‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 126 sur 164 · A M. LE PRINCE · texte numérisé non relu

A M. LE PRINCE

Le jour que monsieur le Prince me vint entendre , je parlais du mépris de l'honneur du monde ; et sur cela, après avoir fait ma division , je lui dis qu'à la vérité je ne serais pas sans appréhension de condamner devant lui la gloire du monde dont je le voyais si environné , n'était que je savais qu'autant qu'il avait de grandes qualités pour la mériter, autant avait-il de lumières pour en connaître le faible : qu'il fût grand prince , grand génie, grand capitaine, digne de tous ces titres , et grand par-dessus tous ces titres ; je le reconnaissais avec les autres; mais que toutes ces grandeurs , qui avaient tant d'éclat devant les hommes, devaient être anéanties devant Dieu : que je ne pouvais cependant m'empêcher de lui dire que je voyais toute la France réjouie de recevoir tout ensemble la paix et Son Altesse Sérénissime, parce qu'elle avait dans l'une une tranquillité assurée , et dans l'autre un rempart invincible ; et que nonobstant la surprisedesa présence imprévue , les paroles ne me manqueraient pas sur un sujet si auguste , n'était que me souvenant au nom de qui je parlais , j'aimais mieux abattre aux pieds de Jésus-Christ les grandeurs du monde , que de les admirer plus longtemps en sa personne.

En finissant mon discours , le sujet m'ayant conduit à faire une forte réflexion sur les changements précipités de l'honneur et de la gloire

' Hebr. Xiu, 13.

* Nous avons trouvé sur une feuille séparée, écrite de la main de Bossuet, ce récit qu'il a fait lui-même, après son sermon , de ce qu'il avait dit à M. le Prince ( le grand Condé ), qui était veuu l'entendre sans qu'il l'attendit. ( Édil. de Défitris.)

du monde , je lui dis qu'encore que ces grandes révolutions menaçassent les fortunes les plus éminentes, j'osais espérer néanmoins qu'elles ne regardaient ni la personne ni la maison de son altesse : que Dieu regardait d'un œil trop propice le sang de nos rois et la postérité de saint Louis; que nous verrions le jeune prince son fils croître avec la bénédiction de Dieu et des hommes ; qu'il serait l'amour de son roi et les délices du peuple , pourvu que la piété crût avec lui , et qu'il se souvînt qu'il était sorti de saint Louis ; non pour se glorifier de sa naissance, mais pour imiter l'exemple de sa sainte vie. Votre altesse , disje alors à monsieur le Prince , ne manquera pas de l'y exciter et par ses paroles et par ses exemples ; et il faut qu'il apprenne d'elle , que les deux appuis des grands princes sont la piété et la justice. Je conclus enfin que , se tenant fortement luimême à ces deux appuis , je prévoyais qu'il serait désormais le bras droit de notre monarque , et que toute l'Europe le regarderait comme l'ornement de son siècle : mais néanmoins que méditant en moi-même la fragilité des choses humaines , qu'il était si digne de sa grande âme d'avoir toujours présente à l'esprit, je souhaitais à Son Altesse une gloire plus solide que celle que les hommes admirent, une grandeur plus assurée que celle qui dépend de la fortune , une immortalité mieux établie que celle que nous promet l'histoire , et enfin une espérance mieux appuyée que celle dont le monde nous flatte , qui est celle de la félicité éternelle.

DEUXIEME SERMON

LE DIMANCHE DES RAMEAUX

SUR LA NÉCESSITÉ DES SOUFFRANCES

École du Calvaire : Mystère des trois croix. Obligation que nous avons de prendre Jésus-Christ pour modèle. Quel est l'esprit de Jésus : son ardeur pour les souffrances : loi qu'il nous enjfait par son exemple. Utilité des souffrances montrée dans le voleur qui se convertit à la croix. Nécessité des souffrances pour éprouver, purifier et perfectionner la vertu. Comment la croix peut être tournée par notre malice en un instrument de vengeance. Réflexions qui doivent soutenir les enfants de Dieu au milieu des afflictions.

Per patientiam curramus ad propositum nobis certanien , aspicienles in autorem fidei nostrae et consummatorcm Jesum.

Courons par la patience au combat quirwm est proposé, jetant les yeux sur Jésus, l'auteur et le consommateur de notre foi. Hebr. xu ,12.

Voici les jours salutaires où l'on érigera le Calvaire dans tous nos temples , où nous verrons couler les ruisseaux de sang de toutes les plaies

DES SOUFFRANCES

du Fils (le Dieu , où l'Église représentera si vivement, par ses chants , par ses paroles et par ses mj'stères, celui de sa passion douloureuse, qu'il n'y aura aucun de ses enfants à qui nous ne puissions dire ce que l'apôtre disait aux Galates ' : que Jésus-Christ a été crucifié devant ces yeux. Elle commence aujourd'hui à lire dans l'action de son sacrifice l'histoire de la passion de son Rédempteur : commençons aussi dès ce premier jour à nous en remplir tellement l'esprit, que nous n'en perdions jamais la pensée pendant ces solennités pleines d'une douleur qui console, et d'une tristesse si douce , que pour peu qu'on s'y abandonne , elle guérit toutes les autres.

Parmi ces spectacles de mort et de croix qui s'offrent à notre vue , le chrétien sera bien dur, s'il ne suspend , du moins durant quelques jours, ce tendre amour des plaisirs, pour se rendre capable d'entendre combien les peines de Jésus- Christ lui rendent nécessaire l'amour des souffrances. C'est pourquoi j'ai différé jusqu'à ces saints jours à vous proposer dans cette chaire cette maxime fondamentale de la piété chrétienne. Il m'a s'emblé , chrétiens , que pour vous entretenir avec efficace d'une doctrine si dure, si contraire aux sens , si considérable à la foi , et si peu goûtée dans le siècle où l'on n'étudie rien avec plus de soin que l'art de vivre avec volupté, il fallait attendre le temps dans lequel Jésus-Christ lui-même nous prêche à la croix ; et j'ai cru que je parlerais faiblement , si ma voix n'était soutenue par celle de Jésus mourant , ou plutôt par le cri de son sang , « qui parle mieux, « dit saint Paul ^ , et plus fortement que celui « d'Abel. »

Servons-nous donc , chrétiens , de cette occasion favorable , et tâchons d'imprimer dans les cœurs la loi de la patience , qui est le fondement du christianisme. Mais ne soyons pas assez téméraires pour entreprendre un si grand ouvrage , sans avoir imploré le secours du ciel par l'intercession de Marie : Ave, Maria.

Dans les paroles qwe j'ai rapportées pour servir de sujet à ce discours , vous aurez remarqué, messieurs, que saint Paul nous propose un combat auquel nous devons courir par la patience ; et en même temps il nous avertit de jeter les yeux sur Jésus, l'auteur et le consommateur de notre foi; c'est-à-dire, qui l'inspire et qui la couronne , qui la commence et qui la consomme, qui en pose le fondement et qui lui donne sa perfection. Ce combat , dont parle l'apôtre , est celui que nous devons soutenir contre les afflictions que

' Ga/. 111,1.

* Hebr. xu , 24.

Dieu nous envoie : et pour apprendre l'ordre d'un combat où se décide la cause de notre salut, l'a» pôtre nous exhorte , de la part de Dieu , à regarder Jésus-Christ, mais Jésus- Christ attaché en croix : car c'est là qu'il veut arrêter nos yeux, et il s'en explique lui-même par ces paroles : « Jetez , dit-il • , les yeux sur Jésus, qui , s'étant « proposé la joie , a soutenu la mort de la croix , « après avoir méprisé la confusion : » Quiproposito sihi gaudio sustinuit cruceiA, confusione contemptâ.

De là nous devons conclure, que pour apprendre l'ordre, la conduite , les lois , en un mot , de ce combat de la patience , l'école c'est le Calvaire , le maître c'est Jésus -Christ crucifié : c'est là que nous renvoie le divin apôtre. Suivons son conseil , allons au Calvaire ; considérons attentivement ce qui s'y passe.

Le grand objet , chrétiens , qui s'y présente d'abord à la vue , c'est le supplice de trois hommes. Voici un mystère admirable : « Nous voyons, « dit saint Augustin * , trois hommes attachés à la « croix; un qui donne le salut , un qui le reçoit, « un qui le perd : » Très erant in cruce; unus salvator, alius salvandus, alius damnandus. Au milieu l'auteur de la grâce : d'un côté un qui en profite , de l'autre un qui la rejette. Au milieu le modèle et l'original : d'un côté un imitateur fidèle , et de l'autre un rebelle et un adversaire sacrilège. D'un côté un qui endure avec soumission , de l'autre un qui se révolte jusque sous la verge. Un juste, un pécheur pénitent, et un pécheur endurci : un juste souffre volontairement, et il mérite par ses souffrances le salut de tous les coupables : un pécheur souffre avec soumission et se convertit , et il reçoit sur la croix l'assurance du paradis : un pécheur souffre comme un rebelle, et il commence son enfer dès cette vie. Discernement terrible et diversité surprenante î Tous deux sont en la croix avec Jésus-Christ , tous deux compagnons de son supplice ; mais , hélas! il n'y en a qu'un qui soit compagnon de sa gloire. Voilà le spectacle qui nous doit instruire. Jetons ici les yeux sur Jésus, l'auteur et le consommateur de notre foi , nous le verrons , chrétiens , dans trois fonctions remarquables. 11 souffre lui-même avec patience, il couronne celui qui souffre selon son Esprit, il condamne celui qui souffre dans l'esprit contraire. Il établit la loi de souffrir, il en couronne le droit usage , il en condamne l'abus. C'est ce qu'il nous faut méditer; parce que si nous savons entendre ces choses , nous n'avons plus rien à désirer touchant les souffrances.

' Hehr. XII , 2.

' In Ps. xxxiv, Serm. ii , n" i, t. iv, col. 23a

■ En elfet, nous pouvons réduire à trois chefs ce que nous devons savoir dans cette matière importante : quelle est la loi de souffrir, de quelle sorte Jésus-Christ embrasse ceux qui s'unissent à lui parmi les souffrances , quelle vengeance il exerce sur ceux qui ne s'abaissent pas sous sa main puissante , quand il les frappe et qu'il les corrige ; et le Fils de Dieu crucifié nous instruit pleinement touchant ces trois points. Il nous apprend le premier en sa divine personne , le second dans la fin heureuse du larron si saintement converti , le troisième dans la mort funeste de son compagnon infidèle. Je veux dire que comme il est notre original , il nous enseigne , en souffrant lui-même , qu'il y a nécessité de souffrir : il fait voir, dans le bon larron, de quelle bonté paternelle il use envers ceux qui souffrent comme ses enfants : enfin il nous montre, dans le mauvais, quels jugements redoutables il exerce sur ceux qui souffrent comme des rebelles. Apprenons aujourd'hui , messieurs , apprenons de ces trois patients , dont la cause est si différente , trois vérités capitales. Contemplons , dans le patient qui souffre étant juste , la nécessité de souffrir imposée à tous les coupables ; apprenons du patient qui se convertit , l'utilité des souffrances portées avec soumission ; voyons dans le patient endurci la marque certaine de réprobation dans ceux qui souffrent en opiniâtres : et comme ces trois vérités enferment, si je ne me trompe, toute la doctrine chrétienne touchant les souffrances, j'en ferai aussi le partage et tout le sujet de ce discours.

C'était la volonté du Père céleste , que les lois des chrétiens fussent écrites premièrement en Jésus-Christ. Nous devons être formés selon l'Évangile ; mais l'Évangile a été formé sur luimême. « Il a fait , dit l'Écriture ' , avant que de « parler : » il a pratiqué premièrement ce qu'il a prescrit ; si bien que sa parole est bien notre loi ; mais la loi primitive ; c'est sa sainte vie. Il est notre maître et notre docteur, mais il est premièrement notre modèle.

Pour entendre solidement cette vérité fondamentale, il faut remarquer avant toutes choses, que le grand mystère du christianisme , c'est qu'un Dieu a voulu ressembler aux hommes , afin d'imposer aux hommes la loi de lui ressembler. Il a voulu nous imiter dans la vérité de notre nature , afin que nous l'imitassions dans la sainteté de ses mœurs : il a pris notre chair, afin que nous prenions son esprit : enfin nous

SUR LA NÉCESSITÉ

avons été son modèle dans le mystère de l'incarnation , afin qu'il soit le nôtre dans toute la suite de sa vie. « Soyons , dit saint Grégoire de « Nazianze ', semblables à Jésus-Christ, parce « qu'il a voulu être semblable à nous : deve- « nous des dieux pour l'amour de lui , parce qu'il « a voulu devenir homme pour l'amour de nous : » Simusut Christus, quoniain Christus quoque sieutnos : efficiamur diipropferipsum, quoniam ipse quoque propter nos homo. Voilà un grand jour qui se découvre pour étabhr la vérité que je prêche, qui est la nécessité des souffrances : mais il nous importe, messieurs, qu'elle soit établie sur des fondements inébranlables , et jamais ils ne seront tels, si nous ne les cherchons dans les Écritures.

Que dans le mystère de l'incarnation le Fils de Dieu nous ait regardés comme son modèle , je l'ai appris de saint Paul dans la divine Épître aux Hébreux, « Il a dû , dit cet apôtre des Gen- « tils * , se rendre en tout semblable à ses frè- « res : « Debuit per omrda fratribus similari; et encore en termes plus clairs : « Parce que les « hommes , dit-il ^ , étaient composés de chair et « de sang , lui aussi semblablement , similiter, a « voulu participer à l'un et à l'autre : « Quia ergo pueri communicaverunt carni et sanyuini, et ipse similiter participavit eisdem.

Vous voyez donc manifestement que le Fils de Dieu , en venant au monde , a voulu nous regarder comme son modèle dans sa bienheureuse incarnation. Mais pourquoi cela, chrétiens, si ce n'est pour être à son tour notre original et notre exemplaire? Car comme il est naturel aux hommes de recevoir quelque impression de ce qu'ils voient , ayant trouvé parmi nous un Dieu qui a voulu nous être semblable, nous devons désormais être convaincus que nous n'avons plus à choisir un autre modèle. « Il n'a pas pris les « anges , mais il a pris la postérité d'Abraham'', » pour plusieurs raisons, je le sais; mais celle-ci n'est pas la moins importante : « Il n'a pas pris « les anges, « parce qu'il n'a pas voulu donner un modèle aux anges : « il a pris la postérité d'A- « braham , » parce qu'il a voulu servir d'exemplaire à la race de ce patriarche ; non « à sa race « selon la chair, mais à la race spirituelle qui « devait suivre les vestiges de sa foi , » comme dit le même apôtre en un autre lieu ^ ; c'est-à-dire , si nous l'entendons, aux enfants de la nouvelle alliance.

Par conséquent , chrétiens , nous avons en Jé-

' Orat. XLI, n" 8, t, I, p. 674.

ï Hebr. Il, 17.

» Ibid. 14.

< Uebr. Il , IC.

'■> Rom. IV, 12.

DES SOUFFRANCES

sus-Christ une loi vivante , et une règle animée. Celui-là ne veut pas être chrétien , qui ne veut pas vivre comme Jésus-Christ. C'est pourquoi toute l'Écriture nous prêche que sa vie et ses actions sont notre exemple : jusque-là qu'il ne nous est pas permis d'imiter les saints qu'autant qu'ils ont imité Jésus-Christ ; et jamais saint Paul n'aurait osé (lire avec cette liberté apostolique : « Soyez mes imitateurs, » s'il n'avait en même temps ajouté , « comme je le suis de Jésus-Christ : » Imitatores mei estote, sicut et ego Christi^. Et aux Thessaloniciens : «■ Vous êtes devenus nos imita- « teurs : » Imitatores nostri facti estis , « et « aussi, ajoute-t-il, de Notre -Seigneur, « et Domini^, afln de nous faire entendre que , quelque grand exemplaire que se propose la vie chrétienne , elle n'est pas encore digne de ce nom', jusqu'es à ce qu'elle se forme sur Jésus-Christ même.

Et ne vous persuadez pas que je vous propose en ce lieu une entreprise impossible ; car dans un original de peinture , on considère deux choses , la perfection et les traits. La copie , pour être fidèle , doit imiter tous les traits ; mais il ne faut pas espérer qu'elle en égale la perfection. Ainsi je ne vous dis pas que vous puissiez atteindre jamais à la perfection de Jésus ; il y a un degré suprême , qui est toujours réservé à la dignité d'exemplaire : mais je dis que vous le devez copier dan's les mêmes traits , que vous devez pratiquer les mêmes choses ; et en voici la raison dans la conséquence des mêmes principes : c'est que nous devons suivre , autant qu'il se peut , en ressemblant au Sauveur, la règle qu'il a suivie en nous ressemblant. Il s'est rendu en tout semblable à ses frères; ses frères doivent en tout lui être semblables. '< A l'exception du péché , il a pris, « dit l'apôtre^, toutes nos faiblesses; " nous devons prendre par conséquent toutes ses vertus : il s'est revêtu en vérité de l'intégrité de notre chair; et nous devons nous revêtir en vérité, autant qu'il est permis à des hommes, de la plénitude de son esprit ; « parce que , comme dit l'apô- « trc*, celui qui n'a pas l'esprit de Jésus-Christ, « il n'est pas des siens : » Si guis autem spiritum Christi non habet, hic non est ejus.

Il reste maintenant que nous méditions quel est cet esprit de Jésus : mais si peu que nous consultions l'Ecriture sainte, nous remarquerons aisément que l'esprit du sauveur Jésus est un esprit vigoureux , qui se nourrit de douleurs , et qui fait ses délices des afflictions. C'est pourquoi il est appelé par le saint prophète : « Homme

• I. Cor. 16; XI, 1.

' I. T^ess. I, 6.

3 Hebr. IV, 15.

< Rom. Ylll , 9.

« de douleurs , et qui sait ce que c'est que l'in- «firmité : » Virum dolorum, et scientem infirmitatem\ Ne diriez-vous pas, chrétiens, que cette sagesse étemelle s'est réduite, en venant au monde , à ne savoir plus que les afflictions? Il parle , si je ne me trompe , de cette science que l'école appelle expérimentale; et il veut dire, si nous l'entendons , que parmi tant d'objets divers , qui s'offrent de toutes parts à nos sens, Jésus- Christ n'a rien goûté de ce qui est doux ; il n'a voulu savoir par expérience que ce qui était amer et fâcheux , les douleurs et les peines : Virum dolorum et scientem infirmitatem; et c'est pour cette raison qu'il n'y a aucune partie de lui-même qui n'ait éprouvé la rigueur de quelque supplice exquis , parce qu'il voulait profiter dans cette terrible science qu'il était venu apprendre eu ce monde , je veux dire , la science des infirmités : Virum dolorum et scientem infirmitatem.

Et certainement , âmes saintes , il est tellement véritable qu'il n'est né que pour endurer, et que c'est là tout son emploi, tout son exercice, qu'aussitôt qu'il voit arriver la fin de ses maux , il ne veut plus après cela prolonger sa vie. Je n'avance pas ceci sans raison , et il est aisé de nous en convaincre par une circonstance considérable , que saint Jean a remarquée dans sa mort , comme témoin oculaire. Cet Homme de souffrances étant à la croix tout épuisé , tout mourant , considère qu'il a enduré tout ce qui était prédit par les prophéties , à la réserve du breuvage amer qui lui était promis dans sa soif : il le demande avec un grand cri , ne voulant pas laisser perdre une seule goutte du calice de sa passion. « Jésus , voyant « que tout était accompli ; afin qu'une parole de « l'Écriture fût encore accomplie, il dit : J'ai soif: » Sciens Jésus quia consummatasunt, ut consummaretur Scriptura, dtxit : Sitio ». Et après cette aigreur et cette amertume , dont ce Juif impitoyable arrosa sa langue ; après ce dernier outrage, dont la haine insatiable de ses ennemis voulut encore le persécuter dans son agonie; voyant dans les décrets éternels qu'il n'y a plus rien à souffrir : C'en est fait , dit-il , « tout est n consommé, » Consummatum est^ : je n'ai pins rien à faire en ce monde. Allez, Homme de douleurs , et qui êtes venu apprendre nos infirmités ,. il n'y a plus de souffrances dont vous ayez désormais à faire l'épreuve ; votre science est consommée, vous avez rempli jusqu'es au comble toute la mesure , vous avez fourni, toute la carrière des peines ; mourez maintenant quand il vous plaira , il est temps de terminer votre vie. Et en effet ,

' Is. LUI, 3.

' Joan. XIX , 28 .

3 Ihid. 30.

SUR LA NÉCESSITE

aussitôt , « baissant la tête , il rendit son âme : >< Etincli'nalocapitetraâiditspiritum 3; mesurant la durée de sa vie mortelle à celle de ses souffrances.

Vous êtes attendris , messieurs ; mais ajoutons encore comme un dernier trait , pour vous faire connaître toute l'étendue de l'ardeur qu'il a de souffrir, c'est qu'il a voulu endurer beaucoup plus que ne demandait la rédemption de notre nature , et en voici la raison. S'il s'était réduit à souffrir ce que la nécessité d'expier nos crimes exigeait de sa patience , 11 ne nous aurait pas donné l'idée tout entière de l'estime qu'il fait des afflictions ; et nous aurions pu soupçonner qu'il les aurait regardées plutôt comme un mal nécessaire que comme un bien désirable. C'est pourquoi il ne lui suffit pas de mourir pour nous , et de payer à son Père, parce sacrifice, ce qu'exigeait sa juste vengeance de la victime publique de tous les pécheurs ; non content d'acquitter ses dettes , il songe aussi à ses délices , qui sont les souffrances; et, comme dit admirablement ce célèbre prêtre de Carthage , « il veut se rassasier, avant « que de mourir, par le plaisir d'endurer : « Saginari voluptate patientiœ discessums volebat*. Ne diriez-vous pas , chrétiens , que , selon le sentiment de ce grand homme , toute la vie du Sauveur était un festin, dont tous les mets étaient des tourments; festin étrange selon le siècle, mais que Jésus a trouvé digne de son goût. Sa mort suffisait pour notre salut ; mais sa mort ne suffisait pas à cette avidité de douleurs, à cet appétit de souffrances : il a fallu y joindre les fouets, et cette sanglante couronne qui perce sa tête , et ce cruel appareil de suplices presque inconnus, peines nouvelles et inouïes ; afin , dit TertuUien , qu'il mourût rassasié pleinement de la volupté de souffrir : Saginari voluptate patientiae discessums volebat.

Eh bien! messieurs , la loi des souffrances vous semble-t-elle écrite sur notre modèle en des caractères assez visibles? Jetez , jetez les yeux sur Jésus , l'auteur et le consommateur de notre foi , durant ces jours salutaires consacrés à la mémoire de sa passion ; regardez-le parmi ses souffrances. Chrétiens, c'est de ses blessures que vous êtes nés : il vous a enfantés à la vie nouvelle parmi ses douleurs immenses; et la grâce qui vous sanctifie , et l'esprit qui vous régénère , est coulé sur vous avec son sang de ses veines cruellement déchirées. Enfants de sang, enfants de douleur, quoi , vous pensez vous sauver parmi les délices! On se fait un certain art de délicatesse ; on en affecte môme plus qu'on n'en ressent.

» Jnaii. XIX , 30.

' Tcrt. de Pat. n° 3.

C'est un air de qualité de se distinguer du vulgaire , car un soin scrupuleux d'éviter la moindre incommodité : cela marque qu'on est nourri dans un esprit de grandeur. 0 corruption des mœurs chrétiennes ! quoi , est-ce que vous prétendez au salut, sans porter imprimé sur vous le caractère du Sauveur? N'entendez-vous pas l'apôtre saint Pierre, qui vous dit qu'il « a tant souffert afin « que vous suiviez son exemple, et que vous « marchiez sur ses pas»? » n'entendez- vous pas saint paul qui vous prêche qu'il « faut être con- « figuré à sa mort, afin de participer à sa résur- « rection glorieuse : » Configuratus mortiejus; si guomodo occurram ad resurrectionem quœ est ex mortuis^^ Mais n'entendez- vous pas Jésus- Christ lui-même qui vous dit que, pour marcher sous ses étendards , il faut se résoudre à porter sa croix 3, comme lui-même a porté la sienne? et en voici la raison , qui nous doit convaincre si nous sommes entrés comme il faut en société avec Jésus-Christ. Ne voyez vous pas, chrétiens, que l'ardeur qu'il a de souffrir n'est pas satisfaite , s'il ne souffre dans tout son corps et dans tous ses membres? Or c'est nous qui sommes son corps et ses membres : « Nous sommes la chair de sa chair, « et les os de ses os, » comme dit l'apôtre*. Et c'est pourquoi le même saint Paul ne craint point de dire 4 , qu'il manque quelque chose de considérable àla passion de Jésus-Christ, s'il oe souffre dans tous les membres de son corps mystique , comme il a voulu endurer dans toutes les parties du corps naturel.

