IS. LUI
» Hehr. IV , I « l's. xx"i , 1 .
il le regardait eu colère , et il jetait sur nous un regard de miséricorde : i^a^er pour nous ; Dimitle, Deus, pour lui. Sa colère se passait en se déchargeant; il frappait son Fils innocent, luttant contre la colère de Dieu. C'est ce qui se faisait à la croix , jusqu'à tant que le Fils de Dieu , lisant dans les yeux de son Père qu'il était entièrement apaisé , vit enfin qu'il était temps de quitter le monde. Je pourrais ici, chrétiens, vous faire une vive peinture d'un Jésus mourant et agonisant , défaillant peu à peu , attirant l'air avec peine d'une bouche toujours ouverte et livide, et traînant lentement les derniers soupirs par une respiration languissante, jusqu'à ce qu'enfin l'âme se retire, et laisse le corps froid et immobile : ce récit pourrait peut-être émouvoir vos cœurs : mais il ne faut pas travailler à vous attendrir par de vaines imaginations.
Jésus n'est pas mort de la sorte : il fait l'un après l'autre ce qu'il a à faire. l\ parcourt toutes les prophéties, pourvoir s'il reste encore quelque chose : il se retourne à son Père, pour voir s'il est apaisé. Voyant enfin la mesure comble, et qu'il ne restait plus que sa mort pour désarmer entièrement la justice , il recommanda son esprit à Dieu ; puis élevant sa voix , avec un grand cri qui épouvanta tous les assistants , il dit hautement : « Tout est consommé ' , » et remet volontairement son âme à son père, d'une action libre et forte ; pour accomplir , mes frères , ce qu'il avait dit , que nul ne la lui ôte par force ; «mais qu'illadonnelui-mêmedeson plein gré* ; « et ensemble pour nous faire entendre que vraiment il ne vivait que pour nous , puisque , notre paix étant faite, il ne veut plus rester un moment au monde. Ainsi est mort le divin Jésus , nous montrant combien il est véritable , « qu'ayant « aimé les siens, il les a aimés jusqu'à la fin^. » Ainsi est mort le divin Jésus , « pacifiant par ses « souffrances le ciel et la terre '•. » H est mort , il est mort, et son dernier soupir a été un soupir d'amour pour les hommes.
Et je le dis , et je le répète , et vous n'êtes pas encore attendris : et . moi , pécheur , qui vous parle, plus dur et plus insensible que tous les autres, je puis vous parler encore ! H n'en est pas ainsi de ces personnes pieuses qui assistent à la mort du Sauveur Jésus : la douleur les saisit , de sorte qu'elle étouffe jusqu'aux sanglots , qu'elle ne leur permet pas même les soupire. 0 Marie, divine Marie ! ô de toutes les mères la plus désolée ! qui pourrait ici exprimer de quels yeux
■ Joan. XIX , 30.
2 Ibid. X , 18.
5 Ibid. XIII, I.
♦ Coloss. I, ao.
SUR LA PASSION
vous vîtes cette mort cruelle? Tous les coups de Jésus sont tombés sur vous , toutes ses douleurs vous ont abattue , toutes ses plaies vous ont déchirée : votre accablement incroyable vous ayant en quelque sorte rendue insensible, le dernier adieu qu'il vous dit renouvela toutes vos douleurs et rouvrit violemment toutes vos blessures : vous étiez en cela plus inconsolable , que , bien 1 oin de diminuer ses afflictions , vous les redoubliez en les partageant , et que vos douleurs mutuelles s'accroissaient ainsi sans mesure, etsemultipliaient jusqu'à l'infini, pendant que les flots qu'elles élevaient se repoussaient les uns sur les autres par un flux et reflux continuel. Mais quand vous lui vîtes. rendre les derniers soupirs, c'est alors que vous ne pouviez plus supporter la vie , et que votre âme le voulant suivre , laissa votre corps longtemps immobile.
Ce n'est pas pour cette Vierge , ô Père éternel , qu'il faut faire éclipser votre soleil , ni éteindre tous les feux du ciel; ils n'ont déjà plus de lumière pour elle : il n'est pas nécessaire que vous ébranliez tous les fondements de la terre , ni que vous couvriez d'horreur toute la nature , ni que vous menaciez tous les éléments de les remettre dans leur première confusion. Après la mort de son Fils tout le monde lui paraît couvert de ténèbres ; la figure de ce monde est passée pour elle , et de quelque endroit qu'elle se tourne , ses yeux ne découvrent partout qu'une ombre de mort. Elle n'est pas la seule qui en est émue : et pour ne point parler des tombeaux qui s'ouvrent et des rochers qui se fendent , les cœurs des spectateurs plus durs que les pierres , sont excités par cette mort à componction. J'entends un centenier qui s'écrie : « Très-certainement cet homme « était juste ^ » Tous ceux qui assistaient à ce spectacle s'en « retournaient, dit saint Luc , bat- « tant leur poitrine : ^> percutientes pectora sua revertebantur^ .
Qu'il ne soit pas dit, chrétiens, que nous
soyons plus durs que les Juifs. Ah ! toutes nos
églises sont aujourd'hui un Calvaire .-qu'on nous
voie sortir d'ici battant nos poitrines. Faisons
résonner tout ce Calvaire de nos cris et de nos
sanglots; mais que ce ne soit pas Jésus-Christ
tout seul qui en fasse le sujet. Ne pleurez pas sur
moi , nous dit-il ; je n'ai que faire de vos soupirs,
ni de votre tendresse inutile. Pleurez, pécheurs,
pleurezsur vous-mêmes : et pourquoi pleurer sur
nous-mêmes? Quia si in viridi ligno hœc fa-
ciunt, in arido quidfiet^'i « Si on fait ceci dans
« le bois vert, que sera-t-il fait au bois sec? «
' Luc. xxni, 47.
■ Ihid. 48.
