‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 12 sur 164 · POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS · texte numérisé non relu

POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS

deux points avec le secours de la grâce. Je vous représenterai avant toutes choses avec quelle libéralité Dieu exerce sur nous sa miséricorde , lorsqu'il nous reçoit dans son paradis : et après je tâcherai de vous faire voir combien cette abondance de miséricorde que le Père céleste témoigne envers nous, en nous appelant à sa gloire, nous oblige d'avoir de tendresse pour nos frères qui sont ses enfants et les membres de son fils unique. C'est le sujet de tout ce discours.

PBEMIER POINT.

Commençons avec allégresse à publier les miséricordes que notre bon Père exerce sur nous , lorsqu'il daigne nous appeler à la gloire de son royaume. Disons , confessons , publions que nous n'y pouvons entrer que par grâce , par un pur effet de bonté , par un sentiment de miséricorde. Et le Sauveur nous le dit dans notre Évangile : misericordiam consequentur ' , « ils obtiendront « miséricorde \ » Quelle est cette miséricorde que le Fils de Dieu leur promet? Je soutiens que c'est la vie éternelle : regnum cœlorum % « le royaume «descieux : » Deum videbunt^^ « ils verront « Dieu : « possidebunt terrain ^ , « ils posséderont « la terre : » lerram viventium ^ , « la terre des vi- « \a3iXs:»saturabuntur ', « lisseront rassasiés : » inebriabuntur ^ , « ils seront enivrés : « Satiabor cùm apparuerit gloria tua 9 , « Je serai ras- '- sasié lorsque votre gloire se manifestera : » consolabîcntur '° , « ils seront consolés : » Absterget Deus omnem lacrymam " , « Dieu essuiera « toutes les larmes : » ainsi , misericordiam consequentur, « ils obtiendront la miséricorde. »

En effet , que pouvons-nous espérer , misérables bannis , enfants d'Eve , c'est-à-dire , enfants de colère , enfants de malédiction , naturellement ennemis, chassés du paradis de délices? Si l'on nous rappelle à notre patrie , si l'on nous tire de l'abîme , que devons-nous faire autre chose que de louer la miséricorde de ce charitable Pasteur qui nous a retirés du lac par le sang de son Tes-

' Matth. V, 7.

2 Bossuet s'était contenté de mettre dans son manuscrit les textes latins qu'il emploie dans ce sermon ; il se proposait sans doute d'ajouter la traduction de ces textes , lorsqu'il prêcherait. Nous avons donc cru devoir la suppléer aussi dans l'impression. C'est la règle que nous suivrons à l'égard de tous les sermons qui se trouveraient dans le même état. Il nous suflira d'en avoir prévenu le lecteur en commençant , sans être obligés à chaque fois de réitérer l'avertissement. [Èdit. de Déforis.)

3 Maith, 3.

♦ Ibid. V, 8.

« Psal.WYi, 13.

' Matth y, 6. ■..

» Ps. XXXV, 9.

9 Ibid. XTI, 17.

'• Matth. \, 5.

V Ai>oc. XXI, 4.

tament , et nous a reportés au ciel chargés sur ses épaules? Misericordias Domini in œterntim cantabo ' , «Je chanterai éternellement les rai- '■ séricordes du Seigneur : » in œtemum , « éternel- « lement ; » ce n'est pas seulement dans le temps , mais encore principalement dans l'éternité.

Toutefois on me pourrait dire que cela n'est pas de la sorte ; la gloire leur étant donnée comme récompense , il semble que c'est plutôt la justice qui la distribue au mérite , que la miséricorde qui la donne gratuitement. Esprits saints , esprits bienheureux, ne fais-je point tort à vos boimes œuvres? J'entends un de vous qui dit : Bonum certamen certavi ^ , « J'ai livré un glorieux com- « bat. » On vous rend la couronne : mais c'est que vous avez combattu : on vous honore ; mais vous avez servi : on vous donne le repos ; mais vous avez fidèlement travaillé : ce n'est donc pas miséricorde. A Dieu ne plaise , mais c'est cette doctrine qui fait éclater la miséricorde. Expliquons cette doctrine : saint Augustin [ nous l'a développée par ces paroles ] : Reddet omnino Deus, et malapro malis, quoniamjustus est; et bonapro mails, quoniam bonus est; et bonapro bonis, quoniam bonus etjustus est ^ : « Dieu nous ren- « dra certainement le mal pour le mal , parce qu'il « est juste : Dieu nous rendra le bien pour le mal , « parce qu'il est bon : enfin Dieu nous rendra le « bien pour le bien , parce qu'il est bon et juste « en même temps. » A cela se rapporte toute la conduite de Dieu envers les hommes. L'une semble diminuer les autres ; non point en Dieu : les ouvrages de Dieu ne se détruisent point les uns les autres. Cette justice n'est pas moins justice pour être mêlée de miséricorde ; cette grâce n'est pas moins grâce pour être accompagnée de justice : au contraire , c'est le comble de la grâce et de la miséricorde.

Pour l'entendre encore plus profondément, considérons avec le même saint Augustin de quelle sorte les âmes saintes se présentent devant leur Juge , devant la justice : Redde quod promisisti, fecimus quod jussisti'^ : « Rendez, di- « sent-elles , ce que vous avez promis , nous avons '< fait ce que vous avez commandé. » Nulle obligation de justice entre Dieu et l'homme. La promesse et l'alliance l'a faite. Elle a mis quelque égalité. Qui a fait ralliance , et qui a donné la promesse? la miséricorde. La justice la tient ; mais la miséricorde la donne. Mais pénétrons encore plus loin. Cette promesse était conditionnelle. Je vous ai promis le ciel : oui , si vous veniez à moi sans

> Ps. LXXXVUI, I.

» II. fim. IV, 7.

9 S. Aug. de Grat. et Ub. Arb. cap. xxni, n" <l5, t. x, col. 744.

* Serm. CLTlll, n" 2 , t. v, col. 761.

POUR LA FÊTE

péché , et vous fitictifiiez dans les bonnes œuvres. Seriez- vous sans péchés, si les miséricordes ne les avaient remis ? Auriez-vous de bonnes œuvres , si la grâce ne les avait faites? Et hoc tufecisti, quia lahorantesjuvisti ' : « C'est vous , Seigneur, « qui avez fait tout ce que j'ai de bien , parce que « vous m'avez aidé dans le travail. »

Ne voyez-vous donc pas que la justice cherche à récompenser? mais elle ne trouve rien à récompenser que ce qu'a fait la miséricorde . Il a l'habit nuptial , il est juste qu'il soit du banquet ; mais cet habit nuptial lui a été [donné] par présent : Datum est illis ut cooperiant se bijssino splendenti et candido ^ : « Il leur a été donné de se « revêtir d'un fin lin pur et éclatant. » Il faut qu'ils entrent au royaume , parce qu'ils en sont dignes ; mais c'est Dieu qui les a faits dignes : leurs œuvres les suivent; mais Dieu les a faites. Dieu ne peut avec justice les rejeter de devant sa face , parce qu'ils sont revêtus de sainteté 5 mais saint Paul , aux Hébreux : Aptetvosin omni bono, ut faciatis ejus voluntatem , faciens in vobis quod placeat coram seper Jesum Christum^ : « Que « Dieu vous rende parfaits en toute bonne œuvre , « afin que vous fassiez sa volonté , lui-même fai- « sant en vous ce qui lui est agréable par Jésus- « Christ : » quod placeat coram se,... in omni bono, « ce qui lui est agréable... en toute bonne " œuvre. » C'est une suite de la loi éternelle par laquelle Dieu aime le bien ; c'est justice : mais aptetnos, Jaciat in nobis. Il est juste que cette pierre soit mise au plus haut de cet édifice , qu'elle fasse le chapiteau de cette colonne, qu'elle soit mise en vue sur ce piédestal; mais c'est parce qu'il a plu à l'Ouvrier de la façonner de la sorte. Plus il y a de mérite , plus il y a de grâce : plus il y a de justice , plus il y a de miséricorde. C'est pourquoi les vingt-quatre vieillards jettent leurs couronnes aux pieds de l'Agneau"^. Combat de Dieu et de l'homme. Dieu leur donne ; voilà la justice : ils la lui rendent par actions de grâces ; c'est qu'ils reconnaiseut la miséricorde : Gratias Deo qui dédit nobis victoriam ^ : « Grâces soient rendues 0 à Dieu qui nous a donné la victoire. » Ravissement des saints en voyant la miséricorde divine : Benedic, anima mea. Domino, quicoronat te in misericordia et miserationibus^ : « 0 mon « âme , s'écrient-ils , bénis le Seigneur, qui te <■ comble des effets de sa miséricorde et de sa ten- « dre compassion. » Voyez la miséricorde encore plus évidemment reconnue au couronnement :

• Serm. CLViii , n" 2 , t. v, col. 761. ^ Apoc. XIX, 8.