Entendons , messieurs , un si grand mystère : entrons profondément dans cette pensée. Jésus- Christ souffrant nous porte en lui-même : nous sommes, si je l'ose dire , plus son corps , que son propre corps; plus ses membres, que ses propres membres. Quiconque a l'esprit de la charité et de la communication chrétienne entend bien ce que je veux dire. Ce qui se fait en son divin corps, c'est la figure réelle de ce qui se doit accomplir en nous. Ah 1 regardez le corps de Jésus ; « depuis la plante des pieds jusqu'à la tête, « il n'y a rien en lui de sain , ni d'entier e ; » tout est meurtri, tout est déchiré, tout est couvert de marques sanglantes. Mais avant même que les bourreaux aient mis sur lui leurs mains sacrilèges, voyez dans le jardin des Olives le sang qui se déborde par tous ses pores , et coule à terre à grosses gouttes : toutes les parties de son corps sont teintes de cette sueur mystérieuse. Et cela

1 I. Petr. II, 21.

2 Philipp. III , 10 et II .

' Luc. XIV, 27.

* Ephes. V, 30.

* Colos. 1 , 2i « Is.l, 6.

DES SOUFFRANCES

veut (lire, messieurs, que l'Eglise qui est son corps, que les fidèles qui sont ses membres, doivent de toutes parts dégoutter de sang , et porter imprimé sur eux le caractère de sa croix et de ses souffrances.

Eh quoi donc, pour donner du sang à Jésus, faudra-t-il ressusciter les Néron , les Domitien , et les autres persécuteurs du nom chrétien? faudra-t-il renouveler ces édits cruels par lesquels les chrétiens étaient immolés innocents à la vengeance publique ? Non , mes frères , à Dieu ne plaise , mes frères , que le monde soit si ennemi de la vérité , que de la persécuter partant de supplices! Lorsque nous souffrons humblement les afflictions que Dieu nous envoie , c'est du sang que nous donnons au Sauveur ; et notre résignation tient lieu de martyre. Ainsi , sans ramener les roues et les chevalets sur lesquels on étendait nos ancêtres, il ne faut pas craindre, messieurs, que la matière manque jamais à la patience ; la nature a assez d'infirmités. Lorsque Dieu nous exerce par des maladies , ou par quelque affliction d'une autre nature, notre patience tient lieu de martyre : s'il met la main sur notre famille , en nous ôtant nos parents , nos proches , enfin ce qui nous est cher par quelque autre titre de piété ; si nous lui offrons avec soumission un cœur blessé et ensanglanté par la perte qu'il a faite de ce qu'il aimait justement , c'est du sang que nous donnons au Sauveur. Et puisque nous voyons, dans les saintes Lettres, que l'amour des biens corruptibles est appelé tant de fois la chair et le sang; lorsque nous retranchons cet amour, qui ne peut être arraché que de vive force , c'est du sang que nous lui donnons.

Les médecins disent , si je ne me trompe , que les larmes et les sueurs naissent de la même matière dont le sang se forme. Je ne recherche pas curieusement si cette opinion est véritable ; mais je sais que devant le Seigneur Jésus , et les larmes et les sueurs tiennent lieu de sang. J'entends par les sueurs , chrétiens , les travaux que nous subissons pour l'amour de lui; non avec une nonchalance molle et paresseuse , mais avec un courage ferme et une noble contention. Travaillons donc pour sa gloire : s'il faut faire quelque établissement pour le bien des pauvres , s'il se présente quelque occasion d'avancer son œuvre; travaillons avec un grand zèle , et tenons pour chose assurée que les sueurs que répandra un si beau travail, c'est du sang que nous lui donnons. Mais , sans sortir de nous-mêmes , quel sang est plus agréable au sauveur Jésus que celui de la pénitence? ce sang que le regret de nos crimes tire du cœur par les yeux ; je veux dire le sang des larmes amères, qui est nommé si élégamment

par saint Augustin ' , « le sang de nos âmes , » lorsque nous le versons devant Dieu , en pleurant sincèrement nos ingratitudes, n'est-ce pas du sang que nous lui donnons? Mais pourquoi vous marquer avec tant de soin les occasions de souffrir, qui viennent assez d'elles-mêmes? Non, mes frères , sans ressusciter les tyrans , la matière ne manquera jamais à la patience : la nature a assez d'infirmités ; les affaires , assez d'embarras ; le monde , assez d'injustices ; la faveur, assez d'inconstances ; il y a assez de bizarreries dans le jugement des hommes, et assez d'inégalité dans leur humeur contrariante : si bien que ce n'est pas seulement l'Évangile , mais encore le monde et la nature , qui nous imposent la loi des souffrances : il n'y a plus qu'à nous appliquer à en tirer tout le fruit qui se doit attendre d'un chrétien ; et c'est ce qu'il faut vous montrer dans la seconde partie.

SECOND POINT

Lorsque nous verrons, chrétiens , Jésus-Christ sortir du tombeau , couronné d'honneur et de gloire, la lumière d'immortalité qui rejaillira de ses plaies, et de là se répandi-a sur son divin corps, nous fera sensiblement reconnaître les merveilleux avantages que produit le bon usage des afflictions. Toutefois, Jésus ne veut point attendre ce jour, pour nous apprendre cette vérité par expérience ; et sans sortir de sa croix , il entreprend de nous montrer, par un grand exemple, quelles sont les consolations de ceux qui souffrent avec patience. Mais comme cet exemple de consolation ne peut nous être donné en sa personne sacrée, qui doit être au contraire jusques à la mort l'exemple d'un entier abandonnement ; ce que l'ordre de ses mystères ne lui permet pas de nous montrer encore en lui-même , il nous le découvre, messieurs, dans ce voleur pénitent, auquel il inspire parmi les souffrances des sentiments d'une piété toute chrétienne, qu'il couronne aussitôt de sa propre bouche , par la promesse d'une récompense éternelle : Hodie mecum eris ^ : « Vous serez aujourd'hui avec moi. »

Je ne m'étendrai pas , chrétiens , à vous prouver, par un long discours , que Dieu aime d'un amourparticulier les âmes souffrantes. Pour ignorer cette vérité , il faudrait n'avoir aucune teinture des principes du christianisme : mais afin qu'elle vous profite en vos consciences , je tâcherai de vous faire entendre par les Écritures divines les causes de cet amour ; et la première qui se présente à ma vue , c'est la contrition d'un cœur pénitent.

' Serm. ccci.i, n" 7, t.

Luc. xxiu , 4:j.

V, col. 1350.

SLR LA NECESSITE

11 est certain , âmes saintes , qu'un cœur contrit et humilié, dans le souvenir de ses fautes, est un grand sacrifice à Dieu, et une oblation de bonne odeur, plus douce que tous les parfums. Mais ce sacrifice d'humiliation ne s'offre jamais mieux que dans les souffrances : car nous voyons par expérience qu'une âme dure et impénitente (jui durant ses prospérités n'a peut-être jamais pensé à ses crimes , commence ordinairement à se réveiller, à les confesser au milieu des afflictions; et la raison en est évidente : c'est qu'il y a dans le fond de nos consciences un certain sentiment secret de la justice divine , qui nous fait connaître manifestement, dans une lumière intérieure qui nous éclaire, que sous un Dieu si bon que le nôtre l'innocence n'a rien à craindre ; et qu'il lui est si naturel d'être bienfaisant à ses créatures , qu'il ne ferait jamais de mal à personne, s'il n'y était forcé par les crimes : de sorte que le pécheur obstiné, lequel ébloui des faveurs du monde , ne pense plus à ses crimes , et parce qu'il n'y pense plus , s'imagine aussi que Dieu les oublie : Oblitus estDeus ' ; en même temps qu'il se sent frappé , il réveille en sa conscience ce sentiment endormi de la justice divine ; et , touché de la crainte de ses jugements , il confesse avec amertune les désordres de sa vie passée.

C'est ce que fait à la croix notre voleur converti : il entend son compagnon qui blasphème, et il s'étonne avec raison que la vengeance présente ne l'ait pas encore abaissé sous la justice divine. «Quoi! dit-il, étant condamné, la rigueur « du tourment ne t'a pas encore appris à craindre « Dieul » Neque tu Urnes Deum, quod in eadem damnatione es ! ^ Voyez comme son supplice ramène à son esprit la crainte de Dieu et la vue de ses jugements : c'est ce qui lui fait humblement confesser ses crimes. « Pour nous , con- « tinue ce saint patient, si nous sommes punis 'f rigoureusement , nos crimes l'ont bien mérité : >- Et nos guidem digna faciis recipimus ^. Voyez comme il s'humilie , comme il baise la main qui le frappe , comme il reconnaît et comme il adore la justice qui le châtie. C'est là l'unique moyen de la changer en miséricorde : car notre Dieu , chrétiens, qui ne se réjouit pas de la perdition des vivants, mais qui repasse sans cesse en son cœur les moyens de les convertir et de les réduire , ne nous frappe durant cette vie, qu'afln de nous abaisser sous sa main puissante par l'humiliation de la pénitence ; et il est bien aise de voir que le respect que nous lui rendons , sous les premiers coups, l'empêche d'étendre son bras à la dernière

' Ps. IX , 34.

' Luc. XXJII , 40.

» Ibid 41.

vengeance. Eveillons-nous donc, mes chers frères, dès les premières atteintes de la justice divine : prosternons-nous devant Dieu, et crions de tout notre cœur : « Si nous sommes punis ri- « goureusement , nos crimes l'ont bien mérité : » Et nos guidem digna factis recipimus. 0 Dieu, nous le méritons, et vous nous frappez justement : Jus tus eSt Domine '. Mais passons encore plus loin : jetons les yeux sur Jésus , l'auteur et le consommateur de notre foi; imitons notre heureux voleur, qui s'étant considéré comme criminel, tourne ensuite un pieux regard sur l'innocent qui souffre avec lui : « Et celui-ci, dit-il , qu'a-t-il fait? « Hic verà nihil mali gessit ^ Cette pensée adoucit ses maux : car pendant que le juste endure , le coupable se doit-il plaindre? C'est, mes frères, de ces deux objets que nous devons nous occuper parmi les douleurs ; j'entends Jésus-Christ et nousmêmes ; notre crime et son innocence. Il a souffert comme nous souffrons ; mais il s'est soumis à souffrir par un sentiment de miséricorde , au lieu que nous y sommes obligés par une loi indispensable de la justice. Pécheurs, souffrons pour l'amour du juste, pour l'amour de la miséricorde infinie qui nous sauve, qui expose son innocence à tant de rigueurs : souffrons les corrections salutaires de la justice qui nous châtie, qui nous ménage, et qui nous épargne. 0 le sacrifice agréable ! ô l'hostie de bonne senteur ! ces sentiments forceront le ciel , et les portes du paradis nous seront ouvertes : Hodie mecum eris in paradiso. Mais , mes frères , les afflictions ne nous servent pas seulement pour nous faire connaître nos crimes; elles sont un feu spirituel où la vertu chrétienne est mise à l'épreuve , où elle est rendue digne des yeux de Dieu même et de la perfection du siècle futur. Que la vertu doive être éprouvée comme l'or dans la fournaise, c'est une vérité connue , et très-souvent répétée dans les saintes Lettres ; mais afin d'en entendre toute l'étendue, il faut ici observer que le feu opère deux choses à l'égard de l'or : il l'éprouve et le fait connaître; s'il est véritable, il le purifie et le raffine ; et c'est ce que font bien mieux les afflictions à l'égard de la vertu chrétienne. Je ne craindrai point de le dire : jusques à ce que la vertu se soit éprouvée dans l'exercice des afflictions, elle n'est jamais assurée : car comme on ne connaît point un soldat, jusques à ce qu'il ait été dans le combat , ainsi la vertu chrétienne n'étant pas pour la montre ni pour l'apparence, mais pour l'usage et pour le combat, tant qu'elle n'a pas combattu elle ne se connaît pas elle-même. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul ne lui permet pas d'espérer,

' Ps. CXVIII, 137.

' Luc XXIII, 41.

DES SOUFFRANCES

jusques à ce qu'elle ait passé par l'épreuve : « La « patience produit l'épreuve, et l'épreuve, dit-il", « produit l'espérance ; « et voici la raison solide de cette sentence apostolique. C'est que la vertu véritable attend tout de Dieu ; mais elle ne peut rien attendre de Dieu , jusqu'à ce qu'elle soit telle qu'il la juge digne de lui : or elle ne peut jamais reconnaître si elle est digne de Dieu, si ce n'est par l'épreuve que Dieu nous propose ; cette épreuve ce sont les souffrances : par conséquent, chrétiens, jusqu'à ce qu'elle soit éprouvée par l'affliction, son espérance est toujours douteuse; et son fondement le plus ferme , aussi bien que son espérance la plus assurée, c'est l'exercice des afflictions.

Que peut espérer un soldat que son capitaine ne daigne éprouver ? Mais au contraire , quand il l'exerce dans des entreprises laborieuses, il lui donne sujet de prétendre. 0 piété délicate, qui n'a jamais goûté les afflictions , piété nourrie à l'ombre et dans le repos ! je t'entends discourir de la vie future ; tu prétends à la couronne d'immortalité, mais tu ne dois pas renverser l'ordre de l'apôtre : « La patience produit l'é- « preuve, et l'épreuve produit l'espérance. » Si donc tu espères la gloire de Dieu , viens que je te mette à l'épreuve que Dieu a proposée à ses serviteurs. Voici une tempête qui s'élève, voici une perte de biens , une insulte, une contrariété, une maladie : quoi , tu te laisses aller au murmure, pauvre piété déconcertée ! tu ne peux plus te soutenir, piété sans force et sans fondement 1 va, tu n'as jamais mérité le nom d'une piété chrétienne ; tu n'en étais qu'un vain simulacre ; tu n'étais qu'un faux or, qui brille au soleil , mais qui ne dure pas dans le feu , mais qui s'évanouit dans le creuset : tu n'es propre qu'à tromper les hommes par une vaine apparence ; mais tu n'es pas digne de Dieu , ni de la pureté du siècle futur.

La véritable vertu chrétienne non-seulement se conserve , mais encore se raffine et se purifie dans le feu des afflictions ; et si nous nous savons connaître nous-mêmes, nous comprendrons aisément combien elle a besoin d'y être épurée. Nous nous plaignons ordinairement pourquoi on nous ôtecet ami intime; pourquoi ce fils, pourquoi cet époux, qui faisait toute la douceur de notre vie : quel mal faisons-nous en les aimant, puisque cette amitié est si légitime ? Je ne veux point entendre ces plaintes dans la bouche d'un chrétien; parce qu'un chrétien ne peut ignorer combien la chair et le sang se mêlent dans les affections les plus légitimes, combien les intérêts

' Rom. r, i.

temporels, combien d'inclinations différentes qui naissent en nous de l'amour du monde : et toutes ces inclinations corrompent la pureté de notre or, je veux dire la perfection de notre vêtu, par un indigne mélange. Si tu savais, ô cœur humain, combien le monde te prend aisément , avec quelle facilité tu t'y engages ; que tu louerais la main charitable qui vient rompre violemment tes liens, en te troublant dans l'usage des biens de la terre ! Il se fait en nous , en les possédant certains nœuds secrets , certains lacets invisibles, qui engagent même un cœur vertueux insensiblement dans quelque amour déréglé des choses présentes; et cet engagement est plus dangereux , en ce qu'il est ordinairement plus imperceptible. Si la vertu s'y conserve, elle perd quasi toute sa beauté par le mélange de cet alliage : il est temps de la mettre au feu , afin qu'il en fasse la séparation ; et cela de quelle manière? « C'est qu'il faut, dit saint Augustin, « que cet homme apprenne en perdant ces biens, « combien il péchait en les aimant. » Qu'on lui dise que cette maison est brûlée, et cette somme perdue sans ressource par une banqueroute imprévue ; aussitôt le cœur saignera , la douleur de la plaie lui fera sentir par combien de fibres secrètes ces richesses tenaient au fond de son âme, et combien il s'écartait de la droite voie par cet engagement vicieux ; Quantum hœc amando peccaverint, perdendo senserunt\ D'ailleurs il connaîtra mieux par expérience la fragilité des biens delà terre, dont il ne se voulait laisser convaincre par aucun discours. Dans ce débris des biens périssables, il s'attachera plus fortement aux biens éternels, qu'il commençait peut-être à trop oublier : ainsi ce petit mal guérira les grands , et ce feu des afflictions rendra sa vertu plus pure en la séparant du mélange. Que si la vertu chrétienne se dégage et se purifie parmi les souffrances; par conséquent, âmes saintes. Dieu qui aime sur toutes choses la simplicité , et la réunion parfaite de tous nos désirs en lui seul , n'aura rien de plus agréable que la vertu ainsi éprouvée. Mais afin de le connaître par expérience, jetez les jeux sur Jésus, l'auteur et le consommateur de notre foi ; voyez comme il traite cet heureux voleur, dont je vous ai déjà proposé l'exemple. Mais plutôt voyez, avant toutes choses, à quel degré de perfection sa vertu se trouve élevée par le bon usage qu'il fait de ce moment de souffrances : quoiqu'il n'ait commencé sa conversion qu'à l'extrémité de sa vie , une grâce extraordinaire nous fait voir eu lui un modèle accompli de patience et de vertu consom-

' s. Aug. de Civil. Vei , lib. i, cnp. x , t. vu , col. II.

mée. Vous lui avez d(\jà vu confesser et adorer la justice qui le frappe , produire enfin tous les actes d'une pénitence parfaite; écoutez la suite de son histoire : ce n'est plus un pénitent qui vous va parler ; c'est un saint d'une piété et d'une foi consommée. Non content d'avoir reconnu l'innocence de Jésus-Christ , contre lequel il voit tout le monde élevé avec tant de rage, il se tourne à lui, chrétiens, et il lui adresse ses vœux : « Sei- « gneur, lui dit-il, souvenez- vous de moi, lors- « que vous serez dans votre royaume : « Domine mémento met cùm veneris in regnum tuum \ Je triomphe de joie , mes frères; mon cœur est rempli de ravissement , quand je vois la foi de cet homme. Un mourant voit Jésus mourant , et il lui demande la vie : un crucifié voit Jésus crucifié , et il lui parle de son royaume : ses yeux n'aperçoivent que des croix , et sa foi ne lui représente qu'un trône : quelle foi, et quelle espérance ! Lorsque nous mourons , chrétiens , nous savons que Jésus-Christ est vivant ; et notre foi chancelante a peine de s'y confier. Celui-ci voit mourir Jésus avec lui , et il met en lui son espérance : mais encore en quel temps , messieurs , et dans quelle rencontre de choses? Dans le temps que tout le monde condamne Jésus, et que même les siens l'abandonnent , \tti seul est réservé, dit saint Augustin, pour le glorifier à la croix : « Sa « foi a commencé de fleurir, quand la foi même « des apôtres a été flétrie : » Tuncfides ejus de ligno floruit, quando discipulorum marcuit^. Les disciples ont délaissé celui qu'ils savaient être l'auteur de la vie, et celui-ci reconnaît pour maître le compagnon de sa mort et de son supplice : « Digne certainement, dit saint Augustin, « de tenir un grand rang parmi les martyrs , « puisqu'il reste presque seul auprès de Jésus à « faire l'office de ceux qui devaient être les chefs « de cette armée triomphante. » Vous vous étonnez , chrétiens , de le voir tout d'un coup élevé si haut; mais c'est que, dans l'usage des afflictions, la foi et la piété font de grands progrès , quand elles se savent servir de cet avantage incroyable de souffrir avec Jésus-Christ. C'est ce qui avance en un moment notre heureux larron à une perfection si éminente ; et c'est ce qui lui attire aussi de la bouche du Fils de Dieu des paroles si pleines de consolation ; Amen, dico tibi , hodie mecum eris in paradiso * : « Je vous dis en vérité « que vous serez aujourd'hui avec moi dans le « paradis. » Aujourd'hui quelle promptitude ! avec moi ; quelle compagnie ! dans le paradis ;

Luc. XXIII, i2.

S. Aug. de Anima cl ejus orig. lib. I , n" 1 1 , tom. x , col.

SUR LA NÉCESSITÉ

quel repos ! Que je finirais volontiers sur cette aimable promesse, et sur cet exemple admirable d'humilité et de patience en ce saint voleur, de bonté et de miséricorde dans le Fils de Dieu ! Mais il y a des âmes de fèr, que les douceurs de la piété n'attendrissent pas ; et il faut , pour les émouvoir, leur proposer le terrible exemple de la vengeance exercée sur celui qui souffre la croix avec un cœur endurci et impénitent : c'est par où je m'en vais conclure.

Il est assuré, chrétiens, et peut-être vous vous souviendrez que je l'ai déjà prêché dans cette chaire, que la prospérité des impies, et cette paix qui les enfle et qui les enivre jusques à leur faire oublier la mort , est un commencement de vengeance, par laquelle Dieu les livrant à leurs passions brutales et désordonnées, leur laisse « amas- « ser un trésor de haine , comme parle le saint « apôtre ' , en ce jour d'indignation et de fureur « implacable. » Mais si nous voyons, dans les saintes Lettres, que Dieu sait, quand il lui plaît, punir les impies par une félicité apparente ; cette même Écritui*e , qui ne ment jamais , nous enseigne qu'il ne les punit pas toujours en cette manière , et qu'il leur fait sentir quelquefois la pesanteur de son bras par des événements sanglants et tragiques. Cet endurci Pharaon , cette prostituée Jézabel , ce maudit meurtrier Achab ; et , sans sortir de notre sujet , ce larron impénitent et blasphémateur, rendent témoignage à ce que je dis , et nous font bien voir, chrétiens , que la croix, qui nous est, si nous le voulons, un gage assuré de miséricorde , peut être tournée par notre malice en un instrument de vengeance ; tant il est vrai , dit saint Augustin ' , « qu'il faut con- « sidérer, non ce que l'on souffre, mais dans quel « esprit on le souffre; » et que les afflictions que Dieu nous envoie , peuvent aisément changer de nature, selon l'esprit dont on les reçoit.

Les hommes endurcis et impénitents qui souffrentsans se convertir, commencent leur enfer dès cette vie , et ils sont une vive image des horreurs de la damnation. Chrétiens , si vous voulez voir quelque affreuse représentation de ces gouffres où gémissent les esprits dévoyés, n'allez pas rechercher, n'allez pas rappeler les images ni des fournaises ardentes, ni de ces monts ensoufrés qui nourrissent dans leurs entrailles des feux immortels, qui vomissent des tourbillons d'une flamme obscure et ténébreuse , et que Tertullien appelle élégamment pour cette raison , « les cheminées de

« l'enfer : » lynis inferni fumariola \ Voulez-

' Luc. xxiu, 43.

' Rom. II , 5.

2 De Civil. Dei, lib. 1, cap. vill, t. VII, col. 8.

3 Tcrlull. I, Pœnit, n" 12.

DES SOUFFRANCES

vous voir aujourd'hui une vive peinture de l'enfer, et un tableau animé d'une âme condamnée voyez un hommequi souffre, et qui ne songe point à se convertir.

En effet, le caractère propre de l'enfer, ce n'est pas seulement la peine , mais la peine sans la pénitence : car je remarque deux sortes de feux dans les Écritures divines. « Il y a un feu qui « purge , et un feu qui consume et qui dévore : » Uniusciijusque opus probabit ignis «. Cum igné dévorante^. Ce dernier est applédans l'Évangile, « Un feu qui ae s'éteint pas ; » Ignis non extinguitur ^ ; pour le distinguer de ce feu qui s'allume pour nous épurer, et qui ne manque jamais de s'éteindre quand il a fait cet office. La peine accompagnée de la pénitence , c'est un feu qui nous purifie 5 la peine sans la péritence , c'est un feu qui nous dévore et qui nous consume; et tel est proprement le feu de l'enfer. C'est pourquoi nous concluons, selon ces principes, que les flanmies du purgatoire purifient les âmes ; parce qu'où la peine est jointe à la pénitence , les flammes sont purgatives ou purifiantes : et au contraire que le feu d'enfer ne fait que dévorer les âmes 5 parce qu'au lieu delà componction de la pénitence , il ne produit que de la fureur et du désespoir.

Par conséquent, chrétiens, concluons qu'il n'y a rien sur la^terre qui doive nous donner plus d'horreur, que des hommes frappés de la main de Dieu , et impénitents tout ensemble : non , il n'y a rien de plus horrible puisqu'ils portent déjà sur eux le caractère essentiel de la damnation.

Tels sont ceux dont David parlait comme d'un prodige , que Dieu avait dissipés , et qui n'étaient pas touchés de componction : Dissipati sunt , nec compuncti 4 : serviteurs vraiment rebelles etopiniâtres, quise révoltent même sous la verge ; frappés et non corrigés; abattus et non humiliés; châtiés et non convertis. Tel était le déloyal Pharaon , qui s'endurcissait tous les jours sous les coups incessamment redoublés de la vengeance divine. Tels sont ceux dont il est écrit dans l'Apocalypse * , que Dieu lesayant frappés d'une plaie horrible, de rage ils mordaient leurs langues , et blasphémaient leDieu du ciel, et ne élisaient point pénitence. Tels hommes ne sont-ils pas comme des damnés, qui commencent leur enfer à la vue du monde , pour nous effrayer par leur exemple , et que la croix précipite à la damnation avec ce larron endurci? On leur arrache les biens de cette

' I. Cor. III , 13.

