‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 130 sur 164 · AUTRE EXORDE POUR LE MÊME SERMON · texte numérisé non relu

AUTRE EXORDE POUR LE MÊME SERMON

Consepuiti sumus cum illo per baptismura in tnoitem ; ut quomodo Cliristiis surrexit a mortuis per gloriam Patris , ita et nos in novitate vitaj ambulemus.

Nous sommes ensevelis avec Jésus- Christ par le baptême, dans lequel nous participons à sa mort, afin que comme Jésus- Christ est ressuscité des morts, ainsi nous marchions en nouveauté de vie. Rom. VI. 4.

C'est une doctrine excellente de saint Augustin ' , prise des Écritures divines , que tout ce que Dieu opère dans l'homme juste , depuis sa première entrée dans l'Église , jusqu'à la résurrection générale , n'est que la suite de l'accomplissement du baptême : de sorte que la sainte nouveauté de vie, qui se commence dans les eaux salutaires, n'aura sa dernière perfection que dans cette journée bienheureuse en laquelle, la mort étant surmontée , nos corps seront faits semblables au corps glorieux de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Pour entendre cette doctrine il

• De Niipt. et Concupisc. lib. i, a" 38 el 30, l. x, col. 208, 29^

POUR LE JOUR DE PAQUES

faut nécessairement remonter plus haut , et reprendre la chose jusque dans sa source.

L'homme dans la sainteté de son origine, avait reçu de Dieu ces trois dons , la justice , la paix, l'immortalité : car étant formé selon Dieu , il était juste ; régnant sur ses passions, il était paisible en lui-même; mangeant le fruit de vie, il était immortel. La raison s'étant révoltée contre Dieu , les passions lui refusèrent leur obéissance, et l'àme ne buvant plus à cette source inépuisable de vie, devenue elle-même impuissante, elle laissa aussi le corps sans vigueur : c'est pourquoi la mortalité s'en est incontinent emparée. Ainsi , pour la ruine totale de l'homme , le péché a détruit la justice ; la convoitise s'étant soulevée , a troublé la paix ; l'immortalité a cédé à la nécessité de la mort : voilà l'ouvrage de Satan opposé à l'ouvrage de Dieu. Or le Fils de Dieu est venu « pour dissoudre l'œuvre du dia- « ble ' , » nous dit-il lui-même dans son Évangile : il est venu « pour réformer l'homme selon « le premier dessein de son Créateur, ^ comme nous enseigne l'apôtre ^ ; et pour cela , il est nécessaire que sa grâce nous restitue les premiers privilèges de notre nature. De là vient qu'il nous appelle dans son Evangile à une bienheureuse nouveauté de vie , répandant en nos âmes son Saint-Esprit par lequel , dit l'apôtre saint Paul, « l'homme intérieur et spirituel est renouvelé de '• jour en jour, « renovatur de die in diem ^. Remarquez ces paroles, « de jour en jour : » elles nous font connaître manifestement que Dieu, en renouvelant ses élus, ne veut pas qu'ils soient changés tout à coup; mais qu'il ordonne certains progrès par lesquels ils s'avancent de plus en plus à la perfection consommée. Il y a trois dons à leur rendre ; il y aura aussi trois différents âges , par lesquels de degré en degré, ils deviendront « hommes faits , » comme dit saint Paul ; in virum perfectum ^ : et Dieu l'a arrêté de la sorte , afin de faire goûter à ses bien-aimés les opérations de sa grâce les unes après les autres : de sorte que dans ce monde il répare leur innocence; dans le ciel il leur donne la paix ; à la résurrection générale il ornera leurs corps d'immortalité : par ces trois âges, « les justes arrivent « à la plénitude de Jésus-Christ, « ainsi que parle l'apôtre saint Paul , in mensuram œtatis plenitudinis Chrisli^. La vie présente est comme l'enfance ; celle dont les saints jouissent au ciel ressemble à la fleur de l'âge ; après , suivra la maturité dans la dernière résurrection.

■ l.Joan. III, 8.

' Coloss. m , 10. ' n. Cor. IV, 16.

* Ephes IV, 13.

5 Ihid.

Au reste, cette vie n'a point de vieillesse ; parce que étant toute divine , elle n'est point sujette au déclin : de là vient qu'elle n'a que trois âges , au lieu que celle de notre vie corruptible souffre la vicissitude de quatre différentes saisons. Ce sont ces trois âges et ces trois dons , pour lesquels le prophète-roi chante à Dieu ces pieuses actions de grâces : -^ Mon âme , dit-il ,' bénis le Seigneur, « et que tout ce qui est en moi célèbre la grande deur de son nom. C'est lui , dit-il, qui pardonne « tous tes péchés , c'est lui qui guérit toutes tes « langueurs, c'est lui qui rachète ta vie de la mort». Il pardonne nos iniquités , quand il nous rend la justice en ce monde : il guérit nos langueurs , quand il éteint la convoitise dans son paradis : il rachète notre vie de la mort , quand il nous ressuscite à la fin des siècles ; et encore que ces opérations soient diverses , elles ne regardent toutefois que la même fin, et ne s'emploient que dans la même œuvre. Car de même que l'homme en croissant n'acquiert point une nouvelle vie ni un nouvel être, mais s'avance à la perfection de celui qui lui a donné la naissance : ainsi , soit que nos âmes soient couronnées de la gloire de Dieu dans le ciel , soit que nos eorps ressuscites par son Esprit saint soient revêtus de l'immortalité du Sauveur, ce n'est pas une nouvelle vie que nous acquérons ; mais nous allons , selon l'ordre établi , au dernier accomplissement de cette vie divine et surnaturelle, que nous avons commencée dans le saint baptême. C'est là , fidèles , si nous l'entendons , cette nouveauté de vie dont parle l'apôtre ; c'est là la résurrection spirituelle du chrétien à l'image de la résurrection de Notre-Seigneui*. Maintenant , ces vérités étant supposées, entrons dans la proposition de notre sujet.