^ Hehr. XIII, 21.

♦ Apoc. IV, 10.

* I Cor. XV, 57.

« Psal. cil, I, 4.

Qui replet in bonis desiderium ' : « C'est lui qui « remplit tous nos désirs par l'abondance de ses « biens, en nous traitant selon sa miséricorde. » Amour prévenant dès l'éternité, par lequel il les a choisis ; par quels secrets il a touché leurs cœurs ; le soin qu'il a eu de détourner les occasions , les périls infinis du voyage se connaîtront à la fin, lorsqu'ils seront arrivés, voyant les damnés , et que la seule miséricorde les a triés : Misericordia ejus prœveniet me % '( Sa miséricorde « me préviendra : » Misericordia ejus subsequetur me^ , « Sa miséricorde m'accompagnera. » Le peu de proportion de leurs œuvres avec leur gloire : supra modum, in sublimitate , œternum gloriœ pondus '^ , « un poids éternel d'une gloire « souveraine et incomparable. » Ils ne peuvent comprendre comment une créature chétive a été capable de tant de grandeur. Alléluia : Dieu les loue , ils louent Dieu ^. Vous avez bien fait, leur dit Dieu : quia digni sunt ^ , « parce qu'ils en sont di- « gnes. » C'est vous qui l'avez fait : Omnia opéra nostra operatus es in nobis. Domine 7 : « Vous « avez , Seigneur, opéré en nous toutes nos œu- « vres. » C'est à ce lieu de paix que nous aspirons ; c'est après cette patrie bienheureuse que notre pèlerinage soupire : c'est à cette miséricorde que nous espérons. Se peut-il faire que nous attendions tant de grâces sans en vouloir faire à nos frères? La miséricorde nous environne de toutes parts : Misericordia ejus circumdabit me^. Cet exemple de notre Dieu ne nous attendrit-il pas? Si un maître est indulgent à ses domestiques , il ne peut souffrir les insolents et les fâcheux : il veut que sa douceur serve de loi à toute sa famille. Sous un père si bon que Dieu , quelle douceur pouvonsnous prétendre si nous sommes durs et inexorables? Vous voyez donc déjà , chrétiens , la liaison qu'il y a entre la miséricorde reçue et la miséricorde exercée : mais entrons plus profondément dans cette matière , et expliquons notre seconde partie.

SECOND POINT

Je crois que vous voyez aisément que de tous les divins attributs celui que nous devons reconnaître dans un plus grand épanchement de nos cœurs, c'est sans doute la miséricorde. C'est celui dont nous dépendons le plus : nous ne subsistons que par grâce : il faut la reconnaître en la publiant ; la publier en l'imitant : Estote miseri-

' Psal. cil, 6.

2 Ibid. LViil, II.

3 Ibid. XXII , 6.

* II. Cor. IV, 17.

^ Apoc. XIX, I, 3, 4, 0.

" Ibid. III, 4.

' Isa. XXVI, 12.

« Psal. XXXI ,10.

DE TOUS LES SAINTS

lOâ

cordes f sicut et Pater mster misericors est ' : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. » Nous ayant faits à son image , il n'aime rien plus en nous que l'effort que nous faisons de nous conformer à ses divines perfections. Saint Paul aux Colossiens, après leur avoir montré la miséricorde divine dans la grâce de leur élection, conclut en ces termes : Induite vos ergo sicut electi Dei, sancti et ^dilecti^ : » Revêtez- vous donc , comme étant élus de Dieu , « saints et bien-aimés, d'entrailles de miséri- « corde : » electi, élus, par miséricorde et par grâce : dilecti^ bien-aimés, par pure bonté : sancti., saints, par la rémission gratuite de tous vos péchés : Induite vos ergo viscera misericordiœ : « Revêtez-vousdoncd'entrailles de miséricorde. » Pouvez-vous mieux confesser la miséricorde que vous recevez , îju'en la faisant aux autres en simplicité de cœur ? Si vous êtes durs et superbes su r les misérables, il semble que vous ayez oublié votre misère propre. Si vous la* faites aux autres dans un sentiment de tendresse, vous ressouvenant des grâces ; c'est alors que vous honorez ces bienfaits : c'est là le sacrifice que demande sa miséricorde : Talibus hostiis promeretur^ : > C'est par de semblables hosties qu'on se rend « Dieu favorable. » Il y a un sacrifice de destruction; c'est le sacrifice de la justice diviçe, en témoignage qu'elle détruit les pécheurs. Mais le propre de la miséricorde , c'est de conserver ; il lui'faut pour sacrifice conserver les pauvres et les Biisérables : voilà l'oblation qui lui plaît. Vous prétendez au royaume céleste : Dieu vous en a donné la connaissance ; il vous y appelle par son Évangile, il vous y conduit par sa grâce : Quid retribuam Domino ^1 « Que rendrai-je au Sei- « gneur? » Quelle victime lui offrirez-vous? voyez tous ces pauvres malades : offrez-lui ces victimes vivantes et raisonnables, conservées et soulagées par vos charités et par vos aumônes. Ils sont dans la fournaise de la pauvreté et de la maladie ; que ne descendez- vous avec la rosée de vos aumônes? O sacrifice agréable ! Viscera sa)ictorum requieverunt perle ,f rater ^ : « Les cœurs des saints ont « reçu beaucoup de soulagement de votre bonté , " mon cher frère. » A qui cela convient-il mieux , sinon aux pauvres malades? Je ne néglige pas pour cela les autres ; mais je prête ma voix à ceux-ci , parce qu'ils n'en ont point. Voyez quelle est leur nécessité. Nous naissons pauvres ; Dieu a commandé à la terre de nous fournir notre nourriture : ceux qui n'ont point ce fonds , imposent un tribut

' Luc VI , 36.

' Colos. III, 12.

' Hebr. xil, 16.

' Psal. CXV, 3.

i> Pftilem. 7.

à leurs mains : ils exigent d'elles ce qui est nécessaire au reste du corps : voilà le second degré de misère. Quand ce fonds leur manque par l'infirmité, mais encore y a-t-il quelque recours : la nature leur a donné une voix , des plaintes , des gémissements, dernier refugedes pauvres affligés pour attirer le secours des autres. Ceux dont je parle n'ont pas ces moyens : ils sont contraints d'être renfermés : leurs plaintes ne sont entendues quede leur pauvre famille éplorée, etdequelquesuns de leurs voisins , peut-être encore plus misérables qu'eux. Mais dans l'extrême misère, quand on a l'usage de son esprit libre , la nécessité fait trouver des inventions : le leur est accablé par la maladie, par les inquiétudes, et souvent par le désespoir. Dans une telle nécessité , puis-je leur refuser ma voix ?

Combien de malades dans Metz ! Il semble que j'entends tout autour de moi un cri de misère : ne voulez-vous pas avoir pitié? leur voix est lasse, parce qu'elle est infirme : moins je les entends , çt plus ils me percent le cœur. Mais si leur voix n'est pas assez forte , écoutez Jésus-Chi-istqui se joint à eux. Ingrat , déloyal , nous dit-il , tu manges et tu te reposes à ton aise; et tu ne songes pas que je suis souffrant en telle maison, que j'ai la fièvre en cette autre ; et que partout je meurs de faim, si tu ne m'assistes. Qu'attendez-vous , ciiiels, pour subvenir à la pauvreté de ce misérable? Quoi ! attendez-vous que les ennemis de la foi en prennent le soin pour les gagner à eux par une cruelle miséricorde? Voulez-vous que votre dureté leur serve d'entrée? Ah! qu'un homme se fait bien entendre, quand il vient donner la vie à un désespéré 1 Faiblesse d'esprit dans la maladie. Vous voulez qu'ils soient secourus ; favorisez donc de tout votre pouvoir cette confrérie charitable qui se consacre à leur service. Aidez ces filles charitables , dont toute la gloire est d'être les servantes des pauvres malades ; victimes consacrées pour les soulager. Et ne me dites point : Les pauvres sont de mauvaise humeur, on ne peut les contenter. C'est une suite nécessaire de la pauvreté. Sont-ils de plus mauvaise humeur que ceux auxquels Jésus-Christ disait : 0 generatio perversaf usquequo patiar vos? adimc hucfilium tuiim '. « 0 race incrédule et dépravée ! jusques à » quand vous souffrirai-je? amenez ici votre fils. » Mais ils ne se contentent pas de ce que nous leur donnons : ils veulent de l'argent et non des bouillons , et non des remèdes. Qui le veut? c'est l'avarice. Vous n'êtes pas assemblées pour satifaire à ce que leur avarice désire, mais à ce qu'exige leurnécessité. Mais il n'y a point de fonds? C'est la charité des fidèles ; et c'est à vous , mesdames ,

■ Luc. IX, il.