^ Is. XXXIII, 14.

' Marc. IX , 47.

* Ps. XXXIV, 19.

* Apoc. XVI, 0.

vie : ils se privent de ceux de la vie future , du siècle à venir : si bien qu'étant frustrés de toutes parts , pleins de rage et de désespoir, et ne sachant à qui s'en prendre, ils élèvent contre Dieu leur langue insolente par leurs murmures et par leurs blasphèmes; « et il semble, dit Salvien, « que leurs crùnes se multipliant avec leui-s sup- « plices, la peine même de leurs péchés soit la mère « de nouveaux désordres : « Ut putares pœnam ipsorum criminum, quasi matrem esse viliorum '.

Apprenez donc, ô pécheurs, qu'il ne suffit pas d'endurer beaucoup; et qu'encore que, selon la règle ordinaire , ceux qui souffrent en cette vie aient raison d'espérer du repos en l'autre; par la dureté de nos cœurs , cette règle n'est pas toujours véritable. Plusieurs sont à la croix, qui sont bien éloignés du crucifié : la croix dans les uns est une grâce ; la croix dans les autres est une vengeance. De deux hommes mis en croix avec Jésus-Christ , l'un y a trouvé la miséricorde , l'autre les rigueurs de la justice ; l'un y a opéré son salut , l'autre y a commencé sa damnation : la croix a élevé jusqu'au paradis la patience de l'un, et a précipité jusques à l'enfer l'impénitence de l'autre. Tremblez donc parmi vos souffrances : [cramgez] qu'au lieu d'éprouver maintenant un fèu qui vous purge dans le temps, vous n'allumiez par votre faute un feu qui vous dévore dans l'éternité.

Et vous , ô enfants de Dieu , quelque fléau q ui tombe sur vous, ne croyez jamais que Dieu vous oublie; et ne vous persuadez pas que vous soyez confondus avec les méchants, quoique vous soyez mêlés avec eux , désolés par les mêmes guerres , emportés par les mêmes pestes , affligés des mêmes disgrâces , battus enfin des mêmes tempêtes. « Le Seigneur connaît ceux qui sont a lui * , « et il sait bien démêler les siens de cette confusion générale. Le même feu fait reluire l'or, et fumer la paille : « Le même mouvement , dit saint Au- « gustin^ , fait exhaler la puanteur de la boue , et « la bonneodeur des parfums ; « et le vin n'est pas confondu avec le marc , quoiqu'ils portent tous deux le poids du même pressoir. Ainsi les mêmes afflictions qui désolent , consument les méchants , purifient les justes; et quoique l'on vous reproche, vous ne serez jamais confondus , pourvu que vous ayez le courage, la force de vous discerner.

Prenez la médecine; la main de Dieu est invisiblement étendue [ pour vous la présenter : recevez-la avec joie. ] « Mes frères, dit l'apôtre saint « Jacques'*, considérez comme le sujet d'une ex-

' De gubernat. Dei, lib. vi, n" 13, p. 140. ' II. Timolh. Il, 19.

3 Ve Civil. Dei, lib. I, cap. ^Iii, 1. vil , col. 8. * Jac. 1,2,3,4,12.

SUR LES DEVOIRS DES ROIS

« trcme joie les diverses afflictions qui vous arri- " vent ; sachant que l'épreuve de votre foi pro- « duit la patience : or, la patience doit être par- « faite dans ses œuvres et dans ses effets , afin « que vous soyez parfaits et accomplis en toute n manière, et qu'il ne vous manque rien... Heu- « reux celui qui souffre patiemment les tentations « et les maux de cette vie , parce que , lorsque « sa vertu aura été éprouvée , il recevra la couronne " de vie que Dieu a promise à ceux qui l'aiment. » Si la tentation vous presse, « persévérez jusques à la fin : >> Persévéra usque injinem;^' parce que la '< tentation ne persévérera pas toujours : » Quia tentatio non persévérât usque in finem '. Mais cet homme m'opprime par ses violences : Et adhuc pusillum , et non eritpeccator^ : « Encore « un peu de temps , et le pécheur ne sera plus. Le « médecin flatte son malade , mais ce délai est « importun : l'infirmité fait paraître long ce qui « est court : « Injirmitas facit diu videri quod cito est ^ Quand un malade demande à boire , chacun se presse pour le servir ; lui seul s'imagine que le temps est long. Hodie, «aujourd'hui, » dit le Fils de Deu : ne crains pas , ce sera bientôt. Cette vie passera bien vite ; elle s'écoulera comme un jour d'hiver où le matin et le soir se touchent de près : ce n'est qu'un jour, ce n'est qu'un moment , que l'ennui et l'infirmité fait paraître long ; quand il sera écoulé , vous verrez alors combien il est court. 0 quand vous serez dans la vie future ! Mais je gémis dans la vie présente, et je suis accablé de maux. Eh bien ! abandonnez-vous à l'impatience : en serez-vous bien plus soulagé , quand vous aurez ajouté le mal du chagrin , et peut-être celui du murmure, aux autres qui vous tourmentent? Profitez du moins de votre misère , de peur que vous ne soyez du nombre de ceux auxquels saint Augustin a dit ce beau mot : « Vous « perdez l'utilité de vos souffrances : » Perdidistis utilitatem calamitatis , et miserrimi facti estis, et pessimi permansistis ^ : « Vous perdez « l'utilité de votre misère , vous êtes devenus « misérables, et vous êtes demeurés méchants.

' s. Aug. in Joan. Tract, xlv, n" 13, tom. iii, part, il, col. 6<X).

" Ps. XXXVI , 10.

' In Ps. XXXVI, serm. i , 11° 10, t. iv, col. 262.

♦ De Civit. Dei, lib. i, cap. xxxiii, t. vu, col. 30 .

TROISIEME SERMOJN

LE DIMANCHE DES RAMEAUX

PRÊCHÉ DEVANT LE ROI

SUR LES DEVOIRS DES ROIS

Quelle est la source de la puissance temporelle. Sentiments d'un roi sage qui voit les peuples soumis à son empire. Combien les souverains doivent avoir dans l'esprit la majesté de Dieu profondément gravée. Services que l'Église a droit d'attendre des princes ctirétiens. Quels sont leurs devoirs, pour faire régner Jésus-Christ sur leurs peuples Qualités et dispositions qui leur sont nécessaires pour rendre la Justice et connaître la vérité.

Dicite filiae Sien : Ecce Rex tuus venit libi mansuetus, sedens super asinam.

Dites à lafille de Sion : Voici ton Roi qui/ait son entrée, plein de bonté et de douceur, assis sur une ânesse : paroles du prophète Zacharie , rapportées en l'évangile de ce jour. Matth. xxi, 5.

Parmi toutes les grandeurs du monde , il n'y a rien de si éclatant qu'un jour de triomphe ; et j'ai appris de Tertullien , que ces illustres triomphateurs de l'ancienne Rome marchaient avec tant de pompe, que, de peur quêtant éblouis d'une telle magnificence ils ne s'élevassent enfin au-dessus de la condition humaine, un esclave qui les suivait avait charge de les avertir qu'ils étaient hommes : Respicepost te, hominem te mémento '.

Le triomphe de mon Sauveur est bien éloigné de cette gloire ; et au lieu de l'avertir qu'il est homme, je me sens bien plutôt pressé de le faire souvenir qu'il est Dieu. Il semble en effet qu'il l'a oubhé. Le prophète et l'évangéliste concourent à nous montrer ce Roi d'Israël monté , disent-ils , « sur une ânesse, » sedens super asinam. Chrétiens, qui n'en rougirait? est-ce là une entrée royale? est-ce là un appareil de triomphe? Estce ainsi , ô Fils de David , que vous montez au trône de vos ancêtres et prenez possession de leur couronne? Toutefois arrêtons , mes frères, et ne précipitons pas notre jugement. Ce Roi , que tout le peuple honore aujourd'hui par ses cris de réjouissance , ne vient pas pour s'élever au-dessus des hommes par l'éclat d'une vaine pompe , mais plutôt pour fouler aux pieds les grandeurs humaines , et les sceptres rejetés, l'honneur méprisé, toute la gloire du monde anéantie , font le plus grand ornement de son triomphe. Donc pour admirer cette entrée , apprenons avant toutes choses à nous dépouiller de l'ambition et à mépriser les grandeurs du monde. Ce n'est pas une entreprise médiocre de prêcher cette vérité à la cour, et nous avons besoin plus que jamais d'implorer le

' Apolog. u° 33.

SUR LES DEVOIRS DES ROIS

secours d'eu haut par les prières delà sainte Vierge. Ave, Maria.

Jésus-Christ est roi par naissance ; il est roi par droit de conquête; il est encore roi par élection. Il est roi par naissance , Fils de Dieu dans l'éternité, Fils de David dans le temps : il est roi par droit de conquête ; et outre cet empire universel que lui donne sa toute-puissance , il a conquis par son sang , et rassemblé par sa foi , et policé par son Évangile un peuple particulier, recueilli de tous les autres peuples du monde : enfin il est roi par élection ; nous l'avons choisi par le saint baptême , et nous ratifions tous les jours un si digne choix par la profession publique du christianisme. Un si grand Roi doit régner : sans doute qu'une royauté si réelle et fondée sur tant de titres augustes , ne peut pas être sans quelque empire. 11 règne en effet par sa puissance dans toute l'étendue de l'univers ; mais il a établi les rois chrétiens pour être les'principaux instruments de cette puissance : c'est à eux qu'appartient la gloire de faire régner Jésus-Christ; ils doivent le faire régner sur eux-mêmes , ils doivent le faire régner sur leurs peuples.

Dans le dessein que je me propose de traiter aujourd'hui ces deux vérités, je me garderai plus que jamais de rien avancer de mon propre sens. Que serait-ce qu'un particulier qui se mêlerait d'enseigner les rois? Je suis bien éloigné de cette pensée : aussi on n'entendra de ma bouche que les oracles de l'Écriture , les sages avertissements des papes , les sentences des saints évêques , dont les rois et les empereurs ont révéré la sainteté et la doctrine.

Et d'abord , pour établir mon sujet , j'ouvre l'Histoire sainte pour y lire le sacre du roi Joas ' , fils du roi Joram. Une mère dénaturée et bien éloignée de celle dont la constance infatigable n'a eu de soin ni d'application que pour rendre à un fils illustre son autorité aussi entière qu'elle lui avait été déposée , avait dépouillé ce jeune prince , et usurpé sa couronne durant son bas âge. Mais le pontife et les grands ayant fait une sainte ligue pour le rétablir dans son trône , voici mot à mot, chrétiens, ce que dit le texte sacré : Imposuerunt ei diadema, et testimonium, dederuntque in manu ejus tenendam legem : « Ils « produisirent le fils du roi devant tout le peuple : « ils mirent sur sa tête le diadème et le témoignage; « ils lui donnèrent la loi en sa main , et ils l'éta- « blirent roi ; » Joïada, souverain pontife, fit la cérémonie de l'onction : toute l'assistance fit des vœux pour le nouveau prince, et on fit retentir

' II. Par. XXII, 10,

le temple du cri « Vive le roi ! « imprecatique sunt ei, et dixerunt : Vivat rex ' !

Quoique tout cet appareil soit merveilleux , j'admire sur toutes choses cette belle cérémonie de mettre la loi sur la tête et la loi dans la main du nouveau monarque : car ce témoignage , que l'on met sur lui avec son diadème , n'est autre chose que la loi de Dieu, qui est un témoignage au , prince pour le convaincre et le soumettre dans sa conscience ; mais qui doit trouver dans ses mains une force qui exécute , se fasse craindre , et qui fléchisse les peuples par le respect de l'autorité.

Sire , je supplie Votre Majesté de se représenter aujourd'hui que Jésus - Christ Roi des rois, et Jésus-Christ souverain pontife , pour accomplir ces figures met son Évangile sur votre tête, et son Évangile en vos mains ; ornement auguste et royal, digne d'un roi très-chrétien et du fils aîné de l'Église. L'Évangile sur votre tête vous donne plus d'éclat que votre couronne : l'Évangile en vos mains vous donne plus d'autorité que votre sceptre. Mais l'Évangile sur votre tête , c'est pour vous inspirer l'obéissance : l'Évangile en vos mains , c'est pour l'imprimer dans tous vos sujets. Et par là Votre Majesté voit assez , premièrement que Jésus-Christ veut régner sur vous ; c'est ce que je montrerai dans mon premier point : et que par vous il veut régner sur vos peuples ; mon second point le fera connaître , et c'est tout le sujet de ce discours.

PREMIER POINf.

« Les rois régnent par moi , » dit la Sagesse éternelle '.Ferme reges régnant ^ ; et de là nous devons conclure non-seulement que les droits de la royauté sont établis par ses lois , mais que le choix des personnes est un effet de sa providence. Et certes il ne faut pas croire que le Monarque du monde, si persuadé de sa puissance et si jaloux de son autorité , endure dans son empire qu'aucun y ait le commandement sans sa commission particulière. Par lui , tous les rois régnent ; et ceux que la naissance établit, parce qu'il est le maître de la nature ; et ceux qui viennent par choix , parce qu'il préside à tous les conseils; « et il n'y a sur la terre « aucune puissance qu'il n'ait or- « donnée : » Non est pofestas, nisi à Deo, dit l'oracle de l'Écriture ^.

Quand il veut faire des conquérants , il fait marcher devant eux son esprit de terreur pour effrayer les peuples qu'il leur veut soumettre : « il les prend par la main , » dit le prophète Isaïe. « Voici ce qu'a dit le Seigeur à Cyrus mon oint :

' II. Par. XXIII, M.

^ Prov. VIII , 15. 2 Rom. XIII, 1.

SUR LES DEVOIRS DES ROIS

« Je tournerai devant ta face le dos des rois enne- « mis : je marcherai devant toi , et j'humilierai « à tes pieds toutes les grandeurs de la terre : je « romprai les barres de fer, je briserai les portes « d'airain : » Hœc dicit Dominus Christo meo CyrOj cujus apprehendi dexteram... dorsa regum vertam : Ego ante te ibOj etgloriosos terrœ humiliabo : portas œreas conteram, et vectes ferreos confringain .

Quand le temps fatal est venu qu'il a marqué dès l'éternité à la durée des empires , ou il les renverse par la force : «Je frapperai , dit-il , tout « le royaume d'Israël , je l'arracherai jusques à la « racine, je le jetterai où il me plaira, comme « un roseau que les vents emportent : » Percutiet Dominus Deus Israël, sicut moveri solet

arundo in aqua : et evellet Israël et venti-

labit eos transflumen * : ou « il mêle dans les « conseils un esprit de vertige , qui fait errer l'É- « gypte incertaine comme un homme enivré : » Miscuit in medio ejus spiritum vertiginis : et errare fecerunt Aigyptum... sicut errât ebrius et vomens ^ : en sorte qu'elle s'égare , tantôt en des conseils extrêmes qui désespèrent, tantôt eu des conseils lâches qui détruisent toute la force de la majesté. Et même lorsque les conseils sont modérés et vigoureux. Dieu les réduit en fumée par une conduite cachée et supérieure ; parce qu'il est « profond en pensées ^ , terrible en ses conseils « par-dessus les enfants des hommes * ; » parce que « ses conseils étant éternels , » Consilium Domini in œternum manet ^, et embrassant dans leur ordre toute l'universalité des causes , « ils « dissipent avec une facilité toute-puissante les « conseils toujours incertains des nations et des n princes : » Dominus dissipât consilia gentium, reprobat aufem cogitationes populorum; et reprobat consilia principum 7.

C'est pourquoi un roi sage , un roi-capitaine , victorieux, intrépide, expérimenté, confesse à Dieu humblement que c'est « lui qui soumet ses « peuples sous sa puissance : » Qui subdit populum meum sub me '. Il regarde cette multitude infinie comme un abîme immense , d'où s'élèvent quelquefois des flots qui étonnent les pilotes les plus hardis ; mais comme il sait que c'est le Seigneur qui domine à la puissance de la mer, et qui adoucit ses vagues irritées ; voyant son état si calme, qu'il n'y a pas le moindre souffle qui

» /». XLY, 1,2 » m. Reg. XIV, 15.

^ JS. XIX, 14.

* Ps. XCI , 6.

* Jbid. Lxv, 5.

• Jbid. xxxu ,11.

' Jbid. 10

• Jbid. ex LUI , 3.

en trouble latranquilité : « O mon Dieu, [dit-il ,] « vous êtes mon protecteur ; c'est vous qui faites « fléchir sous mes lois ce peuple innombrable : » Protector meus, et in ipso speravi, gui subdit populum meum sub me.

Ppur établir cette puissance , qui représente la sienne. Dieu met sur le front des souverains et sur leur visage une marque de divinité. C'est pourquoi le patriarche Joseph ne craint point de jurer par la tête et par le salut de Pharaon • , comme par une chose sacrée ; et il ne croit pas outrager celui qui a dit : « Vous jurerez seulement au nom « du Seigneur *; » parce qu'il a fait dans le prince une image mortelle de son immortelle autorité. « Vous êtes des dieux , dit David ^ , et vous êtes « tous enfants du Très-Haut. » Mais, ô dieux de chair et de sang , ô dieux de terre et de poussière, vous mourrez comme des hommes. N'importe, vous êtes des dieux , encore que vous mouriez , et votre autorité ne meurt pas : cet esprit de royauté passe tout entier à vos successeurs, et imprime partout la même crainte , le même respect, la même vénération. L'homme meurt, il est vrai ; mais le roi , disons-nous , ne meurt jamais : l'image de Dieu est immortelle.

Il est donc aisé de comprendre que de tous les hommes vivants , aucuns ne doivent avoir dans l'esprit la majesté de Dieu plus imprimée , que les rois : car comment pourraient-ils oublier celui dont ils portent toujours en eux-mêmes une image si vive, si expresse, si présente? Le prince sent en son cœur cette vigueur, cette fermeté, cette noble confiance de commander : il voit qu'il ne fait que mouvoir les lèvres , et aussitôt que tout se remue d'une extrémité du royaume à l'autre. Et combien donc doit-il penser que la puissance de Dieu est active I II pénètre les intrigues , les trames les plus secrètes. « Les oiseaux du ciel lui « rapportent tout ''. » Il a même reçu de Dieu , par l'usage des affaires , une expérience , une certaine pénétration qui fait penser qu'il devine : Divinatio in labiis régis ^. Et quand il a pénétré les trames les plus secrètes, avec ses mains longues et étendues il va prendre ses ennemis aux extrémités du monde, et les déterre , pour ainsi dire, du fond des abîmes , où ils cherchaient un vain asile. Combien donc lui est-il facile de s'imaginer que les mains et les regards de Dieu sont inévitables ! Mais quand il voit les peuples soumis , « obligés , « dit l'apôtre^, à lui obéir non-seulement pour la « crainte , mais encore pour la conscience ; » peut-

' Gènes. XLir, 15.

» J}eut. X , 20.

' Ps. LXXXI , 6.

* Eccl. X, 20.

5 Prov. XVI, 10.

* Rom. XIII , 5.

SUR LES DEVOIRS DES ROIS

il jamais oublier ce qui est dû au Dieu vivant et éternel , à qui tous les cœurs parlent , pour qui toutes les consciences n'ont plus de secret? C'est là , c'est là sans doute que tout ce qu'inspire le devoir, tout ce qu'exécute la fidélité , tout ce que feint la flatterie, tout ce que le prince exige luimême de l'amour, de l'obéissance , de la gratitude de ses sujets , lui est une leçon perpétuelle de ce qu'il doit à son Dieu , à son Souverain. C'est pourquoi saint Grégoire de Nazianze, prêchant à Constantinople en présence des empereurs , les invite par ces beaux mots à réfléchir sur eux-mêmes , pour contempler la grandeur de la Majesté divine : « 0 monarques, respectez votre pourpre, révé- « rez votre propre autorité qui est un rayon de « celle de Dieu; connaissez le grand mystère de « Dieu en vos personnes : les choses hautes sont à « lui seul ; il partage avec vous les inférieures : « soyez donc les sujets de Dieu , comme vous en « êtes les images'. »

Tant de fortes considérations doiveiît presser vivement les rois de mettre l'Évangile sur leurs têtes, d'avoir toujours les yeux attachés à cette loi supérieure , de ne se permettre rien de ce que Dieu ne leur permet pas , de ne souffrir jamais que leur puissance s'égare hors des bornes de la justice chrétienne. Certes ils donneraient au Dieu vivant un trop juste sujet de reproche , si parmi tant de biens qu'il leur fait ils en allaient encore chercher dans les plaisirs qu'il leur défend, s'ils employaient contre lui la puissance qu'il leur accorde , s'ils violaient eux-mêmes les lois dont ils sont établis les exécuteurs, les protecteui-s.

C'est ici le grand péril des grands de la terre , des rois chrétiens. Comme les autres hommes , ils ont à combattre leurs passions ; par-dessus les autres hommes , ils ont à combattre leur propre puissance : car comme ils est absolument nécessaire à l'homme d'avoir quelque chose qui le retienne , les puissances , sous qui tout fléchit, doivent elles-mêmes se servir de bornes : « Elles sont « d'autant plus obligées de se réduire sous cette n discipline sévère , qu'elles savent que le senti- « ment de leur pouvoir leur persuade plus aisé- « ment de s'accorder les choses qui ne sont pas « permises : » Tantà sub majore mentis disciplina se redigunf, quanta sihiperimpaiientiampo' testatis suadere illicita quasi licentiùs sciunt. C'est là , disait un grand pape\, toute la science de la royauté ; et voici dans une sentence de saint Grégoire la vérité la plus nécessaire que puisse jamais entendre un roi chrétien : « Nul ne sait user « de la puissance, que celui qui la sait contrain-

' Orat XX Yii, 1. 1, p. 471.

» S. Greg. lib. v, Moral, cap. Xi, 1. 1, col. 145.

« dre ; » celui-là sait mamtenir son autorité comme il faut, qui ne souffre ni aux autres de la diminuer, ni à elle-même de s'étendre trop; qui la soutient au dehors, et qui la réprime au dedans; enfin qui, se résistant à lui-même, fait par un sentiment de justice ce qu'aucun autre ne pourrait entreprendre sans attentat : Bene potestatem exercet, qui et retinere illam noverit et impugnare\ Mais que cette épreuve est difficile! que ce combat est dangereux! qu'il est malaisé à l'homme, pendant que tout le monde lui accorde tout , de se refuser quelque chose ! qu'il est malaisé à l'homme de se retenir, quand il n'a d'obstacle que de lui-même ! N'est-ce point peut-être le sentiment d'une épreuve si délicate, si périlleuse , qui fait dire à un grand roi pénitent ; « Je « me suis répandu comme de l'eau ^? » Cette grande puissance, semblable à l'eau, n'ayant point trouvé d'empêchement , s'est laissée aller à son poids et n'a pas pu se retenir. Vous qui arrêtez les flots de la mer, ô Dieu , donnez des bornes à cette eau coulante , par la crainte de vos jugements et par l'autorité de votre Évangile. Régnez , ô Jésus^ Christ, sur tous[ceux qui régnent : qu'ils vous craignent du moins , puisqu'ils n'ont que vous seu l à craindre ; et ravis de ne dépendre que de vous, qu'ils soient du moins toujours ravis d'en dépendre.

DEUXIÈME POINT

Le royaume de Jésus-Christ, c'est son Église catholique; et j'entends ici par l'Église toute la société du peuple de Dieu. Jésus-Christ règne dans les États, lorsque l'Église y fleurit; et voici en peu de paroles , selon les oracles des prophètes , la grande et mémorable destinée de cette Église catholique. Elle a dû être établie malgré les rois de la terre ; et dans la suite des temps elle a dû les avoir pour protecteurs. Un même psaume do David prédit en termes formels ces deux états de l'Église : Quare fremuerunt gentes : « Pourquoi « les peuples se sont-ils émus , et ont-ils médité « des choses vaines? Les rois de la terre se sont « assemblés , et les princes ont fait une ligue con- « tre le Seigneur et contre son Christ^. » Ne voyez- vous pas , chrétiens , les empereurs et les rois frémissant contre l'Église naissante , qui cependant toujours humble et toujours soumise, ne défendait que sa conscience ! Dieu voulait paraître tout seul dans l'établissement de son Église; car écoutez ce qu'ajoute le même Psalmiste : « Celui « qui habite au ciel se moquera d'eux , et l'Éternel « se rira de leurs entreprises : » Qui habitat in

' 5. Greg. lib. xxvi , cap. xxvi , col. 833. ' Ps. XXI, 14.

5 Ihid. II, 1,2.

SUR LES DEVOIRS DES ROIS

cœlis y irridebit eos'.O rois , qui voulez tout faire, il ne plaît pas au Seigneur que vous ayez nulle part dans l'établissement de son grand ouvrage : Il lui plaît que des pécheurs fondent son Eglise , et qu'ils l'emportent sur les empereurs.