3 Ibid. 31.
Si le feu de la vengeance divine a pris si fortement et si tôt sur ce bois vert et fructueux ; bois aride , bois déraciné , bois qui n'attends plus que la flamme , comment pourras-tu subsister parmi ces ardeurs dévorantes? etc. *.
DEUXIExME SERMON
LE VENDREDI SAINT
SUR LA PASSION DE N. S. JÉSUS-CHRIST
Comment Jésus-Christ crucifié nous apprend à discerner ce qui est digne de notre mépris. Pourquoi le Fils de Dieu a-t-il voulu que sa croix fut plus un mystère d'ignominie que de douleur. Grandeur du prix auquel il nous a achetés. Estime que nous devons concevoir de nous-mêmes en qualitéde ctirétiens : obligations où nous sommes de vivre pour le Sauveur. Victoire qu'il remporte sur la justice de son Père par sa contrition et son obéissance profonde. De quelle manière nous devons nous unir à sa douleur qui déplore nos crimes , et à son obéissance qui les répare.
Non enim judicavi mescire aliquidinter vos, nisi Jesum Christum , et hune cruciflxum.
Je n'ai 'pas jugé que je susse autre chose parmi vous, que Jésus-Christ, et lui crucifié. I. Cor. ii, i.
Quelque étude que nous ayons faite pendant tout le cours de notre vie , et quelque soin que nous ayons pris d'enrichir nos entendements par la connaissance du monde et des affaires, ou par celle des arts et de la nature ; il faut aujourd'hui , chrétiens , que nous fassions sur le Calvaire profession publique d'une sainte et bienheureuse ignorance , en reconnaissant avec l'apôtre , devant Dieu et devant les hommes , que toute la science que nous possédons est réduite à ces deux paroles : « Jésus , et lui crucifié. « Mais nous ne devons point rougir de cette ignorance , puisque c'est elle qui a triomphé des vaines subtilités de la sagesse du monde, et qui a fait que tout l'univers révère en ce jour sacré , comme le plus grand de tous les miracles , le plus grand et le plus étrange de tous les scandales.
Mais je me trompe , messieurs , d'appeler du nom d'ignorance la simplicité de notre foi : il est vrai que toute la science du christianisme est réduite aux deux paroles que j'ai rapportées ; mais aussi elles renferment les trésors immenses
* Vidimus eum, et no7i erat aspectus. Is. un, 2.
n Jésus-Christ défiguré, plus rcconnaissable : au jardin •< des Olives , par la perte de sou repos : entre les mains o des Juifs , par la perte de sa puissance : eu la croix , par « l'abandonnement de son Père. »
Ces paroles , que Bossuet a écrites à la fin de son sermon , renferment le plan d'un autre discours sur la passion. (Êdit de Déforis.)
DE JÉSUS-CHRIST
de la sagesse du ciel , qui ne s'est jamais montrée plus à découvert, à ceux à qui la foi a donné des yeux , que dans le mystère de la croix. C'est là que Jésus-Christ, étendant les bras , nous ouvre le livre sanglant dans lequel nous pouvons apprendre tout l'ordre des secrets de Dieu, toute l'économie du salut des hommes , la règle fixe et invariable pour former tous nos jugements , la direction sûre et infaillible pour conduire droitcment nos mœurs; en un mot, un mystérieux abrégé de toute la doctrine de l'Évangile et de toute la théologie chrétienne.
C'est, mes sœurs, ce qui m'a donné la pensée de vous prêcher aujourd'hui ce grand et admirable mystère , dont saint Paul nous a parlé dans mon texte : la doctrine de vérité en Jésus souffrant ; la science du chrétien en la croix ! 0 croix ! que vous donnez de grandes leçons ! ô croix ! que vous répandez de vives lumières! mais elles sont cachées aux sages du siècle : nul ne vous pénètre , qu'il ne vous révère ; nul ne vous entend, qu'il ne vous adore : le degré pour arriver à la connaissance c'est une vénération religieuse. Je vous la rends de tout mon cœur, ô croix de Jésus! en l'honneur de celui qui vous a consacrée par son supplice , dont le sang , les opprobres et l'ignominie vous rendent digne d'un culte et d'une adoration éternelle. Joignons-nous , âmes saintes , dans cette pensée, et disons avec l'ÉgUse : 0 crux, ave.
Si le pontife de l'Ancien Testament, lorsqu'il paraissait devant Dieu , devait porter sur sa poitrine , comme dit le Saint-Esprit dans l'Exode , '< La doctrine et la vérité ' , » dans des figures mystérieuses ; à plus forte raison le Sauveur, qui est la fin de la loi et le Pontife de la nouvelle alliance, ayant toujours imprimées sur sa personne sacrée, la doctrine et la vérité, par l'exemple de sa sainte vie et par ses actions irrépréhensibles, les doit porter aujourd'hui d'une manière bien plus efficace dans le sacrifice de la croix , où il se présente à son Père pour commencer véritablement les fonctions de son sacerdoce. Approchons donc avec foi , chrétiens , et contemplons attentivement ce grand spectacle de la croix, pour voir la doctrine et la vérité gravées sur le corps de notre pontife , en autant de caractères qu'il a de blessures , et tirer tous les principes de notre science de sa passion douloureuse.