POUR LA FÊTE

à l'exciter. C'est pour cela , mesdames , que vous vous êtes toutes données à Dieu pour faire la quête.

Si la pauvreté dans le christianisme est honorable, vous devez être honorées de faire pour Jésus-Christ l'action de pauvres. Quoi ! rougirezvous de demander l'aumône pour Jésus-Christ? Quand est-ce que vous donnerez, si vous ne pouvez vous résoudre à demander? Vous devriez ouvrir vos bourses , et vous refusez de tendre la main ! Mais on ne me donne rien. 0 vanité , qui te mêles jusque dans les actions les plus humbles , ne nous laisseras-tu jamais en repos ? Jésus se contente d'un liard ; Jésus se contente d'un verre d'eau : bien plus, il ne laisse pas de demander aux plus rebelles , aux plus incrédules. Animez-vous donc les unes les autres ; mais persévérez. Quelle honte d'avoir commencé! ce serait une hypocrisie. Rien de plus saint : tout le monde y devrait concourir. N'écoutez pas ceux qui disent : Cet œuvre ne durera pas. Il ne durera pas , si vous êtes lâches : il ne durera pas si vous manquez de foi , si vous vous défiez de la Providence. Dieu suscitera l'esprit de personnes pieuses pour vous fournir des secours extraordinaires ; mais ce sera si vous faites ce que vous pouvez. Quelle consolation : je n'ai qu'un écu à donner ; il se partagera entre tous les pauvres , comme la nourriture entre tous les membres ! C'est l'avantage de faire les choses en union. Si chaque membre prenait sa nourriture de luimême, confusion et désordre; la nature y a pourvu : une même bouche. Comme les membres s'assistent les unslesautres, prôtez-leurvos mains, prêtez-leur vos voix. La main prend un bâton pour soutenir le corps au défaut du pied.

Exhortation, en considérant la miséricorde que nous recevons de Jésus-Christ : que lui rendronsnous? il n'a que faire de nous. Empressement de la reconnaissance : Sauveur, je meurs de honte de recevoir vos bienfaits sans rien rendre ; donnez-moi le moyen de les reconnaître. Pressé par ces raisons que la gratitude inspire , il dit : Je te donne les pauvres, ce que tu leur feras, je le tiens pour reçu aux mêmes conditions qu'eux : je veux entrer en leur place. Ne le crois-tu pas? C'est lui qui le dit. Il a dit que du pain c'était son corps ; tu le crois et tu l'adores. Il a dit qu'une goutte deau lavait nos péchés; tu le crois, et tu conduis tes enfants à cette fontaine. Il a dit qu'il était en la personne des pauvres ; pourquoi refuses-tu de le croire? si tu refuses de le croire, tu le croiras et tu le verras , lorsqu'il dira : Infirmus, et non visitastis me ' : « J'ai été malade , et « vous ne m'avez pas \isité. » L'homme devant

' Mallh. XXV, 43.

Dieu, demandant de le voir dans sa gloire : Tu ne m'as pas voulu voir dans mon infirmité : une troupe de misérables s'élèvera : Seigneur, c'est un impitoyable. C'est pour cela que le mauvais riche voit Lazare au sein d'Abraham. Au contraire , ces pauvres vous recevront dans les demeures éternelles : Récipient vos in œterna tabernacula '.

Employer à cela le crédit et l'autorité : elle s'évanouira en l'autre monde. Voulez-vous qu'elle vous y serve , employez-la au ministère des pauvres.

EXORDE

d'un sermon prêché bans une assemblée de charité.

Le prophète-roi , chrétiens , était entré bien profondément dans la méditation de la dureté et de l'insensibilité des hommes , lorsqu'il adresse à Dieu ces beaux mots : Tibi derelictus estpauper * : « 0 Seigneur, on vous abandonne le pau- « vre. )> En effet , il est véritable qu'on fait peu d'état des malheureux ; chacun s'empresse avec grand concours autour des fortunés de la terre , les pauvres cependant sont délaissés , leur présence même donne du chagrin , et il n'y a que Dieu seul à qui leurs plaintes ne soient point à chargp. Puisque tout le monde les lui abandonne, il était digne de sa bonté de les recevoir sous ses ailes , et de prendre en main leur défense. Aussi s'est-il déclaré leur protecteur : parce qu'on méprise leur condition , il relève leur dignité ; parce qu'on croit ne leur rien devoir, il impose la nécessité de les soulager ; et afin de nous y engager par notre intérêt , il ordonne que les aumônes nous soient une source infinie de grâces. Dans cette maison des pauvres , dans cette assemblée qui se fait pour eux , on ne peut rien méditer de plus convenable que ces vérités chrétiennes ; et comme les prédicateurs de l'Évangile sont les véritables avocats des pauvres, je m'estimerai bienheureux de parler aujourd'hui en leur faveur. Tout le ciel s'intéresse dans cette cause , et je ne doute pas, chrétiens, que je n'obtienne facilement son secours par l'intercession de la sainte Vierge.

» Luc. XVI, 9.

' Ps. IX. Hebr. X, 14.

DE TOUS LES SAINTS

DEUXIÈME SERMON

POUB LA. FETE

DE TOUS LES SAINTS

Desseins admirables de Dieu sur ses élus : il les a mis audessus de tous ses otivrages ; il se les est proposés dans toutes ses entreprises ; il les a inséparablement unis à la personne de son Fils , alin de les traiter comme lui. Merveilles que Dieu opère dans l'exécution de ces grands desseins.

Omnia vestra sunt, tos autem Christi.

Tout est à vous et vous êtes à Jésus-Christ , dit le grand apôtre parlant aux justes. I. Cor. m, 22, 23.

Si nous employions à penser aux grandeurs du ciel la moitié du temps que nous donnons inutilement aux vains intérêts de ce monde, nous ne vivrions pas , comme nous faisons, dans un mépris si apparent des affaires de notre salut. Mais tel est le malheur où nous avons été précipités par notre péché : ce tyran ne s'est pas contenté de nous faire perdre le royaume dans l'espérance duquel nous avions été élevés ; il nous a tellement ravalé le courage , que nous n'oserions quasi plus aspirer à sa conquête, quelque secours qu'on nous offre pour y rentrer. A peine nous en a-t-il laissé un léger souvenir; et s'il nous en reste quelque vieille idée qui ait échappé à cette commune ruine, cette idée, messieurs, n'a pas assez de force pour nous émouvoir : elle nous touche moins que les imaginations de nos songes. Ce qui est plus cruel , c'est qu'il ne nous donne pas seulement le loisir de penser à nous. Il nous entretient toujours par de vaines flatteries; et, comme il n'a rien qui nous puisse entièrement arrêter, toute sa malice se tourne à nous jeter dans une perpétuelle inconstance, tantôt d'im côté , tantôt d'un autre , et nous faire passer cette misérable vie dans un enchaînement infini de désirs incertains, vagues, et de prétentions mal fondées. Cela fait que nous ne concevons qu'à demi ce qui regarde l'autre vie : ces vérités ne tiennent point à notre âme déjà préoccupée des erreurs des sens. En quoi nous sommes semblables à ces insensés, desquels parle le Sage, qui , sans prendre garde alix grands desseins que Dieu avait conçus dès l'éternité pour ses saints , s'imaginaient qu'ils fussent enveloppés dans le même destin que les impies, parce qu'ils les voyaient sujets à la même nécessité de la mort : Videbunt Jinem sapientis, et non intelligent quid cogitaverit de eo Dominus ' : « Ils verront la fin du « sage, et ils ne comprendront point le dessein de « Dieu sur lui « Souffrirez-vous pas bien, mes-

' Sap. IV, 17.

