SUR L'INTEGRITE
rôles qui l'expriment , ou l'image des sentiments ({ui le foiTïient, et ils les appliquent, pour ainsi dire , sur leur volonté , et ils pensent être contrits de leurs crimes : ils se jouent de leur conscience pour se rendre agréables à Dieu. Il ne suffit pas, chrétiens , de tirer de son esprit , comme par machine, des actes de vertu forcés , ni des directions artificielles. La douleur de la pénitence doit naître dans le fond du cœur, et non pas être empruntée de l'esprit ni de la mémoire : elle ne ressemble pas à ces eaux que l'on fait jouer par machines et par artifice ; c'est un fleuve qui coule de source, qui se déborde , qui arrache , qui déracine , qui noie tout ce qu'il trouve : elle fait un saint ravage qui détruit le ravage qu'a fait le péché ; aucun crime ne lui échappe : elle ne fait pas comme Saiil, qui, massacrant les Amalécites, épargne ceux qui lui plaisent.
Il y a souvent dans le cœur des péchés que l'on sacrifie, mais il y a le péché chéri ; quand il le faut égorger, le cœur soupire en secret, et ne peut plus se résoudre : la douleur de la pénitence le perce et l'extermine sans miséricorde. Elle entre dans l'âme comme un Josué dans la terre des Philistins ; il détruit , il renverse tout : ainsi la contrition véritable. Et pourquoi cette sanglante exécution? c'est qu'elle craint la componction d'un Judas , la componction d'un Antiochus , la componction d'un Balaam, componctions fausses et hypocrites, qui trompent la conscience par l'image d'une douleur superficielle. La douleur de la pénitence a entrepris de changer Dieu; mais il faut auparavant changer l'homme , et Dieu ne se change jamais que par l'effort de ce contrecoup. Vous craignez la main de Dieu et ses jugements , c'est une sainte disposition ; le saint concile de Trente veut aussi que cette crainte vous porte à détester tous vos crimes • , à vous affliger de tous vos excès, à haïr de tout votre cœur votre vie passée : il faut que vous gémissiez de vous voir dans un état si contraire à la justice , à la sainteté , à l'immense charité de Dieu , à la grâce du christianisme , à la foi donnée , à la foi reçue , au traité de paix solennel que vous avez fait avec Dieu par Jésus-Christ ; il faut que vous renonciez simplement et de bonne foi à tous les autres engagements , àtoutes les autres alliances , à toutes les paroles données contre vos premières obligations. Le faisons-nous, chrétiens ? nous le disons à nos confesseurs; mais nos œuvres diront bientôt le contraire.
« Ah ! que ceux-là sont heureux , dit le saint « Psalmiste% dont les péchés sont couverts! » C'est, messieurs, la douleur de la pénitence, qui
' Sess. XIV, de Pienit. cap. iv, de Contr. et Can. y. * Ps. XXXI, I.
i couvre à Dieu nos péchés. Mais que j'appréhende i que nous ne soyons de ces pénitents dont Isaie ! a dit ces mots : « Ils n'ont tissu , dit ce saint « prophète , que des toiles d'araignée : » Telas araneœ texuerunt ... telœ eorum non erunt in vestimentum, neque operientur operibus suis : opéra eorum opéra inutilia... cogitationes eorum cogitationes inutiles^ : « leurs toiles ne leur « serviront pas de vêtement, leurs œuvres ne les « couvriront pas; car leurs pensées sont des pen- « sées vaines , et leurs œuvres , des œuvres inutiles. » Voilà une peinture trop véritable de notre pénitence ordinaire. Chrétiens, rendons-nous capables de présenter au Sauveur Jésus de dignes fruits de pénitence, ainsi qu'il nous l'ordonne dans son Évangile , non des désirs imparfaits, mais des résolutions déterminées , non des feuilles que le premier tourbillon emporte , ni des fleurs que le soleil dessèche. Pour cela brisons devant lui nos cœurs , et brisons-les tellement que tout ce qui est dedans soit anéanti ! « Brisons, dit saint Augus- « tin , ce cœur impur , afin qne Dieu crée en nous « un cœur sanctifié : » Vt creetur mundum cor, conieratur immundum \ Si nous sommes en cet état , courons, messieurs, avec foi au tribunal de la pénitence ; portons-y notre douleur, et tâchons de nous y revêtir de confusion.
DEUXIÈME POINT
C'est une règle de justice que l'équité même a dictée , que le pécheur doit rentrer dans son état pour se rendre capable d'en sortir. Le véritable état du pécheur, c'est un état de confusion et de honte ; car \\ est juste et très-juste que celui qui fait mal soit confondu ; que celui qui a trop osé soit couvert de honte ; que celui qui est ingrat n'ose paraître ; enfin que le pécheur soit déshonoré, non-seulement par les autres, mais par lui-même , par la rougeur de son front , par la confusion de sa face , par le tremblement de sa conscience. Le pécheur est sorti de cet état, quand il a paru dans le monde la tête élevée , avec toute la liberté d'un front innocent. Il est juste qu'il rentre dans sa confusion : c'est pouniuoi toutes les Écritures lui ordonnent de se confondre. Confundimini , confundimini , domus Israël ^ : « Confondez-vous, confondez-vous , maison d'Is- « raël, » parce que vous avez péché devant le Seigneur.
Pour bien comprendre cette vérité, disons avant toutes choses ce que c'est que la confusion , et pourquoi elle est due aux pécheurs. La confusion , chrétiens , est un jugement équitable rendu
' Is. LIX , 5, 6, 7.
2 Serm. xix, n° 3, t. v, col. 103.
3 lizech. XXXVI, ."$2.