Si la justice des chrétiens en ce monde , aussi bien que leur paix et leur immortalité au siècle futur, ne font qu'une même suite de vie; si d'ailleurs l'apôtre nous a enseigné que la résurrection de nos corps est la maturité et la plénitude , il s'ensuit, comme je l'ai remarqué, que la vie présente ressemble à l'enfance : c'est pourquoi l'apôtre saint Pierre nous dit que nous sommes des « enfants nouvellement nés * ; » d'où je forme ce raisonnement , qui sera la base de tout mon discours. Tout ce que la nature donne à l'homme pendant le progrès de la vie , doit avoir son commencement dans l'enfance r donc si j'apprends de l'apôtre saint Pierre , qu'à l'égard de la vie divine , qui nous est acquise par la résurrection de notre Sauveur, notre pèlerinage mortel est comme l'enfance , il faut que tous ces changements admirables , qui nous rendi'ont conformes au Sei-

' Ps. eu, 1,3, 4.

' l.Petr. 11,2.

POUR LE JOUR DE PAQUES

gneur Jésus , se commencent en nous , dès ce siècle. Or nous avons dit , et il est très-vrai , que notre vie nouvelle et la réparation de notre nature consiste à vaincre ces trois furieux ennemis, que le diable nous a suscités, le péché , la concupiscence et la mort, par ces trois divins dons où la grâce nous rétablit, la justice, la paix, l'iraniortalité ; et partant, encore que ces trois choses ne s'accomplissent pas ici-bas, il est clair qu'elles y doivent être du moins ébauchées.

Et voyez en effet, chrétiens, de quelle sorte et par quel progrès Dieu avance en nous son ouvrage pendant notre captivité dans nos corps mortels. Il ruine premièrement le péché ; la concupiscence y remue encore , mais elle y est fortement combattue , et même glorieusement surmontée : pour la mort, à la vérité elle y exerce son empiresans résistance ; mais aussi l'immortalité nous est assurée : le péché aboli fait notre sanctification ; la concupiscence combattue fait notre exercice , l'immortalité assurée fait notre espérance. C'est la vie du vrai chrétien ressuscité avec le Sauveur, que je me propose de vous représenter aujourd'hui avec l'assistance divine. Jésus ressuscité , assistez-nous de votre Esprit saint : et vous , ô fidèles , ouvrez vos cœurs à la parole de votre Maître ; et apprenant l'incomparable dignité de la vie nouvelle queDieu vous donne par son Fils Jésus-Christ, apprenez aussi de l'apôtre que comme Jésus est ressuscité , ainsi devons-nous marcher en nouveauté de vie. Commençons à montrer la ruine du péché par la grâce de la justice qui nous est donnée.

TROISIÈME SERMON

POUR

LE JOUR DE PAQUES

Comment nous sommes devenus le temple de Dieu : profanation de ce temple. De quelle manière nous devons le purger, en détruisant toutes les marques du culte profane ; le consacrer en le faisant servir à un meilleur usage; l'entretenir, en travaillant chaque jour à son renouvellement.

In que omnis audificatio construcla crescit in templuin sanctuminDomino: inquoet voscosedificamimin iiabitaculumDei inspiritu.

Tout édifice construit en Jésus- Christ , s'élève comme un temple Sacré en Notre-Seigneur : vous êtes bâtis sur le Fils de Dieu , pour être un temple de Dieu en esprit. Ephes. ii,21 , 22.

Il y a cette différence entre la mort de Jésus- Christ et celle des autres hommes, que celle des '.tutres hommes est singulière, et celle de Jésus- Christ est universelle : c'est-à-dire , que chacun de nous est obligé à la mort , et qu'il ne paye

en mourant que sa propre dette. Il n'y a que le Fils de Dieu qui soit mort véritablement pour les autres; parce qu'il ne devait rien pour lui-même : et de là vient que sa mort nous regardant tous , est d'une étendue infinie. « Mais comme il est le « seul , dit saint Léon , en qui tous les hommes « sont crucifiés , en qui tous les hommes sont « morts, ensevelis ; il est aussi le seul en qui tous « les hommes sont ressuscites : » Cum interfilios hominum solus Dominus noster Jésus extitent, in quo omnes crucifixi j omnes mortui , omnes sepulti, omnes etiam sint suscitati '. Si bien que si nous sommes entrés avec lui dans l'obscurité de son tombeau , nous en devons aussi sortir avec lui avec une splendeur toute céleste; et ce tombeau nous doit servir, aussi bien qu'à lui, comme d'une seconde mère , pour nous engendrer de nouveau à une vie immortelle.

C'est à cette sainte nouveauté de vie que j'ai à vous exhorter en ce jour que le Seigneur a fait : et il a même semblé à saint Grégoire de Nazianze % que ce n'était pas sans providence que cette fête solennelle du renouvellement des chrétiens se rencontre dans une saison où tout l'univers se renouvelle ; afin que non-seulement tous les mystères de la grâce , mais encore tout l'ordre niêrae de la nature concourût à nous exciter à ce mystérieux renouvellement. Dans ce concours universel de tant de causes , à prêcher la nouveauté chrétienne ; pour consommer un si grand ouvrage il ne nous reste plus, âmes saintes, que de demander à Dieu son Esprit nouveau par l'intercession de Marie. Ave, Maria.

Le Fils de Dieu toujours véritable accomplit aujourd'hui fidèlement , messieurs , ce qu'il avait prédit autrefois aux Juifs infidèles en des termes mystérieux, dont ils n'avaient pas entendu le sens , et qu'ils avaient pris pour un blasphème. « Renversez ce temple , leur avait-il dit , et je le « redresserai en trois jours : » In tribus diebus excitabo illud ^. « Il voulait parler, dit l'évan- « géliste '', du temple sacré de son corps; » temple vraiment saint et auguste , construit par le Saint-Esprit, consacré d'une huile céleste par la plénitude des grâces , et « dans lequel la Divi- « nité habitait corporelleraent ^. » Les Juifs violents et sacrilèges, avaient non-seulement profané, mais abattu et ruiné ce bel édifice ; et il n'était pas juste que l'ouvrage du Saint-Esprit fût détruit et aboli par des mains profanes. Aussi aujourd'hui ce temple sacré , qui , tout abattu qu'il

> De Passion, Domin. Serm. xii, cap. iii. 2 Orat. XLIII , n" 23 , p. 703 , 704 ' Joan. II, 19.