sieurs, pour nous délivrer de ce blâme, que nous nous entretenions sur ces desseins si admirables de Dieu sur les bienheureux , en ce jour où l'Église est occupée à les congratuler sur leur félicité ?.Nous ne pouvons rien dire qui contribue plus à leur gloire ni à notre édification. Certes , je l'oserai dire, si la joie abondante dans laquelle ils vivent leur permet de faire quelque différence entre les avantages de leur élection , c'est par là qu'ils estiment le plus leur bonheur, et c'est cela aussi qui nous doit plus élever le courage. Parlons donc, messieurs, de ces desseins admirables. Nous en découvrirons les plus grands secrets dans ce peu de paroles de l'Apôtre que j'ai alléguées pour mon texte , et tout ce discours sera pour expliquer la doctrine de ces quatre ou cinq mots. Nous y verrons que les élus ont eu la préférence dans l'esprit de Dieu, comme il a mis les saints au-dessus de tous ses ouvrages, et qu'il se les est proposés dans toutes ses entreprises : Omnia vestra : « Tout est à vous ; » que c'est sur ce premier dessein qu'il a formé tous les autres : elles nous donneront sujet d'expliquer par quel artifice Dieu les a si bien attachés à la personne de son Fils, afin d'être obligé de les traiter comme lui : vos autem Christi : « et vous êtes à Jésus- « Christ. » Après avoir établi ces vérités , il he me sera pas beaucoup difficile de vous persuader des merveilles qu'il opérera dans l'exécution de ce grand dessein ; ce que je tâcherai de faire fort brièvement en concluant ce discours. Joignons nos vœux; implorons pour cela l'assistance du Saint-Esprit, par l'intercession de la sainte Vierge. Ave.

PBSMIEB POINT.

Pour nous représenter quelle sera la félicité des enfants de Dieu en l'autre vie , il faut considérer premièrement en gros combien elle doit être grande et inconcevable , afin de nous en imprimer l'estime ; et après il faut voir en quoi elle consiste, pour avoir quelque connaissance de ce que nous désirons.

Pour ce qui regarde la première considération , nous la pouvons prendre de la grandeur dé Dieu et de l'affection avec laquelle il a entrepris de donner la gloire à ses enfants.

C'est une chose prodigieuse de voir l'exécution des desseins de Dieu. Il renverse en moins de rien les plus hautes entreprises; tous les éléments changent de nature pour lui servir; enfin il fait paraître dans toutes ses actions qu'il est le seul Dieu et le créateur du ciel et de la terre. Or il s'agit ici de l'accomplissement du plus grand dessein de Dieu , et qui est la consommation de tous ses ouvrages.

POUR LA FÊTE

Toute cause intelligente se propose une fin de son ouvrage. Or, la fin de Dieu ne peut être que lui-même. Et comme il est souverainement abondant , il ne peut retirer aucun profit de l'action qu'il exerce , autre que la gloire qu'il a de faire du bien aux autres et de manifester l'excellence de sa nature ; et cela parce qu'il est bien digne de sa grandeur de faire largesse de ses trésors , et que d'autres se ressentent de son abondance. Que s'il est vrai qu'il soit de la grandeur de Dieu de se répandre , sans doute son plus grand plaisir ne doit pas être de se communiquer aux natures insensibles. Elles ne sont pas capables de reconnaître ses faveurs , ni de regarder la main de qui elles tirent leur perfection. Elles reçoivent , mais ellesnesaventpas remercier. G'estpourquoi quand il leur donne, ce n'est pas tant à elles qu'il veut donner, qu'aux natures intelligentes à qui il les destine. Il n'y a que celles-ci à qui il ait donné l'adresse d'en savoir user. Elles seules en connaissent le prix ; il n'y a qu'elles qui en puissent bénir l'auteur. Puis donc que Dieu n'a donné qu'aux natures intelligentes la puissance de s'en servir, sans doute ce n'est que pour elles qu'il les a faites. Aussi l'bommeest établi de Dieu comme leur arbitre , et si le péché n'eût point ruiné cette disposition admirable du Créateur dès son commencement , nous verrions encore durer cette belle république. Dieu donc a fait pour les créatures raisonnables les natures inférieures. Et quant aux créatures intelligentes, il les a destinées à la souveraine béatitude qui regarde la possession du souverainbien : il les afaites immédiatement pour soimême. Voilà donc l'ordre de la Providence divine, de faire les choses insensibles et privées de connaissance pour les intelligentes et raisonnables , et les raisonnables pour la possession de sa propre essence. Donc ce qui regarde la souveraine béatitude est le dernier accomplissement des ouvrages de Dieu. C'est pourquoi dans le dernier jugement Dieu dit à ses élus : Venez, les bien-aimés de mon Père, au royaume gui vous est préparé dès la constitution du monde. Il dit bien aux malheureux : Allez au feu gui vous est préparé ' ; mais il ne dit pas qu'il fût préparé dès le commencement du monde. Cela ne veut dire autre chose sinon que la création de ce monde n'était qu'un préparatif de l'ouvrage de Dieu, et que la gloire de ses élus en serait le dernier accomplissement. Comme s'il disait : Venez , les bien-aimés de mon Père , c'est vous qu'il regardait quand il faisait le monde ; et il ne faisait alors que vous préparer un royaume.

Que si nous venons à considérer la qualité de la Providence , nous le jugerons encore plus in-

' Ma(th.\\\, 3i. Ibid. il.

failliblement. La parfaite prudence ne se doit proposer qu'une même fin , d'autant que son objet est de mettre l'ordre partout ; et l'ordre ne se trouve que dans la disposition des moyens et dans leur liaison avec la fin. Ainsi elle doit tout ramasser pour paraître universelle, tout digérer par ordre pour paraître sage , tout lier pour paraître uniforme ; et c'est pourquoi il y doit avoir une dépendance de tous les moyens , afin que le corps du dessein soit plus ferme et que toutes les parties s'entretiennent. L'imparfait se doit rapporter au parfait , la nature à la grâce , la grâce à la gloire. C'est pourquoi si les cieux se meuvent de ces mouvements éternels , si les choses inférieures se maintiennent par ces agitations si réglées , si la nature fait voir dans les différentes saisons ses propriétés diverses , ce n'est que pour les élus de Dieu que tous les ressorts se remuent. Les peuples ne durent que tant qu'il y a des élus à tirer de leur multitude : Constituit terminos populorumjuxta numerum filiorum Israël^ : « II a » marqué les limites des peuples selon le nombre « des enfants d'Israël qu'il avait en vue. » Les éléments et les causes créées ne persistent que parce que Dieu a enveloppé ses élus dans leur ordre , et qu'il les veut faire sortir de leurs actions. « Aussi elles sont comme dans les douleufs '< de l'enfantement : » Ornnis ereatura ingemiscit et parturit usgue adhuc*. « Elles attendent « avec impatience que Dieu fasse la découverte de '( ses enfants : » Revelationem filiorum Dei expectat^. L'auteur de leur nature, qui leur a donné leurs inclinations, leur a imprimé un amour comme naturel de ceux à qui il les a destinées. Elles ne font point encore de discernement ; c'est à Dieu de commencer, c'est à lui à faire voir ceux qu'il reconnaît pour ses enfants légitimes. Et quand il les aura marqués , qu'il aura débrouillé cette confusion qui les mêle, elles tourneront toute leur fureur contre ses ennemis : Pugnabit cum eo orbis terrarum contra insensatos * ; « Tout l'univers combattra avec lui contre les in- « sensés. » Elles se soumettront volontiers à ses enfants : Omnis ereatura ingemiscit et parturit usgue adhuc... revelationem expectans filiorum Dei : « Jusqu'à présent toute créature « soupire, et paraît dans l'enfantement,... at- << tendant la manifestation des enfants de Dieu. » Si nous allons encore plus avant dans le dessein de Dieu, nous trouverons quatre communications de sa nature. La première dans la création , la seconde se ûiit par la grâce , la troisième de sa gloire , la quatrième de sa personne. Et si

' Deut. XXXII , 8.

2 Rom. vni, 21.

3 Ibid. 19.

* Sap. V, 21.

