SUR L'EFFICACITÉ DE LA PÉNITENCE
bonté populaire dont nous admirions hier la condescendance, sans doule a dessein de se faire aimer. Or est-il que quiconque se veut faire aimer, il est certain qu'il veut plaire ; et si un Dieu nous veut plaire , qui ne voit qu'il n'est pas possible que la vie soit ennuyeuse dans son service ?
C'est , messieurs , par ce beau principe , que le grand saint Augustin a fort bien compris ' que la grâce du Nouveau Testament, qui nous est donnée par Jésus-Christ , est une chaste délectation , un agrément immortel, un plaisir spirituel et céleste qui gagne les cœurs : car puisque Jésus- Christ a dessein de plaire , il ne doit pas venir sans son attrait. Nous ne sommes plus ce peuple esclave et plus dur que la pierre sur laquelle sa loi est écrite , que Dieu fait marcher dans un chemin rude à grands coups de foudre, si je puis parler de la sorte , et par des terreurs continuelles : nous sommes ses enfants bien-aimés , auxquels il a envoyé son Fils unique , pour nous gagner par amour. Croyez-vous que celui qui a fait vos cœurs manque de charmes pour les attirer; d'ap pas pour leur plaire , et de douceur pour les entretenir dans une sainte persévérance? Ah! cessez; ne soupirez plus désormais après les plaisirs de ce corps mortel ; cessez d'admirer cette eau trouble que vous voyez sortir d'une source si corrompue.
Levez les yeux, chrétiens, voyez cette fontaine si claire et si vive qui arrose, qui rafraîchit , qui enivre la Jérusalem céleste : voyez la liesse, et le transport , les chants, les acclamations, les ravissements de cette cité triomphante. C'est de là que Jésus-Christ nous a apporté un commencement de sa gloire dans le bienfait de sa grâce ; un essai de la vision dans la foi ; une partie de la félicité dans l'espérance ; enfin un plaisir intime qui ne trouble pas la volonté , mais qui la calme; qui ne surprend pas la raison, mais qui l'éclairé; qui ne chatouille pas le cœur dans sa surface , mais qui l'attire tout entier à Dieu par son centre : Trahe nos post te ^ Si vous voulez voir par expérience combien cet attrait est doux, considérez Madeleine. Quand vous voyez un enfant attaché de toute sa force à la mamelle , qui suce avec ardeur et empressement cette douce portion de sang que la nature lui sépare si adroitement de toute la masse , et lui assaisonne elle-même de ses propres mains , vous ne demandez pas s'il y prend plaisir, ni si cette nourriture lui est agréable. Jetez les yeux sur Madeleine, voyez comme elle court toute transportée a la maison du pharisien, pour trouver
1 De Spirit. et LUI. cap. xxviii, n" 49, t. X, col. 112. De Crni. Chr. cap. xxxv, n" 38 , t. x, col. 246, et alibi. » Caiit. 1,3.
celui qui l'attire; elle n'a point de repos jusqu'à ce qu'elle se soit jetée à ses pieds : mais regardez comme elle les baise, avec quelle ardeur elle les embrasse ; et après cela ne doutez jamais que la joie de suivre Jésus ne passe toutes les joies du monde ; non-seulement celles qu'il donne , mais même celles qu'il promet , toujours plus grandes que celles qu'il donne.