• Ibid. 21 ' Coloss. II , 0.

POUR LE JOUR DE PAQUES

était dans un sépulcre , portait toujours en luimême un principe de résurrection , se relève sur sespropres ruines, plus auguste et plus magnifique qu'il ne fut jamais ; si bien que nous lui pouvons appliquer ce qui fut dit autrefois du second temple de Jérusalem : Magna erit gloria domus istius novissimœ plusquam pritnœ ' : «La gloire « de cette seconde maison sera plus grande que « celle de la première. «

Le renouvellement de ce temple , que l'Église célèbre aujourd'hui par toute la terre avec tant de joie , m'a fait penser, chrétiens , que nous avions aussi un temple à renouveler. C'est nousmêmes qui sommes les temples du Saint-Esprit : si bien que vous devant parler aujourd'hui de la nouveauté chrétienne par laquelle nous devons nous rendre semblables à Jésus- Chrit ressuscité , j'ai cru vous la devoir proposer comme un saint renouvellement du temple de Dieu en nous-mêmes ; et c'est pourquoi j'ai choisi pour texte les paroles du saint apôtre qui nous obUge à bâtir sur Jésus- Christ, pour faire de nous une maison sainte que Dieu consacre par sa présence : m quo et vos coœdificamini in habitaculum Dei in spiriiu.

Saint Augustin', mes sœurs , nous a donné une belle idée de ce renouvellement intérieur, lorsqu'il dit ^ que nous devons nous renouveler comme un vieux temple ruineux qui aurait autrefois servi aux idoles , et que l'on voudrait consacrer au Dieu véritable. Ce que saint Augustin a dit en passant , je prétends , chrétiens , si Dieu le permet, l'approfondir aujourd'hui, et en faire tout le sujet de mon discours.

Pour le renouvellement de ce temple , il y aurait , ce me semble , trois choses à faire. Il faudrait avant toutes choses , chrétiens , non-seulement renverser toutes les idoles, mais abolir toutes les marques du culte profane : il faudrait secondement le sanctifier , et en faire la dédicace par quelque mystérieuse cérémonie, par laquelle il fût consacré à un meilleur usage : enfin , comme nous avons supposé qu'il est ruineux et caduc , il faudrait soutenir avec soin ses bâtiments ébranlés , et le visiter souvent pour y faire les réparations nécessaires ; afin que le mystère de Dieu s'y célèbre décemment , et avec une religieuse révérence.

Cœur humain , vieux templed'idoles, que nous voulons renouveler aujourd'hui pour le consacrer à notre Dieu , tu as été profané par le culte immonde des fausses divinités , autant de passions, autant d'idoles [que tu as adorées] : il faut effacer tous les vestiges de ce culte irréligieux; étant purgé saintement de toutes ces marques hon-

• Jyrj. Il, 10.

' Scnn. cLxiii, n" 2, t. V, col. 783,

teuses , nous consacrerons toutes tes pensées en les appliquant dorénavant à un plus beau culte, qui sera le culte de Dieu : mais comme tu es un édifice antique et imparfait , que la yieillesse du premier homme est attachée bien avant pour ainsi parler au comble , aux murailles ; nous te visiterons avec soin pour te soutenir et réformer tous les jours ta vieillesse caduque et ruineuse ; et même t'accroître jusqu'à ce que la main de ton architecte te donne enfin dans le ciel la dernière perfection. Voilà , messieurs , trois choses importantes à quoi nous oblige le renouvellement intérieur que je vous prêche : il faut premièrement purger notre temple , ensuite le consacrer, et enfin le garder, l'entretenir, et le réparer tous les jours ; c'est ce qui fera le partage de ce discours.

PREMIER POINT

Si notre cœur , chrétiens , a été un temple d'idoles , il n'avait pas été bâti pour ce dessein par son premier fondateur; Dieu, qui nous a construits de ses propres mains , l'avait formé pour lui-même : car ayant bâti l'univers pour être le temple de sa majesté , il avait mis l'homme au milieu , comme un petit monde dans le grand monde, comme un petit temple dans le grand temple ; et il avait résolu d'y faire éternellement sa demeure. Mais je ne parle pas assez dignement de la grandeur de ce temple. Il est vrai que les philosophes ont appelé l'homme le petit monde ; mais le théologien d'Orient , le grand saint Grégoire de Nazianze , corrige cette pensée comme injurieuse à la dignité de la créature raisonnable : au lieu que les philosophes ont dit que l'homme est un petit monde dans le grand monde, ce saint évêque , mieux instruit des desseins de Dieu pour celui qu'il a fait à son image , dit qu'il est « un « grand monde dans le petit monde , » alterum quemdam mundum in parvo magnum ' ; voulant nous faire comprendre que l'esprit de l'homme étant fait pour Dieu , capable de' le connaître et de le posséder, était par conséquent plus grand et plus vaste que la terre , ni que lescieux , ni que toute la nature visible. Selon cette belle idée de saint Grégoire , ne puis-je pas dire aussi , chrétiens , que l'homme était un grand temple dans le petit temple; parce qu'il est bien plus capable de contenir son Dieu que toute l'étendue de l'univers? Si le monde le contient comme le fondement qui le soutient et comme le moteur interne qui l'anime , s'il y habite par son essence et par sa puissance, il est outre cela dans l'homme comme l'objet de sa connaissance et de son amour ; [il habite] dans l'homme par la connaissance et

' Oral. XXWIII, 11" 17, l. I, p. 618.