DE TOUS^ LES SAINTS

le moins parfait est pour le plus excellent , donc la création regardait la justification, et la justification était pour la communication de la gloire , et la communication de la gloire pour la personnelle. C'est la gradation de saint Paul : Omnia vestrasunt, vosmitem Christi, Christus autem Dei " ; « Tout est à vous , et vous êtes à Jésus- « Christ, et Jésus-Christ est à Dieu. » Mais il ne faut pas séparer Jésus -Christ d'avec ses élus, d'autant que c'est le même esprit de Jésus-Christ qui se répand sur eux : tanquam unguenlum in capite * : « comme le parfum répandu sur la tête , « qui descend sur toute la barbe d'Aaron. » Ce sont ses membres , et la glorification n'est que la consommation du corps de Jésus-Christ : donec oceurramus ei in virum pei'fectum secundùm mensuram plenitudinis Christi ^ : « Jusqu'à ce « que nous parvenions à l'état d'un homme par- « fait , à la mesure de l'âge et de la plénitude selon n laquelle Jésus-Christ doit être formé en nous. « Et nous sommes tous bénis en Jésus -Christ; tanguant in uno ^ : « comme en un seul. » Donc les prédestinés sont ceux qui ont toutes les pensées de Dieu dès l'éternité, ce sont ceux à qui aboutissent tous ses desseins. C'est pourquoi : Omnia propter electos^ : « Tout est pour les « élus. » C'est pourquoi encore : Diligentibus Deum omnia cooperantur in hùnum ^ : « Tout contribue « au bien de ceux qui aiment Dieu : » omnia , tout ; d'autant que tout étant fait pour leur gloire , il n'y a rien à qui le Créateur n'ait donné une puissance et même une secrète inclination de les y servir.

Et il y a ici deux choses à remarquer; l'une que c'est à eux que se terminent tous les desseins de Dieu , la seconde qu'ils se terminent à eux conjointement avec Jésus-Christ.

Quel doit être cet ouvrage à qui la création de cet univers n'a servi que de préparation, que Dieu a regardé dans toutes ses actions , qui était le but de tous ses désirs , enfin après l'exécution duquel il se veut reposer toute l'éternité ! Il y aura assez de quoi contenter cette nature infinie. Lui qui a trouvé que la création du monde n'était pas une entreprise digne de lui , se contentera après avoir consommé le nombre de ses élus. Toute l'éternité il ne fera que leur dire : Voilà ce que j'ai fait, voyez ; n'ai-je pas bien réussi dans mes desseins? pouvais-je me proposer une fin plus excellente?

Et qui peut douter que ce dessein ne soit tout extraordinaire , puisque Dieu y agit avec pas-

' I. Cor. m, 22, 25.

' Psal. cxxxii , 2.

' Ephes. IV, 13.

* Gtilat. III, 16.

» H. Cor. IV, 13.

i' /{0)M. VIII , 8.

sion? Il s'est contenté de dire un mot pour créer le ciel et la terre. Nous ne voyons pas là une émotion véhémente. Mais pour ce qui regarde la gloire de ses élus , vous diriez qu'il s'y applique de toutes ses forces : au moins y a-t-il employé le plus grand de tous les miracles, l'incarnation de son Fils. « Ne s'est-il pas lié et comme collé « d'affection avec son peuple? » Conglutinatusest Dominus patribus nostris^. Tantôt il se compare à une aigle qui excite ses petits à voler, tantôt à une poule qui ramasse ses petits poussins sous ses ailes. Il condescend à toutes leurs faiblesses ; son amour le porte à l'excès , et lui fait faire des actions qui paraissent extravagantes. Ecoutez comme il crie au milieu du temple : Si guis sitit, veniafad me et bibat"^: « Si quelqu'un « a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive. » Il n'en faut pas douter, il y a ici une inclination véhémente. Jamais Dieu n'a rien voulu avec tant de passion : or vouloir à Dieu , c'est faire. Donc ce qu'il fei-a pour ses élus sera si grand , que tout l'univers ne paraîtra rien à comparaison de cet ouvrage. Sa passion est si grande qu'elle passe à tous ses amis , et fait remuer à ses ennemis tous leurs artifices pour s'opposer à l'exécution de ce grand dessein. C'est le propre des grands desseins de s'étendre à beaucoup de personnes. Et nous ne jugeons jamais un dessein si grand , que lorsque nous voyons que tous les amis y prennent part, et que tous les ennemis s'en remuent. Comme ils ne s'excitent qu'à cause de nous , et que nous donnons le branle à leurs mouvements, il faut que notre émotion soit bien grande pour porter son coup si loin.

Elle paraît bien, son affection envers ses élus, par les soins qu'il a de les rechercher. N'est-ce pas lui qui les a assemblés de tous les coins de la terre , qui leur a donné le sang de son Fils? Et celui qui leur a donné son Fils , que leur peut-il retuser? 11 a pris plaisir lui-même de les faire aimables , afin de leur donner sans réserve son affection : Dédit semetipsumpro nobis, ut mundaret sibi populum acceptabilem , sectatorem bonorum operiim ^ . « Il s'est livré lui-même « pour nous , afin de se purifier un peuple qui lui « fût agréable , et qui se portât avec ferveur aux '( bonnes œuvres. « Quoi ! en ce monde , qui est un lieu d'épreuve et de larmes, où il ne leur promet que des misères , où il veut les séparer de toutes choses : Veni separare : ... non veni pacem mittere, sed gladium ^ : « Je suis venu "■ pour séparer : ... je ne suis pas venu apporter « la paix , mais Tépée. » Cependant il les comble

' Deut. X , 15.

^ Joan. VII, 37.

3 Tit. M, li.

< Matth. X, 35. I')id. 34.

de bénédictions. Ils sont inébranlables , voient tout le monde sous leurs pieds : ils se réjouissent dans leurs peines : gaudentes quia digni habiti suntpro nomine Jesu contumeliampati ' : « rem- « plis de joie de ce qu'ils ont été jugés dignes de « souffrir des outrages pour le nom de Jésus. » Au reste ils sont dans un repos", une fermeté et une égalité merveilleuse. Leurs chaînes délivrent les infirmes de leurs maladies : il donne de la gloire jusques à leurs ombres. Vous diriez que quelque résolution qu'il ait prise , il ne saurait s'empêcher de leur faire du bien , et de leur laisser tomber un petit avant-goût de leur béatitude. Et cependant cela n'est rien , il leur en prépare bien davantage. II n'estime pas que cela rompe la ré- Boîution de les affliger : tant il estime peu ces biens à comparaison de ceux qu'il leur garde ! Ce monde même , quoiqu'il ait été fait pour les élus , il semble que Dieu n'estime pas ce présent : ou s'il l 'estime , c'est à peu près comme un père estimerait cette partie du bien de ses enfants de laquelle ils auraient l'usage commun avec les valets. Ce soleil , tout beau qu'il est , luit également sur les bons et sur les impies. Et quelles seront donc les choses qu'il réserve pour ses enfants ! avec combien de magnificence les régalera-t-il dans ce banquet de la gloire , où il n'y aura que des personnes choisies , elecii, et où il ne craindra plus de profaner ses bienfaits ! Avec quelle abondance cette nature souverainement bonne se laissera-t-elle répandre ! abondance d'autant plus grande, qu'elle se sera rétrécie si longtemps durant le cours de ce temps misérable, et qu'il faudra alors qu'elle se débonde. Vivez , heureux favoris du Dieu des armées : il a tout fait pour vous : il vous a préservés parmi tous les périls de ce monde : il vous a ^Tàés , quasi pupillam oculi sui ' , « comme la prunelle de son œil. » Il ne s'est pas contenté de vous faire du bien par miséricorde : il a voulu vous être redevable , afin de vous donner plus abondamment. Il a voulu vous donner le contentement de mériter votre bonheur, et a mieux aimé partager avec vous la gloire de votre salut et de son dessein dernier, que de diminuer la satisfaction de votre âme. Vous êtes les successeurs de son héritage : c'est vous que regardent les promesses qu'il a faites à Abraham et à Isaac ; mais c'est vous que regarde l'héritage promis à Jésus-Christ.

Il faut donc savoir que tous les biens que Dieu promet aux prédestinés , c'est conjointement avec Jésus-Christ ; il ne faut point séparer leurs intérêts. Dieu promet à Abraham de bénir toutes les nations : in semine tuo ' , « dans ton fils ; >- où

• Act. V, 41.

» Deut. XXXII , 10. — ' Gen. XXII , 18.