Mais pour apprendre avec méthode cette science divine , considérons en notre Sauveur ce qu'il a perdu dans sa passion, ce qu'il a acheté , ce qu'il a conquis : car il a dû y perdre quelque chose , parce que c'était un sacrifice ; il a dû y acheter
' Exod. xxvui , 30.
quelque chose , parce que c'était un mystère de rédemption ; il a dû y conquérir quelque chose , parce que c'était un combat : et pour accomplir ces trois choses , je dis qu'il se perd lui-même , qu'il achète les âmes, qu'il gagne le ciel. Pour se détruire lui-même , il se livre aux mains de ses ennemis ; c'est ce qui consomme la vérité de son sacrifice : en se livrant de la sorte , il reçoit les âmes en échange ; c'est ce qui achève le mystère de la rédemption : mais ces âmes, qu'il a rachetées de l'enfer, il les veut placer dans le ciel , en surmontant les oppositions de la justice divine , qui les en empêche ; et c'est le sujet de son combat. Ainsi vous voyez en peu de paroles toute l'économie de notre salut dans le mystère de cette journée. Mais qu'apprendrons - nous pour régler nos mœurs dans cet admirable spectacle? Tout ce qui nous est nécessaire pour notre conduite : nous apprendrons à perdre avec joie ce que Jésus-Christ a perdu, c'est-à-dire , les biens périssables ; à conserver précieusement ce que Jésus-Christ a acheté , vous entendez bien que ce sont nos âmes : à désirer avec ardeur ce que Jésus-Christ nous a conquis partant detravaux: et je vous ai dit que c'était le ciel. Quitter tout pour sauver son âme en allant à Dieu et à son royaume , n'est-ce pas toute la science du christianisme? et ne la voyez-vous pas toute ramassée en mon Sauveur crucifié? Mais vous le verrez bien plus clairement , quand j'aurai établi par ordre ces trois vérités proposées qui feront le sujet de ce discours.
PREMIER POINT
Je ne pense pas, chrétiens, qu'il y ait un homme assez insensé pour ne pas aimer les biens éternels , s'il avait pu se résoudre à mépriser les biens périssables. Sans doute notre inclination irait droitement à Dieu , si elle n'était détournée par les attaches diverses que les sens font naître pour nous arrêter en chemin : d'où il est aisé de conclure , que le premier pas dans la droite voie , et aussi le plus difficile , c'est de mépriser les biens qui nous environnent ; et par une suite infaillible , que le fondement le plus nécessaire de la science dont nous parlons, c'est de savoir discerner au juste ce qui est digne de notre mépris.
Mais comme pour acquérir cette connaissance par la force du raisonnement, il faudrait un travail immense , Dieu nous ouvre un livre aujourd'hui où toutes les questions sont déterminées. En ce livre, les décisions sont indubitables , parce que c'est la sagesse de Dieu qui les a écrites : elles y sont claires et intelligibles , parce qu'il ne faut qu'ouvrir les yeux pour les voir : enfin elles sont ramassées en abrégé, parce que, sans parta-
SUR LA PASSION
ger son esprit en des études infinies , il suffit de considéi-er Jésus-Christ en croix.
Et il n'est pas nécessaire de faire de grandes présuppositions , comme dans les écoles des philosophes , ni de conduire les esprits à la vérité par un long circuit de conclusions et de principes ; il n'y a qu'une chose à présupposer, qui n'est ignorée d'aucun des fidèles : c'est que celui qui est attaché àce bois infâme, est la sagesse éternelle, laquelle par conséquent a pesé les choses dans une juste balance.
Et certainement , chrétiens , si nous voulons en juger par les effets , le Fils de Dieu a toujours estimé ce qui méritait de l'estime : la foi de la Cananéenne et [celle] du Centenier ont trouvé en sa bouche leur juste louange '. Non-seulement il a distingué le mal et le bien, maisil afaitàpoint nommé le discernement entre le plus et le moins : par là il a su connaître là juste valeur du denier de la pauvre veuve* ; et de peur de rien oublier, lia mis le prix jusqu'au verre d'eau qui se donne pour son service ^ : enfin tout ce qui a quelque dignité est pesé dans sa balance jusqu'au dernier grain. Qui ensuite ne conclura pas , que ce qu'il a rejeté avec mépris, n'était digne par conséquent d'aucune estime ?
I Que si vous voulez savoir maintenant quelles sont les choses qu'il a méprisées , il n'est pas besoin que je parle : ouvrez vous-mêmes le livre , lisez de vos propres yeux ; les caractères en sont assez grand et assez visibles ; les lettres en sont de sang, pour frapper la vue avec plus de force : ona employé le fer et la violence , pour les graver profon dément sur le corps de Jésus-Christ crucifié, i Toute la peine , messieurs , c'est que , dans ce déluge de maux infinis qui viennent fondre sur notre Sauveur, on ne sait sur quoi arrêter la vue : mais pour fixer nos regards , deux choses principalement sont capables de nous faire entendre l'état où il est réduit. C'est que dans cette heure destinée à ses souffrances , pour les faire monter jusqu'au comble , Dieu , par l'effet du même conseil , lâche la bride sans mesure à la fureur de ses envieux , et resserre dans le même temps toute la puissance de son Fils : il déchaîne contre sa personne toute la fureur des enfers , et il retire de dessus lui toute la protection du ciel. Il veut être traité de la sorte , pour rompre avec violence [les liens ] qui nous empêchent d'aller au bien véritable ; « et afin que nous puissions acquérir le « bien que nous désirons , il nous a appris, ensouf- « frant , à mépriser ce que nous craignons : » lit « îti posscmus bonum assequi quod optamus,
♦ Mat th. XV, 28; viii, lo.
^ Marc. XII , 43.
•5 Af«//'/i. X,42,
perpetiendo docuit contemnere quod timemus. Ses ennemis sont en état de tout oser, et lui réduit dans le même temps à la nécessité de tout souffrir.
Le souvenir de ses bienfaits miraculeux , qu'il avait répandus à pleines mains sur ce peuple ingrat , devait apparemment , chrétiens , sinon calmer tout à fait, du moins tempérer un peu l'excès de leur haine; mais c'est la haine au contraire qui efface la mémoire de tous les bienfaits, et je ne m'en étonne pas. L'un des plus grands supplices du Fils de Dieu devait être l'ingratitude des siens : c'est pourquoi les douleurs de sa passion commencent par la trahison d'un de ses apôtres. Après ce premier effet de la perfidie , tous ses miracles et tous ses bienfaits vont être couverts d'un épais nuage : toute la mémoire en est abolie ; l'air ne retentira que de ces cris furieux : C'est un scélérat , c'est un imposteur ; il a dit qu'il détruirait le temple de Dieu : et là-dessus la vengeance aveugle se précipite aux derniers excès; elle ne peut être assouvie par aucun supplice. « Méchants , dit « saint Augustin ' , quand ils lui rendraient le mal « pour le mal, ils ne seraient pas innocents; s'ils « ne lui rendent pas le bien pour le bien , ils seront « ingrats : mais pour le bien ils lui rendent le mal, « pour de tels bienfaits, de si grands outrages; il n'y a plus de nom parmi les hommes qui puisse exprimer leur fureur.