DE LA PÈMTENCK.
par la eojiscicnce , par lequel le pécheur ayant violé ce qu'il y a de plus saint, méprisé ce qu'il y a (le meilleur, trahi ce qu'il y a de mieux faisant , est jugé indigne de paraître. Quel est le motif de cet arrêt? c'est que le pécheur s'étant élevé contre la vérité même , contre la justice même , contre l'être même qui est Dieu ; dans son empire , à la face de ses lois , et parmi ses bienfaits : il mérite de n'être plus , et à plus forte raison de ne plus paraître. C'est pourquoi sa propre raison lui dénonce qu'il devrait se cacher éternellement, confondu par ses ingratitudes , et afin de lui ôter cette liberté de paraître, elle va imprimer au dehore dans la partie la plus visible, la plus éminente, la plus exposée , sur le visage , sur le front même : non point à la vérité par un fer brûlant , mais par le sentiment de son crime comme par une espèce de fer brûlant , une rougeur qui le déshonore et qui le flétrit; elle va, dis-je, imprimer je ne sais quoi de déconcerté , qui le défait aux yeux des hommes et à ses propres yeux : marque certaine d'un esprit troublé, d'un courage tremblant, d'un cœur inquiet , d'une conscience convaincue.
Le pécheur superbe et indocile ne peut souffrir cet état de honte, et il s'efforce d'en sortir. Pour cela, ou bien il cache son crime , ou il excuse son crime , ou il soutient hardiment son crime : i! le cache commeunhypocrite; il l'excuse comme un orgueilleux ; il le soutient comme un effronté. C'est ainsi qu'il sort de son état, et qu'il usurpe impudemment à la face du ciel et de la terre les privilèges de l'innocence : c'est ainsi qu'il tâche d'éviter la honte ; le premier par l'obscurité de son action , le second par les artifices de ses vains prétextes , le dernier par son impudence. Ainsi au jugement dernier sera rendue aux pécheurs , à la face de tout l'univers, l'éternelle confusion qu'ils ont si bien méritée : là tous ceux qui se sont cachés seront découverts; là tous ceux qui se seront excusés serontconvaincus ; là tous ceux qui étaient si fiers etsi insolents dans leurscrimes serontabattns et atterrés.
Voici l'oracle de la justice qui lui crie : Rentre en toi-même , pécheur, rentre en ton état de honte ; tu veux cacher ton péché , et Dieu t'ordonne de le confesser : tu veux excuser ton péché; et bien loin d'écouter ces vaines excuses , Dieu t'ordonne d'en exposer toutes les circonstances aggravantes : tu oses soutenir ton péché , et Dieu t'ordonne de te soumettre à toutes les humiliations qu'il a méritées : « Confonds-toi, confonds-toi, « dit le Seigneur, et porte ton ignominie : » Ergo et tu confundere, et porta ignominiam tuam^.
Ne vous plaît-il pas, chrétiens , que nous mettions dans un plus grand jour ces importantes
• Ezech. XVI, 52.
vérités? Ce pécheur, cette pécheresse, pour éviter de se cacher, tâche plutôt de cacher son crime sous le voile de la vertu, ses trahisons et ses perfidies sous le titre de la bonne foi , ses prostitutions et ses adultères sous l'apparence de la modestie. Il faut qu'il vienne rougir non-seulement de son crime caché , mais de son honnêteté apparente ; il faut qu'il vienne rougir de ce qu'ayant assez reconnu le mérite de la vertu pour la vouloir faire servir de prétexte , il ne l'a pas assez honorée pour la faire servir de règle : il faut qu'il vienne rougir d'avoir été si timide que de ne pouvoir soutenir les yeux des hommes , et toutefois si hardi et si insensé que de ne craindre pas la vue de Dieu : Ergo et tu confundere, et porta ignominiam, tuam : " Confonds-toi donc, ô pécheur, « et porte ton ignominie. »
Mais ce pécheur qui cache aux autres ses désordres, voudrait se les pouvoir cacher à luimême ; il cherche toujours quelque appui fragile, sur lequel il puisse rejeter ses crimes : il en accuse les étoiles , dit saint Augustin ' : Ah ! je n'ai pu vaincre mon tempérament : il en accuse la fortune , c'est-à-dire , une rencontre imprévue : il en accuse le démon : J'ai été tenté trop violemment: il fait quelque chose de plus , il demande qu'on lui enseigne les voies détournées , où il puisse se sauver avec ses vices, et se convertir sans changer son cœur : « Il dit, remarque Isaïe, à ceux qui « regardent : Ne regardez pas ; et à ceux qui sont « préposés pour voir : Ne voyez pas pour nous ce « qui est droit ; dites-nous des choses qui nous « plaisent, trompez-nous par des erreurs agréa- « blés : » Qui dicunt videntibus : Nolite videre ; et aspicientibus : Nolite aspicere nobis ea quœ recta sunt ; loquimini nobis placentia, videte nobis errores^. « Otez-moi cette voie, elle est <« trop droite ; ôtez-moi ce sentier, il est trop étroit : » Auferte a me viam, declinate a me semitam '. Ainsi , par une étrange illusion ; au lieu que la conversion véritable est que le méchant devienne bon , et que le pécheur devienne juste , il imagine une autre espèce de conversion, où le mal se change en bien , où le crime devienne honnête, où la rapine devienne justice; et si la conscience ose murmurer contre ses vaines raisons, il la bride, il la tient captive , il lui impose silence. Ergo et tu confundere : « Viens te confondre , ô pécheur : " viens , viens au tribunal de la pénitence , pour y porter ton ignominie , non-seulement celle que mérite l'horreur de tes crimes , mais celle qu'y doit ajouter la hardiesse insensée de tes excuses. Car est-il rien de plus honteux que de manquer
/» Ps. CXL, t. IV , col 1567, 1568.
Is. XXX , 10.