Mais quand leur victoire sera bien constante , et que le monde ne doutera plus que l'Église , dans sa faiblesse n'ait été plus forte que lui avec toutes ses puissances , vous viendrez à votre tour, ô empereurs , au temps qu'il a destiné ; et on vous verra baisser humblement la tête devant les tombeaux de ces pécheurs : alors l'état de l'Église sera changé. Pendant que l'Église prenait racine par ses croix et par ses souffrances , les empereurs , disait TertuUien % ne pouvaient pas être chrétiens; parce que le monde , qui la tourmentait , devait les avoir à sa tête. « Mais maintenant , >' dit le saint Psalmiste : Etnunc, reges , intelligite^\ maintenant qu'elle est établie , et que la main de Dieu s'est assez montrée , il est temps que vous veniez , ô rois du monde]: commencez à ouvrir les yeux à la vérité ; apprenez la véritable justice , qui est la justice de l'Évangile : « 0 vous qui jugez la « terre , servez le Seigneur en crainte : » Servite Domino in timoré ^ : dilatez maintenant son règne. Servez le Seigneur : de quelle sorte le servirezvous? Saint Augustin vous le va dire : « Servez-le " comme des hommes particuliers , en obéissant « à son Évangile , comme nous avons déjà [dit] ; « mais servez-le aussi comme rois , en faisant pour « son Église ce qu'aucuns ne peuvent faire, sinon « les rois : » In hoc serviunt Domino reges , in quantum sunt reges, ciim eafaciunt ad serviendum illi, quae non possunt facere nisi regesK Et quels sont ces services considérables que l'Église exige des rois comme rois? De se rendre les défenseurs de sa foi , les protecteurs de son autorité , les gardiens et les fauteurs de sa discipline.

La foi , c'est le dépôt , c'est le grand trésor, c'est le fondement de l'Église. De tous les miracles visibles que Dieu a faits pour cet empire , le plus grand , le plus mémorable , et qui nous doit attacher le plus fortement aux rois qu'il nous a donnés , c'est la pureté de leur foi. Le trône que remplit notre grand monarque est le seul de tout l'univers où , depuis la première conversion, jamais il ne s'est assis que des princes enfants de l'Église. L'attachement de nos rois pour le saint-siége apostolique semble leur avoir communiqué quelque chose de la fermeté inébranlable de cette première pierre sur laquelle l'Église est appuyée ; et c'est

' Psu,i.

» Apolog. n° 21.

» Ps. II , 10.

« Ibid. II.

• Ep. cLxxxv, n" 19, t. II, col. C5I.

pourquoi un grand pape , c'est saint Grégoire , a donné dès les premiers siècles cet éloge incomparable à la couronne de France : qu'elle est autant au-dessus des autres couronnes du monde , que la dignité royale surpasse les fortunes particulières : Qantà cœteros homines regia dignitas antecedit, tanto cœterarum gentium régna regni vestri projecto culmen excelUt\

Un si saint homme regardait sans doute plus encore la pureté de la foi , que la majesté du trône : mais qu'aurait-il dit , chrétiens , s'il avait vu durant douze siècles cette suite non interrompue de rois catholiques? S'il a élevé si haut la race de Pharamond , combien aurait-il célébré la postérité de saint Louis ! et s'il en a tant écrit à Childebert, qu'aurait-il dit à Louis-Auguste?

Sire, Votre Majesté saura bien soutenir de tout son pouvoir ce sacré dépôt de la foi , le plus précieux et le plus grand qu'elle ait reçu des rois ses ancêtres : elle éteindra dans tous ses États les nouvelles partialités. Et quel serait votre bonheur, quelle serait la gloire de vos jours, si vous pouviez encore guérir toutes les blessures anciennes! Sire, après ces dons extraordinaires que Dieu vous a départis si abondamment, et pour lesquels Votre Majesté lui doit des actions de grâces immenses; elle ne doit désespérer d'aucun avantage qui soit capable de signaler la félicité de son règne : et peut-être , car qui sait les secrets de Dieu? peut-être qu'il a permis que Louis le Juste , de triomphante mémoire , se soit rendu mémorable éternellement , en renversant le parti qu'avait formé l'hérésie pour laisser à son successeur la gloire de l'étouffer tout entière par un sage tempérament de sévérité et de patience. Sire , quoi qu'il en soit , et laissant à Dieu l'avenir, nous supplions Votre Majesté qu'elle ne se lasse jamais de faire rendre aux oracles du Saint-Esprit, et aux décisions de l'Église, une obéissance non feinte ; afin que toute l'Église catholique puisse dire d'un si grand roi , après saint Grégoire : « Nous devons prier sans cesse « pour notre monarque très-religieux et très- « chrétien , et pour la reine sa très-digne épouse , « qui est un miracle de douceur et de pitié , et « pour son flls sérénissime notre prince, notre « espérance : » Pro vitapiissimi et christianissimi Domini nostri, et tranquillissima ejus conjuge, et mansuetissima ejus sobole semper orandun est^. Et s'il vivait en nos jours, qui doute qu'il n'eût dit encore avec joie , pour la reine son auguste mère , dont le zèle ardent et infatigable aurait bien dû être consacré par les louanges d'un si grand pape ! Nous devons donc

' Ep. lib. VI , Ep. VI , ad Child. Reg. t. ii , col. 795. -' fpist. lib. IX , Êp. XLix, t. II, col. 903.

SUR LES DEVOIRS DES ROIS

prier sans relâche pour toutes ces personnes augustes , " pendant le temps desquelles , » voici un éloge admirable, « les bouches des hérétiques « sont fermées , » et leur malice , leurs nouveautés n'osent se produire ; Quorum temponbus hœreticorum ora conticescunt^ . Mais reprenons le fil de notre discours.

L'Église a tant travaillé pour l'autorité des rois, qu'elle a sans doute bien mérité qu'ils se rendent les protecteurs de la sienne. Ils régnaient sur les corps par la crainte, et tout au plus sur les cœurs par l'inclination. L'Eglise leur a ouvert une place plus vénérable 5 elle les a fait régner dans la conscience : c'est là qu'elle les a fait asseoir dans un trône , en présence et sous les yeux de Dieu même : quelle merveilleuse dignité ! Elle a fait un des articles de sa foi de la sûreté de leur personne sacrée , un devoir de sa religion de l'obéissance qui leur est due. C'est elle qui va arracher jusqu'au fond du cœur, nonseulement les premières pensées de rébellion, les mouvements les plus cachés de sédition, mais encore et les plaintes et les murmures; et pour ôter tout prétexte de soulèvement contre les puissances légitimes , elle a enseigné constamment , et par sa doctrine , et par son exemple , qu'il en faut tout souffrir, jusques à l'injustice, par laquelle s'exerce invisiblement la justice même de Dieu.

Après des services si importants, une juste reconnaissance obligeait les princes chrétiens à maintenir l'autorité de l'Église , qui est celle de Jésus-Christ inème. Non , Jésus-Christ ne règne pas , si son Église n'est autorisée : les monarques pieux l'ont bien reconnu ; et leur propre autorité, je l'ose dire, ne leur a pas été plus chère que l'autorité de l'Église. Ils ont fait quelque chose de plus : cette puissance souveraine, qui doit donner le branle dans les autres choses , n'a pas jugé indigne d'elle de ne faire que seconder dans toutes les affaires ecclésiastiques; et un roi de France, empereur, n'a pas cru se rabaisser trop, lorsqu'il promet son assistance aux prélats , qu'il les assure de son appui dans les fonctions de leur ministère : « afin , dit ce grand'roi * , que notre « puissance royale servant , comme il est conve- « nable, à ce que demande votre autorité , vous « puissiez exécuter vos décrets : » JJt nostro auxilio suffulti, quod vestra autoritas exposcit , famulante, ut decet, potestate nostra, perjicere valeaiis ^.

Mais , ô sainte autorité de l'Église , frein nécessaire de la licence, et unique appui de la dis-

' s. Greg. loc. citât.

* Lud. Pius.

» Capit. an 823, cap. iv, 1. 1, p. 634. {Édit. Balaz.)

BOSSUET — T. H

cipline, qu'es-tu maintenant devenue? abaudounéepar les uns et usurpée par les autres , ou elle est entièrement abolie, ou elle est dans des mains étrangères. Mais il faudrait un trop long discours pour exposer ici toutes ses plaies. Sire, le temps en éclaircira Votre Majesté. Cette affaire est digne que Votre Majesté s'y applique : et dans la réformation générale de tous les abus de l'État , qui est due à la gloire de votre règne , que l'on attend de votre haute sagesse , l'Église et son autorité, tant de fois blessées, recevront leur soulagement de vos mains royales. Et comme cette autorité de l'Église n'est pas faite pour l'éclat d'une vaine pompe , mais pour l'établissement des bonnes mœurs et de la véritable piété , c'est ici principalement que les monarques chrétiens doivent faire régner Jésus-Christ sur les peuples qui leur obéissent ; et voici en peu de mots quels sont leurs devoirs , comme le Saint- Esprit nous les représente.

Le premier et le plus connu , c'est d'extermi ner les blasphèmes. Jésus-Christ est un grand roi ; et le moindre respect que l'on doive aux rois, c'est de parler d'eux avec honneur. Un roi ne permet pas dans ses États qu'on parle irrévéremment même d'un roi étranger, même d'un roi ennemi , tant le nom de roi est vénérable partout où il se rencontre. Et quoi donc , ô Jésus-Christ, Roi des rois, souffrira-t-on qu'on vous méprise et qu'on vous blasphème, même au milieu de votre empire! quelle serait cette indignité ! Ah ! jamais un tel reproche ne ternira la réputation de mon roi. Sire, un regard de votre face sur ces blasphémateurs et sur ces impies, afin qu'ils n'osent paraître, et qu'on voie s'accomplir en votre règne ce qu'a prédit le prophète Amos : que « la cabale des li- « bertins sera renversée : » Auferetur factio lascivientium ' ; et ce mot du roi Salomon : « Un « roi sage dissipe les impies , et les voûtes des pri- « sons sont leurs demeures : » Dissipât impios rex sapiens, et incurvât super eos fornicem ' ; sans égard ni aux conditions , ni aux personnes : car il faut un châtiment rigoureux à une telle insolence.

Non -seulement les blasphèmes , mais tous les crimes publics et scandaleux doivent être le juste objet de l'indignation du'prince. « Le roi, dit le « même Salomon , assis dans le trône de son ju- « gement, dissipe tout le mal par sa présence : » Rex qui sedet in solio judicii, dissipât omne malum inluitu suo ^. Voyez qu'aucun mal ne doit échapper à la justice du prince. Mais si le prince entreprend d'exterminer tous les pécheurs, la

■ Am. VI, 7.

2 Prov. XX, 26.

i Ibid. 8.

ad

SUR LES DEVOIRS DES ROIS

terre sera déserte et son empire désolé. Remarquez aussi , chrétiens , les paroles de Salomon : il ne veut pas que le prince prenne son glaive contre tous les crimes ; mais il n'y en a toutefois aucun qui doive demeurer impuni, parce qu'ils doivent être confondus par la présence d'un prince vertueux et innocent. Voici quelque chose de merveilleux et bien digne de la majesté des rois : lew vie chrétienne et religieuse doit être le juste supplice de tous les pécheurs scandaleux , qui sont confondus et réprimés par l'autorité de leur exemple, par leurs vertus.[Qu'ils fassent donc régner Jésus-Christ par l'exemple de leur vie, qui soit une loi vivante de probité. Rien de plus grand dans les grands, que cette noble obligation de vivre mieux que les autres ; car ce qu'ils feront de bien ou de mal dans une place si haute , étant exposé à la vue de tous , sert de règle à tout leur empire. Et c'est pourquoi , dit saint Ambroise , « le prince doit bien méditer qu'il n'est pas dis- « pensé des lois ; mais que lorsqu'il cesse de leur « obéir, il semble en dispenser tout le monde » par l'autorité de son exemple : » Nec legihus rex solutus est, sed leges suo solvit exemplo \

Enfin le dernier devoir des princes pieux et chrétiens , et le plus important de tous pour faire régner Jésus-Christ dans leurs États , c'est qu'après avoir dissipé les vices, à la manière que nous avons dite, ils doivent élever, défendre, favoriser la vertu ; et je ne puis mieux exprimer cette vérité , que par ces beaux mots de saint Grégoire dans une lettre qu'il écrit à l'empereur Maurice : c'est à Votre Majesté qu'il parle. « C'est pour « cela, lui dit-il, que la puissance souveraine « vous a été accordée d'en haut sur tous les « hommes ; afin que la vertu soit aidée , afin que « la voie du ciel soit élargie , et que l'empire ter- « restre serve à l'empire du ciel :^> Ad hoc enim potestas super omnes homines dominorum meorum pietati cœlitus data est , ut qui bona appetunt, adjuventur; ut cœlorum via largius pateat, ut terrestre regnum cœlesti regno fainuletur '.

N'avez-vous pas remarqué cette noble obligation que ce grand pape impose aux rois , d'élargir les voies du ciel ? Il faut expliquer sa pensée en peu de paroles. Ce qui rend la voie du ciel si étroite , c'est que la vertu véritable est ordinairement méprisée; car comme elle se tient toujours dans ses règles , elle n'est ni assez souple ni assez flexible pour s'accommoder aux humeurs, ni aux passions, ni aux intérêts des hommes : c'est pourquoi elle semble inutile au monde; et le vice paraît bien plutôt , parce qu'il est plus

' Apolog. Dav. u, cap. m , 1. 1, col. 710.

' Epist. lib. III , Epiât. i,xv, aUMaurir. Aiig. t. ii , col, OVC.

entreprenant : car écoutez parler les hommes du monde dans le livre de la Sapience : « Le juste, « disent-ils, nous est inutile : » Inutilis est nobis ' ; il n'est pas propre à notre commerce , il n'est pas commode à nos négoces : il est trop attaché à son droit chemin , pour entrer dans nos voies détournées. Comme donc il est inutile , on se résout facilement à le laisser là, et ensuite à l'opprimer ; c'est pourquoi ils disent : « Trompons le « juste , parce qu'il nous est inutile : » Circumveniamus justum , guoniam inutilis estnobis. Elevez-vous , puissances suprêmes; voici un emploi digne de vous : voyez comme la vertu est contrainte de marcher dans des voies serrées; on la méprise , on l'accable : protégez-la : tendezlui la main, faites-vous honneur en la cherchant; élargissez les voies du ciel , rétablissez ce grand chemin et rendez-le plus facile : pour cela, aimez la justice : qu'aucuns ne craignent sous votre empire , sinon les méchants ; qu'aucuns n'espèrent, sinon les bons.

Ah ! chrétiens , la justice , c'est la véritable vertu des monarques ; c'est l'unique appui de la majesté : car qu'est-ce que la majesté? Ce n'est pas une certaine prestance qui est sur le visage du prince et sur tout son extérieur; c'est un éclat plus pénétrant , qui porte dans le fond des cœurs une crainte respectueuse : cet éclat vient de la justice , et nous en voyons un bel exemple dans l'histoire du roi Salomon. » Ce prince, dit l'Écri- « ture*, s'assit dans le trône de son père, et il « plut àtous : » Sedit Salomonsupersolium...pro pâtre suo, et cunctis placuit. Voilà un prince aimable, qui gagne les cœurs par sa bonne grâce. Il faut quelque chose de plus fort pour établir la majesté, et c'est la justice qui le donne; car après ce jugement mémorable de Salomon , écoutez le texte sacré : « Tout Israël , dit l'Écriture, ap- « prit que le roi avait jugé, et ils craignirent le « roi, voyant que la sagesse de Dieu était en lui : » Audivit omnis Israël judicium quodjudicasset rex, et timuerunt regem, videntes sapientiam Dei esse in eo^. Sa mine relevée le faisait aimer, mais sa justice le faisait craindre; de cette crainte de respect qui ne détruitpas l'amour, mais qui le rend plus sérieux et plus circonspect. C'est cet amour mêlé de crainte que la justice fait naître, et avec lui le caractère véritable de la majesté.

Donc , ô rois , dit l'Écriture , « aimez la jus- « tice'' , » et sachez que c'est pour cela que vous êtes rois. Mais pour pratiquer la justice, connaissez la vérité ; et pour connaître la vérité , mettcz-

• Sap. Il, 12.

» I. Parai. xxix,23.

3 III. Rcg. iii,2S.

' Sap. 1,1.

SUR LES DEVOIRS DES ROIS

CH

vous en état de l'apprendre. Salomon possédé d'un désir immense de rendre la justice à son peuple , fait à Dieu cette prière : » Je suis , dit-il , " ô Seigneur, un jeune prince, qui n'ai point en- « core l'expérience qui est la maîtresse des rois : » Ego aulem sumpuer parvulus, ignorans egressum etintroitum meum\ En passant, ne croyez pas qu'il parle ainsi par faiblesse de courage : il paraissait devant ses juges avec la plus haute fermeté; et il avait déjà fait sentir aux plus grands de son État qu'il était le maître. Mais quand il parle à Dieu , il ne rougit point de trembler devant une telle majesté, ni de confesser son ignorance, compagne nécessaire de l'humanité. Après quoi , le désir de rendre justice lui met cette parole en la bouche : < Donnez donc à votre ser- « vitcur un cœur docile , afin qu'il puisse juger " votre peuple , et discerner entre le bien et le a mal : » Dabis ergo servo tuo cor docile, utpopulum tuum Judicare possit , et discernere inter bonum et malum^. Ce cœur docile, qu'il demande , n'est point un cœur incertain et irrésolu : car la justice est résolutive, et ensuite elle est inflexible ; mais elle ne se fixe jamais qu'après qu'elle est informée, et c'est pour l'instruction qu'elle demande un cœur docile. Telle est la prière de Salomon.

Mais voyons ce que Dieu lui donne en exauçant sa prière. « Dieu donna, dit l'Écriture, à " Salomon une sagesse merveilleuse et une pru- '< dence très-exacte : » Dédit quoque Deus sapientiam Salomoni, et prudentiam multam nimis ^. Remarquez la sagesse et la prudence : la prudence , pour bien pénétrer les faits ; la sagesse, pour posséder les règles de lajustice : et pourobtenir ces deux choses , voici le mot important : '< Dieu lui donna , dit l'Histoire sainte , une éten- « due de cœur comme le sable de la mer, » latitudinem cordis quasi arenam quœ est in littore maris^. Sans cette merveilleuse étendue de cœur, on ne connaît jamais la vérité; car les hommes, et particulièrement les princes, ne sont pas si heureux que la vérité vienne à eux de droit fil, pour ainsi dire, et d'un seul endroit : chacun la trouve dans son intérêt, dans ses soupçons, dans ses passions , et la porte comme il l'entend aux oreilles du souverain. Il faut donc un cœur étendu pour recueillir la vérité de çà et de là , partout où l'on en découvre quelque vestige: et c'est pourquoi il « ajoute, « un cœur étendu comme le sable de la mer, « c'est-à-dire capable d'un détail infini , des moindres particularités , de toutes les circonstan-

' III. iîeS^. 111,7.

^ Ibid. 9.

2 Ihid. IV, 29.

' Ibid.

ces lesplus menues, pourformerunjugementdroit et assuré. Tel était le roi Salomon. Ne disons pas , chrétiens , ce que nous pensons de Louis- Auguste : et retenant en nos cœurs les louanges que nous donnons à sa conduite, faisons quelque chose qui soit plus digne de ce lieu ; tournons-nous au Dieu des armées et faisons une prière pour notre roi.

0 Dieu, donnez à ce prince cette sagesse, cette étendue, cette docilité modeste, mais pénétrante, que désirait Salomon. Ce serait trop vous demander pour un homme , que de vous prier, ô Dieu vivant, que le roi ne fût jamais surpris; c'est le privilège de votre science de n'être pas exposé à la tromperie : mais faites que la surprise ne l'emporte pas, et que ce grand cœur ne change jamais que pour céder à la vérité. 0 Dieu ! faites qu'il la cherche : ô Dieu ! faites qu'il la trouve : car, pourvu qu'il sache la vérité, vous lui avez fait le cœur si droit que nous ne craignons rien paur lajustice.

Sire , vous savez les besoins de vos peuples , le fardeau excédant ses forces dont il est chargé Ml se remue pour Votre Majesté quelque chose d'illustre et de grand, et qui passe la destinée des rois vos prédécesseurs : soyez fidèle à Dieu , et ne mettez point d'obstacle par vos péchés aux choses qui se couvent : portez la gloire de votre nom et celle du nom français à une telle hauteur, qu'il n'y ait plus rien à vous souhaiter que la félicité [éternelle].

QUATRIEME SERMON

POUR

LE DIMANCHE DES RAMEAUX

PRÊCHÉ DEVANT LE ROI

SUR LA JUSTICE

Origine de la justice parmi les hommes. Devoirs communs qu'elle impose à tous : devoirs particuliers qu'elle prescrit à ceux qui ont en main l'autorité publique. Désordres presque universels que l'intérêt propre cause dans le monde. Soins et précautions que les hommes et surtout les grands sont obligés de prendre pour bien connaître la vérité. Charité et condescendance que nous devons avoir les uns pour les autres. Clémence que les princes doivent faire paraître dans l'exercice de lajustice et dans le soulagement de la misère.

Exulta satis , filia Sien ; jubila, filia Jérusalem : ecce Rex tuus venit tibi justusetsalvator.

Réjouissez-vous, 6 Jérusalem : votre Roi juste et sauveur vient à vous. Zach. ix, 9.

La prophétie que j'ai récitée se rapporte manifestement à l'entrée que fait aujourd'hui le Sauveur des âmes dans la ville de Jérusalem. Le pro-

• m. Reg. XII, 4.

SUR LA JUSTJCK.

phète , pour célébrer dignement le triomphe de ce Roi de gloire, lui donne ces deux grands éloges, qu'il est juste , et qu'il est sauveur ; c'est-àdire, qu'il unitensemble, pour l'éternelle félicité du genre humain , ces deux qualités vraiment royales , ou plutôt vraiment divines , la justice et

la bonté.

Au bruit des acclamations que fait retentir le peuple juif en l'honneur de ce Roi juste et sauveur, je me sens invité , messieurs , à vous parler en ce jour de ce puissant appui des choses humaines , je veux dire la justice ; et de vous la faire voir comme elle doit être , avec le nécessaire tempérament de la bonté et de la clémence. De tous les sujets que j'ai traités , celui-ci me paraît le plus proiitable ; mais je ne puis vous dissimuler qu'il m'étonne par son importance , et m'accable presque de son poids : car encore que la justice soit nécessaire à tous les hommes , dont elle doit faire la loi immuable , il est vrai qu'elle enferme en particulier les principales obligations des personnes les plus importantes. Et, messieurs, je n'ignore pas avec quelle considération, quel respect et quelle crainte on doit non-seulement traiter, mais encore regarder tout ce qui les touche , même de loin et en général. Mais , sire , votre présence , qui devrait m'étonner dans ce discours, me rassure et m'encourage. Pendant que toute l'Europe admire votre justice , et qu'elle est le plus ferme fondement sur lequel le monde se repose, vos sujets ne connaîtraient pas le bonheur qu'ils ont d'être nés sous votre empire, s'ils appréhendaient de parler devant leur monarque d'une vertu qui fait sa gloire, aussi bien que sa plus puissante inclination. Je confesserai toutefois que si j'étais dans une place en laquelle il me fût permis de régler mes paroles suivant mes désirs, je me satisferais beaucoup davantage en faisant des panégyriques , qu'en proposant des instructions : mais comme le lieu où je suis m'avertit que je dois ma voix tout entière au Saint-Esprit qui m'ouvre la bouche, j'exposerai aujourd'hui non point mes pensées, mais ses préceptes, avec cette secrète satisfaction, qu'en récitant ses divins oracles en qualité de prédicateur, je ne laisserai pas de rendre en mon cœur un hommage profond a votre justice , en qualité de sujet. Mais je m'arrête déjà trop longtemps : affermi par cette pensée , je cours où cet Esprit tout-puissant m'appelle; et je cours premièrement à lui-même, pour lui demander ses lumières par les saintes intercessions de la bienheureuse Vierge. Ave, Maria.

Quand je nomme la justice, je nomme en même temps le lien sacré de la société humaine , le frein

nécessaire de la licence , l'unique fondement du repos, l'équitable tempérament de l'autorité, et le soutien favorable de la sujétion. Quand la justice règne , la foi se trouve dans les traités , la sûreté dans le commerce, la netteté dans les affaires, l'ordre dans la police, la terre est en repos, et le ciel même, pour ainsi dire, nous luit plus agréablement et nous envoie de plus douces influences. La justice est la vertu principale et le commun ornement des personnes publiques et particulières t elle commande dans les uns , elle obéit dans les autres; elle renferme chacun dans ses limites; elle oppose une barrière invincible aux violences et aux entreprises. Et ce n'est pas sans raison que le Sage lui donne la gloire de soutenir les trônes et d'affermir les empires , puisque en effet elle affermit non-seulement celui des princes sur leurs sujets, mais encore celui de la raison snr les passions, et celui de Dieu sur la raison même : JusUtiafirmatursoliutn\

Faisons paraître aujourd'hui cette reine des vertus dans cette chaire royale, ou plutôt dans cette chaire évangélique et divine, où Jésus- Christ , qui est appelé par le prophète Joël « le « Docteur de la justice, » enseigne les maximes à tout le monde : Dédit vobis Doctorem jusiitiœ ^

Mais si la justice est la reine des vertus morales , elle ne doit point paraître seule : aussi la verrez-vous dans son trône servie et environnée de trois excellentes vertus, que nous pouvons appeler ses principales ministres , la constance , la prudence , et la bonté.