POUR LE JOUR DE PAQUES

par la grâce ; et pour tout dire en un mot , il est en lui comme son principe , comme sa véritable félicité, non comme une chose matérielle : Dieu est contenu en nous par la communication de ce qu'il est comme créateur, comme sanctificateur; Dieu habite en nous par la participation de ses dons, par la communication de ses attributs.

L'homme est donc dans son origine le temple de Dieu , et il mérite beaucoup mieux ce nom que le monde. Il est le temple au contraire ou toutes les créatures semblent être ramassées , où toute la nature s'assemble ; afin que tout l'univers loue Dieu en lui comme dans son temple. C'est pourquoi le même saint Grégoire de Nazianze l'appelle excellemment « adorateur mixte, mixtum adoratorem ' ; si bien qu'il n'est pas seulement le temple , il est l'adorateur de Dieu pour tout le reste des créatures qui « n'étant point ca- « pables de connaître, se présentent à lui pour « l'inviter à rendre à Dieu l'hommage pour elle : « Pro eo quod nosse non possunt, quasi innotescere velle videntur ^ ; si bien qu'il n'est le contemplateur de la nature visible , que pour être le prêtre et l'adorateur de la nature invisible et intellectuelle.

Qui pourrait vous dire combien la capacité de ce temple a été accrue dans le saint baptême , où nous étions devenus le temple de Dieu par une destination plus particulière? Jésus-Christ souverain pontife , nous avait consacrés lui-même et consacrés par son sang. L'huile sacrée de la confirmation [a dédié ce temple] ; la croix [a été posée] sur le frontispice ; l'eucharistie [a été mise] dans le tabernacle. Dieu , qui nous remplissait comme créateur, comme sanctificateur, [nous remplit] maintenant comme sauveur [par une] union très-intime de chef et de membre.

Telle est la dignité naturelle de notre institution : mais, ô temple du Dieu vivant , faut-il que tu sois devenu un temple d'idoles 1 Prêtre et adorateur du Dieu vivant , faut-il que tu aies fléchi le genou devant Baal ! ô prêtre du sang de Lévi , faut-il que tu aies sacrifié aux faux dieux des incirconcis et des Philistins 1 0 temple du Dieu du ciel, faut-il que tu sois devenu un temple d'idoles ! faut-il que ce cœur que Dieu a consacré pour être son autel , ait fumé de l'encens qui se présentait à tant de fausses divinités , et que cette abomination de désolation se soit trouvée dans le lieu saint 1 Et toutefois il n'y a rien de plus véritable.

Ce temple baptisé s'est encore donné aux idoles à qui nous donnions de l'encens. Cet encens , ce sont les désirs : le parfum que Dieu aime , c'est le désir. Cette idole , je ne l'ose dire 5 mais je di-

' Orat. XXXVIII, n» 17, 1. 1, p. 618.

' S. Aug. de Civ. Dii, lib. xi, cap. XXYII, t. Yli, col. 293. ,

rai seulement : Partout ou se tourne le mouvement de nos cœurs, c'est là la divinité que nous adorons. « Je vis, dit le prophète, le temple et le « sanctuaire , et je m'aperçus, chose abominable! « que chacun y érigeait son idole : « Idolum zeli... plangentes Adonidem ' : « Ils tournaient le dos « au sanctuaire , et adoraient le soleil levant , » la fortune : Dorsa habenies contra templum Domini, et faciès ad orientem, et adorabant ad ortum solis ^ Ils courent au premier rayon, pour être les premiers à rendre leurs vœux à la fortune naissante. Parmi tant de profanations , on a effacé ce titre auguste gravé au-dessus de l'autel, et du propre sang de Jésus-Christ , au Dieu vivant : et quels noms a-t-on mis en la place? Des noms profanes, desquels le Seigneur avait dit qu'ils ne devaient pas seulement paraître dans son sanctuaire.

Entrer dans l'esprit d'Élie , c'est le père de cet maison * , pour renverser toutes ces idoles ; [et pouvoir] dire avec lui : « Je brûle de zèle pour « vous , Seigneur Dieu des armées : » Zelo zelatus sum pro Domino Deo exercituum ^. Quoi , sur son propre autel , sacrifier aux idoles ! Allons avec le feu du ciel consumer Baal ; que Dagon tombe et se brise encore une fois devant la majesté du Dieu d'Israël "*.

Vous l'avez fait , chrétiens , en cette sainte journée : quelqu'un aurait-il eu le cœur assez dur pour n'avoir pas renversé toutes ces idoles dans le tribunal de la pénitence? Je le présume ainsi de ceux qui m'écoutent : ils sont morts au péché avec Jésus-Christ, pour ressusciter à la grâce. Ce tribunal de la pénitence était comme le tombeau : je ne crois pas que vous n'êtes sortis du tombeau que comme des spectres et des fantômes , vains simulacres de vivants , qui n'ont que la mine et l'apparence ; mais qui n'ont ni la vie , ni le cœur, [qui n'ont que des] mouvements artificiels et appliqués par le dehors. [Vous êtes] sortis comme Jésus-Christ, avec Jésus-Christ , tout pleins de la vie de la grâce ; mais achevez d'imiter la résurrection de Jésus. Il a quitté en ressuscitant toutes les marques de mortalité : voyez son corps lumineux [qui n'est plus sujet à aucune des infirmités de la chair]. Le péché détruit , la loi du péché vit encore [il est donc nécessaire de travailler chaque jour à la faire mourir en nous}.

Pour achever le renouvellement de ce temple , il faut ôter toutes les marques et tous les vestiges de l'idolâtrie. J'ai souvent observé , messieurs ,

' Ezech. VIII , 5 , U.

* Ce sermon a été prêché aux Carmélites, qui rcvèrenl Élie comme leur père. (Édit. de Dcforis.) 3 III. Ri-g. XIX, 10.