Mais afin que nous entendions combien Jésus- Christ méprise tout ce que peut lui arracher la haine des hommes , et tout ce qu'elle peut lui faire souffrir ; en même temps que ses ennemis sont en la disposition de tout entreprendre , il se réduit volontairement à la nécessité de tout endurer. Chrétiens , réveillez vos attentions; c'est ici que le mystère commence.
Pour en concevoir une forte idée, je vous prie de considérer que l'heure dernière étant venue , en laquelle il avait été résolu que le Fils de Dieu se mettrait en un état de victime , il suspendit aussitôt tout l'usage de sa puissance, parce que l'état de victime étant un état de destruction , il fallait qu'il fût exposé sans force et sans résistance à quiconque méditerait de lui faire injure : et c'est ce qu'il a voulu nous faire connaître par ces paroles mémorables qu'il adresse aux Juifs dans le moment de sa capture : « Vous venez à moi comme « à un voleur; cependant j'étais tous les jours au « milieu de vous , enseignant au temple , et vous « ne m'avez point arrêté ; mais c'est que c'est ici « votre heure et la puissance des ténèbi-cs : » Sed hœc est hora vestra, et polestas tenebmrum '. Jusque-là, malgré leur fureur, ils ne pouvaient
• In Psal. XXXVII, n" 25, t. IV, col. 307. ' Luc. XXII ù'i, 53.
DE JESUS-CHRIST
rien contre sa personne parce que sa volonté toute-puissente leur liait les mains : mais il est maintenant du conseil de Dieu , qu'il resserre volontairement et qu'il retire en lui-même toute sa puissance^ pour donner la liberté tout entière à la puissance opposée.
Il faut ici observer que cette suspension surprenante de la puissance du Fils de Dieu , ne restreint pas seulement sa puissance extraordinaire et divine ; mais que , pour le mettre plus parfaitement en l'état d'une victime qu'on va immoler, elle resserre la puissance même naturelle , et en empêche tellement l'usage, qu'il n'en reste pas la moindre apparence. Qui ne peut résister à la force , se peut quelquefois sauver par la fuite ; qui ne peut éviter d'être pris , peut du moins se défendre quand on l'accuse ; celui à qui on ôte la juste défense , a du moins la voix pour gémir et se plaindre de l'injustice. Mais Jésus ne se laisse pas cette liberté : tout est lié en lui, jusqu'à la langue ; il ne répond pas quand on l'accuse ; il ne se plaint pas quand on le frappe ; et jusqu'à ce cri confus que forme le gémissement , triste et unique recours de la faiblesse opprimée , par lequel elle tâche d'attendrir les cœurs , et d'empêcher par la pitié ce qu'elle n'a pu arrêter par la force , il ne plaît pas à mon Sauveur de se le permettre : bien loin de s'emporter jusqu'aux murmures , on n'entend pas même le son de sa voix ; « il n'ou- « vre pas seulement la bouche : « ]Son aperuit os suum^. 0 exemple de patience ! mal suivi par les chrétiens , qui se vantent d'être ses disciples ! Il est si abandonné aux insultes , qu'il ne pense pas même avoir aucun droit de détourner sa face des coups. Un ver de terre que l'on foule aux pieds , fait encore quelque faible effort pour se retirer ; et Jésus, comme une victime qui attend le coup, n'en veut pas seulement diminuer la force par le moindre mouvement de tête : Faciem meam non avertiab increpantibusetconspuentibus *. Ce visage autrefois si majestueux, qui ravissait en admiration le ciel et la terre , il le présente droit et immobile à toutes les indignités dont s'avise une canaille furieuse. Pour quelle raison, chrétiens? Parce qu'il est dans un état de victime , toujoui-s attendant le coup ; c'est-à-dire , dans un état de dépouillement qui l'expose nu et désarmé pour être en butte à toutes les insultes , de quelque côté qu'elles puissent venir, même des mains les plus méprisables.
L'étrange abandonnement de cette victime dévouée nous est très-bien expliqué par un petit mot de saint Pierre , en sa première épître canonique, où, remettant devant nos yeux Jésus-Christ
' Is. LUI, 7.
souffrant, il dit « qu'il ne rendait point opprobres « pour opprobres , ni malédiction pour malédicn tion , et qu'il n'usait ni de plaintes ni de mena- « ces: » Cumpateretur, noncomminabatur. Que faisait-il donc , chrétiens , dans tout le cours de sa passion? Voici une belle parole : Tradehatautem judicanti se injuste ' ; « Il se livrait, il s'a- « bandonnait à celui qui le jugeait injustement : >» et ce qui se dit de son juge , se doit entendre conséquemment de tous ceux qui entreprenaient de lui faire insulte : Tradebat autem; il se donne à eux pour faire de lui à leur volonté. Un perfide le veut baiser, il donne les lèvres ; on le veut lier, il présente les mains; frapper à coups de bâton, il tend le dos ; on veut qu'il porte sa croix , il tend les épaules ; on lui arrache le poil , « c'est un « agneau , dit l'Écriture * , qui se laisse tondre. « Mais attendez-vous , chrétiens , que je vous représente en particulier toutes les diverses circonstances de cette sanglante tragédie? Faut-il que j'en fasse paraître successivement tous les différents personnages? un Malchus qui lui frappe la joue ; un Hérode qui le traite comme un insensé ; un pontife qui blasphème contre lui ; un juge qui reconnaît et qui condamne néanmoins son innocence? Faut-il que je promène le Fils de Dieu par tant de lieux éloignés qui ont servi de théâtre à son supplice , et que je le fasse pai'aître usant sur son dos à plusieurs reprises toute la dureté des fouets, lassant sur son corps toute la force des bourreaux , émoussant en sa tête toute la pointe des épines? La nuit nous aurait surpris avant que nous eussions achevé toute cette histoire lamentable. Parmi tant d'inhumanités, il ne fait que tendre le cou , comme une victime volontaire. Enfin assemblez-vous, ô Juifs et Romains, grands et petits , peuples et soldats ; revenez cent fois à la charge, multipliez sans fin les coups, les injures, plaies sur plaies, douleurs sur douleurs , indignités sur indignités ; qu'il devienne l' unique objet de votre risée, comme un insensé ; de votre fureur, comme un scélérat: Tradebat autem judicanti se ; il s'abandonne à vous sans réserve ; il est prêt à soutenir tout ensemble tout ce qu'il y a de dur et d'insupportable dans une raillerie inhumaine , et dans une cruauté malicieuse.
