‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 114 sur 164 · Nation, lib. i, n" rc · texte numérisé non relu

Nation, lib. i, n" rc

DE LA PÉNITENCE

si bien le pénitent, que l'iiomme lui-même ne se connaît pas , « qu'il ment , dit saint Grégoire , « à son propre esprit et à sa propre conscience : » Sœpc sibi de se mensipsa menUtur\ Mais il faut expliquer ceci , et exposer à vos yeux ce mystère d'iniquité.

Le grand pape saint Grégoire nous en donnera l'ouverture par une excellente doctrine , dans la troisième partie de son Pastoral. Il remarque judicieusement, à son ordinaire, que comme Dieu , dans la profondeur de ses miséricordes , laisse quelquefois dans ses serviteurs des désirs imparfaits du mal , pour les enraciner dans l'humilité; aussi l'ennemi de notre salut, dans la profondeur de ses malices , laisse naître souvent dans les pécheurs un amour imparfait de la justice, qui ne sert qu'à nourrir leur présomption. Voici quelque chose de bien étrange, et qui nous doit faire admirer les terribles jugements deDieu. Ce grand Dieu , par une conduite impénétrable , permet que ses élus soient tentés , qu'ils soient attirés au mal , qu'ils chancellent même dans la droite voie : ils croient assez souvent que leur volonté leur est échappée, et il les affermit par leur faiblesse ; et quelquefois il permet aussi que les pécheurs se sentent attirés au bien , qu'ils semblent même y donner les mains , qu'ils vivent tranquilles et assurés , et , par un juste jugement, c'est leur propre assurance qui les précipite. Qui ne tremblerait devant Dieu? qui ne redouterait ses conseils? Par un conseil de sa miséricorde , le juste se croit pécheur, et il s'humilie ; et par un conseil de sa justice , le pécheur se croit juste, et il s'enfle et il marche sans crainte, et il périt sans ressource. Ainsi le malheureux Balaam, admirant les tabernacles des justes, s'écrie comme touché de l'esprit de Dieu : « Que mon âme meure de la mort des jus- « tes ' 1 « Est-il rien de plus pieux que ce sentiment? mais après avoir prononcé leur mort bienheureuse , il donne aussitôt après des conseils pernicieux contre leur vie : « ce sont les profon- « deurs de Satan ; « altihidines Satanœ ^ , comme les appelle saint Jean dans l'Apocalypse. Tremblez donc, tremblez, ô pécheurs, qu'une douleur imparfaite n'impose à vos consciences; et que « comme il arrive souvent que les bons ressentent « innocemment l'attrait du péché, auquel ils crai- « gnent d'avoir consenti, ainsi vous ne ressentiez en « vous-mêmes un amour infructueux de la péni- « tence , auquel vous croyez faussement vous être ■' rendus : « Jfa plenimqiie mali imitiliter compunguntur adjusiitiam , sicut pleinmque boni

» Pastor. part, i , cap. ix , t. ii , col. 9. 2 yVi/m. xxin, s, 10.

* ^poc. II. 21.

WîîSl ET. — T. II.

innoxie tentantur ad culpam , dit excellemment saint Grégoire '.

Que veut dire ceci, chrétiens? quelle est la cause profonde d'une séduction si subtile ? Il faut tâcher de la pénétrer pour appliquer le remède, et attaquer le mal dans sa source. Pour l'entendre, il faut remarquer que les saintes vérités de Dieu et la crainte de ses jugements font deux effets dans les âmes; elles les chargent d'un poids accablant , elles les remplissent de pensées importunes : voici, messieurs, la pierre de touche. Ceux qui veulent se décharger de ce fardeau ont la douleur véritable ; ceux qui ne songent qu'à se défaire de ces pensées ont une douleur trompeuse. Ah ! je commence à voir clair dans l'abîme du cœur humain : ne craignons pas d'entrer jusqu'au fond à la faveur de cette lumière.

Par exemple, il y a de certaines âmes à qui l'enfer fait horreur au milieu de leurs attaches criminelles , et qui ne peuvent supporter la vue de la main de Dieu armée de ses foudres contre les pécheurs impénitents. Ce sentiment est salutaire; et pour\T] qu'on le pousse où il doit aller, il dispose puissamment les cœurs à la grâce de la pénitence. Mais voici la séduction ; l'âme troublée et malade , mais qui ne sent sa maladie que par son trouble, songe au trouble qui l'incommode, plutôt qu'au mal qui la presse ; cet aveuglement est étrange : mais si vous avez jamais rencontré de ces malades fâcheux qui s'emportent contre un médecin qui veut arracher la racine du mal , et qui ne lui demandent autre chose sinon qu'il apaise la douleur, vous avez vu quelque image des malheureux dont je parle. La fête avertit tous les chrétiens d'approcher des saints sacrements; s'en éloigner dans un temps si saint , c'est se condamner trop visiblement. Et en effet , chrétiens , cet éloignement est horrible ; la conscience en est inquiète , et en fait hautement ses plaintes : plusieurs ne sont pas assez endurcis pour mépriser ces reproches , ni assez forts pour oser rompre leurs liens trop doux et leurs engagements trop aimables; ils songent au mal sensible , et ils négligent le mal effectif : ils pensent à se confesser pour apaiser les murmures et non pour guérir les plaies de leur conscience ; et moins pour se décharger du fardeau qui les accable , que pour se délivrer promptement des pensées qui les importunent : c'est ainsi qu'ils se disposent à la pénitence.

On a dit à ces pécheurs , on leur a prêché qu'il faut regretter leure crimes , et ils cherchent leurs regrets dans leurs livres ; ils y prennent leur acte de contrition , ils tirent de leur mémoire les pa-

' Pa$tor. part, m, cap. xxx, t. ii, col. 87.

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