S. XXX, II
SL^R L'L\TEGRITE
de fidélité à son Créateur, à son Roi, à son Rédempteur; et, pour comble d'impudence, oser encore excuser de si grands excès et une si noire ingratitude?
[C'est cependant ce que les pécheurs ne cessent de pratiquer au milieu de leurs désordres : s'ils se sentent pressés parles remords de leur conscience, ils se retirent comme] Adam dans le plus épais de la forêt; s'ils ne peuvent se cacher non plus que lui, [ils tâchent] de s'excuser à son exemple : [ils rejettent leurs fautes sur Eve, sur la fragilité, la complaisance , la compagnie, la tyrannie de l'habitude, la violence de la passion. Ainsi, on n'a pas besoin de se tourmenter à chercher bien loin des excuses ; le péché s'en sert à luimême, et prétend se justifier par son propre excès. Quelquefois convaincus en leur conscience de l'injustice de leurs actions , ils veulent seulement amuser le monde; puis se laissant emporter euxmêmes à leurs belles inventions, ils se les impriment en les débitant , et adorent le vain fantôme qu'ils ont supposé en la place de la vérité : « tant « l'homme se joue soi-même et sa propre con- « science ; » Adeo nostram quoque conscieniiam ludimusK
Dieu est lumière; Dieu est vérité; Dieu est justice. Sous l'empire de Dieu ce ne sera jamais par de faux prétextes , mais par une humble reconnaissance de ses péchés qu'on évitera la honte éternelle qui en est le juste salaire. Un rayon très-clair de lumière et de vérité sortira du trône , dans lequel les pécheurs verront qu'il n'y a point d'excuse valable qui puisse colorer leur rébellion ; mais au contraire que le comble du crime c'est l'audace de l'excuser et la présomption de le défendre : Discooperui Esau, revelavi abscondita ejus, et celari non poterit ^ : « J'ai dépouillé le « pécheur, j'ai dissipé les fausses couleurs, par les- « quelles il avait voulu pallier ses crimes, j'ai « manifesté ses mauvais desseins si subtilement « déguisés, et il ne peut plus se couvrir par aucun " prétexte : « Dieu ne lui laisse plus que son péché et sa honte.
Il veut que la censure soit exercée, et que les pécheurs soient repris ; « parce que, dit saint Au- ■ gustin ^ , s'il y a quelque espérance de salut « pour eux, c'est par là que doit commencer leur « guérison; et s'ils sont endurcis et incorrigi- « blés , c'est par là que doit commencer leur sup- « plice. )>
Cherchez donc des amis , et non des flatteurs ; des juges , et non des complices ; des médecins , et non des empoisonneurs : ne cherchez ni compiai-
' Tertvll. ad Nat. lib. I, n" le.
* Jerevi. xux, lo.
•5 De Corrcpt. et Grat. cap. XIV, n" 45, t. X , col. 774.
sance, ni adoucissement, ni condescendance : venez, venez rougir, tandis que la honte est salutaire ; venez vous voir tels que vous êtes ; afin que vous ayez horreur de vous-mêmes , et que , confondus par les reproches, vous vous rendiez enfin dignes de louanges.
Et toi , pauvre conscience captive , dont on a depuis si longtemps étouffé la voix , parle , parle devant ton Dieu ; parle , il est temps , ou jamais , de rompre ce silence violent que l'on t'impose, ïu n'es point dans les bals , dans les assemblées , dans les divertissements, dans lesjeux du monde : tu es dans le tribunal de la pénitence ; c'est Jésus-Christ lui-même qui te rend la liberté et la voix, il t'est permis de parler devant ses autels. Raconte à cette impudique toutes ses dissolutions ; à ce traître toutes ses paroles infidèles , ses promesses violées ; à ce voleur public toutes ses rapines ; à cet hypocrite, qui trompe le monde, les détours de son ambition cachée ; à ce vieux pécheur endurci, qui avale l'iniquité comme l'eau, la longue suite de ses crimes ; fais rougir ce front d'airain , montre-lui tout à coup d'une môme vue les commandements, les rébellions, les avertissements , les mépris , les grâces , les méconnaissances, les outrages redoublés parmi les bienfaits, l'aveuglement accru par les lumières ; enfin toute la beauté de la vertu, toute l'équité du précepte, avec toute l'infamie de ses transgressions, de ses infidélités , de ses crimes. Tel doit être l'état du pécheur quand il confesse ses péchés. Qu'il cherche à se confondre lui-même : s'il rencontre un confesseur dont les paroles efficaces le poussent en l'abîme de son néant, qu'il s'y enfonce jusqu'au centre ; Il est bien juste : s'il lui parle avec tendresse , qu'il songe que ce n'est que sa dureté qui lui attire cette indulgence ; et qu'il se confonde davantage encore, de trouver un si grand excès de miséricorde dans un si grand excès d'ingratitude. Pécheurs , voilà l'état où vous veut Jésus; humiliés, confondus, et par les bontés et par les rigueurs, et par les grâces et par les vengeances, et par l'espérance et par la crainte.