La justice doit être attachée aux règles ; autrement elle est inégale dans sa conduite : elle doit connaître le vrai et le faux , dans les faits qu'on lui expose; autrement elle est aveugle dans son application : enfin elle doit se relâcher quelquefois , et donner quelque lieu à l'indulgence; autrement elle est excessive et insupportable dans ses rigueurs. La constance l'affermit dans les règles ; la prudence l'éclairé dans les faits; la bonté lui fait supporter les misères et les faiblesses : ainsi la première la soutient, la seconde l'applique, la troisième la tempère ; toutes trois la rendent parfaite et accomplie par leur concours. C'est ce que j'espère de vous faire voir dans les trois parties de ce discours.

PBEMIER POINT.

Si je voulais remonter jusques au principe, il faudrait vous dire, messieurs , que c'est en Dieu premièrement que se trouve la justice, et que c'est de cette haute origine qu'elle se répand

I Prov. XVI, 12.

> Joël. Il , 25.

SUR LA JUSTICE

parmi les hommes ; sans quoi nous ne pourrions soutenir le nom et la dignité de la justice. C'est là que j'aurais à vous exposer avec le grave Tertullien , que « la divine bonté ayant fait tant de « créatures , la justice divine les a ordonnées et « rangées chacune en sa place : » Bonitas operata est mundum, jusiitia modulata est.... Omnia ut bonitas concepit, itajustitia distinxit '. C'est donc elle qui ayant partagé proportionnément ces vastes espaces du monde , y a aussi assigné le lieu convenable aux astres , à la terre , aux éléments, pour s'y reposer ou pour s'y mouvoir, suivant qu'il est ordonné par la loi de l'univers , c'est-à-dire , par la sage volonté de Dieu : c'est cette même justice qui a ausi donné à la créature raisonnable ses lois particulières dont les unes sont naturelles , et les autres , que nous appelons positives , sont faites, ou pour confirmer, ou pour expliquer, ou enfin pour perfectionner les lumières de la nature.

Là il me serait aisé de vous faire voir que Dieu étant souverainement juste, il gouverne et le monde en général , et le genre humain en particulier par une justice éternelle ; et que c'est cette attache immuable qu'il a à ses propres lois , qui fait remarquer dans l'univers un esprit d'uniformité et d'égalité, qui se soutient de soi-même au milieu des agitations et des variétés infinies de la nature muable. Ensuite nous verrions, messieurs , comme la justice découle sur nous de cette source céleste, pour faire en nos âmes l'un des plus beaux traits de la divine ressemblance; et de là nous conclurions que nous devons imiter, par un amour ferme et inviolable de l'équité et des lois , cette constante uniformité de la justice divine. D'où il s'ensuit que tout homme juste doit être constant ; mais que ceux-là le doivent être plus que tous les autres , qui sont les juges du monde ; et qui , étant pour cette raison appelés dans l'Écriture les dieux de la terre , doivent faire reluire dans leur fermeté une image de l'immutabilité de ce premier être, dont ils représentent parmi les hommes la grandeur et la majesté.

Mais comme je me propose de descendre par des principes connus à des vérités de pratique , je laisse toutes ces hautes spéculations , pour vous dire, chrétiens, que la justice étant définie, comme tout le monde sait, « une volonté cons- « tante et perpétuelle de donner à chacun ce qui « lui appartient , » constans et perpétua voluntas jus suum cuique tribuendi ^ , il est aisé de connaître que l'homme juste doit être ferme, puisque même la fermeté est comprise dans la définition de la justice.

' Advcrsus Marcion. lib. il, n" 12.

» Inttit. lil). I, (if. I.

Et certainement, chrétiens, comme par le nom de vertus nous prétendons désigner non quelque acte passager, ou quelque disposition changeante , mais quelque chose de fixe et de permanent , c'est-à-dire , une habitude formée , il est aisé de juger que quelque inclination que' nous ayons pour le bien , elle ne mérite pas le nom de vertu jusqu'à ce qu'elle se soit affermie constamment dans notre cœur, et qu'elle ait pris, pour ainsi parler, tout à fait racine. Mais outre cette fermeté que doit tirer la justice du génie commun de la vertu , elle y est encore obligée par son caractère particulier : à cause qu'elle consiste dans une certaine égalité envers tous, qui demande pour se soutenir, un esprit ferme et vigoureux , qui ne puisse être ébranlé parla complaisance, ni par l'intérêt, ni par aucune autre faiblesse humaine, et une résolution arrêtée de ne s'écarter jamais des maximes justement posées. Or il est clair que, pour soutenir cette égalité, il faut quelque chose de ferme; autrement on déclinera tantôt à droite et tantôt à gauche : on regardera les visages contre le précepte de la loi ' ; c'est-à-dire, qu'on opprimera le faible qui est sans défense, et qu'on ne craindra d'entreprendre que contre celui qui a du crédit.

En effet , il est remarquable que si l'on ne marche d'un pas égal dans le chemin de la justice , ce qu'on fait même justement devient odieux. Par exemple, si un magistrat n'exagère la rigueur des ordonnances que contre ceux qui lui déplaisent ; si un bon droit lui paraît toujours embrouillé jusqu'à ce que le riche parle; si le pauvre, quelque effort qu'il fasse , ne peut jamais se faire entendre, et se voit malheureusement distingué d'avec le puissant dans un intérêt qu'ils ont commun : c'est en vain que ce magistrat se vante quelquefois d'avoir bien jugé; l'inégalité de sa conduite fait que la justice n'avoue pas pour sien , même ce qu'il fait selon les règles : elle a honte de ne lui servir que de prétexte; et jusqu'à ce qu'il devienne égal à tous , sans acception de personne , la justice qu'il refuse à l'un convainc d'une manifeste partialité celle qu'il se glorifie de rendre à l'autre.

Mais il y a encore une autre raison qui a obligé les jurisconsultes à faire entrer la fermeté dans la définition de la justice; c'est pour l'opposer davantage à son ennemi capital , qui est l'intérêt. L'intérêt , comme vous savez , n'a point de maximes fixes; il suit les inclinations, il change avec les temps , il s'accommode aux affaires : tantôt ferme, tantôt relâché, et ainsi toujours variable. Au contraire , l'esprit de justice est un esprit de

' Levlt. XIX, 15.

SUR LA JUSTICE

fermeté, parce que, pour devenir juste, il faut entrer dans l'esprit qui a fait les lois , c'est-à-dire , dans un esprit immortel, qui, s'élevant au-dessus des temps et des affections particulières , subsiste toujours égal , malgré le changement des affaires.

Concluons donc , chrétiens , que la justice doit être ferme et inébranlable : mais pour descendre au détail de ses obligations, disons que le genre humain étant partagé en deux conditions différentes, je veux dire entre les personnes publiques et les personnes particulières, c'est le devoir commun des uns et des autres de garder inviolablement la justice ; mais queceux qui ontenmain , ou le tout, ou quelque partie de l'autorité publique , ont cela de plus , qu'ils sont obligés d'être fermes, non-seulement à la garder, mais encore à la protéger et à la rendre.

Qui pourrait maintenant vous dire de quelle sorte et par quels artifices l'intérêt attaque l'intégrité de la justice , tente la pudeur, affaiblit sa force , et corrompt enfin sa pureté? Ce n'est pas un ouvrage fort pénible , que de connaître et de condamner les injustices des autres; nous les voyons détestées par une clameur universelle : mais se détacher de soi-même, pour juger droitement de ses actions, c'est là véritablement le grand effort de la raison et de la justice. Qui nous donnera, chrétiens, non ce point appuyé hors de la terre , que demandait ce grand géomètre * , pour la remuer hors de son centre ; mais un point hors de nous-mêmes , pour nous regarder d'un même œil que nous regardons les autres , et arrêter dans notre cœur tant de mouvements irréguliers que l'intérêt y fait naître? Quelle horreur aurions-nous de nos injustices, de nos usurpations , de nos tromperies 1 Mais , hélas ! où trouverons-nous ce point de détachement, pour sortir nous-mêmes hors de nous-mêmes, et nous voir d'un œil équitable et d'un regard désintéressé? La nature ne le donne pas, nous n'écoutons pas la grâce : c'est pourquoi c'est en vain que la raison dicte , que la loi publie , que l'Évangile confirme cette loi si naturelle et si divine tout ensemble : « Ne faites point à autrui ce que vous ne « voulez pas qui vous soit fait'. » Nul ne veut sortir de soi-même pour entrer dans cette mesure commune du genre humain : celui-là, ébloui de sa fortune , ne peut se résoudre à descendre de sa superbe hauteur, pour se mesurer avec personne. Mais pourquoi parler ici de la grandeur? chacun se fait grand à ses yeux , chacun se tire du pair, chacun a des raisons particulières par lesquelles il se distingue des autres.

* Arcliiuièdc de Syracuso.

' Tob. IV, 16. Luc. VI, 51.

Je parle premièrement à tous les hommes, et je leur dis à tous de la part de Dieu : 0 hommes , quels que vous soyez , et quelque sort qui vous soit échu par l'ordre de Dieu dans le grand partage qu'il a fait du monde , soit que sa providence vous ait laissés dans le repos d'une vie privée , soit que vous tirant du pair elle ait mis sur vos épaules, avec de grandes charges, de grands périls et de grands comptes à rendre; puisque vous vivez tous en société sous l'empire suprême de Dieu , n'entreprenez rien les uns sur les autres, et écoutez les belles paroles que vous adresse à tous le divin Psalmiste : Si vere utigue justitiam loquimini, reciajudicate,filiihominnm ' : « Si c'est véritablement que vous parlez de la jus- « tice, jugez donc droitement, ô enfants des hom- « mes. » Permettez-moi , chrétiens , de paraphraser ces paroles, sans me départir toutefois du sens littéral , et de vous dire avec David : 0 hommes , vous avez toujours à la bouche l'équité et la justice ; dans vos affaires, dans vos assemblées, dans vos entretiens , on entend partout retentir ce nom sacré; et si peu qu'on vous blesse dans vos intérêts , vous ne cesserez d'appeler la justice à votre secours : mais si c'est sincèrement et de bonne foi que vous parlez de la sorte , si vous regardez la justice comme l'unique asile de la vie humaine, et que vous croyiez avoir raison de recourir, quand on vous fait tort, à ce refuge commun du bon droit et de l'innocence, jugezvous donc vous-mêmes équitablement , et ne vous laissez pas aveugler par votre intérêt ; contenezvous dans les limites qui vous sont données , et ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse. Car en effet, chrétiens, qu'y a-t-il de plus violent et de plus inique, que de crier à l'injustice , et d'appeler toutes les lois à notre secours, si peu qu'on nous touche, pendant que nous ne craignons pas d'attenter hautement sur le droit d'autrui ; comme si ces lois que nous implorons ne servaient qu'à nous protéger, et non pas à nous instruire de nos obligations envers les autres ; et que la justice n'eût été donnée que comme un rempart pour nous couvrir, et non comme une borne posée pour nous arrêter, et comme une barrière pour nous renfermer dans nos devoirs réciproques.

Fuyons un si grand excès; gardons-nous bien d'introduire dans ce commerce des choses humaines cet abus tant réprouvé par les saintes Lettres, qui est la perte infaillible du droit et de la justice : deux mesures , deux balances , deux poids inégaux ; une grande mesure pour exiger ce qui nous est dû , une petite mesure pour rehdre ce que nous devons : car, comme dit le pro-

' rs. Lvn, I.

SUR LA JUSTICE

phète , « c'est une chose abominable devant le « Seigneur '. » Servons-nous de cette mesure commune qui enferme le prochain avec nous dans la même règle de justice ; je veux dire , « faisons , « chrétiens, comme nous voulons qu'on nous fasse : « c'est la loi et les prophètes \ » Gardons l'égalité envers tous , et que le pauvre soit assuré par son bon droit, autant que le riche par son crédit, et le grand par sa puissance : gardons- la en toutes choses, et embrassons par un soin égal tout ce que la justice ordonne.

Je ne puis ici m'empêcher de reprendre en passant cet abus commun d'acquitter fidèlement certaines sortes de dettes , et d'oublier tout à fait les autres. Au lieu de savoir connaître ce que doit fournir notre source , et ensuite de dispenser sagement ses eaux par tous les canaux qu'il faut remplir, on les fait couler sans ordre toutes d'un côté , et on laisse le reste à sec. Par exemple , les dettes du jeu sont privilégiées ; et comme si ses lois étaient les plus saintes et les plus inviolables de toutes , on se pique d'honneur d'y être fidèle , non point pour ne tromper pas, car, au contraire, on ne rougit pas de prendre tous les jours des avantages frauduleux , mais du moins pour payer exactement ; pendant qu'on ne craint pas de faire misérablement languir des marchands et des ouvriers qui seuls soutiennent depuis si longtemps cet éclat que je puis bien appeler doublement trompeur et doublement emprunté, puisque vous ne le tirez ni de votre vertu , ni même de votre bourse ; dont la famille éplorée, que votre vanité réduit à la faim, crie vengeance devant Dieu contre votre luxe : ou bien, si l'on est soigneux de conserver du crédit en certaines choses, de peur de faire tarir les ruisseaux qui entretiennent notre vanité on néglige les vieilles dettes, on ruine impitoyablement les anciens amis; amis malheureux et infortunés , devenus ennemis par leurs bons offices, qu'on ne regarde plus désormais que comme des importuns qu'on veut réduire , en les fatiguant , à des accommodements déraisonnables, ou à qui l'on croit faire assez de justice quand on leur laisse après sa mort les débris d'une maison ruinée , et les restes d'un naufrage que les flots emportent. 0 droit ! ô bonne foi ! ô sainte équité ! Je vous appelle à témoin contre l'injustice des hommes ; mais je vous appelle en vain : vous n'êtes presque plus parmi nous que des noms pompeux , et l'intérêt est devenu notre seule règle de justice.

Intérêt , dieu du monde et de la cour, le plus ancien , le plus décrié , et le plus inévitable de tous les trompeurs, tu trompes dès l'origine du

' Prov. XX , 23.

* Matth. vil, 17.

monde : on a fait des livres entiers de tes tromperies 5 tant elles sont découvertes. Qui ne devient pas éloquent à parler de tes artifices? qui ne fait pas gloire de s'en défier? mais tout en parlant contre toi, qui ne tombe pas dans tes pièges? « Parcourez , dit le prophète Jérémie , toutes les « rues de Jérusalem, considérez attentivement , « et cherchez dans toutes ses places , si vous trou- « verez un homme droit et de bonne foi. S'il y en « a quelqu'un qui jure par moi , en disant : Vive « le Seigneur ! il se servira faussement de ce ser- « ment même: » Circuitevias Jérusalem, etaspicite, et considerate , et quœrite in plateis ejus, an inveniatis virum facientem judicium, et quœrentemfidem.... Quod si etiam , Vivit Dominus, dixerint, et hoc falsojurabunt '. On ne voit plus, on n'écoute plus , on ne garde plus aucune mesure, quand il s'agit du moindre intérêt : la bonne foi n'est qu'une vertu de commerce, qu'on garde par bienséance dans les petites affaires, pour établir son crédit, mais qui ne gêne point la conscience, quand il s'agit d'un coup de partie. Cependant on jure, on affirme, on prend à témoin le ciel et la terre ; on mêle partout le saint nom de Dieu , sans aucune distinction du vrai et du faux : « Comme si le parjure , « disait Salvien , n'était plus un genre de crime , « mais une façon de parler : Perjurium Ipsum sermonis genus putat esse, non criminis *. Au reste , on ne songe plus à restituer le bien qu'on a usurpé contre les lois ; on s'imagine qu'on se le rend propre par l'habitude d'en user, et on cherche de tous côtés non point un fond pour le rendre, mais quelque détour de conscience pour le retenir : on trouve le moyen d'engager tant de monde dans son parti , et on sait lier ensemble tant d'intérêts différents , que la justice repoussée par un si grand concours et par cet enchaînement d'intérêts contraires , si je puis parler de la sorte , « est contrainte de se retirer, comme « dit le prophète Isaïe : la vérité tombe par terre, « et ne peut plus percer de si grands obstacles , « ni trouver aucune place parmi les hommes : » Et conversum est retrorsum judicium , etjustitia longe stetit; quia corruit in platea veritas , et œquitas non potuit ingredi ^.

Dans cette corruption presque universelle , que l'intérêt a faite dans le monde , si ceux que Dieu a mis dans les grandes places n'appliquent toute leur puissance à soutenir la justice , la terre sera désolée , et les fraudes seront infinies. 0 sainte réformation de l'état de la justice , ouvrage digne du gi'and génie du monarque qui nous honore de

' Jerem. v, I, 2.

2 Salv. lib. IV, (Je Giibcr. Dei , n" H, p. 87.

^ Is. t\\, li.

CIG

SUR LA JUSTICE

son audience , puisses-tu êlra aussi heureusement accomplie , que tu as été sagement entreprise ! Il n y a rien , m essieu r s , de pi u s n écessaire au monde , que de protéger hautement, chacun autant qu'on le peut , l'intérêt de la justice : car il faut ici confesser que la vertu est obligée de marcher dans des voies bien difficiles , et que c'est une espèce de martyre, que de se tenir régulièrement dans les termes du droit et de l'équité. Celui qui est ré solu de se renfermer dans ses bornes , se met si fort à l'étroit, qu'à peine se peut-il aider ; et il ne faut pas s'étonner s'il demeure court ordinairement dans ses entreprises , lui qui se retranche tout d'un coup plus de la moitié des moyens, en s'ôtant ceux qui sont mauvais , et c'est-à-dire , assez souvent les plus efficaces.

Car qui ne sait , chrétiens , que les hommes pleins d'intérêts et de passions , veulent qu'on entre dans leurs sentiments? Que fera ici cet homme si droit , qui ne parle que de son devoir ? que fera-t-il , chrétiens , avec sa froide et impuissante régularité? Il n'est ni assez souple, ni assez flexible pour ménager la faveur des hommes : il y a tant de choses qu'il ne peut pas faire , qu'à la fin il est regardé comme un homme qui n'est bon à rien , et qui est entièrement inutile. En effet écoutez, messieurs, comme en parlent les hommes du monde dans le livre de la Sapience : Circumveniamus justum , quoniam inuiilis est nohis ' : « Trompons, disent-ils, l'homme juste : « remarquez cette raison ; « parce qu'il nous est « inutile : » il n'entre point dans nos négoces , il s'éloigne de nos détours , il ne nous est d'aucun usage. Ainsi , comme vous voyez , à cause qu'il est inutile , on se résout facilement à le mépriser ; ensuite à le laisser périr, sans en faire bruit , et même à le sacrifier à l'intérêt du plus fort , et aux pressantes sollicitations de cet homme de grand secours, qui n'épargne rien , ni le saint , ni le profane, pour nous servir. Mais pourquoi nous arrêter davantage sur une chose si claire? Il est aisé de comprendre que l'homme injuste , qui met tout en œuvre , qui entre dans tous les desseins , qui fait jouer les passions et les intérêts , ces deux grands ressorts de la vie humaine , est plus actif, plus pressant , plus prompt; et ensuite, pour "ordinaire , qu'il réussit mieux que le juste qui ne sort point de ses règles , qui ne marche qu'à pas comptés , qui ne s'avance que par mesure.

Levez-vous , puissance du monde ; voyez comme la justice est contrainte de marcher pan des voies serrées : secourez-la, tendez-lui la main ; faites-vous honneur, c'est trop peu dire , déchargez votre âme, et délivrez votre conscience

^ Sap. II, 12

en la protégeant : la vertu a toujours assez d'affaires pour se maintenir au dedans contre tant de vices qui l'attaquent ; défendez-la du moins contre les insultes du dehors. « C'est pour cela , « dit le grand pape saint Grégoire , que la puis- « sance a été donnée à nos maîtres , afin que ceux « qui veulent le bien soient aidés, et que les « voies du ciel soient dilatées : » Ad hoc enim potestas super omnes homines dominorum meorum pielati cœlitus data est, ut qui hona appetunt, adjuventur; ut cœlorum via largius pateat '. Ainsi leur conscience les oblige à soutenir hautement le bon droit et la justice : car il est vrai que c'est la trahir, que de travailler faiblement pour elle, et l'expérience nous fait assez voir qu'une résistance trop molle ne fait qu'affermir le vice et le rendre plus audacieux. Les méchants n'ignorent pas que leurs entreprises hardies leur attirent nécessairement quelques embarras ; mais après qu'ils ont essuyé une légère tempête , que la clameur publique a fait élever contre eux , ils pensent avoir payé tout ce qu'ils doivent à la justice : ils défient après cela le ciel et la terre, et ne profitent de cette disgrâce que pour mieux prendre dorénavant leurs précautions. Ainsi , il faut résister à l'iniquité avec une force invincible ; et ndus pouvons bien le publier devant un roi si juste et si ferme , que c'est dans cette vigueur à maintenir la justice que réside la grandeur et la majesté.

J'ai remarqué deux éloges que l'Écriture donne au roi Salomon au commencement de son règne; elle dit ces mots : « Salomon s'assit dans le trône « du Seigneur, en la place de David son père, et « il plut à tous : » Sedit Salomon super solium Domini, pro David pâtre suo, et cunctis placuit^. Remarquons ici en passant, messieurs, que le trône royal appartient à Dieu , et que les rois ne le remplissent qu'en son nom. C'est une chose bien magnifique pour les rois, et qui nous oblige à les révérer avec une espèce de religion , mais par laquelle aussi Dieu les avertit d'exercer saintement et divinement une autorité divine et sacrée. Mais revenons à Salomon : il s'assit donc dit l'Écriture , dans le trône du Seigneur, en la place de David son père , et il plut à tous : c'est la première peinture que nous fait le Saint- Esprit de ce grand prince. Mais après qu'il eut commencé de gouverner ses affaires , et qu'on le vit appliqué à faire justice à tout le monde avec grande connaissance, la même Écriture relève son style, et parle de lui en ces termes : « Tout « Israël entendit que le roi jugeait droitement , « et ils craignirent le roi , voyant que la sagesse

[ ' Epist. ixv, ad Mauric Aug. t. II, p. 678. 1 * I. Par. XXIX. 23.

SUR LA JUSTICE

•« de Dieu était en lui pour rendre justice : » Audivii itaqiie omnis Israël judicium quod rexjudicasset, ettimuerunt regem, videntes sapientiam Dei esse in eo ad faciendum judicium '. Sa mine haute et relevée le faisait aimer ; sa justice le fait craindre de cette crainte de respect , qui ne détruit pas l'amour, mais qui le rend plus retenu et plus circonspect. Les bons respiraient sous sa protection, et les méchants appréhendaient son bras et ses yeux, qu'ils voyaient si éclairés et si appliqués tout ensemble à connaître la vérité. La sagesse de Dieu était en lui , et l'amour qu'il avait pour la justice lui faisait trouver les moyens de la bien connaître : c'est la seconde qualité que la justice demande; et j'ai promis aussi de la traiter dans ma deuxième partie.

DEUXIÈME POINT

Avant que Dieu consumât par le feu du ciel ces villes abominables dont le nom même fait horreur, nous lisons dans la Genèse qu'il parla en cette sorte : « Le cri contre l'iniquité de So- « dôme et de Gomorrhe s'est augmenté , et leurs « crimes se sont aggravés jusqu'à l'excès. Je des- « cendrai et je verrai s'ils ont fait selon la clameur « qui est venue contre eux jusqu'à moi ; ou si « leurs œuvres sont contraires , afin que je le sache « au vrai : » Clamor Sodomorum et Gomorrhœ multiplicatus est, et peccatiim eonim aggravatum est nimis. Descendam et videbo utrum clamorein, qui venit ad me , opère compleverint ; an non est ita, ut sciam ^ Saint Isidore de Damiette , et après lui le grand pape saint Grégoire , ont fait cette belle observation sur ces paroles ^ : Encore qu'il soit certain que Dieu , du haut de son trône , non-seulement découvre tout ce qui se fait sur la terre, mais encore prévoie dès l'éternité tout ce qui se développe par la révolution des siècles : toutefois, disent ces grands saints , voulant obliger les hommes de s'instruire par eux-mêmes de la vérité, et de n'en croire ni les rapports , ni même la clameur publique , cette sagesse infinie se rabaisse jusqu'à dire : « Je des- « cendrai et je verrai ; » afin que nous comprenions quelle exactitude nous est commandée pour nous informer des choses au milieu de nos ignorances ; puisque celui qui sait tout fait une si soigneuse perquisition, et vient en personne pour voir. C'est, messieurs, en cette sorte que le Très-Haut se rabaisse pour nous enseigner ; et il donne par ces paroles deux instructions importantes à ceux

> m. Reg III , 28.

» Gen. XVIII, 20,21.

