CONTRE LE MONDE
eût pu ouvrir les yeux pour voir où l'engagerait le désir de conserver sa puissance ! Pendant que Pilate et Caïphe , et tous les ennemis de Jésus , et les démons même , sont si puissants contre lui, il s'est dépouillé de tout son pouvoir : Tradebat autem judicanti se injuste ' : « il s'est li- « vré à celui qui le jugeait injustement ; » sans résister, je ne dis point par des effets , mais par des paroles. Cherchez après cela la puissance , cherchez les richesses, cherchez les plaisirs; mais démentez donc le Sauveur, qui nous a fait voir par sa croix , en s'en dépouillant, que ces choses ne sont pas des biens véritables.
La faveur des hommes : au contraire une haine implacable et envenimée. Si ses ennemis déclarés, si ses envieux lui eussent rendu le mal pour le mal , ils ne seraient pas innocents : en ne lui rendant pas le bien pour le bien, ils sont injustes et ingrats ; mais ils lui rendent le mal pour le bien : tant d'outrages pour tous ses bienfaits! ah ! il n'y a plus de parole parmi les hommes qui puisse exprimer leur fureur.
Peut-être que ses amis du moins lui seront fidèles : non , mes frères : « maudit l'homme qui « met sa confiance en l'homme^! » Aimez vos amis dans l'ordre de la charité , mais n'y établissez pas votre confiance. Tous ses amis l'abandonnent ; celui qui mangeait le pain avec lui , à qui il avait commis la conduite de sa famille, c'est celui-là qui le trahit , qui le vend , qui le livre à ses ennemis : celui qu'il a choisi pour être le fondement de son Église le suit quelque temps, et puis après le renie ; ce commencement de fidélité, cette première chaleur de son zèle ne servant qu'à lui renouveler dans la suite la douleur d'un abandon si universel et si lâche : ne mettez donc pas votre appui sur vos amis. Jésus a perdu les siens; que reste-t-il au Sauveur? rien que Dieu et son innocence; et encore son innocence, lui reste, non pour le mettre à couvert des insultes et des injustices. Dieu lui demeure, non pour le protéger sur la terre: car au contraire c'est lui qui le livre , c'est lui qui le délaisse et l'abandonne. Il s'en plaindra bientôt par ces paroles : Deus, Deus meus... quare me dereliquisti^ ? « Mon Dieu , mon Dieu , pourquoi m'a- « vez-vous abandonné? » Il ne retrouvera ce Dieu , qui l'a délaissé , que quand il rendra le dernier soupir : alors il lui dira : In manus tuas commendo spiritum meum^. « Mon Père, je « remets mon esprit entre vos mains ; » afin que nous entendions que la sainteté, l'innocence,
' I. Peir. Il, 23.
' Jerem. x\\\ , 5.
' Ps. XXI, I.
^ Imc. XXIH, 46.
Dieu même, et tous les biens véritables qu'il donne à ses serviteurs , ne leur sont pas donnés pour la vie présente ; mais qu'ils ne regardent que la vie future.
« 0 remède , qui pourvoit à tout , s'écrie saint « Augustin ' ; qui réprime toutes les enflures , qui « rétablit tout ce qui était languissant, qui re- « tranche tout ce qui était superflu , qui conserve « tout ce qui est nécessaire, qui répare tout ce « qui était perdu , qui réforme tout ce qui était « dépravé : » O medicinam omnibus consulentem, omnia tumentia comprimentem , omnia tabesceniia rejicientem, omnia superjlua resecantem, omnia necessariacustodientem, omnia perdita reparantem, omnia depravata corri^ gentem. « Qui pourra désormais croire que la « vie heureuse consiste dans la jouissance des ob- « jets que le Fils de Dieu nous a appris à mépriser « par ses leçons et ses exemples? » Quis beatam vitam esse arbitretur in iis quœ contemnenda esse docuit Filius Dei ? N'aimez donc pas le monde, ni ce qui est dans le monde ; n'aimez pas même la vertu , parce que le monde l'estime et la considère. Le chrétien est un homme transporté de la terre au ciel ; tout ce qui plaît au monde , en tant qu'il plaît au monde , est condamné à la croix : Nuncjudicium est mundi. Le jugement est donné ; reste que vous veniez à l'exécution sur vous-même, pour vous-même, contre vous-même.
TBOISIÈME POINT.
Vous vous êtes engagés à cette exécution par le saint baptême : In morte ipsius baptizati sumus ' : « Nous sommes baptisés en sa mort : » en sa mort, en sa croix, en ses douleurs, en ses Infamies et en ses opprobres. Il a répandu pour nous sur le monde toute l'horreur de son supplice, toute l'ignominie de sa croix, tous ses travaux , toutes les pointes de ses épines , toute l'amertume de son fiel : Mihi mundus cruci^ fixus est, et ego mundo ' : « Le monde est mort « et crucifié pour moi, comme je suis mort et « crucifié pour le monde. » Il faut donc exécuter le monde en nous-mêmes , et le crucifier pou r l'amour de Jésus. Jésus a déshonoré le monde; il l'a crucifié.
Mais nous aimons mieux crucifier Jésus-Christ lui-même , et participer au crime des Juifs con . tre lui , que de suivre l'exemple du Fils de Dieu. Pourquoi l'ont-ils crucifié , sinon parce qu'il se disait le Fils de Dieu sans contenter leur ambi' tion , sans les faire dominer sur toute la terre , comme ils se le promettaient de leur Messie 1
' De Agon. Christ, cap. xi , n" 12 , t. vi , col. 252. ' Uom. VI, 3.
' 3 Qalat. VI , 14.