POUR LE JOUR DE PAQUES

en considérant en moi-même le principe et les suites des actions humaines , que dans toutes les inclinations vicieuses , outre l'attachement principal qui fait la consommation du crime, il se fait encore dans nos cœurs certaines affections qui ne sont pas , à la vérité , si déréglées ; mais qu'on voit bien néanmoins être du même ordre , et dans lesquelles on ne laisse pas de reconnaître la marque de l'inclination dominante. L'effet principal de l'ambition c'est de nous faire penser nuit et jour à notre fortune , et trouver licite et honnête tout ce qui avance notre élévation : mais ce même désir d'agrandissement , outre cet effet principal qui est l'accomplissement du crime , produit d'autres affections moins déréglées , mais qui portent néanmoins le caractère de ce principe corrompu, un certain air de mondanité qui change et le visage, et le ton de voix ; un dédain fastueux , non-seulement de ce qui est bas , mais de ce qui est médiocre : et ce que je dis de l'ambition il serait aisé , chrétiens , de l'observer dans les autres crimes.

Deux sortes de conversions défectueuses. Quelques-uns s'imaginent s'être convertis , quand ils ont retranché cette petite partie et comme cette écorce de leurs vices , et qu'ils ont fait dans leurs mœurs quelque réformation extérieure et superficielle : ce n'est pas une conversion , parce que ce n'est pas une mort. Ce n'est pas en vain que saint Paul nous dit que la conversion est une mort; ce n'est pas un changement médiocre, car le péché tient à nos entrailles , l'inclination au bien sensible est attachée jusqu'à nos moelles. Pour la modestie, retrancher quelque chose de la somptuosité des habits , un peu modérer ces douceurs affectées de vos discours et de vos regards ; ce n'est pas encore la mort du péché. Donnez, donnez le couteau, et que j'aille arracher jusqu'au fond de l'âme ce désir criminel de plaire trop , cette complaisance secrète que vous en ressentez au dedans , ce triomphe caché de votre cœur dans ces damnables victoires. Il faut sortir du tombeau comme Jésus-Christ , par une résurrection véritable et réelle : Exhibete vos tanquam ex mortuis viventes ' ; [rompre] les moindres fibres des inclinations corrompues , de ces intrigues dangereuses , de ces cabales de libertinage, et « vous montrer comme devenus vivants « de morts que vous étiez : » Exhibete vos tanquam ex mortuis viventes; [prendre] une nouvelle naissance qui ne vous attache plus à rien sur la terre ; ôter jusqu'aux moindres marques , comme Jésus-Christ a effacé la mortalité et en même temps toutes ses faiblesses. Si vous étiez

' Rom. VI, 13.

sortis des abîmes éternels, quelle vie! Exhibete vos tanquam ex mortuis viventes, comme un homme venu de l'autre monde.

Autre conversion défectueuse. Vous vous êtes corrigés de cette avarice cruelle qui vous portait sans miséricorde à tant d'injustices ; prenez garde qu'elle n'ait laissé dans le cœur une certaine dureté , et des entrailles fermées sur les misères des pauvres : c'est un reste d'inclination de rapines ; toutes deux viennent du principe de cette avarice impitoyable : cette même dureté, qui resserre vos entrailles sur les pauvres; quand elle va jusqu'au bout , fait les injustices et les rapines. Et vous qui avez rompu , à ce que vous dites , cet attachement vicieux : Je l'ai fait , dites- vous ; je ne puis exprimer avec quelle violence. Pourquoi ce reste de commerce? pourquoi cette dangereuse complaisance , restes malheureux d'une flamme mal éteinte? Que je crains que le péché soit vivant encore , et que vous n'ayez pris pour la mort un assoupissement de quelques journées! Mais, quand vous auriez renoncé sincèrement et de bonne foi; vous n'avez pas achevé l'entier renouvellement de votre cœur, si vous ne détruisez pour toujours jusqu'aux moindres vestiges de l'idolâtrie.

Nous pouvons appliquer à de telles conversions ce mot du prophète : Lacerata est lex, et non pervenit ad finem judicium ' : « La loi a été « déchirée, et le jugement n'est pas arrivé jusqu'à "■ sa fin. » La loi a été déchirée ; il n'y en a qu'une partie en vos mains : [elle exige] la perfection des œuvres chrétiennes , une certaine plénitude ; vous la déchirez : à la sainte nouveauté de la loi , à cette nouvelle tunique qui vous est rendue , vous cousez « un vieux lambeau « de mondanité , assumentum panni ru dis ^ ; de là comme une suite que le jugement n'est pas consommé. Mais d'où vient que ce jugement est si imparfait? La conversion est un jugement contre le péché en tous ses desseins; le jugement jusqu'à sa fin, c'est de condamner le péché jusqu'à ses dernières circonstances. Il a gagné quelque partie de sa cause ; il n'y en avait point de plus déplorée : c'est assez pour lui donner la victoire , parce que le penchant du cœur, qui paraît dans cette réserve, le fera bientôt revivre avec sa première autorité.

Faites donc une conversion sans réserve : ne laissez pas un germe secret qui fasse revivre cette mauvaise herbe ; ôtez à votre péché toute espérance de retour comme Jésus-Christ a détruit sans réserve la mortalité , arrachez l'arbre avec tous ses rejetons ; guérissez la maladie avec tous ses symptômes dangereux ; renversez les idoles avec

' Habac. I,4.

' Marc. II, 21.

CSG

toute leur dorure et leurs ornements : commençons la consécration du temple.