Mais ceux qui doivent entrer plus profondément dans cet état de confusion , ce sont , messieurs, ces pécheurs superbes qui, non contents d'excuser, osent encore soutenir leurs crimes. « Nous les voyons tous les jours qui les prêchent, « dit l'Écriture, et s'en glorifient comme So- « dôme : » Peccatum suum sicut Sodoma.prœdicavemnt ' . Ils ne trouveraient pas' assez d'agrément dans leur Intempérance, s'ils ne s'en vantaient publiquement; « s'ils ne la faisaient «jouir, dit Tertullien, de toute la lumière du « jour, et de tout le témoignage du ciel : « At
' Is. 111,9.
DE LA PEiNlTENCE.
enim delicla vestra, et lucc omni ^ et nocte omni^ et tota cœli conscientia fruuntur ' . Les voyez-vous , ces superbes qui se plaisent à faire les grands par leur licence ; qui s'imaginent s'élever bien haut au-dessus des choses humaines par le mépris de toutes les lois ; à qui la pudeur même semble indigne d'eux , parce que c'est une espèce de crainte : si bien qu'ils ne méprisent pas seulement, mais qu'ils font une insulte publique à toute l'Église , à tout l'Évangile, à toute la conscience des hommes? Ergo et tu confundere : c'est toi , pécheur audacieux, c'est toi principalement qui dois te confondre. Car considérez, chrétiens, s'il y a quelque chose de plus indigne que de voir usurper au vice cette noble confiance de la vertu. Mais je m'explique trop faiblement : la vertu dans son innocence n'a qu'une assurance modeste ; ceux-ci dans leiirs crimes vont jusqu'à l'audace, et contraignent même la vertu de trembler sous l'autorité que le vice se donne par son insolence.
Chrétiens , que leur dirons-nous ? les paroles sont peu efficaces pour confondre une telle arrogance. Qu'ils contemplent.leur Rédempteur, qu'ils jettent les yeux sur cet innocent, juste, et pur jusqu'à l'infini ; il n'est chargé que de nos crimes. Écoutez toutefois comme il parle à Dieu : « Vous « voyez, dit-il, mes opprobres, vous voyez ma « confusion , vous voyez ma honte : » Tu s ci s improperium meum, et confusionem meam, et reverentiam meam ^. Ah ! vous voyez les opprobres que je reçois du dehors ; vous voyez la confusion qui me pénètre jusqu'au fond de l'âme ; vous voyez la honte qui se répand jusque sur ma face. Tel est l'état du pécheur, et c'est ainsi qu'il est porté paruninnocent;etnous,pécheurs véritables, nous osons marcher encore la tête levée! que ce ne soit pas pour le moins dans le sacrement de pénitence , ni aux pieds de notre juge. Considérons Jésus-Christ en la présence du sien et devant le tribunal de Ponce Pilate : il écoute ses accusations, et il se condamne lui-même par son silence ; il se tait par constance , je le sais bien ; mais il se tait aussi par humilité ; il se tait par modestie ; il se tait par honte.
Est-ce trop demander à des chrétiens que de les prier au nom de Dieu de vouloir comparaître devant Jésus-Christ , comme Jésus-Christ a comparu devant le tribunal de Pilate? L'innocent ne s'est pas défendu ; et nous , criminels , nous défendrons-nous? il a été patient et humble dans un jugement de rigueur : garderons-nous notre orgueil dans un jugement de miséricorde, où nous ne confessons que besoin? Ah! il a volontiers ac-
' Ad Nation, lih. i.n" 10.