3 S. Isidor. Epist. lib. f , Ep. cocx. 5. G)f</. Moral, lib. xn, cap. x\v, t. I, col. 628.

qui sont en autorité. Premièrement en disant : « Le cri est venu à moi, » il leur montre que leur oreille doit être toujours ouverte , toujours attentive à tout ; mais en ajoutant après : « Je '< descendrai et je verrai , » il leur apprend qu'à la vérité ils doivent tout écouter; mais qu'ils doivent rendre ce respect à l'autorité que Dieu a at« tachée à leur jugement , de ne l'arrêter jamais qu'après une exacte information et un sérieux examen.

Ajoutons s'il vous plaît , messieurs , qu'encore ne suffit-il pas de recevoir ce qui se présente ; il faut chercher de soi-même et aller au-devant de la vérité , si nous voulons la connaître et la découvrir : car les hommes , et surtout les grands , ne sont pas si heureux que la vérité aille à eux d'elle-même , ni de droit fil , ni d'un seul endroit ; il ne faut pas qu'ils se persuadent qu'elle perce tous les obstacles qui les environnent , pour monter à cette hauteur où ils sont placés : mais plutôt il faut qu'ils descendent, pour la chercher ellemême. C'est pourquoi le Seigneur a dit : Je descendrai et je verrai ; c'est-à-dire , qu'il faut que les grands du monde descendent en quelque façon de ce haut faîte où rien n'approche qu'avec crainte, pour reconnaître les choses de plus près et recueillir deçà et delà les traces dispersées de la I vérité : et c'est en cela que consiste la véritable prudence. C'est pourquoi il est écrit du roi Salomon , qu'il avait le cœur étendu comme le sable de la mer : Bedit Deus Salomoni latitudinem cordis, quasi arenam quœ est in littore maris ' ; c'est-à-dire , qu'il était capable d'entrer dans un détail infini , de ramasser avec soin les moindres particularités , de peser les circonstances les plus menues, pour former un jugement droit , et éviter les surprises.

Il est certain , chrétiens , que les personnes publiques chargent terriblement leurs consciences , et se rendent responsables devant Dieu de tous les désordres du monde , s'ils n'ont cette attention pour s'instruire exactement de la vérité. Et c'est pourquoi le roi David, pénétré de cette pensée et de cette pesante obligation , sentant approcher son heure dernière , fait venir son fils et son successeur, et parmi plusieurs graves avertissements il lui donne celui-ci très-considérable : « Prenez « garde , lui dit-il , mon fils , que vous entendiez « tout ce que vous faites , et de quel côté vous « vous tournerez : » Ut intelligas universa quœ facis, et quocumque te verleris '. De même que s'il eût dit : Mon fils , que nul ne soit si osé que de vouloir tourner votre esprit , ni vous donner

' m. Rcfj IV, 29.

» Ibid. II , 3.

SUR LA JUSTICE

des impressions contraires à la vérité ; entendez distinctement tout ce que vous faites , et connaissez tous les ressorts de la grande maciiine que vous conduisez : « afin, dit-il, que le Seigneur « soit avec vous, et confirme toutes ses promesses « touchant la félicité de votre règne : « Ut confirmet Dominus universos sermones suos '.

C'est ce que dit le sage David au roi Salomon son successeur; et il sera beau de voir de quelle sorte ce jeune prince profite de cet avis. Aussitôt qu'il eut pris en main les rênes de son empire , il se mit à considérer profondément que cette haute élévation où il se voyait , avec ce malheur attaché, que, dans cette multitude infinie qu'il voyait s'empresser autour de lui , il n'y en avait presque aucun qui ne pût avoir quelque intérêt de le surprendre. 11 vit donc combien il est dangereux de s'abandonner tout entier à une aveugle confiance ; et il vit aussi que la défiance jetait l'esprit dans l'incertitude , et fermait d'une autre manière la porte à la vérité. Dans cette perplexité, et pour tenir le milieu entre ces deux périls également grands , il connut qu'il n'y avait rien de plus nécessaire que de se jeter humblement entre les bras de celui auquel seul on ne peut jamais s'abandonner trop , et il fit à Dieu cette prière : « Sei- « gneur Dieu , vous avez fait régner votre ser- « viteur en la place de David mon père 5 et moi « je suis un petit enfant , qui ne sais ni par où il « faut commencer ni par où il faut sortir des « affaires : » Ego autem sum puer parvulus , et ignorans egressum et introitum meum ^. Ne croyez pas , chrétiens , qu'il parlât ainsi par faiblesse : il parlait et il agissait dans ses conseils avec la plus haute fermeté; et il avait déjà fait sentir aux plus grands de son État qu'il était le maître. Mais tout sage et tout absolu qu'il était , il voyait qu'en la présence de Dieu , toute cette force n'était que faiblesse, et que toute cette sagesse n'était qu'une enfance : Ego autem sum puer parvulus; et il n'attend que du Saint-Esprit l'ouverture et la sortie de ses entreprises. Après quoi le désir immense de rendre justice lui met cette parole à la bouche : « Vous donnerez , ô Dieu , à " votre serviteur un cœur docile , afin qu'il puisse « juger votre peuple , et discerner entre le bien et «« le mal : car autrement qui pourrait conduire « cette multitude infinie? » Dabis ergo servo tuo cor docile, ut populum tuum judicare possit, et discernere inter bonum et malum : guis enim poteritjudicare populum istum, populum tuum hune multum ^?

Vous voyez bien , chrétiens , qu'il sent le

• III. Rcg. m, i.

» Ibid. 7.

» ibui. y.

poids de sa dignité, et la charge épouvantable de sa conscience , s'il se laisse prévenir contre la justice; c'est pourquoi il demande à Dieu ce discernement et ce cœur docile : par où nous devons entendre non un cœur incertain et irrésolu ; car la véritable prudence n'est pas seulement considérée , mais encore tranchante et résolutive : c'est donc qu'il considérait que c'est un vice de l'esprit humain, non-seulement d'être susceptible des impressions étrangères, mais encore de s'embarrasser dans ses propres imaginations ; et que ce n'est pas toujours la faiblesse du génie , mais souvent même sa force qui fait que l'homme s'attache plus qu'il ne faut à soutenir ses opinions , sans vouloir jamais revenir. Non recipit stullus verba prudentiœ , nisi ea dixeris quœ versantur in corde ejus ' : « L'insensé ne reçoit point « les paroles de prudence , si vous ne lui parlez « selon ce qu'il a dans le cœur. » De là vient que, regardant avec tremblement les excès où ces violentes préoccupations engagent souvent les meilleurs esprits, il demande à Dieu un cœur docile : c'est-à-dire, si nous l'entendons, un cœur si grand et si relevé, qu'il ne cède jamais qu'à la vérité; mais qu'il lui cède toujours en quelque temps qu'elle vienne , de quelque côté qu'elle aborde , sous quelque forme qu'elle se présente. C'est pour cela , chrétiens , qu'il n'y a rien de plus beau dans les personnes publiques , qu'une oreille toujours ouverte et une audience facile : c'est une des principales parties de la félicité du monde ; et l'Ecclésiastique l'avait bien compris , lorsqu'il a dit ces paroles : « Heureux celui qui « a trouvé un ami fidèle , et qui raconte son droit <' à une oreille attentive ! » Beatus gui invenit amicum verum, et qui enarrat justitiam auri audienti ' ! Ce grand homme a joint ensemble dans ce seul verset deux des plus sensibles consolations de la vie humaine : l'une , de trouver dans ses embarras un ami fidèle à qui l'on puisse demander un bon conseil; l'autre, de trouver dans ses affaires une oreille patiente à qui on puisse déduire toutes ses raisons : « L'oreille qui « écoute et l'œil qui voit, c'est le Seigneur qui « les a faits : » Aurem audientem et oculum videntem, Dominus fecit utrumque ^. Il n'y a rien de plus doux ni de plus efficace pour gagner les cœurs; et les personnes d'autorité doivent avoir de la joie de pouvoir faire ce bien à tous. La dernière décision des affaires les oblige à prendre parti, et ensuite ordinairement à fâcher quelqu'un ; mais il semble que la justice voulant les récompenser de cette importune nécessité où

' Prov. WIII, 2.

^ Eccl. XXV, 12.

J Pvov. XX, 12.

SUR LA JUSTICE

elle les engage, leur ait mis en main un plaisir (ju'ils peuvent faire à tous également : qui est celui de prêter l'oreille avec patience , et de peser sérieusement toutes les raisons d'un cœur angoissé de cette peine cruelle de n'être par entendu.

Mais après avoir exposé de quelle importance il est que les personnes publiques recherchent la vérité , avec quelle force et de quelle voix ne faudrait-il pas nous élever contre ceux qui entreprendraient de l'obscurcir par leurs faux rapports? Qu'attentez-vous, malheureux, et quelle entreprise est la vôtre? Quoi! vous voulez ôter la lumière au monde , et envelopper de ténèbres ceux qui doivent éclairer la terre ! Vous concevez de mauvais desseins , vous fabriquez des tromperies , vous machinez des fraudes les uns contre les autres ; et, non contents de les méditer dans votre cœur, vous ne craignez point de les porter jusqu'aux oreilles importantes : vous osez même les porter jusqu'aux oreilles du prince! Ah! songez qu'elles sont sacrées et que c'est les profaner trop indignement que d'y porter comme vous faites, ou les injustes préventions d'une haine aveugle , ou les pernicieux raffinements d'un zèle affecté , ou les inventions artificieuses d'une jalousie cachée. Infecter les oreilles du prince, est quelque chose de plus criminel que d'empoisonner les fontaines publiques , et que de voler les trésors publics ; car le vrai trésor d'un Elat , c'est la vérité dans l'esprit du prince. Prenez donc garde, messieurs, comme vous parlez, surtout dans la cour, où tout est si délicat et si important. C'est là que s'accomplit ce que dit le Sage : « Les paroles obscures ne se perdent pas en l'air : » Sermo obscurus in vacuum non ibit \ Chacun écoute , et chacun commente ; cette raillerie maligne , ce trait que vous lancez en passant , cette parole malicieuse, ce demi-mot , qui donne tant à penser par son obscurité affectée, peut avoir des suites terribles ; et il n'y a rien de plus criminel que de vouloir couvrir de nuages le siège de la lumière , ou altérer tant soit peu la source de la bonté et de la clémence.

TROISIÈME POINT

Ce serait ici , chrétiens , qu'il faudrait vous faire voir que la justice n'est pas toujours inflexible, ni ne montre pas toujours son visage austère, [qu'elle] doit être exercée avec quelque tempérament, et qu'elle-même devient inique et insupportable, quand elle use de tous ses droits : Summum jus, summa injuria *. La droite raison , qui est sa guide , lui prescrit de

* Terent. Ileautonlimorum. ad. iv, sccn. iv.

se relâcher quelquefois ; et il me serait aisé de vous faire voir que la bonté , qui modère sa rigueur extrême, est une de ses parties principales : mais, comme le temps me presse , je supposerai , s'il vous plaît , la vérité assez connue de cette doctrine , et je dirai en peu de paroles à quoi elle doit être appliquée.

Premièrement , chrétiens , il est manifeste que la justice est établie pour entretenir la société parmi les hommes : or est-il que la condition la plus nécessaire pour conserver parmi nous la société, c'est de nous supporter mutuellement dans nos défauts ; autrement , notre nature ayant tant de faible, si nous entrions dans le commerce de la vie humaine avec cette austérité invincible qui ne veuille jamais rien pardonner aux autres , il faudrait et que tout le monde rompît avec nous , et que nous rompissions avec tout le monde : par conséquent la même justice qui nous fait entrer en société, nous oblige, en faveur de cette union , à nous supporter en beaucoup de choses '. Comme la faiblesse commune de l'humanité ne nous permet pas de nous traiter les uns les autres en toute rigueur, il n'y a rien déplus juste que cette loi de l'apôtre : « Supportez- « vous mutuellement en charité * , et portez le « fardeau les uns des autres : » Aller alteriusonera portate ^ ; et cette charité et facilité , qui s'appelle condescendance dans les particuliers , c'est ce qui s'appelle clémence dans les grands et dans les princes.

Ceux qui sont dans les hautes places , et qui ont en main quelque partiede l'autorité publique, ne doivent pas se persuader qu'ils soient exempts de cette loi : au contraire , et il le faut dire , leur propre élévation leur impose cette obligation nécessaire de donner bien moins que les autres à leurs ressentiments et à leurs humeurs ; et dans ce faîte où ils sont , la justice leur ordonne de considérer qu'étant établis de Dieu pour porter ce noble fardeau du genre humain , les faiblesses inséparables de notre nature font une partie de leur charge, et ainsi que rien ne leur est plus nécessaire que d'user quelquefois de condescendance.

L'histoire n'a rien de plus éclatant que les actions de clémence ; et je ne vois rien de plus beau que cet éloge que recevaient les rois d'Israël de la bouche de leurs ennemis : Àudivimus quod reges domus Israël clémentes sint ^ : « Les « rois de la maison d'Israël ont la réputation « d'être cléments. » Au seul nom de clémence , le

' Eph. IV, 2.

ï Colos. m, 15.

s Gai. VI , 2.

4 lU.Reg. xx,3I.

SUR LA JUSTICE

genre humain semble respirer plus à son aise ; et je ne puis taire en ce lieu ce qu'en a dit un grand roi : In hilaritate vullus régis vita, et clementia ejus quasi imber serotinus , dit le sage Salomon ' ; c'est-à-dire ; « La sérénité du visage du « prince, c'est la vie de ses sujets, et sa clémence « est semblable à la pluie du soir. » A la lettre , il faut entendre que la clémence est autant agréable aux hommes, qu'une pluie qui vient sur le soir tempérer la chaleur du jour, et rafraîchir la terre que l'ardeur du soleil avait desséchée. Mais ne me sera-t-il pas permis d'ajouter, que , comme le matin nous désigne la vertu , qui seule peut illuminer la vie humaine, le soir nous représente au contraire l'état où nous tombons par nos fautes ; puisque c'est là en effet que le jour décline , et que la raison n'éclaire plus? Selon cette explication , la rosée du matin , ce serait la récompense de la vertu, de môme que la pluie du soir serait le pardon accordé aux fautes; et ainsi Salomon nous ferait entendre , que , pour réjouir la terre, et pour produire les fruits agréables de la bienveillance publique, le prince doit faire tomber sur le genre humain et l'une et l'autre rosée , en récompensant toujours ceux qui font bien , et pardonnant quelquefois généreusement à ceux 'qui manquent , pourvu que le bien public et la sainte autorité des lois n'y soient point trop intéressés.

J'ai dit quelquefois , messieurs , et en certaines rencontres : car qui ne sait qu'il y a des fautes que l'on ne peut pardonner, sans se rendre complice des abus et des scandales publics , et que cette différence doit être réglée par les conséquences et par les circonstances particulières? Ainsi ne nous mêlons point ici de faire des leçons aux princes sur des choses qui ne dépendent que de leur prudence; mais contentonsnous de remarquer, autant que le peut souffrir la modestie de cette chaire, les merveilles de nos jours. S'il s'agit de déraciner une coutume barbare qui prodigue malheureusement le plus beau sang d'un grand royaume , et sacrifie à un faux honneur tant d'âmes que Jésus-Christ a rachetées, peut-on être chrétien et ne pas louer hautement l'invincible fermeté du prince que la grandeur de l'entreprise , tant de fois vainement tentée , n'a pas arrêté ; qu'aucune considération n'a fait fléchir, et dont le temps même , qui change tout , n'est pas capable d'affaiblir les résolutions '? Je ne puis presque plus retenir mon cœur; et si je ne songeais où je suis, je me laisserais épancher aux plus justes louanges du monde , pour cé-

' Prov. XVI , 16.

» Bossuel a ici en vue l'édit de Louis XIV contre les duels, donne au moi» d'août 1679. {.Édit. de Dvforis.)

lébrer la gloire d'un règne qui so itient avec tant de force l'autorité des lois divines et humaines , et ne veut ôter aux sujets que la liberté de se perdre. Dieu, qui est le père et le protecteur de la société humaine, comblera de ses célestes bénédictions un roi qui sait si bien ménager les hommes, et qui sait ouvrir à la vertu la véritable carrière en laquelle il est glorieux de ne se plus ménager. En de telles occasions, où il s'agit de réprimer la licence qui entreprend de fouler aux pieds les lois les plus saintes , la pitié est une faiblesse ; mais , dans les fautes particulières, le prince fait admirer sa grande sagesse et sa magnanimité, quand quelquefois il oublie , et quelquefois il néglige; quand il se contente de marquer les fautes , et ne pousse pas la rigueur à l'extrémité. C'est en de semblables sujets que Théodose le Grand se tenait obligé , dit saint Ambroise , quand on le priait de pardonner : cet empereur, tant de fois victorieux, et illustre par ses conquêtes, non moins que par sa piété , jugeait avec Salomon , « qu'il était plus beau et plus glorieux de sur- « monter sa colère, que de prendre des villes et « de défaire des armées ' ; et c'est alors , dit le » même Père , qu'il était plus porté àlaclémence, « quand il se sentait ému par un plus vif ressenti- « ment : » Benejicium se putabat accepisse augustœ memoriœ Theodosius , cum rogareiur ignoscere; et tune propior erat veniœ, cum fuisset commotio major iracundiœ \

Que si les personnes publiques , contre lesquelles les moindres injures sont des attentats , doivent néanmoins user de tant de bonté envers les hommes , à plus forte raison les particuliers doivent-ils sacrifier à Dieu leurs ressentiments : la justice chrétienne le demande d'eux, et ne donne point de bornes à leur indulgence. « Par- « donne , dit le Fils de Dieu ^ , je ne dis pas jusqu'à «sept fois, mais jusqu'à septante-sept fois; » c'est-à-dire , pardonne sans fin , et ne donne point de limites à ce que tu dois faire pour l'amour de Dieu. Je sais que ce précepte évangélique n'est guère écouté à la cour : c'est là que les vengeances sont infinies ; et quand on ne les pousserait pas par ressentiment , on se sentirait obligé de le faire par politique : on croit qu'il est utile de se faire craindre , et on pense qu'on s'expose trop , quand on est d'humeur à souffrir. Je n'ai pas le temps de combattre, sur la finde ce discours, cette maxime anti-chrétienne , que je pourrais peutêtre souffrir, si nous n'avions à ménager que les intérêts du monde. Mais, mes frères, notre grande affaire , c'est de savoir nous concilier la

' Prov. XVI , 32.

= Orat. de nbit. Theod. n" 13, t. il, col. I20I.

' Matth. XVIII , 22.

SUR LA JUSTICE

miséricorde divine, c'est de ménager qu'un Dieu nous pardonne , et de faire que sa cicmen'ce arrête le cours de sa colère , que nous avons trop méritée : et comme il ne pardonne qu'à ceux qui pardonnent, et qu'il n'accorde jamais sa misésicorde qu'àceprix, notre aveuglement est extrême, si nous ne pensons à gagner cette bonté dont nous avons si grand besoin , et si nous ne sacrifions de bon cœur à cet intérêt éternel nos intérêts périssables. Pardonnons donc, chrétiens ; apprenons à nous relâcher de nos intérêts en faveur de la charité chrétienne ; et quand nous pardonnons les injures, ne nous persuadons pas que nous fassions une grâce : car, si c'est peut-être une grâce à l'égard des hommes , c'est toujours une justice à l'égard de Dieu , qui a mérité ce pardon qu'il nous demande pour nos ennemis , par celui qu'il nous a donné de toutes nos fautes, et qui , non content de l'avoir si bien acheté , promet de le récompenser éternellement.

Telle est la première obligation de cette justice tempérée par la bonté : c'est de supporter les faiblesses , et de pardonner quelquefois les fautes. La seconde est beaucoup plus grande : c'est d'épargner la misère : je veux dire que l'homme juste ne doit pas toujours demander, ni ce qu'il peut, ni ce qu'il a droit d'exiger des autres. Il y a des temps malheureux où c'est une cruauté et une espèce de vexation , que d'exiger une dette ; et la justice veut qu'on ait égard non-seulement à l'obligation , mais encore à l'état de celui qui doit. Le sage Néhémias avait bien compris cette vérité, lorsque ayant été envoyé par le roi Artaxerxès pour être gouverneur du peuple juif , il se mit à considérernon-seulemcnt quels étaient les droits desa charge , mais encore quelles étaient les forces du peuple : « il vit que les capitaines « généraux , qui l'avaient précédé dans cet era- « ploi, avaient trop foulé ce pauvre peuple : » Duces gravaverunt populum; « mais surtout, « comme il est assez ordinaire, que leurs ministres « insolents l'avaient entièrement épuisé y» Sed et ministri eorum depresserunt populum \ Voyant donc ce peuple qui n'en pouvait plus , il se crut obligé en conscience de chercher tous les moyens de le soulager ; et bien loin d'imposer de nouvelles charges , comme avaient fait les généraux ses prédécesseurs, il crut qu'il devait remettre, ramme porte le texte sacré ^ , beaucoup des droits i[ui lui étaient dus légitimement : et après , plein de confiance en la divine bonté, qui regarde d'un œil paternel ceux qui se plaisent à imiter ses miséricordes, il lui adresse du fond de son cœur

" II. Esdr.v, 14, 15 * Ibid. 10 , 18.

cette humble prière ; « Mon Dieu , souvenez-vous « de moi en bien , à proportion des grands avan- « tages que j'ai causés à ce peuple : » Mémento mei, Deus meus, in bonum, secundum omnia quœfeci populo huic \ C'est l'unique moyen d'approcher de Dieu avec une pleine confiance , c'est la gloire solide et véritable que nous pouvons porter hautement jusque devant ses autels : et ce Dieu si délicat et si jaloux , qui défend à toute chair de se glorifier devant sa face', a néanmoins agréable que Néhémias et tous ses imitateurs se glorifient à ses yeux du bien qu'ils font à son peuple. N'en disons pas davantage; et croyons que les princes qui ont le cœur grand, sont plus pressés par leur gloire , par leur bonté, par leur conscience, à soulager les misères publiques et particulières, qu'ils ne peuvent l'être par nos paroles ; mais Dieu seul est tout-puissant pour faire le bien.

Si de cette haute contemplation je commence à jeter les yeux sur la puissance des hommes , je découvre visiblement la pauvreté essentielle à la créature , et je vois dans tout le pouvoir humain je ne sais quoi de très-resserré ; en ce que , si grand qu'il soit , il ne peut pas faire beaucoup d'heureux , et se croit souvent obligé de faire beaucoup de misérables. Je vois enfin que c'est le malheur et la condition essentielle des choses humaines,* qu'il est toujours trop aisé de faire beaucoup de mal , et infiniment difficile de faire beaucoup de bien : car comme nous sommes ici au milieu des maux , il est aisé , chrétiens , de leur donner un grand cours , et de leur faire une ouverture large et spacieuse; mais comme les biens n'abondent pas en ce lieu de pauvreté et de misère , il ne faut pas s'étonner que la source des bienfaits soit si tôt tarie. Aussi le monde , stérile en biens et pauvre en effets, est contraint de débiter beaucoup d'espérances , qui ne laissent pas néanmoins d'amuser les hommes. C'est en quoi nous devons reconnaître l'indigence inséparable de la créature, et apprendre à ne pas tout exiger des grands de la terre. Les rois mêmes ne peuvent pas faire tout le bien qu'ils veulent : il suffit qu'ils n'ignorent pas qu'ils rendront compte à Dieu de ce qu'ils peuvent. Mais nous , qui voyons ordinairement parmi les hommes et la puissance et la volonté tellement bornées, chrétiens, mettons plus haut notre confiance. « En Dieu seul est la bonté véritable : » Nemo bonus, nisi unus Deus ^. En lui seul abonde le bien ; lui seul le peut et le veut répandre sans bornes ; et s'il retient quelquefois le cours de sa munifî-

' II. Esdr. V, 19.

» I. Cor. 1,29.

' Marc. X, 18.

SUR LA PASSION

cence à l'égard de certains biens, c'est qu'il voit que nous ne pouvons pas en porter l'abondance entière. Regardons-le donc comme le seul bon : ce qui fait que nous n'éprouvons pas sa bonté , c'est que nous ne la mettons pas à des épreuves dignes de lui ; nous n'estimons que les biens du monde ; nous n'admirons que les grandeurs de la fortune ; et nous ne voulons pas entendre que ce qu'il réserve à ses enfants est, sans aucune comparaison , plus riche et plus précieux que ce qu'il abandonne à ses ennemis.

Ainsi nous ne devons pas nous persuader que les sceptres mêmes , ni les couronnes , soient les plus illustres présents du ciel : car jetez les yeux sur tout l'univers et sur tous les siècles : voyez avec quelle facilité Dieu a prodigué de tels présents indifféremment à ses ennemis et à ses amis : regardez les superbes monarchies des Orientaux infidèles : voyez que Jésus-Christ regarde du plus haut des deux l'ennemi le plus déclaré du christianisme, assis en la place du grand Constantin, d'où il menace si impunément les restes de la chrétienté , qu'il a si cruellement ravagée. Que si Dieu fait si peu d'état de ce que le monde admire le plus , apprenons donc , chrétiens , à ne lui demander rien de mortel : demandons-lui des choses qu'il soit digne de ses enfants de demander à un tel père , et digne d'un tel père de les donner à ses enfants. C'est insulter à la misère que de demander aux petits de grandes choses ; c'est ravilir la majesté , que de demander au Très-Grand de petites choses. C'est son trône, c'est sa grandeur, c'est sa propre félicité qu'il veut nous donner ; et nous soupirons encore après des biens périssables ! Non , mes frères , ne demandons à Dieu rien de médiocre ; ne lui demandons rien moins que lui-même : nous éprouverons qu'il est bon autant qu'il est juste , et qu'il est infiniment l'un et l'autre.