Après cela, chrétiens, que reste-t-il autre chose, sinon que nous approchions pour lire ce livre? Contemplez Jésus à la croix : voyez tous ses membres brisés et rompus par une suspension violente : considérez cet homme de douleurs, qui, ayant les mains et les pieds percés, ne se soutient plus que sur ses blessures , et tire ses mains déchirées de tout le poids de son corps affaissé et abattu ,
< I. Petr. H , 23.
= Is. Mil 7.
SUR LA PASSION
par la perte du sang et par un travail inconcevable ; qui , parmi ces douleurs immenses , ne semble élevé si haut, que pour découvrir de loin un peuple infini, qui se moque, qui remue la tête , qui fait un sujet de risée d'une extrémité si déplorable.
Après ces décisions si sanglantes contre tous les biens de la terre, le monde a-t-il encore quelque attrait caché qui puisse mériter votre estime? Non , sans doute ; il n'a plus d'éclat. Saint Paul a raison de dire « qu'il est mort maintenant « et crucifié •. » Jésus a répandu sur sa face toute l'horreur de sa croix : dans le moment de sa mort, il fit retirer le soleil , et couvrit de ténèbres pour un peu de temps le monde , qui est l'ouvrage de Dieu , mais il a obscurci pour jamais tout ce qui brille, tout ce qui surprend, tout ce qui éblouit dans ce monde de vanité et d'illusion , qui est le chef-d'œuvre du diable; il l'a détruit principalement dans la partie la plus éclatante , dans le trophée qu'il érige , dans l'idole qu'il fait adorer, je veux dire dans le faux honneur.
C'est pourquoisonsupplice, quoique très-cruel, est encore beaucoup plus infâme : sa croix est un mystère de douleurs , mais encore plus d'opprobres et d'ignominies. Aussi l'apôtre nous dit', « qu'il a souffert la croix en méprisant la honte « et l'ignominie : » Sustinuit crucem confusione contempta =». Et il semble même réduire tout le mystère de sa passion à cette ignominie , lorsqu'il ajoute que Moïse jugea que « l'ignominie « de Jésus-Christ était un plus grand trésor que « toutes les richesses de l'Egypte : » Majores divitias œstimans thœsauro jEgyptiorum , improperium Christi ^. Rien de plus infâme que le supplice de la croix ; mais comme l'infamie en était commune à tous ceux qui étaient à la croix , remarquons principlement cette dérision qui le suit depuis le commencement jusqu'à l'horreur de sa croix.
C'est une chose inouïe que la cruauté et la risée se joignent ensemble dans toute leur force; parce que l'horreur du sang répandu remplit l'âme d'images funestes, qui répriment l'emportement de cette joie maligne dont se forme la moquerie, et l'empêche de se produire dans toute son étendue. Mais il ne faut pas s'étonner si le contraire arrive en ce jour, puisque l'enfer vomit son venin , et que les démons sont comme les âmes qui produisent tous les mouvements que nous voyons.
Tous ces esprits rebelles sont nécessairement cruels et moqueurs : cruels , parce qu'ils sont en-
« Gai. VI, 14.
^ Hehr. xii , 2.
3 /6jrf. xi,2«.
vieux; moqueurs, parce qu'ils sont superbes : car on voit assez , sans que je le dise, que l'exercice , le plaisir de l'envie , c'est la cruauté ; et que le triomphe de l'orgueil , c'est la moquerie. C'est pourquoi en cette journée où régnent les esprits moqueurs et cruels , il se fait un si étrange assemblage de dérision et de cruauté, qu'on ne sait presque laquelle y domine : et toutefois la risée l'emporte ; parce qu'étant l'effet de l'orgueil qui règne dans ces esprits malheureux , au jour de leur puissance et de leur triomphe , ils auront voulu donner la première place à leur inclination dominante. Aussi était-ce le dessein de Notre- Seigneur, que ce fût un mystère d'ignominie; parce que c'était l'honneur du monde qu'il entreprenait à la croix , comme son ennemi capital : et il est aisé de connaître que c'est la dérision qui prévaut dans l'esprit des Juifs , puisque c'est elle qui a inventé la plus grande partie des supplices. J'avoue qu'ils sont cruels et sanguinaires ; mais ils se jouent dans leur cruauté , ou plutôt la cruauté est leur jeu.
Il le fallait de la sorte , afin que le Fils de Dieu « fût soûlé d'opprobres , » comme l'avait prédit le prophète ' ; il fallait que le Roi de gloire fût tourné en ridicule de toutes manières , par ce roseau , par cette couronne et par cette pourpre ; il fallait pousser la raillerie jusque sur la croix , insulter à sa misère jusque dans les approches de la mort, enfin inventer pour l'amour de lui une nouvelle espèce de comédie , dont la catastrophe fût toute sanglante.