POUR LA FÊTE

l'apôtre saint Paul remarque : Non in seminibus, sed tanquam in uno, ' : « L'Écriture ne « dit pas à ceux de sa race , mais à sa race , c'est- « à-dire à l'un de sa race. » Cette bénédiction , c'est ce qui fait cette nouvelle vie que Dieu nous donne. Donc cette vie nouvelle réside dans Jésus- Christ comme dans le chef , et de là elle se répand sur les membres : mais ce n'est que la même vie : Vivo ego ,jam non ego; vivit vero in me Christus * : « Je vis , ou plutôt ce n'est plus moi qui « vis; mais c'est Jésus Christ qui vit en moi. » L'héritage ne nous regarde qu'à cause que nous sommes les enfants de Dieu. Nous ne sommes les enfants de Dieu , que parce que nous sommes un avec son fils naturel ; d'autant que nous ne pouvions participer à la qualité d'enfant de Dieu , que par dépendance de celui à qui elle appartient par préciput. C'est pourquoi « Dieu a envoyé « dans nos cœurs l'esprit de son Fils qui crie : « Mon Père, mon Père : » Misit Deus in corda nostraspiritum Fila sui clamaniem : Abba, Pater^. Cet esprit est un : Unus et idem spiritus ^. Donc , et notre qualité de fils , et la prétention à l'héritage , et la nouvelle vie que nous avons par la régénération spirituelle , nous ne l'avons que par société avec Jésus-Christ : tanquam in uno * : « comme dans un seul. « C'est pourquoi Dieu lui a donné l'abondance : Complacuit in ipso habitare omnem plenitudinem ^ : « Il a plu au Père que « toute plénitude résidât en lui ; » afin que nous fussions abondants par ses richesses. Deplenitudine ejus nos omnes accepimus 7 : « Nous avons « tous reçu de sa plénitude. »

La vie donc que nous avons , nous est commune avec Jésus-Christ : or la vie de la grâce et celle de la gloire est la même ; d'autant qu'il n'y a d'autre différence entre l'une et l'autre , que celle qui se rencontre entre l'adolescence et la force de l'âge. Là elle est consommée ; mais ici elle est en état de se perfectionner : mais c'est la même vie. Il n'y a que cette diversité , qu'en celle-là cette vie a ses opérations plus libres à cause de la juste disposition de tous les organes : ici elles ne sont pas encore parfaites , d'autant que le corps n'a pas encore pris tout son accroissement. C'est ce qu'explique l'apôtre saint Paul : Vifa nostra abscondita est cum Chrislo in Deo ^ : Notre vie « est cachée en Dieu avec Jésus-Christ. » Maintenant, dans cette vie mortelle , la plupart de ses

' Galat. Hi, 16.

2 Ihid.n, 20.

3 Ibid. IV, 6.

< I. Cor. XII, M.

!• Galat. m , 16.

« Coloss. 1, 19.

' Joan. 1 , 16.

< Coloss. Ht, 3.

DE TOUS LES SAINTS

lit

opéralions sont cachées ; la force de ce cœur nouvt>au ue paraît pas : Cùm autem Christus apparue rit, vita vestra, tune et vos apparebitis ' : « Mais lorsc[ue Jésus-Christ, qui est votre vie, vien- « dra à paraître , alors vous paraîtrez aussi. » Ah ! ce sera lorsque votre vie paraîtra dans toute sou étendue , que les facultés entièrement dénouées feront voir toutes leurs forces , et que Jésus-Christ paraîtra en nous dans toute sa gloire. C'est la raison pour laquelle l'Apôtre parlant de la gloire , se sert quasi toujours du mot de révélation : adfuturam gloriam quœ revelabitur in nobis * : « Cette « gloire qui sera un jour découverte en nous : » d'autant que la gloire n'est autre chose qu'une certaine découverte qui se fait de notre vie cachée en ce monde , mais qui se fera paraître tout entière en l'autre. Et le même apôtre décrivant , et notre adolescence en cette vie , et notre perfection en l'autre, dit que « nous croissons et nous ( nous consommons en Jésus-Christ. « Oceurramus ei in virum perfectum , secundùm mensuram plenitudinis Christi ^ Voilà pour l'état de la force de l'âge. Et en attendant , « croissons en « toutes choses dans Jésus-Christ qui est notre chef « et notre tête : « Intérim erescamus in eoperomnia qui est caput Christus ^. Donc l'apôtre saint .Paul met la vie de la gloire en Jésus-Christ, comme celle de la grâce ; et cela bien raisonnablement. Car la même chose en laquelle nous croissons, doit être celle en laquelle nous nous consommons. « OrnouscroissonsenJésus-Christ,''cr65camus^ etc. Donc nous devons nous consommer en Jésus-Christ , «jusqu'à l'état d'un homme parfait , « à la mesure de l'âge et de la plénitude selon la- « quelle Jésus -Chiùst doit être formé en nous : » invirum perfeetum, secundùm mensuran plenitudinis Christi. Et cela est d'autant plus véritable, que si le commencement fait une unité, la consommation en doit faire une bien plus étroite. Donc nous sommes appelés à la gloù*e conjointement avec Jésus-Christ , et par conséquent nous posséderons le même royaume. Et pour signifier encore plus cette unité, l'Écriture nous apprend que nous serons dans le même trône : Qui vicerit, dabo ei ut sedeat in throno meo ^ : « Qui- « conque sera victorieux , je le ferai asseoir avec " moi sur mon trône. ;>

Or, pour concevoir la grandeur de cette récompense , il ne faut que penser ce que le Père étemel doit avoirfait pour son Fils. C'est son Fils unique : Unigenitus qui est in sitiu Pat ris ^ :

■ Coloss. III , 3.

' Rom. VUI, 13.

3 Ephes. rv, 13.

* Ibid. IV, 15.

* Apoc. m, 21.

* Joan.i, 18.

« le Fils unique qui est dans le sein du Père. « C'est celui qu'il a oint de cette huile d'allégresse, c'est-à-dire , de la divinité : Vnxit le Deus tuus, oleo lœtitiœ \ C'est celui qui a toutes ses afffections : Hic est Filius meus dileclus in quo mihi bene complacui * : « Celui-ci est mon Fils bien- « aimé en qui j'ai mis toute ma complaisance. » C'est son Fils unique; et si nous sommes ses enfants , ce n'est que par un écoulement de l'esprit et de la vie de son Fils , qui a passé jusques à nous. Et c'est pourquoi seul il est l'objet de ses affections. Mais comme nous sommes ses enfants par la participation de l'esprit de son Fils , « par « lequel nous crions mon Père , mon Père ; » in quo clamamus Abba, Pater ^^ aussi sommes-nous ses bieu-aimés par une extension de son amour. Il doit à ses élus la même affection qu'il a pour son Fils ; et il leur doit par conséquent le même royaume. Et puisque nous sommes ses enfants , nous sommes ses bien-aimés. Par la société de la filiation et de l'amour de son Fils, nous devons aussi avoir le même héritage. C'est ce que dit l'apôtre saint Paul : Qiéi eripuit nos de potestate lenebrarum, transtulit in regnum Filii dilectionis suœ '* : « Il nous a arrachés de la puissance des « ténèbres , et nous a fait passer dans le royaume « de son Fils bien-aimé. »

Voilà ce qu'était Jésus-Christ à son Père à raison de sa fiUation ; et cela faisait sans doute une obligation bien étroite de lui préparer un royaume magnifique : mais lui-même l'exagère encore dans l'Apocalypse : Qui vice rit, dabo ei ut sedeat in throno meo : sicut et ego vici , et sedi ad dexteram Patris ^ : « Quiconque sera « victorieux , je le ferai asseoir avec moi sur mon « trône : comme ayant été moi-même victorieux « je me suis assis avec mon Père sur son trône. » Comme s'il disait : Je devais attendre de mon Père de grandes choses , à raison de la (fualité que j'cd de son Fils unique et bien-aimé ; mais quand je n'eusse dû rien attendre d'une affection si légitime, il me ne peut rien refuser après mes victoires. C'est moi qui ai renversé tous ses ennemis : c'est moi qui ai établi son royaume : par moi il est béni dans les siècles des siècles : par moi sa miséricorde et sa justice éclatent : je lui ai conquis un peuple nouveau et un nouveau royaume : c'est moi qui ai établi la paix dans ses États. Y eut-il jamais un plus puissant exécuteur de ses ordres , j'ai renversé tous ses ennemis et ai fait redouter sa puissance à la terre et aux enfers? Y eut-il un fils plus obéissant que moi , après m'être

' Psal. XL1V,8.

î Matth. III, 17.

» Rom. VIII, 15.

« Coloss. I, 13.

* Jpoc. III, 21.

soumis à la mort et à la mort de la croix? Jamais prêtre lui offrit-il une hostie plus agréable et plus sainte , jamais y eut-il lévite qui lui ait immolé avec plus de pureté que moi , puisque je me suis immol é moi-même comme une hostie sainte et immaculée : non pas pour mes péchés , mais pour les péchés des autres? Ah! il n'y a rien que je ne doive non-seulement attendre , mais encore justement exiger dé mon Père. Aussi n'aije pas sujet de me plaindre de lui. Il a ouvert sur moi tous ses trésors : il m'a mis à sa dextre , et je ne pouvais pas attendre de plus grand honneur.