Mais vous , sire , qui êtes sur la terre l'image vivante de cette Majesté suprême , imitez sa justice et sa bonté , afin que l'univers admire en votre personne sacrée un roi juste et un roi sauveur, à l'exemple de Jésus-Christ : un roi juste qui rétablisse les lois; un roi sauveur qui soulage les misères. C'est ce que je souhaite à Votre Majesté , avec la grâce du Père , du Fils et du Saint' Esprit. Amen.

PREMIER SERMON

POUR

LE VENDREDI SAINT

SUR LA PASSION DE N. S. JÉSUS-CHRIST

Trois sortes d'ennemis auxquels le pécheur a mérité d'être livré par son crime. Jésus laissé à lui-même , abandonné à la malice des Juifs , accablé de tout le poids de la justice de son Père , pour nous délivrer de ces trois sortes d' ennemis. Honte et douleur, suites naturelles de chaque péché, et causes de son agonie : avec quelle violence il éprouve ces deux sentimcnls. Tout l'usage de sa puissance , même naturelle , suspendu , pour laisser à ses ennemis plus de liberté de le faire souffrir. Combien inconcevable la douleur, l'oppression et l'angoisse que son àme endure sous la main de Dieu qui la frappe.

Posuit Donflinus in eo iniquilatem omnium nostrum. Dieu a mis en lui seul Viniquité de nous tous. Is. LUI, 6.

Il n'appartient qu'à Dieu de nous parler de ses grandeurs ; il n'appartient qu'à Dieu de nous parler aussi de ses bassesses. Pour parler des grandeurs de Dieu , nous ne pouvons jamais avoir des conceptions assez hautes ; pour parler de ses humiliations , nous n'oserions jamais en avoir des pensées assez basses : et dans l'une et dans l'autre de ces deux choses , il faut que Dieu nous prescrive jusqu'où nous devons porter la hardiesse de nos expressions. C'est en suivant cette règle , que je considère aujourd'hui le divin Jésus comme chargé et convaincu de plus de crimes que les plus grands criminels du monde. Le prophète Isaïe l'a dit dans mon texte; et c'est pourquoi, parlant du Sauveur , « Nous l'avons vu , dit-il , « comme un lépreux : » Et nos putavimus eum quasi leprosum'j c'est-à-dire, non-seulement comme un homme tout couvert de plaies, mais encore comme un homme tout couvert de crimes dont la lèpre était la figure. 0 saint et divin lépreux ! ô juste et innocent accablé de crimes ! je vous regarderai dans tout ce discours courbé et humilié sous ce poids honteux , dont vous n'avez été déchargé, qu'en portant la peine qui leur était due.

C'est sur vous , ô croix salutaire , arbre autrefois infâme , et maintenant adorable , c'est sur vous qu'il a payé toute cette dette ; c'est vous qui portez le prix de notre salut; c'est vous qui nous donnez le vrai fruit de la vie. 0 croix ! aujourd'hui l'objet de toute l'Église, que ne puis-je vous imprimer dans tous les cœurs ! remplissez-moi de grandes idées des humiliations de Jésus ; et afin que je puisse mieux prêcher ses ignominies , souffrez auparavant que je les adore , en me prosternant devant vous et disant : 0 cruxf

' /s. LUI, 4.

DE JESUS CHRIST

La plus douce consolation d'un homme de bien affligé, c'est la pensée de son innocence ; et parmi les maux qui l'accablent, au milieu des méchants (pii le persécutent , sa conscience lui est un asile. C'est , mes frères , ce sentiment qui soutenait la constance des saints martyrs ; et dans ces tourments inouïs qu'une fureur ingénieuse inventait contre eux , quand ils méditaient en eux-mêmes qu'ils souffraient comme chrétiens , c'est-à-dire , comme saints et comme innocents, ce doux souvenir charmait leurs douleurs , et répandait dans leurs cœurs et sur leurs visages une sainte et divine joie.

Jésus , l'innocent Jésus , n'a pas joui de cette douceur dans sa passion ; et ce qui a été donné à tant de martyrs , a manqué au Roi des martyis. Il est mort, il est mort, et on lui a, pour ainsi dire, peu à peu arraché sa vie avec des violences incroyables ; et parmi tant de honte et tant de tourments il ne lui est pas permis de se plaindre, ni même de penser en sa conscience qu'on le traite avec injustice. Il est vrai qu'il est innocent à regard des hommes; mais que lui sert de le reconnaître , puisque son Père , d'où il espérait sa consolation, le regarde lui-même comme un criminel? c'est Dieu-même qui a mis sur Jésus-Christ seul les iniquités de tous les hommes. Le voilà , cet innocent , cet Agneau sans tache , devenu tout à coup ce bouc d'abomination, chargé des crimes, des impiétés, des blasphèmes de tous les hommes. Ce n'est plus ce Jésus qui disait autrefois si assurément : « Qui de vous me reprendra de péché "? » il n'ose plus parler de son innocence : il est tout honteux devant son Père : il se plaint d'être abandonné ; mais au milieu de ces plaintes, il est contraint de confesser que cet abandonnement est très-équitable.

Vous me délaissez , 6 mon Dieu ! eh ! mes péchés l'ont bien mérité : Longe a sainte mea verba delictorum meorum*. C'est en vain que je vous prie de me regarder; les crimes dont je suis chargé ne permettent pas que vous m'épargniez : Longe a sainte mea. Frappez, frappez sur ce criminel ; punissez mes péchés, c'est-à-dire, les péchés des hommes, qui sont véritablement devenus les miens. Ne croyez pas , mes frères , que ce soit ici une vaine idée : non , le mystère de notre salut n'est pas une fiction ; le délaissement de Jésus-Christ n'est pas une invention agréable : cet abandonnement est effectif; et si vous voulez être convaincus qu'il est traité véritablement comme un criminel, prêtez seulement l'oreille au récit de sa passion douloureuse.

' Joan. VIII , 46.

' Ps. XXI , L

Le pécheur a mérité par son crime d être livré aux mains de trois sortes d'ennemis : le premier ennemi , c'est lui-même ; son premier bourreau , c'est sa conscience. « Il est nécessaire , dit saint « Augustin , que le pécheur soit tourmenté , en « se servant à lui-même de bourreau : » Torqueatur necesse est, sihi seipso tormento ». Ce n'est pas assez de lui-même : il faut , en second lieu , chrétiens , que les autres créatures soient employées pour venger l'injure de leur Créateur. Mais le comble de sa misère c'est que Dieu arme contre lui sa main vengeresse , et brise une âme criminelle sous le poids intolérable de sa vengeance. 0 Jésus ! ô Jésus ! Jésus que je n'oserais plus nommer innocent, puisque je vous vois chargé de plus de crimes que les plus grands malfaiteurs , on vous va traiter selon vos mérites. Au jardin des Olives , votre Père vous abandonne à vous-même : vous y êtes tout seul , mais c'est assez pour votre supplice ; je vous y vois suer sang et eau. De ce triste jardin, où vous vous êtes si bien tourmenté vous-même , vous tomberez dans les mains des Juifs, qui soulèveront contre vous toute la nature. Enfin vous serez attaché en croix , où Dieu , vous montrant sa face irritée , viendra lui-même contre vous avec toutes les terreurs de sa justice , et fera passer sur vous tous ses flots. Baissez, baissez la tête : vous avez voulu être caution , vous avez pris sur vous nos iniquités ; vous en porterez tout le poids ; vous payerez tout du long la dette, sans remise, sans miséricorde.

Il le veut bien, il n'est que trop juste ; mais, hélas ! de son chef il ne devait rien ; mais , hélas ! c'est pour vous, c'est pour moi qu'il paye. Joignons-nous ensemble, mes frères, et faisons quelque chose à la décharge de ce pleige ^ innocent et charitable. Eh! nous n'avons rien à donner, nous sommes entièrement insolvables; c'est lui seul qui doit tout porter sur ses épaules. Et du moins donnons-lui des larmes , et donnons-lui du moins des soupirs, et laissons-nous du moins attendrir par une charité si bienfaisante. Vous en allez entendre l'histoire; et plût à Dieu, mes frères , qu'elle soit interrompue par nos larmes qu'elle soit entrecoupée par nos sanglots !

PREMIER POINT

Mes frères , la première peine d'un homme pécheur, c'est d'être livré à lui-même ; et certainement il est bien juste. Le péché , dit saint Augustin ^ , traîne son supplice avec lui; quiconque le commet , s'en punit le premier lui-même : té-

' In Psal.' XXXVI. Serm. ii, n" 10, t. iv, col. 270. * Vieux terme de pratique , qui signifie celui qui sert de caution, ^ Enarr. in Psal. xt\, n° 3 , t 11, col. 40o.

SUR LA PASSION

moin ce ver qui ne meurt jamais , témoin ces troubles, ces inquiétudes d'une conscience agitée. Tout cela suffit pour nous faire entendre que le pécheur est lui-même son supplice; et si nous ne sentons pas cette peine durant le cours de cette vie , Dieu nous la fera sentir un jour dans toute son étendue. Mais ne nous arrêtons pas aujourd'hui à toutes ces propositions générales ; et faisons-en l'application à l'état de Jésus souffrant.

Enfin , le temps étant arrivé auquel il devait paraître comme criminel, Dieu commence à lui faire sentir le poids des péchés, par la peine qu'il se fait lui-môme. Durant tout le cours de sa vie, il parle de sa passion avec joie , il désire continuellement cette heure dernière ; c'est ce qu'il appelle son heure ' par excellence, comme celle qui est la fin de sa mission , et qu'il attend par conséquent avec plus d'ardeur. Mais il ne faut pas, chrétiens , que son esprit soit toujours tranquille : c'est une secrète dispensation de la Providence divine, qu'il aille à la mort avec tremblement, parce qu'il y doit aller comme un criminel , parce qu'il doit s'affliger, se troubler lui-même. C'est pourquoi, sentant approcher ce temps, « Maintenant, dit-il, mon âme est trou- « blée : » Nunc anima mea turbata est * ; c'est-àdire, jusqu'à cette heure elle n'avait encore senti aucun trouble ; maintenant que je dois paraître comme criminel, il est temps qu'elle soit troublée. Aussi est-il troublé sans mesure par quatre passions différentes : par l'ennui, par la crainte, par la tristesse, et par la langueur : Cœpit tœdere , et pavere, et contristari, et mœstus esse 3.

L'ennui jette l'âme dans un certain chagrin qui fait que la vie est insupportable, et que tous les moments en sont à charge ; la crainte ébranle l'âme jusqu'aux fondements, par l'image de mille tourments qui la menacent; la tristesse la couvre d'un nuage épais qui fait que tout lui semble une mort; et enfin cette langueur, cette défaillance , c'est une espèce d'accablement , et comme un abattement de toutes les forces. Voilà l'état du Sauveur des âmes allant au jardin des Olives , tel qu'il est représenté dans son Évangile. Ah ! qu'il commence bien à faire sa peine ! Mais en effet ce n'est encore ici qu'un commencement : et avant que de passer outre dans le récit de son histoire, pour vous faire vivement comprendre combien ce supplice est terrible , il nous faut répondre en un mot à une fausse imagination de quelques-uns, qui se persuadent que la constance inébranlable du Fils de Dieu , soutenue par cette

' Joan. XIII, I.

" Ilnd. XII , 27.

» Matih. XXVI , 3". Marc, xiv , 33

force divine, a empêché que ses passions n'aient violemment agité son âme.

Une comparaison de l'Écriture éclaircira cette objection , qui est presque dans l'esprit de tout le monde. Elle compare souvent la douleur à une mer agitée : et en effet, la douleur a ses eaux amères , qu'elle fait entrer jusqu'au fond de l'âme; elle a ses vagues impétueuses, qu'elle pousse avec violence; elle s'élève par ondes, ainsi que la mer ; et lorsqu'on la croit apaisée , elle s'irrite souvent avec une nouvelle furie. Ainsi la douleur ressemble à la mer, et le prophète dit expressément de celle du Fils de Dieu dans sa passion : Magna est sicut 7nare contritio tua ' : « Ah ! votre douleur est comme une mer. » Comme donc sa douleur ressemble à la mer, il est en son pouvoir, chrétiens, de réprimer la douleur en la même sorte que je lis dans son évangile qu'il a autrefois dompté les eaux. Quelquefois la tempête s'étant élevée, il a commandé aux eaux et aux vents , « et il se faisait , dit l'é- « vangéliste , une grande tranquillité : » Facla est tranquULitas magna''. Mais d'autres fois il en a usé d'une autre manière, et plus noble et plus glorieuse : il a lâché la bride aux tempêtes, et il a permis aux vents d'agiter les ondes , et de pousser, s'ils pouvaient, les flots jusqu'au ciel. Cependant il marchait dessus avec une merveilleuse assurance ^ , et foulait aux pieds les flots irrités.

C'est en celte sorte, messieurs, que Jésus traite la douleur dans sa passion : il pouvait commander aux flots , et ils se seraient apaisés; il pouvait d'un seul mot calmer la douleur, et laisser son âme sans trouble; mais il ne lui a pas plu de le faire. Lui , qui est la sagesse éternelle , qui dispose et fait toutes choses selon le temps ordonné , se voyant arrivé au temps des douleurs , a bien voulu leur lâcher la bride, et les laisser agir dans toute leur force. Il a marché dessus , il est vrai , avec une contenance assurée ; mais cependant les flots étaient soulevés ; toute son âme eu était troublée , et elle sentait jusqu'au vif, jusqu'à la dernière délicatesse, si je puis parler de la sorte , tout le poids de l'ennui , toutes les secousses de la crainte , tout l'accablement de la tristesse. Ne croyez donc pas , chrétiens , que la constance que nous adorons dans le Fils de Dieu, ait rien diminué de ses douleurs : il les a toutes surmontées , mais il les a toutes ressenties; il a bu jusqu'à la lie tout le calice de sa passion, il n'en a pas laissé perdre une seule goutte : non-seulement il l'a bu , mais il en a

' Tren. Il, 13.

» Marc. IV , 30.

» Matlh. XIV, 25.

DE JESUS-CHRIST

senti, il en a goûté, il en a savouré goutte à goutte toute l'amertume. De là cette crainte et cet ennui , de là cet abattement et cette langueur qui le pressent si violemment , qu'il est contraint de dire à ses apôtres : « Mon âme est triste jus- « qu'à la mort ; demeurez ici, ne me quittez pas : » Sustinete hic , etvigilate wîecz«w'. Vous reconnaissez, chrétiens, que c'est le discours d'un homme accablé d'ennui : et d'où lui vient cet accablement? C'est le poids de nos péchés qui le presse, et qui à peine lui permet de respirer.

Et en effet , chrétiens , laissons les raisonnements et les paroles étudiées , et appliquons nos esprits sérieusement sur cet étrange spectacle que le prophète nous représente. «^ Nous avons « tous erré comme des brebis ; chacun s'est égaré « en sa voie , et le Seigneur a mis en lui'seul l'i- « niquité de nous tous \ » Représentez-vous ce divin Sauveur sur lequel tombent tout à coup les iniquités de toute la terre ; d'un côté , les tiahisons et les perfidies; de l'autre, les impuretés et les adultères ; de l'autre, les impiétés et les sacrilèges, les imprécations et les blasphèmes ; enfin , tout ce qu'il y a de corruption dans une nature aussi dépravée que la nôtre. Amas épouvantable ! tout cela vient inonder sur Jésus-Christ : de quelque côté qu'il tourne les yeux , il ne voit que des torrents de péchés qui viennent fondre sur sa personne : Toirerdes iniquitatis conturbavemntine^. Un homme à la chute deplusieurs torrents : ils le poussent, ils le renversent, ils l'accablent. Conturbaverunt me. Le voilà prosterné et abattu , gémissant sous ce poids honteux, n'osant seulement regarder le ciel ; tant sa tète est chargée et appesantie par la multitude de ses crimes , c'est-à-dire , des nôtres , qui sont véritablement devenus les siens.

Pécheur superbe et opiniâtre , regarde Jésus- Christ en cette posture : parce que tu marches la tête levée, Jésus-Christ a la face contre terre; parce que tu secoues le joug de la discipline et que tu trouves la charge du péché légère, voilà Jésus-Christ accablé sous sa pesanteur; parce que tu te réjouis en péchant , voilà Jésus-Christ que le péché met dans l'agonie : Et Factus in agoniaprolixiusorahat^. 1 1 faut considérer, chrétiens , ce que c'est que cette agonie ; et afin de le bien comprendre, en insistant toujours aux mêmes principes , disons que chaque péché attire deux choses , la honte et la douleur, qui en sont comme les suites naturelles. La honte lui est due, parce qu'il s'est élevé déraisonnable-

' Malth. XXVI , 38.

* Is. LUI , 6.

3 Ps. xvii , 5.

* Luc. xxii , 43.

BOSSUET. — T. U

ment; la douleur lui est due, parce qu'il s'est plu où il ne fallait pas; et voici l'innocent Jésus, qui, transportant en lui nos péchés , a pris aussi ces deux sentiments dans toute leur véhémence , et c'est la cause de son agonie.

La honte en premier lieu vient couvrir sa face, la honte l'abat contre terre; mais ce qui est le plus remarquable , la honte le rend tremblant devant son Père; il ne lui parle plus avec cette douce familiarité , avec cette confiance d'un Fils unique qui s'assure sur la bonté de son Père. Père, père, « s'il est possible : » et qu'y a-t-il d'impossible à Dieu? Sipossibile est\ Eh bien ! Père , tout vous est possible , si vous voulez. Si vous voulez : et peut-il ne pas vouloir ce que lui demande un Fils si chéri? Toutefois écoutez la suite : « Détournez de moi ce calice ; et toutefois «faites, mon Père, non ma volonté, mais la « vôtre. » 0 Jésus ! ô Jésus ! est-ce là le langage d'un Fils bien-aimé? et vous disiez autrefois si assurément : « Mon Père , tout ce qui est à vous « est à moi, tout ce qui est à moi , est à vous * : » et lorsque vous priiez autrefois, vous commenciez par l'action de grâces : « 0 Père ! je vous « remercie de ce que vous m'avez écouté ; et je « le savais bien que votre bonté paternelle m'é- « coûte toujours^. » Pourquoi parlez-vous d'une autre manière? pourquoi entends-je ces tristes paroles : « Non ma volonté , mais la vôtre ? » Depuis quand cette opposition entre la volonté du Père et du Fils?

Ne voyez-vous pas qu'il parle en tremblant , comme chargé des péchés des hommes? La honte des crimes dont il est couvert combat cette liberté filiale. Quelle gêne ! quelle contrainte à ce Fils unique ! Factus in agonia prolixius orabat : « Etant en agonie , il priait longtemps. » Autrefois un mot suffisait pour être assuré de tout emporter ; il disait en un mot : « Père, je le veux : > Volo, Pater ^. Il a été un temps qu'il pouvait hardiment parler de la sorte ; maintenant que le Fils unique est couvert et enveloppé sous le pécheur, il n'ose plus en user si librement : il prie , et il prie avec tremblement ; il prie , et priant longtemps, il boit tout seul à longs traits toute la honte d'un long refus. Taisez- vous, taisez- vous, caution des pécheurs ; il n'y a plus que la mort pour vous.

La seconde cause de son agonie , c'est la douleur qu'il ressent des péchés qu'il porte ; douleur si tuante et si accablante, qu'elle passe infiniment l'imagination. Nous ne sentons pas, pécheurs misérables et endormis dans nos crimes ; hélas !

' Matth. XVI, 39.

2 JoaH.wn, 10.

3 Ikid. XI , il , 42.

♦ Jbid. XVII, 24.

SUR LA PASSION

nous ne sentons pas combien le péché est amer. Pour vous en former quelque idée, sans sortir de l'histoire de la passion , regardez le torrent de larmes amères qui se débordent impétueusement par les yeux de Pierre ' , pour un seul crime d'infidélité. Et Jésus est couvert de tous les crimes , et du crime même de Pierre , et du crime même du traître Judas , et du crime môme du lâche PÎIate , et du crime même de tout ce peuple qui se rend coupable du déicide , en criant furieusement : « Qu'on le crucifie M » 0 Jésus! chargé de tous les péchés, dussiez -vous vous fondre en eau tout entier, vous n'avez pas assez de larmes pour fournir ce qu'il en faut à tant de crimes.

La douleur du cœur y supplée , et c'est pourquoi elle s'augmente jusqu'à l'infini. Il regrette tous nos péchés , comme s'il les avait commis lui-même ; parce qu'il en est chargé devant son Père ; il les compte et les regrette tous en particulier, parce qu'il n'y en a aucun qui n'ait sa malice particulière ; il les regrette autant qu'ils le méritent, parce qu'il en doit faire le payement, et un payement rigoureux ; or, la douleur fait partie de ce payement : nulle consolation dans cette douleur, parce que la consolation l'eût diminuée , et elle était due tout entière. Jugez , jugez de l'accablement. Ahl disait autrefois David : « Mes péchés m'ont saisi de toutes parts; '< le nombre s'en est accru par-dessus les che- « veux de ma tête, et mon cœur m'a abandonné : » Comprehenderunt me iniquitates meœ, multiplicatœ sunt super capillos capiiis mei, et cor meum dereliquit me^. Que dirai-je donc maintenant de vous , ô cœur du divin Jésus , accablé par l'infinité de nos péchés? Pauvre cœur, où avez-vous pu trouver place à tant de douleurs qui vous percent , à tant de regrets qui vous déchirent?

Je ne crains point de vous assurer qu'il y avait assez de douleur pour lui donner le coup de la mort. « Mon âme est triste jusqu'à en mourir ^ : « et il a voulu nous le faire entendre par une marque bien évidente. Cette sueur étrange et inouïe, qui depuis la tête jusqu'aux pieds a fait ruisseler par tout son corps des torrents de sang , n'est-ce pas pour nous en convaincre ? Je ne recherche point de cause naturelle de cette sueur ; elle est divine et miraculeuse , et la nature ne peut pas faire un effet semblable : mais le Fils de Dieu l'a permise, afin que nous fussions convaincus que, sans le secours d'aucun autre instrument, la

» Matth. XXVI, 75.

* Ibid. XXVII , 23.

3 Ps. XXXIX, 16, 17.

4 Matth. xxvl , 38.

seule douleur de nos crimes suffisait pour verser son sang , pour épuiser sans ressource les forces du corps , en renverser l'économie , et rompre enfin tous les liens qui retiennent l'âme. Il serait donc mort , chrétiens , il serait mort très-certainement par le seul effort de cette douleur, si une puissance divine ne l'eût soutenu , pour le réserver à d'autres supplices : mais ne devant point aller jusqu'à la mort , il est allé du moins jusqu'à l'agonie : Factus in agonia.

Et quelle a été cette agonie , différente infiniment de celle que nous voyons dans les autres hommes? Là une âme , qui fait effort pour n'être point séparée du corps , en est arrachée par violence ; et ici l'âme , prête à en sortir, y est retenue par autorité. L'âme combat dans les moribonds, pour ne point quitter cette chair qu'elle aime : la mort ayant déjà gagné les extrémités , l'âme se retire au dedans; poussée de toutes parts, elle se retranche enfin dans le cœur; et là elle se soutient, elle se défend, elle lutte contre la mort, qui la chasse enfin par un dernier coup. Et voici qu'au contraire dans notre Sauveur, l'harmonie du corps étant troublée, tout l'ordre déconcerté, toute la vigueur relâchée jusqu'à perdre des fleuves de sang, l'âme est arrêtée par un ordre exprès et par une force supérieure. Vivez donc, ô pauvre Jésus ! vivez pour d'autres tourments qui vous attendent : réservez quelque chose aux Juifs qui s'avancent , et au traître Judas qui est à leur tête. C'est assez d'avoir montré aux pécheurs, que le péché suffisait tout seul pour vous donner le coup de la mort.

L'eussiez- vous cru , pécheur, eussiez-vous cru que votre péché eût une si grande et si malheureuse puissance? Si nous ne voyions défaillir le divin Jésus qu'entre les mains de ses bourreaux , nous n'accuserions de sa mort que ses supplices : maintenant que nous le voyons succomber dans le jardin des Olives , où il n'a que nos péchés pour persécuteurs , accusons-nous nous-mêmes de ce déicide ; pleurons , gémissons , battons nos poitrines, tremblons jusqu'au fond de nos consciences. Et comment pouvons-nous n'être pas saisis , ayant en nous-mêmes , au dedans de nos cœurs , une cause de mort si certaine ? Le péché suffisait pour la mort d'un Dieu ; et comment pourraient subsister des hommes mortels, ayant ce poison dans les entrailles? Non, non, nous ne vivons plus que par miracle : cette même puissance divine qui a retenu miraculeusement l'âme du Sauveur, c'est la même qui retient la nôtre par une semblable merveille ; mais avec cette différence, qu'elle nous conserve la vie pour nous épargner des tourments ; et qu'elle ne la soutient en notre Sauveur, que pour lui faire éprouver de nouveaux

DE .TÉSUS-dbRIST.

supplices, que je vais vous réprésenter dans ma seconde partie.