Que si l'ignominie de Notre-Seigneur est la principale partie de sa passion , c'est celle par conséquent dont il y a plus d'obligation de se revêtir. Exeamus igitur ad eum extra castra , improperium ejus portantes. Et toutefois •> chrétiens , c'est celle que l'on veut toujours retrancher : dans les plus grandes disgrâces, on est à demi-consolé , quand on peut sauver l'honneur et les apparences. Mais qu'est-ce que cet honneur, sinon une opinion mal fondée? et cette opinion trompeuse ne s'évanouira-t-elle jamais enfumée, en présence des décisions claires et formelles que prononce Jésus-Christ en croix! Nous sommes convenus, messieurs, que le Fils de Dieu a pesé les choses dans une juste balance ; mais il n'est plus question de délibérer ; nous avons pris sur nous toute cette dérision et tous ces opprobres; nous avons été baptisés dans cette infamie : In morte ipsius baptizati sumus ' : or sa mort est le mystère d'infamie , nous l'avons dit. Eh quoi ! tant d'opprobres , tant d'ignomi-
' r/trcw.iii.ao.
» Rom. VI, 3.
DE JÉSUS-CHRIST
nies , tant d'étranges dérisions , dans lesquelles nous sommes plongés dans le saint baptême , ne seront-elles pas capables d'étouffer en nous ces délicatesses d'honneur! Non, il règne parmi les fidèles : cette idole s'est érigée sur les débris de toutes les autres , dont la croix a renversé les autels. Nous lui offrons de l'encens ; bien plus , on renouvelle pour l'amour de lui les sacrifices cruels de ces anciennes idoles , qu'on ne pouvait contenter que par des victimes humaines ; et les chrétiens sont si malheureux que de chercher encore de vaines couleurs , pour rendre à cette idole trompeuse l'éclat que lui a ravi le sang de Jésus. On invente des raisons plausibles et des prétextes artificieux , pour excuser les usurpations de ce tyran , et même pour autoriser jusqu'à ses dernières violences; tant la discipline est corrompue , tant le sentiment de la croix est éteint et aboli parmi nous ! Chrétiens , lisons notre livre : que la croix de notre Sauveur dissipe aujourd'hui ces illusions ; ne sacrifions plus à l'honneur du monde , et ne vendons pas à Satan , pour si peu de chose, nos âmes qui sont rachetées par un si grand prix : c'est ma seconde partie.
SECOND POINT
C'est une chose assez surprenante, que dans celte vanité qui nous aveugle , et qui nous fait adorer toutes nos pensées il faille nous donner des leçons pour nous apprendre à nous estimer, et à faire cas de nous-mêmes. Mais c'est que l'homme est un grand abîme dans lequel on ne connaît rien ; où plutôt l'homme est un grand prodige , et un amas confus de choses contraires et mal assorties : il n'établit rien qu'il ne renverse, et il détruit lui-même tous ses sentiments.
Une marque de ce désordre , c'est que l'homme se cherche toujours , et ne veut pas se connaître ; il s'admire , et ne sait pas ce qu'il vaut. L'estime qu'il fait de lui-même , fait qu'il veut conserver tout ce qui le touche ; et cependant , par le plus indigne de tous les mépris , il prodigue son âme sans peine , et ne daigne pas seulement penser à une perte si considérable.
Cette âme est en effet un trésor caché , c'est un or très-fin dans de la boue , c'est une pierre précieuse parmi les ordures. La terre et la mortalité dont elle est couverte, empêchent de remarquer sa juste valeur. C'est pour cela qu'il a plu à Dieu que le mystère de notre salut se fît par échange; afin de nous faire entrer dans l'estime de ce que nous sommes, par la considération de notre prix. Ce n'est donc point dans les livres des philosophes que nous devons prendre une grande Idée de l'honneur de notre nature. La croix nous
découvre par un seul regard tout ce qui se peut lire sur cette matière. 0 âme, image de Dieu, viens apprendre ta dignité à la croix ; Jésus- Christ se donne lui-même pour te racheter. « Prends « courage , dit saint Augustin ' , âme raisonnable , « et considère combien tu vaux : » 0 anma, érige te, tanti vales. « Si tu parais vile et méprisable « àcausede la mortalité qui t'environne , apprends '< aujourd'hui à t'estimer par le prix auquel te met « la sagesse même : » 5* vos vobis terrena fragilitate viluistis , ex pretio vestro vos appendite^^ Appliquons-nous, chrétiens, à cette divine science , et méditons le mystère de cet échange admirable , par lequel Jésus-Christ s'est donné pour nous , afin de consommer l'œuvre de notre rédemption.
Mais pour cela rappelons en notre mémoire « que notre péché nous avait doublement vendus : » Venumdati sub peccato ^. Il nous avait vendus à Satan , auquel nous appartenions , comme des esclaves qu'il avait vaincus ; il nous avait vendus à la justice divine , à laquelle nous appartenions , conmie des victimes dues à sa vengeance.
Vous savez assez , chrétiens , que le démon avait surmonté les hommes , et qu'ils étaient devenus par conséquent sa proie : « car quiconque « est vaincu est esclave de celui qui l'a vaincu : » A quo enim quis superatus est, hujus etservus est^. Dieu même l'avait ainsi prononcé par un ordre admirable de sa justice : car , comme dit excellemment saint Augustin, « quoiqu'il ne « fasse pas les ténèbres , néanmoins il les range « et il les ordonne ; et il aime tellement la justice, « qu'il veut que la disposition en paraisse même « dans les ruines des péchés : » Non deserit ordinandas ruinas peccantium ^. C'est pourquoi le démon nous ayant vaincus , parce que nous nous étions vendus lâchement à lui. Dieu a voulu suivre cette loi , qu'on devient le bien de son conquérant, et qu'on appartient sans réserve à celui à qui l'on se donne sans condition : et, selon cette règle de justice , Dieu nous adjugea à notre vainqueur, et ordonna , par une juste sentence , que nous fussions livrés entre ses mains.