DEUXIÈME POINT

« Salomon ayant achevé sa prière , le feu des- « cendit du ciel , consuma les holocaustes et les « victimes ; et la majesté de Dieu remplit toute la « la maison : » Cum complesset Salomon fundens 'QreccSj ignis descendit de cœlo, et devoravit tolocausta et victimas; et majestas Domini implevit domum ' . La consécration de notre temple , c'est une sincère destination de toutes les facultés de notre âme à un usage plus saint ; et c'est un effet de la charité, qui est répandue en nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous est donné. C'est pourquoi saint Paul ayant dit que « nous « sommes les temples de Dieu : » Nescitis quia templum Dei estis; ajoute aussitôt après, et SpiritusDei habitat in vobis ^ : « L'Esprit de Dieu « habite en vous ; » parce que nous ne sommes les temples de Dieu , qu'en tant que cet esprit de charité règne en nous. Comme c'est un amour profane qui érige en nos cœurs toutes les idoles, ce doit être un saint amour qui rende aussi à Dieu ses autels. Entendez , ô chrétiens! quelle est la force de l'amour : c'est l'amour qui fait votre Dieu , parce que c'est lui qui donne l'empire du cœur.

D'ailleurs le nom de Dieu est un nom de roi et de père tout ensemble ; et un roi doit régner par inclination , comme un tyran par force et par violence. La crainte forcée nous donne un tyran ; l'espérance intéressée nous donne un maître et un patron, comme on parle présentement dans le siècle : l'amour, soumis par devoir et par inclination , donne à notre cœur un roi légitime. David plein de son amour : Exaltabo te, Deus, meus rex, et benedicam ^ : « Je vous exalterai , ô mon '< Dieu , mon roi ; » mon amour vous élèvera un trône. En effet , l'amour est le principe des inclinations.

Dieu est le premier principe et le moteur universel de toutes les créatures ; c'est l'amour aussi qui fait remuer toutes les inclinations et les ressorts du cœur les plus secrets : il est comme le Dieu du cœur. Mais , afin d'empêcher cette usurpation , il faut qu'il se soumette lui-même à Dieu ; afin que notre grand Dieu étant lui-même le Dieu de notre amour, il soit en même temps le Dieu de nos cœurs , et que nous lui puissions dire avec David : Deus cordis mei, et pars mea Deus in œternum : « Vous êtes le Dieu de mon cœur, et « mon partage à jamais ; » après lui avoir dit : Quid mihi est in cœlo, et a te quid volui super

' II. Parai. Vii , I = I. Cor. ni. IG.

3 Ps. CXLIV, I

terram > : Que désiré-je dans le ciel , ou qu aniié- « je sur la terre que vous seul? » A te, prœter te defecit caro mea et cor meum : « Ah ! mon cœur « languit après vous : » Deus cordis mei, et pars mea in œternum.

C'est le seul fruit du renouvellement : Innova tus amet nova ^ : « Il est renouvelé , qu'il aime « des objets tout nouveaux. » 0 temple renouvelé! il faut qu'un nouvel amour te donne aujourd'hui un nouveau Dieu : il est le Dieu éternel de toutes les créatures ; mais pour ton grand malheur, il ne commence que d'aujourd'hui à être le tien. Diliges Dominum Deum tuum^ : « Vous aimerez le « Seigneur votre Dieu : » c'est la marque qu'il est notre Dieu , c'est le tribut qu'il demande , c'est la marque aussi de son abondance et de sa grandeur infinie ; car ceux qui n'ont besoin de rien , ils ne désirent autre chose sinon qu'on les aime. Aussi quand on ne peut rien donner, on tire de son cœur pour s'acquitter en aimant.

Venez donc , ô charité sainte ! venez, ô amour divin! pour consacrer notre temple! Mais par quelle sainte cérémonie fera-t-il cette mystérieuse consécration? En faisant résonner dans ce nouveau temple le cantique des louanges du Dieu vivant; c'est-à-dire en remplissant d'une sainte joie toutes les puissances de notre âme. « Le can- '( tique de la joie du siècle, mes sœurs, c'est un « langage étranger que nous avons appris dans « notre exil : » Canticumdilectionissœculihujus, lingua barbara est quam in captivitate didicimus^ : c'est le cantique du vieil Adam, qui, chassé de son paradis, cherche une misérable consolation. Si vous avez en vous-mêmes l'esprit de Jésus , cet esprit de résurrection et de vie nouvelle, ne chantez plus le cantique des plaisirs du monde , en l'honneur de l'homme nouveau qui ressuscite aujourd'hui des morts, et qui nous ouvre le chemin à la nouveauté spirituelle; «chantez à Dieu un nouveau cantique : » Cantate Domino canticum novum ^ : chantez à Dieu le cantique de la nouvelle alliance , chantez le nouveau cantique que l'Église entonne aujourd'hui , cantique d'allégresse spirituelle et de liesse divine : Alléluia, Alléluia : « Louange à Dieu , » louange à Dieu dans les biens , louange à Dieu dans les maux; louange à Dieu quand il nous frappe, louange à Dieu quand il nous console ; louange à Dieu quand il nous couronne , louange à Dieu quand il nous châtie : c'est le cantique de l'homme nouveau ; c'est celui qui doit résonner au fond de nos cœurs dans la dédicace de notre temple : ce

' Ps. LXXII,25,26.

5 S. Aug. in Ps. xxxix, n» 4, t. iv, col. 329.

3 Matth. XXII, 37.

* In Ps. cxxxvi , n° 17 , t. iv, col. 1522.

' Ps. XCV, l.

doit être notre cantique, Amen, alléluia, dans cette consommation, dans cette réduction de toutes les lignes à leur centre , de toutes les créatures à leur principe. 5

J'ai appris dans l'Apocalypse > , que ce cantique à' Alléluia est le cantique des bienheureux , et par conséquent le nôtre : car la vie que nous menons doit être le commencement de la vie du ciel. Saint Paul * , toujours admirable à expliquer le renouvellement de l'homme intérieur, nous dit que « Dieu nous a engendrés par la vérité , afin « que nous fussions les prémices de ses créatures , » ut simus initium aliqnodcreaturœejus^.L'accomplissement de la création, j'entends de la création nouvelle qui a été faite en Jésus-Christ , c'est la vie des bienheureux : c'est nous qui en sommes le commencement; nous devons donc commencer ce qui s'accomplira dans la vie future : nous devons chanter du fond de nos cœurs ce mysléneux Alléluia f que le ciel entendra résonner aux siècles des siècles.