Que si vous êtes effrayés par ses larmes , par ses sanglots, par l'amertume de sa pénitence, sachez , mes frères , que cette amertume est plus douce que tous les plaisirs. Nous lisons dans l'Histoire sainte ( c'est au premier livre d'Esdras ) que lorsque ce grand prophète eut rebâti le temple de Jérusalem, que l'armée assyrienne avait renversé , le peuple mêlant tout ensemble et le triste souvenir de sa ruine et la joie de la voir si bien réparée, tantôt élevait sa voix en des cris lugubres , et tantôt poussait jusqu'au ciel des chants de réjouissance ; en telle sorte , dit l'auteur sacré, « qu'on ne pouvait distinguer les gémissements « d'avec les acclamations : » Nec poterat quisquam agnoscere vocem clamoris lœtantium , et vocemjletus populi '. C'est une image imparfaite de ce qui se fait dans la pénitence. Cette âme contrite et repentante voit le temple de Dieu renversé en elle, et l'autel et le sanctuaire si saintement consacré sous le titre du Dieu vivant. Hélas I ce ne sont point les Assyriens ; c'est elle-même qui a détruit cette sainte et magnifique structure, pour bâtir en sa place un temple d'idoles ; et elle pleure, et elle gémit, et elle ne veut point recevoir de consolation : mais au milieu de ses pleurs, elle voit que cette maison sacrée se relève; bien plus, que ce sont ses larmes et sa douleur même qui redressent ses murailles abattues, érigent de nouveau cet autel si indignement détruit, commencent à faire fumer dessus un encens agréable à Dieu , et un holocauste qui l'apaise. Elle se réjouit parmi ses larmes ; elle voit qu'elle trouvera dans l'asile d'une bonne conscience une retraite assurée , que nulle violence ne peut forcer : si bien qu'elle peut sans crainte y retirer ses pensées , y déposer ses trésors , y reposer ses inquiétudes ; et quand tout l'univers serait ébranlé , y vivre tranquille et paisible sous les ailes du Dieu qui l'habite et y préside. Qu'en jugez-vous , chrétiens? une telle vie est-elle à charge? cette âme à laquelle sa propre douleur procure une telle grâce, peut-elle regretter ses larmes? ne se crolra-t-elle pas beaucoup plus heureuse de pleurer ses péchés aux pieds de Jésus, que de rire avec le monde , et se perdre parmi ses joie»dissoIues? Et combien donc est agréable la vie chrétienne , '< où les regrets mêmes ont leurs plaisirs , où les
I I. Esdr. III, 13.
SUR LA FERVEUR
« larmes portent avec elles leur consolation? » Ubi et fletus sine gaudio non est? dit saint Augustin'.
Mais je prévois , chrétiens , une dernière difficulté contre les saintes vérités que j'ai établies. Les pécheurs étant convaincus, par la force et par la douceur de la grâce de Jésus-Christ , qu'il n'est pas impossible de changer de vie , nous font une autre demande ; si cela se peut à la cour, et si l'âme y est eu état de pouvoir goûter ces douceurs célestes. Que cette question est embarrassante! Si nous en croyons l'Évangile, il n'y a rien de plus opposé que Jésus-Christ et le monde; et de ce monde , messieurs , la partie la plus éclatante et par conséquent la plus dangereuse , chacun sait assez que c'est la cour : comme elle est et le principe et le centre de toutes les affaires du monde, l'ennemi du genre humain y jette tous ses appâts , y étale toute sa pompe. Là se trouvent les passions les plus fines , les intérêts les plus délicats, les espérances les plus engageantes : quiconque a bu de cette eau , il s'entête ; il est tout changé par une espèce d'enchantement ; c'est un breuvage charmé qui enivre les plus sobres, et la plupart de ceux qui en ont goûté ne peuvent plus goûter autre chose ; en sorte que Jésus-Christ ni ses vérités ne trouvent presque plus de place en leurs cœurs.
Et toutefois, chrétiens, pour ne pas jeter dans le désespoir des âmes que le Fils de Dieu a rachetées , disons qu'étant le Sauveur de tous , il n'y a point de condition ni d'état honnête qui soit exclu du salut qu'il nous a donné par son sang ; puisqu'il a choisi quelques rois pour être enfants de son Église , et qu'il a sanctifié quelques cours par la profession de son Évangile , il a regardé en pitié et les princes et leurs courtisans ; et ainsi il a préparé des préservatifs pour toutes leurs tentations , des remèdes pour tous leurs dangei-s, des grâces pour tous leurs emplois. Mais voici la loi qu'il leur impose : ils pourront faire leur salut , pourvu qu'ils connaissent bien leurs pé/ils ; ils pourront arriver en sûreté, pourvu qu'ils marchent toujours en crainte, et qu'ils égalent leur vigilance à leurs besoins, leurs précautions à leurs dangers, leur ferveur aux obstacles qui les environnent : Tuta si cauta, secura si attenta". Qu'on se fasse violence ; cette douceur vient de la contrainte : renversez Ninive, renversez la cour.
0 cour vraiment auguste et vraiment royale , que je puisse voir tomber par terre l'ambition qui t'emporte , les jalousies qui te partagent , les médisances qui te déchirent, les querelles qui t'en-
' Enar. in Ps. rxLV, t. IV, col. IC2i.
' Tert. de Idol. n" 2i.
sanglantent, les délices qui te corrompent , l'impiété qui te déshonore 1
DEUXIEME SERMON
POUR LE JEUDI
DE LA SEMAINE DE LA PASSION