C'est là ce qui regarde Jésus-Christ : voilà ce qui nous regarde. Sa gloire est grande , il est vrai ; mais le bien qui le regarde nous regarde aussi : ses prétentions sont les nôtres. S'il a vaincu , ce grand capitaine , il a vaincu pour nous aussi bien que pour lui ; et j'ose dire plus pour nous cjue pour lui : car il n'avait rien quasi à gagner, étant dans l'abondance , ou s'il avait quelque chose à gagner, c'étaient les élus. S'il a été obéissant à son Père , c'a été pour nous. Le sacrifice même de ce grand prêtre est pour nous consommer avec lui dans son Père : Santifico pro eis meipsum ' : « Je me sacrifie moi-même pour « eux. » Et cela , pourquoi ? Ut omnes unum sint; sicut tu in me ego in te , ut et ipsi in nobis unum sint * ; « Afin qu'ils soient un tout ensemble ; « comme vous , mon Père , vous êtes en moi , et « moi en vous, qu'ils soient de même un en nous. » Nous mourons en sa mort; nous ressuscitons en sa résurrection ; nous sommes immolés dans son sacrifice : tout nous est commun avec lui. Et si nos souffrances ne sont qu'une continuation des siennes : Adimpleo quœ desunt passionum Christi^ : » J'accomplis ce qui reste à souffrir à « Jésus-Christ ; » notre gloire ne doit être qu'une extension de la sienne. Quod si, comme dit l'Apôtre , cùm essemus ininiici, reconciliati sumus in sanguine ipsius, multo magis reconciliati salvi erimus in vita ipsius "* : « Si lorsque nous « étions ennemis de Dieu nous avons été réconci- « liés avec lui par la mort de son Fils; à plus « forte raison étant maintenant réconciliés avec « lui, nous serons sauvés par la vie de s an même '■ Fils. » Si , lors même que nous étions séparés de lui, ce qui se passait en lui venait jusqu'à nous; si nous sommes morts au péché dans sa mort ; à plus forte raison les propriétés de sa vie doivent nous être communiquées après que nous avons été réunis par la réconciliation avec son Père , et qu'il nous a lui-même donné sa vie.

' Joan. XVII, 19.

2 Ibid. 21.

•1 Coloss. 1 , 24. — ^ Rom. V, 10.

POUR LA FÊTE

La grâce et la vie nouvelle réside en lui ; mais elle n'y réside que comme dans la principale partie. Et tout de même que la vie du cœur ne serait pas parfaite , si elle ne se répandait sur les membres, quoiqu'elle réside principalement dans le cœur ; ainsi il manquerait quelque chose à la vie nouvelle de Jésus-Christ, si elle ne se répandait sur les élus qui sont ses membres , quoiqu'elle réside principalement en lui comme dans le chef. Sa clarté ne paraît pas dans sa grandeur, si elle ne se communique ; d'autant que ce n'est pas comme ces lumières découlées du soleil , qui ne se répandent pas plus loin : mais c'est une lumière et une splendeur première et originelle , telle que celle qui réside dans le soleil. Vous gâtez une source, quand elle ne s'étend pas dans tout le lit du ruisseau.

C'est pourquoi le Fils de Dieu dit à son Père : Ego in eis et tu in me, ut sint consummati in unum ' : « Je suis en eux et vous en moi , afin « qu'ils soient consommés dans l'unité. » Vous êtes un , mon Père , et vous voulez tout réduire à l'unité : ut sint unum , sicut et nos unum sumus^ : « afin qu'ils soient un , comme nous som- « mes un. » C'est pourquoi vous êtes dans moi et moi en eux , « afin de les consommer dans l'unité : » ut sint consummati in unum. C'estpourquoi «je « leur ai donné la clarté que vous m'avez donnée : » Dedi eis claritatem quam dedisti mihi, ut sint unum sicut et nos ^ : afin qu'ils soient un comme nous ; parce que cette clarté m'est donnée pour la leur communiquer. Et « c'est par là qu'il faut que « tout le monde sache que vous m'avez envoyé : » ut sciât mundus quia tu me misisti ^. Voilà pourquoi je suis venu : voilà votre dessein quand vous m'avez envoyé, de consommer tout en un. C'est pourquoi, Pater., quos dedisti mihi^, « Père, « ceux que vous m'avez donnés , » non-seulement comme mes compagnons et comme mes frères , mais comme mes membres; volo, « je veux; » ah ! ce sont mes membres ; si vous me laissez la disposition de moi-même , vous me devez laisser celle de mes membres : volo ut ubi sum ego , et illi sint'' , « je veux que là où je suis, ils y « soient aussi. « Si je suis dans la gloire , il faut qu'ils y soient : mecum, mecum., « avec moi, par « unité avec moi ; » afin qu'ils connaissent la clarté que vous m'avez donnée , qu'ils la connaissent en eux-mêmes , et qu'ils voient sa grandeur par son étendue et par sa communication : quam dedisti mihi; « c'est de vous que je la tiens , mon

' Joan. XVII, 27.

2 Ibid. 22.

a Ibid.

* Ibid. 23.

» Ibid. 24.

6 Ibid.

DE TOUS LES SAINTS

• Père. » C'est pourquoi , « parce que vous m'ai- « miez avant la création du monde : » quia tu me dilexisli à constitutions niundi; vous me l'avez donnée tout entière , capable de se communiquer et de se répandre ; « afin qu'où je suis ils y « soient aussi avec moi, pour qu'ils voient la gloire « que vous m'avez donnée : « ut ubi ego sum et illi sint mecum, ut videant claritatem meam quam dedisti 7nihi\ « Je me sacrifie pour eux » et pour leurs péchés : Ego pro eis sanctijico meipsum *. C'étaient des victimes dues à votre colère : je me mets en leur place , pro eis, « pour « eux , » afin qu'ils soient saints et consacrés à votre majesté en même temps que je me dévoue et me sacrifie moi-même.

Quand les bras ou les autres membres ont failli, c'est assez de punir le chef. Quand on couronne le chef , il faut que les membres soient couronnés : s'ils ne participent à la gloire du chef, il faut que la gloire du chef soit petite. Il manquerait quelque chose à la perfection démon offrande, s'ils n'étaient offerts en moi : Sanctijico meipsum pro eis, ut sint et ipsi sanctijicati : « Je me sanctifie « moi-même pour eux, afin qu'ils soient aussi sanc- « tifiés : » à ma mort , s'ils ne mouraient par ma mort : Adimpleo quœ desunt passionum Christi pro corpore ejus quodest Ecclesia^ : «J'accom- '< plis ce qui manque aux souffrances de Jésus- « Christ pour son Corps qui est l'Église ^ : » à ma vie , à ma résurrection et à ma gloire , s'ils ne ressuscitaient par ma résurrection , et ne vivaient par ma vie , et ne fussent glorieux par ma gloire. Mon Père , je suis en eux : il faut donc « que l'a- « mour que vous avez pour moi , soit en eux : » Dilectio qua dilexisti me in ipsis sit, et ego in eis * : et il faut aussi que la joie et la gloire que vous me donnerez soit en eux , « afin que ma joie « soit pleine en eux : » ut habeant gloriam meam impletam in senietipsis^. Meaomnia tuasunt^ et tua mea sunt; et ego clarificatus sum in eis"^ , « Tout ce qui est à moi est à vous , et tout ce « qui est à vous est à moi ; et je suis glorifié en « eux. «

La gloire du chef tombe sur les membres , et la gloire des membres revient au chef. Je suis glorifié en eux; il faut qu'ils soient glorifiés en

' Joan. VIII, 24.

' Ihid. 19.

' Coloss. 1 , 24.

* Bossuet a mis ici à la marge de son mannscrit ce texte de l'Apôtre ( Ephcs. i , 22 , 23 ) : Et ipsum .dédit capirt supra otnnem Ecclesiam, quœ est Corpus ejus, et plenitudo ejus, qui adimpletur omnia in omnibus : « H l'a donné pour chef « suprême à l'Église , laquelle est son corps , et dans laquelle il « trouve son entière perfection , lui qui accomplit tout en <c tous. » Sur quoi il fait cette glose : Ideoque adimpletur, eo quodfit omnia in omnibus ; Il accomplit tout en tous , parce qu'il est tout en tous. ( Edit. de Déforis. )

' Joan. XVII, 26. — * Ibid. 13.

' Ibid. 10.