En effet , dit saint Augustin , « chacun chante « ce qu'il aime : les bienheureux chantent les « louanges de Dieu ; ils l'aiment parce qu'ils le « voient, et ils le louent parce qu'ils l'aiment ^ : » leur chant vient de la plénitude de leur joie; et la plénitude de leur joie , de l'entière consommation de leur amour. Mais, quoique notre amour soit bien éloigné de la perfection , c'est assez qu'il soit au commencement, pour commencer aussi les louanges. «L'amour affamé chante mainte- « nant , et alors ce sera l'amour rassasié qui chan- « tera: » Moda cantat amor esuriens , tunccantabit amor fruens ^. Il y a l'amour qui jouit , il y a aussi l'amour qui désire; et l'un et l'autre a son chant, parce que l'un et l'autre a sa joie. La joie des bienheureux , c'est leur jouissance : l'espérance est la joie de ceux qui voyagent; mais il faut chanter le nouveau cantique parmi nos désirs , pour le chanter dans la plénitude : « Celui- « là ne se réjouira jamais comme citoyen dans la « plénitude de la joie , qui ne gémira comme voya- « geur dans la ferveur de ses désirs ^. » [Notre cantique est un] cantique de joie avec un mélange de gémissements ; ce sont de ces airs mélancoliques, qui ne laissent pas de toucher beaucoup. « Nous sommes nous-mêmes sa louange « dans l'assemblée des saints ; « Laus ejus in ecclesia sanctorum; « le chantre est lui-même le « sujet de ses louanges : vous êtes sa louange , si

' Apoc. XIX, 6.

* Bossaet attribue ici à saint Paul un texte de saint Jacques. {Édit. de Dcforis. )

' Jacob. 1 , 18.

5 In Ps. cxLvri, n° 3, t. rv, col. 1653.

* S. Aug. Serm. CCLV , n° 5 , t. V, col. 1052.

» S. Aug. in Ps. cxLvni, n" 4 , t. iv , col. 1675.

vous vivez bien : » Laus canlandi, est ipsecan" tator.... Laus ipsiusestis, si bene vivatis '.

Mais achevons de vous expliquer la consécration de ce temple. Ce n'est pas assez , chrétiens , que les puissances de l'âme soient sanctifiées : Notre-Seigneur a changé l'usage de son corps ; le premier tenait du péché : il faut que le corps avec tous ses membres soit aussi saintement consacré par un meilleur usage. « Je parle humainement, « dit saint Paul ^ , à cause de la faiblesse de votre « chair ; comme vous avez fait servir les mem- « bres de votre corps à l'impureté et à l'injustice , « pour commettre l'iniquité; de même faites-les « servir maintenant à la justice pour votre sanc- « tification. » « Il faut détruire en nous les cupi- « dites , comme autant d'idoles : » Ista in nobis tamquam idola frangenda sunt : et après avoir détruit ces idoles , « convertir]en de meilleurs usa- « ges les membres de notre corps : en sorte que « ce qui a servi à l'impureté des passions, serve à « la grâce de la charité : » In usus autem meliores vertenda sunt ipsa corporis nostri membra; ut quœ serviebant immunditiœ cupiditatis, serviant gratiœ charitatis ^.

Deux sortes de ministres dans le temple : les ministres principaux , qui offrent le sacrifice ; les ministres inférieurs , qui préparent les victimes , et qui font les fonctions moins importantes. Nos corps sont appelés de cette sorte à la société de ce saint et divin sacerdoce qui est donné à tous les fidèles en Notre-Seigneur Jésus-Christ , pour offrir des victimes spirituelles et agréables à Dieu par son Fils.

Mais établissons ce nouvel usage par une raison plus solide : c'est que l'amour de Dieu dominant sur l'âme , qui est la partie principale ; par le moyen du prince , il se met en possession du sujet : comme on voit dans les mariages , la femme épousant son mari lui transporte aussi ses droits et son domaine; ainsi l'âme s'unissant à l'Esprit de Dieu , et se soumettant à lui comme à son époux, elle lui cède aussi son bien , comme étant le chef et le maître de cette communauté bienheureuse. « La chair la suit , dit Tertullien , comme une par- « tie de sa dot; et au lieu qu'elle était seulement « servante de l'âme , elle devient aussi servante « de Dieu : » Sequitur animam nubentem Spiritui caro, ut dotale mancipium; etjam non animœ famula, sed Spiritus * : et c'est par là que se fait le renouvellement de notre corps. Ainsi il change de maître heureusement , et passe en de meilleures mains : par la nature, il était à l'âme;

' Idem. Serm. xxxiv , n» G, t. v, col. 172.

* Rom. VI , 19.

» S. Aug. Serm CLxm , n» 2, t. v, col. 785.

* De. Anim. n" 41.

POUR LE JOUR DE PAQUES

par la corruption , il était au péché ; par la religion, il est à Dieu.

Viens donc , ô chair bienheureuse , accomplir maintenant ton ministère ; viens servir au règne de la charité. Humanum dico], propter infirmitatem carnis ' : « Je parle humainement , à cause « de l'infirmité de la chair. » Voici une condition bien équitable : comme vous vous êtes fait violence [pour obéir aux désirs déréglés du péché, faites-vous aussi violence pour les mortifier, et « consacrez à Dieu les membres de votre corps. « pour lui servir d'armes de justice \ «] Ne dites pas qu'il est impossible : on ne demande que ce que vous faites; encore la condition est-elle, sans comparaison , moins rigoureuse. Dieu exige , je l'ose dire , encore moins de vous pour les aumônes , que vous n'avez prodigué à la profusion de votre luxe : Dieu exige moins de travail pour votre salut , que vous n'en avez donné à votre ambition ; il exige moins de temps pour son service, j'ai honte de le dire, que vous n'en avez donné même à votre jeu. Voyez combien est doux son empire , s'il use de moins de rigueur que le jeu même, qui est inventé pour vous relâcher.