Lorsque Dieu , touché de miséricorde , voulut nous affranchir de ce joug de fer , « il n'usa pas, « dit sait Augustin *», de sa souveraine puissance , » et en voici la raison. Il voulut faire comprendre à l'homme, qui s'était vendu à si bas prix , combien il valait. Et d'ailleurs , c'est que Dieu s'é-
' In Ps. en , n" 6 , t. iv, col. 1 1 16.
» Enarr. il , in Ps. xxxii , n° 4 , col. 189.
' Rom. VII, 14.
4 II. Peir. n, 19.
* De Lib. Arb. lib. lu , n» 29, 1. 1 , col. 622.
« De Trinit. lib.xiii , n° 17 et seqq. t. viii , col. 938 el seqq
SUR LA PASSION
lait proposé dans l'ouvrage de notre salut d'aller par les voies de la justice ; et comme nous étions passés dans la possession de notre ennemi , en vertu d'une sentence très-juste , il fallait nous retirer par les formes. 0 Jésus , voici votre ouvrage : ô Jésus , voici le miracle de votre charité estimable. C'est pourquoi vous avez vu, chrétiens, qu'il se livre volontairement à la puissance des ténèbres , et à la fureur de l'enfer. « Il attire , di- '< sent les saints Pères * , notre ennemi au combat , « en lui cachant sa divinité. » Cet audacieux s'approcha, et voulut l'assujettir sous sa servitude; mais aussitôt qu'il eut mis la main sur celui qui ne devait rien à la mort , parce qu'il était innocent, Dieu, qui dans l'œuvre de notre salut voulait faire triompher sa miséricorde , par l'ordre de sa justice, rendit en notre faveur ce jugement, par lequel il fut dit et arrêté que le diable , pour avoir pris l'innocent , serait contraint de lâcher les pécheurs : il perdit les coupables qui étaient à lui , en voulant réduire sous sa puissance Jésus- Christ , le juste , dans lequel il n'y avait rien qui lui appartînt. Ceux qui sont tant soit peu versés dans la lecture des saints docteurs , me rendront bien ce témoignage, qu'encore que je n'ai point cité leurs paroles , je n'ai rien dit en ce lieu , qui ne soit tiré de leur doctrine , et que c'est en cette manière qu'ils nous ont souvent expliqué l'ouvrage de la rédemption. Mais il nous faut encore élever plus haut , et entrer plus avant au fond du mystère , par des maximes plus élevées qu'ils ont prises des Écritures.
C'était à la justice divine que nous étions vendus et livrés , par une obligation bien plus équitable , mais aussi bien plus rigoureuse : car quiconque lui est redevable ne peut s'acquitter que par sa mort , et ne peut la payer que par son supplice.
Non , mes frères, nulle créature n'est capable de réparer l'injure infinie qu'elle a faite à Dieu par son crime. Les théologiens le prouvent fort bien par des raisons invincibles ; mais il suffit de vous dire que c'est une loi prononcée au ciel , et signifiée à tous les mortels par la bouche du saint Psalmiste : Non dabit Deo placaiionem suant , nec pretium redemptionis animœ suœ ' : '< Nul ne peut se racheter lui-même, ni rendre à « Dieu le prix de son âme. « Il peut s'engager à sa justice ; mais il ne peut plus se retirer de la servitude, il ne peut payer que par son supplice , par sa mort.
En vain le genre humain , effrayé par le senti-
' 5. Chrysostom. Hom. xin, in Matlh. n" 2, t. vu, p. ifiO. S. Léo in Nativ. Dom. Servi, ii, cap. m, iv, De Passion. Dont. cap. m.
» Ps. XI. VIII, 7, 8.
ment de son crime , cherche des victimes et des holocaustes pour les subroger en sa place ; dussent-ils désoler tous leurs troupeaux par des hécatombes , et les immoler à Dieu devant ses autels , il est impossible que la vie des bêtes paye pour la vie des hommes ; la compensation n'est pas suffisante : et c'est pourquoi cette maxime de l'apôtre est toujours d'une éternelle vérité , « qu'il « n'est pas possible que les péchés soient ôtés par « le sang des taureaux et des boucs : « Impossibile est sanguine taurorum et hircorum auferri pecciitaK Si bien que ceux qui les immolaient faisaient bien , à la vérité , une reconnaissance publique de ce que méritaient leurs crimes , mais ils n'en avançaient pas l'expiation. « Aussi , dit « le même apôtre ^ , ils multipliaient sans fi,n « leurs holocaustes , et toujours leurs péchés de- « meuraient sur eux. « Puis donc qu'il n'y avait parmi nous aucune ressource , que restait-il autre chose, sinon que Dieu réparât lui-même l'injustice de notre crime par la justice de notre peine , et satisfit à sa juste vengeance par notre juste punition?
Dans cette cruelle extrémité , que devenionsnous , chrétiens , si le Fils unique de Dieu n'eût proposé cet heureux échange , prophétisé par David , et rapporté par le saint apôtre ^ ? « 0 Père , « les holocaustes ne vous ont pas plu : » c'est en vain que les hommes tâchent de subroger en leur place d'autres victimes , elles ne vous sont pas agréables ; mais j'irai moi-même me mettre en leur place : tous les hommes sont dus à votre vengeance ; mais une victime de ma dignité peut bien remplir justement la place même d'une infinité de pécheurs : Tune dixi : Ecce venio.
Là se vit ce spectacle de charité, spectacle de miséricorde , auquel nous ne devrions jamais penser sans verser des larmes. Un Fils uniquement agréable , qui se met en la place des ennemis ! l'innocent , le juste , la sainteté même , qui se charge des crimes des malfaiteurs I celui qui était infiniment riche , qui se constitue caution pour les insolvables !
Mais , ô Père , consentirez-vous à cet échange? pourrez- vous voir mourir votre Fils, pour donner la vie à des étrangers? Un excès de miséricorde lui fera accepter cette offre ; son Fils devient sa victime en la place de tous les mortels. Mais que n'use-t-il entièrement de miséricorde? Je vous l'ai déjà dit , c'est qu'il veut faire triompher la miséricorde dans l'ordre de justice : premièrement , chrétiens , afin de glorifier ces deux attributs dans le mystère de notre salut , qui est le
' Hebr. X , 4.