' Ps. LXVIII , 20. ,
cepté sa croix si dure , si accablante; refuseronsnous la nôtre légère et facile, ces justes reproches qu'on nous fait , ces peines médiocres qu'on nous impose, ces sages précautions qu'on nous ordonne? Cependant les pécheurs n'en veulent pas : les écouter, les absoudre, leur donner pour la forme quelque pénitence , c'est tout ce qu'ils peuvent porter. Quelle est, messieurs, cette pensée? Si la pénitence est un jugement, faut-il y aller pour faire la loi , et pour n'y chercher que de la douceur?Où sera donc lajustice?quelleformedejugeraent en lequel on ne veut trouver que de la pitié, que de la faiblesse , que de la facilité , que de l'indulgence? quelle forme de judicature en laquelle on ne laisse au juge que la patience de nous écouter, et la puissance de nous absoudre; en retranchant de son ministère le droit de discerner les mauvaises mœurs, l'autorité de les punir, la force de les réprimer par une discipline salutaire? 0 sainte confusion , venez couvrir la face des pécheurs ! 0 Jésus, vous avez été soumis et modeste, même devant un juge inique ; et vos fidèles seront superbes et dédaigneux , même à votre propre tribunal ! Éloignez de nos esprits une disposition si funeste : donnez-nous l'humilité prête à subir toutes les peines ; donnez-nous la docilité résolue à pratiquer tous les remèdes. C'est ma dernière partie que je continue sans interruption, parce que je la veux traiter en un mot pour ne perdre aucune partie du temps qui me reste.
TROISIÈME POINT
Il en faudrait davantage pour expliquer bien à fond toutes les vérités que j'ai à vous dire. Trouvez bon que pour abréger, sans m'engager à de longues preuves , je vous donne quelques avis que j'ai tirés des saints Pères et des Écritures divines , pour conserver saintement la grâce de lapénitence. Premièreraentcraignez, craignez, je le dis encore une fois , si vous voulez conserver la grâce. Plusieurs s'approchent de la pénitence pour se décharger de la crainte qui les inquiète; etaprèsleurconfession, leur folle sécurité les rejette dans de nouveaux crimes. J'ai appris de Tertullien , que « la crainte est l'instrument « de la pénitence : » Instrumento pœnitentiœ ' , id est metu caruit. C'est par la crainte qu'elle entre, c'est par la crainte qu'elle se conserve. Grand Dieu ! c'est la crainte de vos jugements qui ébranle une conscience pour se rendre à vous. Grand Dieu ! c'est la crainte de vos jugements qui affermit une conscience pour s'établir fortement en vous. Vivez donc toujoursdans la crainte, et vous vivrez toujours dans la sûreté : « La crainte,
' Terlull. de Pœnit. n* 6.
« dit saint Cyprien , est la gardienne de l'iunon cence : » Timor innocentiœ custos '.
Mais encore que craindrez-vous ? Craignez les occasions dans lesquelles votre innocence a fait tant de fois naufrage : craignez les occasions prochaines; car qui aime son péril, il aime sa mort ? craignez même les occasions éloignées ; parce que, lors même que l'objet est loin, la faiblesse de notre cœur n'est toujours que trop proche et trop inhérente, et que les moindres approches [ peuvent renouveler toutes ses premières impressions ]. Un homme, dit Tertullien», qui a vu dans une tempête le ciel mêlé avec la terre , à qui mille objets terribles ont rendu en tant de façons la mort présente, souvent renonce pour jamais à la navigation et à la mer : 0 mer, je ne te verrai plus , ni tes flots , ni tes abîmes , ni tes écueils, contre lesquels j'ai été si près d'échouer; je ne te verrai plus que sur le port, encore ne sera-ce pas sans frayeur : tant l'image de mon péril demeure présente à ma pensée. C'est, mes frères, ce qu'il nous faut faire : retirés saintement en Dieu , et dans l'asile de sa vérité , comme dans un port , regardons de loin nos périls, et les tempêtes qui nous ont battus, et les vents qui nous ont emportés ; mais de nous y engager témérairement , ô Dieu , ne le faisons pas. Hélas ! ô vaisseau fragile et entr'ouvertde toutes parts , misérable jouet des flots et des vents irrités; tu te jettes encore sur cette mer, dont les eaux sont si souvent entrées au fond de ton âme : tu sais bien ce que je veux dire; tu te rengages dans cette intrigue qui t'a emporté si loin hors du port , tu renoues ce commerce qui a soulevé en ton cœur toutes les tempêtes , et tu ne te délies pas d'une faiblesse trop et trop souvent expérimentée. Ah! tu ne dois plus rien attendre qu'un dernier naufrage qui te précipitera au fond de l'abîme.