BOSSUET. — T. II

moi. Père saint, Père juste, je vous les recommande : puisqu'ils sont à moi, ils sont à vous ; et si vous m'aimez , vous en devez avoir soin comme de moi. Enfin il ne veut dire autre chose par tout ce discours , sinon que nous sommes tous à lui , comme étant un avec lui, et comme devant être aimés du Père éternel par la même affection qu'il a pour lui : non pas qu'elle ne soit plus grande pour lui que pour nous ; mais cela ne fait pas qu'elle soit différente. C'est le même amour, qui va droit à lui et rejaillit sur nous : à peu près comme une flèche qui par un môme coup et un même mouvement perce la première chose qu'elle rencontre, et ne fait à ce qu'elle attrape après qu'une légère entamure. Ou comme un bon père qui regarde ses enfants et les leurs par un même amour, qui ne laisse pas d'être plus grand dans ses enfants sur lesquels se porte sa première impétuosité. Ou plutôt comme nous aimons d'une même affection tout notre corps , quoique nous ayons plus de soin de conserver et honorer les plus nobles parties.

Et après cela nous nous étonnons si Dieu agit avec passion ! et s'il agit avec passion , comment ne produira-t-il point des effets extraordinaires , et qui surpasseront toutes nos pensées? La passion fait faire des choses étranges aux personnes les plus faibles : et que fera-t-elle à Dieu? Elle fait surpasser aux hommes leur propre puissance : eh ! le moins qu'elle puisse faire à Dieu , c'est de lui faire passer les bornes de sa puissance ordinaire. Non ; ce n'est pas assez pour rendre les élus heureux, d'employer cette puissance par laquelle il a fait le monde : il faut qu'il étende son bras : In manupotenti et brachio extento'^ « avec une >( main forte et un bras étendu. » Il ne s'attachera plus aux natures des choses : il ne prendra plus loi que de sa puissance et de son amour. Il ira chercher dans le fond de l'âme l'endroit par où elle sera plus capable de félicité. La joie y entrera avec trop d'abondance , pour y passer par les canaux ordinaires : il faudra lui ouvrir les entrées , et lui donner une capacité extraordinaire. II ne regardera plus ce qu'il en a fait , mais ce qu'il en peut faire. Ce sera là où il donnera comme le coup de maître : il nous est inconcevable , misérables apprentis que nous sommes. Il tournera notre esprit de tous côtés , pour le façonner entièrement à sa mode, et n'aura égard à notre disposition naturelle qu'autant qu'il faudra pour ne nous point faire de violence. Aussi, lorsqu'il décrit les douceurs du paradis ; ce n'est que par des mystères , pour nous en témoigner l'incompréhensibilité. Écoutons ses promesses dans l'Apocalypse , « Ce- « lui qui sera vainqueur, je lui dojmerai une manne

i Deut. V, 15. Q

POUR LA FÊTE

" cachée : » Qui vicerit, dabo ei manna abscon- (lituni '; des douceurs cachées : Dabo ei edere de ligno vitœ ' : « Je donnerai au victorieux à man- « ger du fruit de l'arbre de vie. » Quoi ! est-ce quelque chose de semblable à nos fruits ordinaires? n'attendez pas que vous en trouviez en ce monde. 11 ne croît que dans lejardin de mon Père, et il faut que le terroir en soit cultivé par sa propre main: quodest in paradiso Deimei^ : « qui « est dans le paradis de mon Dieu. « Dabo ei nomen novum^ : f^i^Xm donnerai un nom nouveau . » Dieu ne donne point un nom sans signification. C'est pourquoi quand il change le nom à Abraham et à Jacob , il en atteste incontinent la raison : et la preuve en est évidente au nom de son Fils, La raison est qu'à Dieu , dire et faire c'est la même chose : Dixit etfacta sunt^ : « Il a dit , « et tout a été fait. " Et ici , Dabo et nomen nomim , « Je lui donnerai un nom nouveau , » et nonseulement il sera nouveau , mais encore est-il inconnu ; et il faut en avoir en soi la signification, pour l'entendre : quod nemo soit, nisi qui accipit^ : « Nul ne le connaît que celui qui le re- « çoit. »

L'apôtre saint Paul avait vu quelque chose de cette gloire; disons mieux , il en avait ouï quelque chose dans la proximité du lieu où il fut ravi. N'attendons pas qu'il nous en dise des particularités : il en parle comme un homme qui a vu quelque chose d'extraordinaire , qui ne nous en fait la description qu'en méprisant tout ce que vous lui pouvez apporter au prix de ce qu'il a vu, ou bien en avouant qu'il ne saurait l'expliquer. Il en marque quelques conditions générales , qui nous laissent dans la même ignorance où il nous a trouvés ; ut sciatis cum omnibus sanctis quœ sit longitudo , etlatitudo, et sublimitas , etprofundum"^ : « afin que vous compreniez avec tous « les saints quelle est la longueur, la largeur, la '< hauteur et la profondeur de ce mystère. » Ne vous semble-t-il pas entendre un homme qui aurait vu quelque magnifique palais , semblable à ces châteaux enchantés de qui nous entretiennent les poètes, et qui ne parlerait d'autres choses sinon de la hauteur des édifices , de la largeur des fossés , de la profondeur des fondements , de la longueur prodigieuse de la campagne qu'on découvre ; au reste ne peut pas donner une seule marque pour le reconnaître , ni en faire une description qui ne soit grossière : tant il est ravi en admiration de ce beau spectacle ! Voilà à peu près ce que fait le grand apôtre. Il ne nous exprime la grandeur des choses qu'il a vues , que par fcm-

' Apoc. Il, 17.

2 Jbid. 7. — 3 Ihid. — ■• Ibid. I7.

» Psal. XXXFI, 9. -r « Ai:oc. Il, 17 ■' Epltcs. m, 18.

pressement où il est de les décrire , et par la peur qu'il a d'en venir à bout. Demandez-lui-en des particularités : il vous dira que cela est inconcevable ; tout ce que vous pouvez lui dire n'est rien à comparaison. Parlez-lui des grandeurs de ce monde , et de toute la beauté de l'univers , pour savoir du moins ce que c'est que ce royaume par comparaison et par ressemblance : il n'a rien à vous dire , sinon : Existimavi sicut stercora"^ : « J'ai tout regardé comme du fumier et de l'or- « dure. » Ne lui alléguez point le témoignage de vos yeux ni de vos oreilles : Dieu agit ici par des moyens inconnus.

Il donne un tour tout nouveau à la créature : et puisque, comme j'ai dit, en cette action il ne prend point de loi que de sa puissance , et qu'il ne s'attache pas à la nature des choses , nous ne pouvons pas plus concevoir cet effet que sa vertu. Les choses prendront tout une autre face, d'autant que Dieu agira « par cette opération , par lace quelle il se peut tout assujettir, » c'est-à-dire , changer tout l'ordre de la nature , et faire servir toute sorte d'êtres à sa volonté : secundùm operationem quapossit subjicere sibi omnia *. C'est pourquoi l'œil , qui voit tout ce qu'il y a de beau dans le monde , n'a rien vu de pareil ; l'oreille , par laquelle notre âme pénètre les choses les plus éloignées, n'a rien entendu qui approche de la grandeur de ces choses ; l'esprit, à qui Dieu n'a point donné de bornes dans ses pensées , toujours abondant à se former des idées nouvelles, ne saurait se figurer rien de semblable : Neque oculus vidit, neque auris audivit, neque in cor hominîs ascendit quœ prœparavit Deus diligentibus se^ : « L'œil n'a point vu, l'oreille n'a point en- « tendu , l'esprit de l'homme n'a jamais conçu ce « que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment. » Le Sauveur du monde , le plus juste estimateur des choses qui pût être ; voyant d'un côté la gloire que son Père lui présentait, d'autre côté l'infamie, la cruauté, l'ignominie de son supplice , avec lequel il fallait acheter la félicité : dans cet échange fit si peu d'état de son supplice , qu'à peine le considéra-t-il ; et sans délibération aucune, « dans la vue de lajoiequilui étaitproposée, « il a souffert la croix en méprisant la honte et « l'ignominie: » Proposito cibi gaudio, sustinuit crucem confusione contempta^. Et il est à remarquer qu'il ne s'agissait que d'une partie accidentelle de sa béatitude , étant en possession de la béatitude essentielle dès sa conception Et que sera-ce donc de nous qui avons à combattre pour le total , et qui avons à souffrir si peu de

' Philipp. m , 8.

2 /ôirf. 21.— 3 I. Cor.

* Hebr. xil , 2.

Page 1