : que s'il faut faire encore un plus grand effort , il enverra son esprit de tourbillon , qui pousse violemment les murailles : Quasi turbo impellens parieiem ^ ; son esprit qui renverse les montagnes- et qui déracine les cèdres du Liban : Spiritus grandis etfortis siibvertens montes ^. Madeleine abattue aux pieds de Jésus , par la force de cet esprit , n'ose plus lever cette tête qu'elle portait autrefois si haute pour attirer les regards ; elle renonce à ses funestes victoires qui la mettaient dans les fers : vaincue et captivée elle-même, elle pose toutes ses armes aux pieds de celui qui l'a conquise ; et ces parfums précieux , et ces cheveux tant vantés, et même ces yeux qu'elle rendait trop touchants , dont elle éteint tout le feu dans un déluge de larmes. Jésus-Christ l'a vaincue, cette malheureuse conquérante ; et parce qu'il l'a vaincue, il la rend victorieuse d'elle-même et de toutes ses passions.
Ceux qui entendront cette vérité , au lieu d'accuser leur tempérament, auront recours à Jésus qui tourne les cœurs où il lui plaît : ils n'imputeront point leur naufrage à la violence de la tempête ; mais ils tendront les mains à celui dont le Psalmiste a chanté « qu'il bride la fureur de « la mer, et qu'il calme quand il veut ses flots '< agités : » Tu dominaris potestati maris, moium autemjluctuum ejus tu mitigas ^.
Il se plaît d'assister les hommes ; et autant que sa grâce leur est nécessaire, autant coule-t-elle volontiers sur eux. « Il a soif, dit saint Grégoire <■' de Nazianze ^, mais il a soif qu'on ait soif de « lui. Recevoir de sa bonté, c'est lui bien faire; « exiger de lui, c'est l'obliger; et il aime si fort « à donner, que la demande même à son égard
' Ps. CXLVIII, 7.
2 Js. XXV, 4.
a m. licy. XIX, II.
* Ps. LXXXVUI, 10.
' Orut. XL, p. GJ7.
DE LA PEiMTENCE.
« tient lieu d'un présent. » Le moyen le plus assuré pour obtenir son secours , est de croire qu'il ne nous manque pas; et j'ai appris de saint Cyprien , « qu'il donne toujours à ses serviteurs au- « tant qu'ils croient recevoir ; » tant il est bon et magnifique : Dans credentibus tantum quantum se crédit capere qui sumit '.
Ne doutez donc pas , chrétiens , si votre conversion est possible : Dieu vous promet son secours ; est-il rien , je ne dis pas d'impoissible , mais de difficile avec ce soutien? que si l'ouvrage de votre salut, par la grâce de Dieu, est entre vos mains , « pourquoi voulez-vouis périr, '< maison d'Israël ? Je ne veux point la mort de « celui qui meurt : Etquare morieminij domus « Israël? nolo mortem morientis. Convertissez- " vous , et vivez \ » Ne dites pas toujours : Je ne puis. Il est vrai , tant que vous ne ferez pas le premier pas , le second sera toujours impossible ; quand vous donnerez tout à votre humeur et à votre pente naturelle , vous ne pourrez vous soutenir contre le torrent, etc. Mais que cela soit possible , trouverai-je quelque douceur dans cette nouvelle vie dont vous me parlez? c'est ce qui nous reste à considérer.
DEUXIÈME POINT
Je n'ai pas de peine à comprendre que les pécheurs en souffrent beaucoup quand il faut tout à fait se donner à Dieu , s'attacher à un nouveau maître et commencer une vie nouvelle. Ce sont des choses , messieurs , que l'homme ne fait jamais sans quelque crainte ; et si tous les changements nous étonnent, à plus forte raison le plus grand de tous, qui est celui de la conversion. Laban pleure amèrement , et ne peut se consoler de ce qu'on lui a enlevé ses idoles : Curfuratus es deos meos^l Le peuple insensé s'est fait des dieux qui le précèdent , des dieux qui touchent ses sens ; et il danse , et il les admire , et il court , après, et il ne peut souffrir qu'on les lui ôte. Ainsi l'homme sensuel, voyant qu'on veut abattre par un coup de foudre ces idoles pompeuses qu'il a élevées, rompre ses attachements trop aimables , dissiper toutes ces pensées qui tiennent une si grande place en son cœur malade ; il se désole sans mesure : dans un si grand changement, il croit que rien ne demeure en son entier, et qu'on lui ôte même tout ce qu'on lui laisse : car encore qu'on ne touche ni à ses richesses , ni à sa puissance , ni à ses maisons superbes , ni à ses jardins délicieux , néanmoins il croit perdre tout ce qu'il possède, ^and on lui en prescrit un autre usage
« Epist. viir, ad Hfart. et Conf. p. 17. 2 Ezerh. XVIII, 31 , 32.
•* Gencs. xxxi, 30.
que celui qui lui plaît depuis si longtemps. Comme un homme qui est assis à une table délicate, encore que vous lui laissiez toutes les viandes , il croirait toutefois perdre le festin , s'il perdait tout à coup le goût qu'il y trouve et l'appétit qu'il y ressent.
Ainsi les pécheurs , accoutumés à se servir de leurs biens pour contenter leur humeur et leurs passions , se persuadent que tout leur échappe , si cet usage leur manque. Quoi! craindre ce qu'on aimait , n'aimer plus rien que pour Dieu ! que deviendront ces douceurs et ces complaisances , et tout ce qu'il ne faut pas penser en ce lieu , et bien moins répéter en cette chaire ? Que feronsnous donc? que penserons-nous? quel objet , quel plaisir, quelle occupation? Cette vie réglée leur semble une mort , parce qu'ils n'y voient plus ces délices , cette variété qui charme les sens , ces égarements agréables où ils semblent se promener avec liberté , ni enfin toutes les autres choses sans lesquelles ils ne trouvent pas la vie supportable.
Que dirai -je ici , chrétiens? comment ferais-je goûter aux mondains des douceurs qu'ils n'ont jamais expérimentées? Les raisons en cette matière sont peu efficaces; parce que pour discerner ce qui plaît , on ne connaît de maître que son propre goût, ni de preuve que l'épreuve même. Que plût à Dieu , chrétiens , que les pécheurs pussent se résoudre à goûter combien le Seigneur est doux ! Ils reconnaîtraient par expérience qu'il est de tous ces désirs irréguliers qui s'élèvent en la partie sensuelle , comme des appétits de malade : tant que dure la maladie , nulle raison ne les peut guérir ; aussitôt qu'on se porte bien , sans y employer de raison , la santé les dissipe par sa propre force , et ramène la nature à ses objets propres : Quœista desideria sanitas tollit' .
Et toutefois, chrétiens, malgré l'opiniâtreté de nos malades , et malgré leur goût dépravé , tâchons de leur faire entendre non point par des raisons humaines , mais par les principes de la foi , qu'il y a des délices spirituelles qui surpassent les fausses douceurs de nos sens et toutes leurs flatteries. Pour cela , sans user d'un grand circuit , il me suffit de dire en un mot que Jésus- Christ est venu au monde. Si je ne me trompe , messieurs , nous vîmes hier assez clairement qu'il y est venu pour se faire aimer. Un Dieu qui descend parmi les éclairs , et qui fait fumer de toutes parts la montagne de Sinaï par le feu qui sort de sa face, a dessein de se faire craindre; mais un Dieu qui rabaisse sa grandeur et tempère sa majesté pour s'accommoder à notre portée , un Dieu qui se fait homme pour attirer l'homme par cette
' 5. Aiii. Svrm. cclv, n' 7, t. v, col. I0ô:>.