SUR L'INTÉGRITÉ DE LA PÉNITENCE
Trois caractères opposés des véritables et des fausses conversions. Feintes douleurs par lesquelles le pécheur trompe les autres ; douleurs imparfaites par lesquelles il s'impose à lui-même : causes profondes d'une séduction si subtile. Confusion nécessaire à un vrai pénitent : quelle est cette confusion : pourquoi est-elle dure au pécheur. Comment les pécheurs superbes et indociles cherchent à se débarrasser de la honte qu'ils méritent : inutilité de tous leurs faux prétextes. Qui sont ceux qui doivent entrer plus profondément dans cet état de confusion. Remèdes nécessaires pour conserver la grâce de la pénitence : combien ils sont méprisés ou négligés. ,
Stans rétro secus pedes ejus, lacryiuis cœpit rigare pedes ejus.
Madeleine se jetant aux pieds de Jésus, commença à les laver de ses larmes. Luc. vu, 38.
Est-ce une chose croyable que l'esprit de séduction soit si puissant dans les hommes, que non-seulement ils se plaisent à tromper les autres, mais qu'ils se trompent eux-mêmes, que leurs propres pensées les déçoivent, que leur propre imagination leur impose? Il est ainsi, chrétiens , et cette erreur paraît principalement dans l'affaire de la pénitence.
Il y a de certains pécheurs que leurs plaisirs engagent , et cependant que leur conscience inquiète ; qui ne peuvent ni approuver ni changer leur vie; qui n'ont nulle complaisance pour la loi de Dieu , mais que ses menaces étonnent souvent et les jettent dans un trouble inévitable qui les incommode. Ce sont ceux-là , chrétiens , qui se confessent sans utilité, qui font par coutume un amusement sacrilège du sacrement de la pénitence ; semblables à ces malades faibles d'esprit et de corps , qui , ne pouvant jamais se résoudre ni à quitter les remèdes ni à les prendre de bonne
' Matlh. iii, 10.
SlJU L'INTÉGRITÉ
foi , se jettent dans les pratiques d'une médecine qui les tue. C'est une semblable illusion^qui nous fait voir tous les jours tant de fausses conversions, taut de pénitences trompeuses , qui , bien loin de délier les pécheurs, les chargent de nouvelles chaînes. Mais j'espère que Madeleine , ce modèle de la pénitence, dissipera aujourd'hui ces fantômes de pénitents, et amènera au Sauveur des pénitents véritables. Implorons pour cela le secours d'en haut par les prières de la sainte Vierge.
Le cœur de Madeleine est brisé, son visage tout couvert de honte , son esprit profondément attentif dans une vue intime de son état, et dans une forte réflexion sur ses périls. La douleur immense qui la presse, fait qu'elle court au médecin avec sincérité; la honte qui l'accompagne, fait qu'elle se jette à ses pieds avec soumission ; la connaissance de ses dangers fait qu'elle sort d'entre ses mains avec crainte, et qu'elle n'est pas moins occupée des moyens de ne tomber plus , que de la joie d'avoir été si heureusement et si miséricordieusement relevée.
De là, messieurs, nous pouvons apprendre trois dispositions excellentes, sans lesquelles la pénitence est infructueuse. Avant que de confesser nos péchés , nous devons être affligés de nos désordres ; en confessant nos péchés, nous devons être honteux de nos faiblesses ; après avoir confessé nos péchés , nous devons être encore étonnés de nos périls et de toutes les tentations qui nous menacent.
Ames captives du péché , mais que les reproches de vos consciences pressent de recourir au remède , Jésus a soif de votre salut : il vous attend avec patience dans ces tribunaux de miséricorde que vous voyez érigés de toutes parts à l'entour de ses saints autels ; mais il faut en approcher avec un cœur droit. Plusieurs ont une douleur qui ne les change pas, mais qui les trompe ; plusieurs ont une honte qui veut qu'on la flatte , et non pas qu'on l'humilie ; plusieurs cherchent dans la pénitence d'être déchargés du passé , et non pas d'être fortifiés pour l'avenir : ce sont les trois caractères de fausses conversions. La véritable pénitence a trois sentiments opposés : devant la confession , sa douleur lui fait prendre toutes les résolutions nécessaires ; et dans la confession , sa honte lui fait subir toutes les humiliations qui lui sont dues; et après la confession, sa prévoyance lui fait embrasser toutes les précautions qui lui sont utiles : et c'est le sujet de ce discours.
PBEMIER POINT.
Plusieurs frappent leur poitrine, plusieurs di-
sent de bouche et pensent quelquefois dire de cœur ce Peccavi tant vanté, que les pécheurs trouvent si facile. Judas l'a dit devant les pontifes ; Saiil l'a dit devant Samuel ; David l'a dit devant Nathan : mais des trois il n'y en a qu'un qui l'ait dit d'un cœur véritable. Il y a de feintes douleurs par lesquelles le pécheur trompe les autres , il y a des douleurs imparfaites par lesquelles le pécheur s'impose à lui-même ; et je pense qu'il n'y a aucun tribunal devant lequel il se dise plus de faussetés , que devant celui de la pénitence.
Le roi Saiil , repris hautement par Samuel le prophète d'avoir désobéi à la loi de Dieu, confesse qu'il a péché : « J'ai péché , dit-il , grand « prophète , en méprisant vos paroles et les pa- « rok'S du Seigneur; mais honorez-moi devant '< les grands et devant mon peuple , et venez ado- « rer Dieu avec moi : » Peccavi; sed nunc honora me coratn senioribus populi mei et coram Israël \ Honorez-moi devant le peuple; c'est-àdire, Ne me traitez pas comme un réprouvé, de peur que la majesté ne soit ravilie. C'est en vain qu'il dit : J'ai péché; sa douleur, comme vous voyez , n'était qu'une feinte et une adresse de sa politique. Ah ! que la politique est dangereuse , et que les grands doivent craindre qu'elle ne se mêle toujours trop avant dans le culte qu'ils rendent à Dieu! elle est de telle importance, que les esprits sont tentés d'en faire leur capital et leur tout. Il faut de la religion pour attirer le respect des peuples : prenez garde , ô grands de la terre, que cette pensée n'ait trop de part aux actes de piété et de pénitence que vous pratiquez. Il est de votre devoir d'édifier les peuples ; mais Dieu ne doit pas être frustré de son sacrifice, qui est un cœur contrit véritablement et affligé de ses crimes.
Mais je vous ai dit , chrétiens , qu'il y a encore une tromperie plus fine et plus délicate , par laquelle le pécheur se trompe lui-même. 0 Dieu ! est-il bien possible que l'esprit de séduction soit si puissant dans les hommes , que non-seulement ils trompent les autres, mais que leurs propres pensées les déçoivent ? Il n'est que trop véritable. Non-seulement , dit Tertullien , nous imposons à la vue des autres , « mais même nous jouons « notre conscience , » nostram quoque cons-^ientiam ludimus^. Oui, messieurs, il y a deux hommes dans l'homme, aussi inconnus l'un à l'autre que seraient deux hommes différents : il y a deux cœurs dans le cœur humain , l'un ne sait pas les pensées de l'autre; et souvent, pendant que l'un se plaît au péché , l'autre contrefait
' I. Keg. XV, 30.