SECOND POINT

II est écrit dans le livre de la Sagesse > , que toutes les créatures s'élèveront avec Dieu contre les pécheurs ; et c'est le second fléau dont il menace ses ennemis. Notre saint, notre charitable, notre miséricordieux criminel a déjà essuyé la première peine : il s'est déjà tourmenté lui-même ; le voici au second degré de la vengeance divine , et il va être persécuté par un concours presque universel de toutes les créatures : où vous remarquerez , s'il vous plaît , messieurs, que mon intention n'est pas de vous dire que toutes les créatures en particulier aient été employées contre Jésus-Christ : ce n'est pas ainsi qu'il le faut entendre ; mais voici quelle est ma pensée. Je prétends considérer en Jésus-Christ un abandonnement général à toute sorte d'insultes, si cruelles et si outrageuses qu'elles puissent être, de quelque côté qu'elles puissent venir, fût-ce des mains les plus misérables.

Pour concevoir une forte idée de ce second genre de supplice, qui a été une source de maux infinis , il faut poser avant toutes choses , que Jésus considérant en lui-même qu'il est juste que le pécheur s'étant séparé de Dieu, qui est son appui , tombe dans la dernière faiblesse , au moment qu'il a été résolu qu'il se mettrait en la place de tous les pécheurs, a suspendu volontairement et a retiré en lui-même tout l'usage de sa puissance. C'est pourquoi les Juifs s'approchant pour se saisir de sa personne , il leur dit cette mémorable parole : « Vous venez à moi comme à un voleur : « j'étais tous les jours dans le temple, et vous ne « m'avez pas arrêté ; mais c'est que voici .votre « heure et la puissance des ténèbres \ » Il veut dire , ô Juifs , si vous l'entendez , que vous ne pouviez pas l'arrêter alors , parce qu'il se servait de sa puissance : maintenant qu'elle n'agit plus, la puissance opposée n'a plus rien qui la borne, qui la contraigne. Voilà Jésus livré et abandonné à quiconque voudra l'outrager : Nunc est hora vestra, et potestastenehrarum. Cette suspension étonnante de la puissance du Fils de Dieu ne resserre pas seulement sa puissance extraordinaire et divine , elle enchaîne la puissance même naturelle, et elle en suspend tout l'usage jusqu'au point que vous allez voir.

Qui ne peut pas résister à la force, quelquefois se peut sauver par la fuite; qui ne peut pas éviter d'être pris, peut du moins se défendre quand on l'accuse ; celui à qui on ôte cette liberté,

' Sap. V,21.

» Luc. xxir,52,53.

a du moins la voix pour gémir et se plaindre de l'injustice. Jésus s'est ôté toutes ces puissances, tout cela est ôté au Fils de Dieu ; tout est lié ^ jusqu'à sa langue : il ne répond pas quand on l'accuse ; il ne murmure pas quand on le frappe ; et jusqu'à ce cri confus que forme le gémissement et la plainte , triste et unique ressource de la faiblesse opprimée , par où elle tâche d'attendrir les cœurs , et d'arrêter par la pitié ce qu'elle n'a pu empêcher par la force , Jésus ne veut pa* se le permettre. Parmi toutes ces violences on n'entend point de murmures; mais « on n'entend « pas seulement sa voix : » Non aperuit os suum ' : bien plus, il ne se permet pas seulement de détourner la tête des coups. Eh ! un ver de terre que l'on foule aux pieds , fait encore quelque effort pour se retirer ; et Jésus se tient immobile , il ne tâche pas d'éluder le coup parle moindre mouvement : Faciem meam non averti *.

Que fait-il donc dans sa passion? le voici en un mot dans l'Écriture : Tradehat autem judicanti se injuste : « Il se livrait , il s'abandonnait « à celui qui le jugeait injustement : » et ce qui se dit de son juge, se doit entendre conséquerament de tous ceux qui entreprennent de l'insulter : Tradebat autem ^ ; il se donne à eux , pour en faire tout ce qu'ils veulent. On le veut baiser, il donne les lèvres; on le veut lier, il présente les mains; on le veut souffleter, il tend les joues; frapper à coups de bâton, il tend le dos; flageller inhumainement, il tend les épaules : on l'accuse devant Caiphe et devant Pilate , il se tient pour tout convaincu : Hérode et toute sa cour se moque de lui , et on le renvoie comme un fou ; il avoue tout par son silence : on l'abandonne aux valets et aux soldats, et il s'abandonne encore plus lui-même ^: cette face autrefois si majestueuse, qui ravissait en admiration le ciel et la terre, il la présente droite et immobile aux crachats de cette canaille : on lui arrache les cheveux et la barbe; il ne dit mot, il ne souffle pas; c'est une pauvre brebis qui se laisse tondre. Venez, venez, camarades, dit cette soldatesque insolente ; voilà ce fou dans le corps de garde , qui s'imagine être roi des Juifs; il faut lui mettre une couronne d'épines : Tradebat autem judicanti se injuste; il la reçoit : et elle ne tient pas assez , il faut l'enfoncer à coups de bâton ; frappez , voilà la tête. Hérode l'a habillé de blanc comme un fou : apporte cette vieille casaque d'écarlatepour le changer de couleurs ; mettez, voilà les épaules : donne, donne ta main, Roi des Juifs, tiens ce roseau en forme de sceptre ; la voilà, fai-

' is. un , 7.

» Is. L, 6.

3 l.Pet. 11,23.

SUR f A PASSION

tes-cn ce que vous voudrez. Ah! maintenant ce n'est plus un jeu , ton arrêt de mort est donné ; donne encore ta main, qu'on la cloue; tenez, la voilà encore. Enfin assemblez-vous, ô Juifs et Romains, grands et petits, bourgeois et soldats ; revenez cent fois à la charge; multipliez sans fin les coups, les injures, plaies sur plaies, douleurs sur douleurs, indignités sur indignités ; insultez à sa misère jusque sur la croix ; qu'il devienne l'unique objet de votre risée , comme un insensé; de votre fureur, comme un scélérat : Tradehat autem; il s'abandonne à vous sans réserve; il est prêt à soutenir tout ensemble tout ce qu'il y a de dur et d'insupportable dans une raillerie inhumaine et dans une cruauté malicieuse.

Eh bien ! chrétiens , avez-vous bien considéré cette peinture épouvantable? cet amas terrible de maux inouïs , que je vous ai mis tout ensemble devant les yeux, suffit-il pas pour vous émouvoir? Quoi, je vois encore vos yeux secs! quoi, je n'entends point encore de sanglots ! Attendezvous que je représente en particulier toutes les diverses circonstances de cette sanglante tragédie ? faut-il que j'en fasse paraître successivement tous les différents personnages ; un Judas qui le baise , un Pierre qui le renie , un Malchus qui le frappe, des faux témoins qui le calomnient, des prêtres qui blasphèment son nom, un juge qui reconnaît et qui condamne néanmoins son innocence? faut-il que je vous dépeigne notre criminel gémissant à deux ou trois reprises sous la grêle des coups de fouet , suant sous la pesanteur de sa croix, usant toutes les verges sur ses épaules , émoussant en sa tête toute la pointe des épines, lassant tous les bourreaux sur son corps? Mais le jour nous aurait quittés avant que j'eusse seulement touché la moitié de ce détail épouvantable : abrégez ce discours infini par une méditation sérieuse.

,r-. Contemplez cette face , autrefois les délices , maintenant l'horreur des yeux; regardez cet homme que Pilate vous présente au haut du prétoire. Le voilà, le voilà, cet homme; le voilà, cet homme de douleurs : Ecce homo, ecce homo^ -.'< Voilà l'homme. « Et qui est-ce ? un homme ou un ver de terre? est-ce un homme vivant, ou bien une victime écorchée ? On vous le dit ; c'est un homme : Ecce homo : « Voilà l'homme. » Le voilà, l'homme de douleurs; le voilà dans le triste état où l'a mis la Synagogue sa mère; ou plutôt le voilà dans le triste état où l'ont mis nos péchés, nos propres péchés, qui ont fait fondre sur cet innocent tout ce déluge de maux. G Jésus! qui vous pourrait reconnaître? T Nous

' Joan. XIX, 6.

« l'avons vu , dit le prophète , et il n'était plus < reconnaissable : » bien loin de paraître Dieu , il avait même perdu l'apparence d'homme, et « nous l'avons cherché même en sa présence : » et desideravimus eum \ Est-ce lui, est-ce lui? est-ce là cet homme qui nous est promis , « cet '< homme de la droite de Dieu, et ce Fils de « l'homme sur lequel Dieu s'est arrêté : » Super virumdexterœ tuœ, et super Filium hominis quem confirmasti tihi^l C'est lui, n'en doutez pas : voilà l'homme , voilà l'homme qu'il nous fallait pour expier nos iniquités : il nous fallait un homme défiguré , pour réformer en nous l'image de Dieu que nos crimes avaient effacée : il nous fallait cet homme tout couvert de plaies, afin de guérir les nôtres : Ipse autem vulneratus est propter iniquitates nostras, attritus estpropter scelera nostra : « Il a été blessé pour nos péchés, « il a été froissé pour nos crimes ; et nous sommes « guéris par la lividité de ses plaies : » et livore ejus sanaii sumus ^.

0 plaies , que je vous adore ! flétrissures sacrées, que je vous baise ! ô sang qui découlez, soit de la tête percée, soit des yeux meurtris, soit de tout le corps déchiré! ô sang précieux, que je vous recueille ! Terre , terre , ne bois pas ce sang : Terra, ne operias sanguinem meum ^ : « Terre, « ne couvre pas mon sang , » disait Job : mais qu'importe du sang de Job ? Mais , ô terre , ne bois pas le sang de Jésus : ce sang nous appartient , et c'est sur nos âmes qu'il doit tomber. J'entends les Juifs qui crient : « Son sang soit sur nous et sur « nos enfants * ! » Il y sera, race maudite; tu ne seras que trop exaucée, ce sang te poursuivra jusqu'à tes derniers rejetons, jusqu'à ce que le Seigneur se lassant enfin de ses vengeances , se souviendra à la fin des siècles de tes misérables restes. Oh! que le sang de Jésus ne soit point sur nous de cette sorte , qu'il ne crie point vengeance contre notre long endurcissement; qu'il soit sur nous pour notre salut ; que je me lave de ce sang ; que je sois tout couvert de ce sang ; que le vermeil de ce beau sang empêche mes crimes de paraître devant la justice divine.

Il n'est pas temps encore de se plonger dans ce bain salutaire; il faut que le sang du divin Jésus coule pour cela à plus gros bouillons. Allons à la croix , chrétiens , c'est là où nous pourrons nous plonger dans un déluge du sang de Jésus ; c'est là que tous les ruisseaux sont lâchés , et se débordent si violemment, qu'ils laissent enfin la source tarie. Allons donc à la croix, mes frères,

• Is. LUI , 2.

' Ps. LXXIX, 18.

' Is. LUI , 6.

* Job. XV!, 19.

5 il/a «A. XXVII, 26.

DE JÉSUS-CHRIST

on y va bientôt attacher le divin Jésus , et on l'a déjà chargée sur ses épaules. C'est en ce lieu, chrétiens, que je ne puis vous dissimuler que je sens mon âme attendrie, quand je vois mon divin Sauveur porter lui-même sur ses épaules l'infâme instrument de son supplice. Ce qui me touche le plus vivement, c'est que de toutes les circonstaoces que nous avons vues , il n'y en a, ce me semble , aucune où il paraisse plus en pécheur. Être attachée la croix, c'est souffrir le supplice des malfaiteurs ; mais porter soi-même sa croix , c'est confesser publiquement que l'on en est digne : il faut avoir bien mérité la mort, pour être contraint d'en porter soi-même au gibet le malheureux instrument; tellement que cette infamie, que l'on ajoutait au supplice des criminels, c'était une espèce d'amende honorable, et comme un aveu public de leur crime.

0 Jésus, innocent Jésus, faut-il que vous confessiez que vous avez mérité ce dernier supplice? Il le faut, il le faut, mes frères. Les hommes lui imputent des crimes qu'il n'a pas commis ; mais Dieu a mis sur lui nos iniquités, et voilà qu'il en va faire amende honorable à la face du ciel et de la terre. Aussitôt qu'il voit cette croix, où il devait bientôt être attaché : 0 mon Père , ditil, elle m'est bien due, non à cause des crimes que les Juifs m'imposent , mais à cause de ceux dont vous me chargez. Viens , ô croix , viens que je t'embrasse : il est juste que je te porte , puisque je t'ai srbien méritée. Il la charge sur ses épaules , dans ce sentiment ; il ramasse toutes ses forces pour la traîner jusqu'au Calvaire : en la chargeant sur ses épaules, il se charge et se revêt de nouveau de tous les crimes du monde , pour les aller expier sur ce bois infâme.

Çà , y a-t-il encore quelque crime dont Jésus ne soit point chargé? qu'on l'apporte et qu'on le jette sur Jésus-Christ; pendant qu'il va au supplice, il ne faut pas qu'aucun lui échappe. Ah! tout y est, la charge est complète. Approchonsnous , chrétiens ; et pendant que nos continuelles désobéissances, nos crimes, nos ingratitudes traînent Jésus-Christ au supplice, et sont toutes entassées sur ses épaules , que chacun vienne reconnaître la part qu'il a dans ce fardeau. Hélas! moi misérable, de combien en ai-je augmenté le poids? ah ! combien de crimes et d'ingratitudes ai-je entassées sur ses épaules? Pleurons, pleurons, mes frères , en voyant chacun de nous cette charge infâme dont nous accablons le Sauveur : tous nos péchés sont sur lui, tous lui pèsent , tous lui sont à charge; mais ceux dont le poids est insupportable , ce sont ceux dont nous ne faisons point pénitence.

TBOISliîME POINT.

Il fallait que tout fût divin dans ce sacrifice : il fallait une satisfaction digne de Dieu , et il fallait qu'un Dieu la fît; une vengeance digne de Dieu , et que ce fût aussi Dieu qui la fît. Être attaché à un bois infâme, avoir les mains et les pieds percés ; ne se soutenir que sur ses blessures, et tirer ses mains déchirées de tout le poids de son corps affaissé et abattu; avoir tous les membres brisés et rompus par une suspension violente; sentir cependant et sa langue et ses entrailles desséchées , et par la perte du sang , et par un travail incroyable d'esprit et de corps , et ne recevoir pour tout rafraîchissement qu'un breuvage de fiel et de vinaigre; parmi ces douleurs inexplicables , voir de loin un peuple infini qui se moque , qui remue la tête, qui fait un sujet de risée d'une extrémité si déplorable ; avoir deux voleurs à ses côtés , dont l'un , furieux et désespéré , meurt en vomissant mille blasphèmes : c'est à peu près, mes frères , ce que notre faible imagination peut se représenter de plus terrible en Jésus-Christ crucifié. Ce spectacle , à la vérité, est épouvantable, cet amas de maux fait horreur ; mais ni la cruauté de ce supplice , ni tous les autres tourments dont nous avons considéré la rigueur extrême, ne sont qu'un songe et une peinture, en comparaison des douleurs, de l'oppression , de l'angoisse que souffre l'âme du divin Jésus sous la main de Dieu qui le frappe. Figurez- vous donc , chrétiens , que tout ce que vous avez entendu , n'est qu'un faible préparatif : le grand coup du sacrifice de Jésus-Christ, qui abat cette victime publique de tous les pécheurs aux pieds de la justice divine , devait être frappé sur la croix , et venir d'une plus grande puissance que de celle des créatures. En effet, il n'appartient qu'à Dieu de venger ses propres injures; et tant que sa main ne s'en mêle pas, les péchés ne sont punis que faiblement : à lui seul appartient de faire , comme il faut , justice aux pécheur»; et lui seul a le bras assez puissant pour les traiter selon leur mérite. « A moi , à moi , dit-il, la vengeance : eh ! je leur " saurai bien rendre ce qui leur est dû : « Mihi vindicta, et ego retribuam \ Il fallait donc , mes frères, qu'il vînt lui-même contre son Fils avec tous ses foudres : et puisqu'il avait mis en lui nos péchés, il y devait mettre aussi sa juste vengeance. Il l'a fait , chrétiens ; n'en doutons pas. C'est pourquoi le même prophète nous apprend que , non content de l'avoir livré à la volonté de ses ennemis, lui-même voulant être delà partie, l'a rompu et froissé par les coups de sa main toutepuissante : Et Dominus voluit conterere eum in

' Rom.xu, 10.

SUR LA PASSION

infirmitate ' : Ill'a fait, dit-il, il a voulu le faire : Voluit conterere; c'est par un dessein prémédité. Jugez, messieurs, où va ce supplice : niles hommes, ni les anges ne le peuvent jamais concevoir.

Saint Paul nous en donne une idée terrible , lorsque , considérant d'un côté toutes ces étranges malédictions que la loi de Dieu attache justement aux pécheurs , et regardant d'autre part des yeux de la foi Jésus-Christ tenant leur place en la croix, Jésus-Christ devenu péché pournous% comme il parle, il ne craint point de nous dire que « Jésus-Christ a été fait pour nous malédic- « tion^ »( le grec porte, exécration), et cela de la part de Dieu : car il est écrit dans la loi , et c'est Dieu même qui l'a prononcé : « Maudit de « Dieu est celui qui est pendu sur le bois '*. » Et saint Paul nous apprend , messieurs , que cette parole était prophétique , et regardait principalement le Fils de Dieu , qui était la fin de la loi ^ : c'est pourquoi il la lui applique déterminément. Le voilà donc maudit de Dieu : l'eussions-nous osé dire , l'eussions-nous seulement osé penser, si le Saint-Esprit ne nous l'apprenait? Mais puisque cette doctrine vient de si bon lieu , tâchons de l'entendre comme nous pourrons.

Je trouve , dans l'Écriture , que la malédiction de Dieu contre les pécheurs les environne par le dehors : Induti maledictionem sicut vestimentum ^' : « Il s'est revêtu de la malédiction ainsi « que d'un vêtement : » qu'elle pénètre plus avant, et qu'elleentreau dedans en s' attachant aux puissances de l'âme : Intravit sicut aqua in interiora ejus; et enfin qu'elle la pénètre jusque dans le fond de sa substance : et sicut oleum in ossibus ejus 7 : « et comme l'huile jusque dans la moelle « des os. » Jésus-Christ mon Sauveur, avez- vous été réduit à ce point? Oui, n'en doutons pas, chrétiens ; la malédiction l'a environné par le dehors. Son Père, qui, durant le cours de sa vie , s'était plu tant de fois de donner des marques de l'amour qu'il avait pour lui , maintenant le laisse sans aucun secours , sans aucun témoignage de protection : faites ce que que vous voudrez , je l'abandonne. Et que faites-vous? ô Père céleste? c'est alors qu'il le fallait secourir : Ut quid , J)omine, recessisti longe P « Pourquoi vous « êtes vous retiré si loin ? « si loin , que vous ne paraissez pas : Despicis in opportunitatibus ^ :

' Js. LUI , 10.

« II. ^or. v,2I.

» Gai, m, 13.

* Deut. XXI , 23.

♦ Gai. m, 13.

« Ps. CVIII , 18.

1 Ibid.

« Vous dédaignez de le regarder dans le temps « de son besoin et de son affliction , » dans l'occasion la plus importante. Voilà les Juifs qui lui disent en termes formels, « que s'il descend de la « croix , ils croiront en lui ' : « c'est ici qu'il faudrait que les cieux s'ouvrissent; c'est le temps où il faudrait faire résonner cette voix céleste : « Ce- « lui-ci est mon Fils bien-aimé ^ » Non , le ciel est d'airain sur sa tête : bien loin de le reconnaître par aucun miracle , il retire jusqu'aux moindres marques de protection , jusque-là que les démons mêmes , sentant bien ce prodigieux abandonnement, s'avancèrent aussi contre Jésus-Christ, pour en faire le jouet de leur fureur. [ Après avoir achevé toutes leurs tentations , ils s'étaient retirés de lui jusqu'à un autre temps] , Vsque ad tem- ;9M5 ^;cequeles saints Pères interprètent du temps de sa passion ^ , qui était en effet leur temps. Et je vous laisse à penser si l'ayant remué si terriblement dans le désert, maintenant que voici leur jour, combien ils lui auront fait sentir d'outrages!

Secondement, messieurs, la malédiction de Dieu pénètre au dedans , et frappe Jésus-Christ dans ses puissances. Je remarque dans l'Écriture, que Dieu a un visage pour les justes , et un visage pour les pécheurs. Le visage qu'il a pour les justes, est un visage serein et tranquille , qui dissipe les nuages , qui calme les troubles de la conscience ; qui la remplit d'une sainte joie : Adimplebis me lœtitia cum vultu tuo^.O Jésus crucifié 1 ce visage était autrefois pour vous; autrefois, autrefois; mais maintenant la chose est changée : il y a un autre visage , que Dieu tourne contre les pécheurs, un visage dont il est écrit : Vultus autem Domini super facientes mala^: « Le visage de Dieu « sur ceux qui font mal : « c'est le visage de la justice. Dieu montre à son Fils ce visage, il lui montre cet œil enflammé ; il le regarde, non de ce regard doux et pacifique qui ramène la sérénité , mais de ce regard terrible « qui allume le « feu devant soi : » Ignis in conspectu ejus exardescet"^, dont il porte l'effroi dans les consciences ; il le regarde enfin comme un pécheur, et marche contre lui avec tout l'attirail de sa justice. Mon Dieu , pourquoi vois-je contre moi ce visage dont vous étonnez les réprouvés? Visage de mon Père , où êtes-vous? visage doux et paternel , je ne vois plus aucun de vos traits , je ne vois plus qu'un Dieu irrité. Deus, Deus meus ! 0 bonté !

' Matth. XXVII , 42.

» Ibid. XVII , 5.

^ Luc. IV, 13.

* S. Aug. in Ps. \\x , Enarr. ii , u" 10 , t. iv , col. 151. » Ps. XV, II.

** Ps. XXXIll, l.

' Ps. XLIX, 37.

DE JÉSUS-CHRIST

6 miséricorde ! ah ! que vous vous êtes retirée bien loin! Deus, Deus meus, ut quid dereliquisti me^l

Troisièmement , messieurs , la malédiction de Dieu va pénétrant dans le fond de -son âme : il n'appartient qu'à lui de l'aller chercher jusque dans son centre. Le passage en est fermé aux attaques les plus violentes des créatures ; Dieu seul en la faisant se l'est réservé ; mais aussi , quand il veut , « il la renverse , dit-il , jusqu'aux « fondements : » Commovebit illos afundamentis'. Cela s'appelle dans l'Écriture, briser les pécheurs : Dominus conteret scelestos et peccatores ^. Et pour donner la perfection au sacrifice que devait le divin Jésus à la justice divine , il fallait qu'il fût encore froissé de ce dernier coup : et c'est ce que le prophète a voulu dire dans ce passage, quis'entend de lui à la lettre : Dominus voluit conterere eum in infirmitate ^ ; « Le Sei- « gneuravoululebriserdans son infirmité. » N'attendez pas , mes frères , que je vous représente ce dernier supplice; mais concevez seulement qu'il fallait que le Fils de Dieu sentît en luimême une oppression bien violente , pour s'écrier comme il fit : « Et pourquoi , mon Père , m'aban- « donnez- vous? » il fallait pour cela que la divinité de Jésus-Christ se fût comme retirée en ellemême ; ou que ne faisant sentir sa présence que dans une certaine partie de l'âme , ce qui n'est pas impossible à Dieu, qui sait diviser l'esprit d'avec l'âme, Divisionem animœ acspirifus^, elle eût abandonné tout le reste aux coups de la vengeance divine ; ou que, par quelque autre secret inconnu aux hommes , ou par un miracle, comme tout est extraordinaire en Jésus-Christ , elle ait trouvé le mojen d'accorder l'union ensemble très-étroite de Dieu et de l'Homme , avec cette extrême désolation où l'Horame-Jésus-Christ a été plongé sous les coups redoublés et multipliés de la vengeance divine. De quelle sorte tout cela s'est fait , ne le demandez pas à des hommes : tant y a qu'il est infaillible qu'il n'y avait que le seul effort d'une angoisse inconcevable , qui pût arracher du fond de son cœur cette étrange plainte qu'il fait à son Père : Quare me dereliquisti ^ ? C'est le mystère.

Pendant ce délaissement , Dieu était opérant en Jésus-Christ la réconciliation du monde, ne leur imputant point leurs péchés: en même temps qu'il frappait , il ouvrait les bras aux hommes : il rejetait son Fils , et il nous ouvrait ses bras :

I Matlh. XXV/l, 46.

' Sap. IV, 19 3 /s. 1 , 28.

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