Jusques ici, chrétiens, j'ai parlé à tous indifféremment ; mais notre sainte pénitente semble m'avertir de donner en particulier quelques avis à son sexe : plutôt , qu'elle leur parle elle-même, et qu'elle les instruise par ses saints exemples. Dans cette délicatesse presque efféminée que notre siècle semble affecter, il ne sera pas inutile aux hommes [ d'écouter les leçons que Madeleine donne aux personnes de son sexe en particulier]. Elle répand ses parfums, elle jette ses vains ornements , elle néglige ses cheveux : mesdames , imitez sa conversion , et honorez la pratique de la pénitence. Une des précautions les plus nécessaires pour conserver la grâce de la pénitence, c'est le retranchement de vos vanités :
' Epist. I, ad Donat. p. i.
^De Pœiiit. Il» 7
SUR L'INTÉGRITÉ DE Là PÉNITENCE.
car n'est-ce pas s'accoutumer insensiblement à un grand mépris de son âme, que d'avoir tant d'attache à parer son corps? la nécessité et la pudeur ont fait les premiers habits ; la bienséance s'en étant mêlée, elle y a ajouté quelques ornements ; la nécessité les avait faits simples , la pudeur les faisait modestes ; la bienséance se contentait de les faire propres : la curiosité s'y étant jointe , la profusion n'a plus de bornes ; et pour orner ce corps mortel et cette boue colorée, presque toute la nature travaille, presque tous les métiers suent , presque tout le temps se consume , et. toutes les richesses s'épuisent.
Ces excès sont criminels en tout temps , parce qu'ils sont toujours opposés à la sainteté chrétienne, à la modestie chrétienne , à la pénitence chrétienne; mais les peut-on maintenant souffrir dans ces extrêmes misères où, le ciel et la terre fermant leurs trésors, ceux qui subsistaient par leur travail sont réduits à la honte de mendier leur vie; ou, ne trouvant plus de secours dans les aumônes particulières , ils cherchent un vain refuge dans les asiles publics de la pauvreté, je veux dire les hôpitaux , où par la dureté de nos cœurs ils trouvent encore la faim et le désespoir? Dans ces états déplorables, peut-on songer à orner son corps ; et ne tremble-t-on pas de porter sur soi la subsistance, la vie, le patrimoine des pauvres? « 0 ambition, dit Tertullien, que tues « forte , de pouvoir porter sur toi seule ce qui « pourrait faire subsister tant d'hommes mou- « rants ! » Hœ sunt vires ambitionis iantarum usurarum substantiam uno et muliebri corpusculo bajulare ' .
Que vous dirai-je maintenant, mesdames, du temps infini qui se perd dans de vains ajustements? La grâce de la pénitence porte une sainte précaution pour conserver saintement le temps et le ménager pour l'éternité : elle vous doit apprendre à le conserver; et cependant on s'en joue , on le prodigue sans mesure jusqu'aux cheveux : c'est-à-dire , la chose la plus nécessaire à la chose la plus inutile. La nature , qui ménage tout, jette les cheveux sur la tête avec négligence, comme un excrément superflu. Ce que la nature a prodigué comme superflu , la curiosité en fait une attache ; elle devient inventive et ingénieuse pour se faire une étude d'une bagatelle, et un emploi d'un amusement. Est-ce ainsi que vous voulez réparer le temps et le ménager poui l'éternité? Madeleine ne le fait pas; elle méprise ces soins superflus, et se rend digne d'entendre « qu'il n'y a plus qu'une chose qui soit nécessai « re'. » Ah 1 que dans ces soins superflus les pen-
' De Cullu/cmin. lib. i, n's.
■i Luc. X , 42.