* Ibid. I.
3 Ps. XXXIX , 9.
Hebr. x , 5 et suiv.
DE JÉSUS CHRIST
chef-d'œuvre de sa puissance : mais la raison la plus importante , c'est qu'il lui plaît de montrer ainsi son amour aux hommes; Sic Deus dilexit mundiim ' : « Dieu a tant aimé le monde. »
En effet , qui serait capable de bien pénétrer cette charité immense de Dieu envers nous ? Donner l'héritier pour les étrangers! donner le naturel pour les adoptifs ! Épanchons nos cœurs , âmes saintes , dans une pieuse méditation de ces paroles si tendres , et de cet échange si merveilleux. C'est déjà une bonté incomparable que Dieu ait voulu adopter des hommes mortels ; car, comme remarque excellemment saint Augustin % les hommes ne recourent à l'adoption, que lorsqu'ils n'espèrent plusd'enfants véritables ; sibien qu'elle n'est établie que pour venir au secours et suppléer au défaut de la nature qui manque. Et néanmoins, ô miséricorde ! Dieu a engendré dans l'éternité un Fils qui contente parfaitement son amour, comme il épuise entièrement sa fécondité ; et néanmoins , ô bonté incompréhensible ! lui qui a un Fils si parfait, par l'immensité de son amour, par les richesses infinies d'une charité surabondante , il donne des frères à ce premier-né , des compagnons à cet unique, et enfin* des cohéritiers à ce bien-aimé de son cœur. Il fait quelque chose de plus au Calvaire : non-seulement il joint à son propre Fils des enfants qu'il adopte par miséricorde; mais, ce qui passe toute créance , il livre son propre Fils à la mort, pour faire naître les adoptifs. Qui voudrait adopter à ce paix, et donner son Fils pour des étrangers ? et néanmoins c'est ce que fait le Père éternel : Sic Deus dilexit mundum. Pesons un peu ces paroles : « Il a tant aimé le monde, » dit le Fils de Dieu : voilà le principe de l'adoption; « qu'il a donné « son Fils unique : » voilà le Fils unique livré à la mort ; paraissez maintenant , enfants adoptifs : « Afin que ceux qui croient ne périssent pas; mais « qu'ils aient la vie éternelle : " ne voyez-vous pas l'échange admirable? Il donne son propre Fils à la mort, pour faire naître les enfants d'adoption. Cette même charité du Père qui le livre, qui l'abandonne, qui le sacrifie, nous adopte , nous vivifie et nous régénère. Comme si le Père éternel , ayant vu que l'on n'adopte des enfants que lorsque l'on a perdu les véritables , un amour saintement inventif lui avait heureusement inspiré pour nous ce conseil de miséricorde , de perdre en quelque sorte sou Fils , pour donner lieu à l'adoption, et de faire mourir l'unique héritier, pour nous faire entrer dans ses droits.
' Joan. III , 16.
» Senn. u , n" 26 , t. v, col. 296 et seqq.
Par conséquent, ô enfants adoptifs, que vous coûtez au Père éternel I mais que vous êtes chers et estimables à ce Père , qui donne son Fils, et ce Fils qui se donne lui-même pour nous! voyez à quel prix il vous achète. Un grand prix , dit le saint apôtre, un prix infini : Pretio empti estis, nolite fieri servi hominum^ : « Vous êtes ache- « tés d'un prix, c'est-à-dire, d'un prix infini et « inestimable; ne vous rendez pas esclaves des « hommes. » Un de vos amis vous aborde , un de ces amis mondains qui vous aiment pour le siècle et les vanités : il \ous veut donner un sage conseil ; comme il vous honore , dit-il , et qu'il vous estime , il désire votre avancement ; c'est pourquoi il vous exhorte de vous embarquer dans cette intrigue , peut-être malicieuse , d'engager ce grand dans vos intérêts , peut-être au préjudice de la conscience : prenez garde soigneusement, et ne vous rendez pas esclave des hommes. Vous avez un autre homme qui vous estime ; cet homme c'est Jésus-Christ , qui est aussi votre Dieu : c'est lui qui vous estime véritablement, parce qu'i l vous a acheté au prix de son sang : parce que cet ami vous estime, il veut vous engager dans le siècle ; parce que Jésus vous estime , il veut vous élever au-dessus du siècle : vous promettez beaucoup, vous dit-il , et l'estime qu'il fait de vous fait qu'il voudrait vous voir dans le monde en la place dont vous êtes digne ; mais Jésus , qui vous estime véritablement, ne voit rien dans le monde qui vous mérite. Car que voyez-vous dans le monde qui puisse contenter une âme pour laquelle Jésus-Christ se donne? Quand on vous représente ce que vous valez , n'entrez pas tout seul dans la balance, pesez-vous avec votre prix, et vous trouverez que rien n'est digne de vous , que ce qui est digne aussi de Jésus-Christ même. Pretio empti estis : ne vous rendez pas esclave de la complaisance, ne vous donnez pas à si bas prix, ne vous vendez pas pour si peu de chose. « Non,. « non , mes frères, dit saint Augustin , ne soyons- « pas vils à nous-mêmes , nous qui sommes si « précieux au Père , qu'il nous achète au Calvaire « du sang de son Fils ; et encore n'étant pas con- « tent de nous le donner une fois , il nous le verse « tous les jours sur ces saints autels : » Tarn caros œstimat, ut nobis quotidie Unigeniti sut pretiosissinmn sanguinemfundat*.
Entrons aujourd'hui sérieusement dans «ne grande estime de ce que nous sommes en qualité de chrétiens, et que cette pensée nous retienne dans nos crimes les plus secrets. Si vous aviez un témoin , ses yeux vous inspireraient de la retenue. Si vous perdez de vue Dieu qui vous