Que nous sommes heureux, messieurs, que notre temple soit consacré à un si bon Maître ! Mettons donc un gardien fidèle à ce temple , de peur que nos ennemis ne l'usurpent : [soyons pénétrés de] la crainte, que saint Cyprien appelle si à propos « la gardienne de l'innocence : « SU tantum timorinnocentiœ custos ^ : la crainte des occasions ; les précautions salutaires de la pénitence. Elle a deux visages ; le passé et l'avenir : ne partagez pas son office ; ne séparez pas ses fonctions par une distraction violente. Je ne suis pas établie pour flatter vos crimes ; mais pour vous apprendre à ne plus pécher : Vade , jam amplius noli peccare^ : ou prenez-moi toute, ou laissez-moi toute.

Ayez donc toujours en l'esprit cette crainte religieuse ; respectez ce temple sacré , si bien renouvelé en Notre-Seigneur : en l'état où il a mis notre corps , nous ne saurions plus le violer sans sacrilège ; et vous savez que le Saint-Esprit a dit par saint Paul : « Si quelqu'un viole le temple de « Dieu , Dieu le perdra sans miséricorde s, « Que si nous apprenons par la foi que nos corps sont les temples du Saint-Esprit, « possédons en hon- <- neur ce vaisseau fragile; et non pas dans les « passions d'intempérance : comme les Gentils , « qui n'ont pas de Dieu : >> car, comme dit l'apôtre

' Rom. VI, 19.

* Ibid. 13.

^ Ad. Donat. Epist. i , p. 2.

4 Joan. VIII, II.

5 1. Cor. m, 17.

saint Paul ■ , « Dieu ne nous appelle pas à l'im- " pureté, mais à la sanctification par Jésus-Christ « Notre-Seigneur. »

0 sainte pudicité ! venez donc aussi consacrer ce temple , pour en empêcher la profanation. Ua beau mot de Tertullien , qui ne doit pas être oublié dans cette Église des Vierges sacrées : Illato in nos et consecrato Spiritu sancto, ejus templi œditua et antistita pudicitia est ^ : « Le Saint- « Esprit étant descendu en nous , pour y demeu- « rer comme dans son temple , la prêtresse et la « gardienne, c'est la chasteté ; » c'est à elle de le tenir net , c'est à elle de l'orner dedans et dehors; dedans par la tempérance , et dehors par la modestie : c'est à elle de parer l'autel sur lequel doit fumer cet encens céleste ; je veux dire des saintes prières , qui doivent sans cesse monter devant Dieu comme un parfum agréable.

Car pouvons-nous oublier l'exercice de la prière , nous qui sommes toujours dans un temple, nous qui portons toujours notre temple; ou plutôt , pour dire quelque chose de plus énergique et aussi de plus véritable , nous qui sommes nous-mêmes un temple portatif? N'allez pas chercher bien loin le lieu d'oraison : « voulez-vous « prier dans un temple , recueil lez -vous en vous- « mêmes , priez en vous-mêmes : » In templo vis orare, in te ora^. Loin du repos de ce temple les soins turbulents du siècle , et ses pensées tumultueuses : que le silence, que le respect, que la paix , que la religion y établissent leur domicile. 0 trop heureuses créatures si nous savions comprendre notre bonheur d'être la maison de Dieu , et la demeure de sa majesté ! Oui , Dieu repose en nous bien plus qu'il n'a jamais fait dans le temple de Salomon.

Immolons donc à Dieu dans ce temple toutes les affections de nos cœurs : que les idoles ne paraissent plus devant le Dieu vivant et véritable ; que la mémoire en soit abolie : ou bien , si nous en conservons le souvenir, que ce soit à la manière que David et ses braves capitaines réservaient les dépouilles de leurs ennemis , pour servir comme d'un trophée éternel de la victoire que Dieu leur avait donnée , « qu'ils avaient consa- « crées pour la construction du temple du Sei- « gneur, et pour faire tous les vaisseaux et les « autres choses qui y servaient : » Quœ sanctijîcavit David rex et duces exercitus, de bellis et manubiis prœliorum , ad instaurationem etsupellectilem templi Domini appendere ad arcam^. Attacher à notre mémoire une écriture

1 I. Thess. IV, 4, 5, 7.

» De Cuit. /cm. lib. ii, n° i.

3 S. Aug. in Joan. Tract, xv, n° 25, t. m, part, il, col.

* I. Parai, xxvi, 26,27.

POUR LE JOUR DE PAQUES

éternelle de la victoire de Jésus-Christ sur nos passions; des ares brisés, des épées rompues, des passions arrachées , tout l'attirail de la vanité brisé pour toujours : [et en faire un ] trophée au Dieu vivant.

Mais après avoir ainsi consacré ce temple, il nous reste encore un dernier devoir, qui est de nous appliquer à son entretien , et même à son accroissement : Crescit în templum sanctum in Domino.

TROISIÈME POINT

La nouveauté chrétienne n'est pas l'ouvrage d'un jour, mais le travail de toute la vie; et il y a cette différence entre la vie que nous commençons dans le saint baptême, et celle qui nous est donnée par notre première naissance , que celleci va toujours en dépérissant , et celle-là au contraire va toujours en se renouvelant, et, pour parler de la sorte , se rajeunissant jusqu'à la mort : tellement que, par une espèce de prodige, le nombre de ses années ne fait que renouveler sa jeunesse, jusqu'à ce qu'elle l'ait conduite à la dernière perfection , qui est l'état de l'enfance chrétienne par la sainte simplicité et par l'entière innocence. L'apôtre ne cesse de nous prêcher « à « nous renouveler : » Renovamini '. Il faut se renouveler tous les jours , parce qu'il y a toujours des vices à vaincre.

Mais il y a ici quelque raison plus profonde. Sera-t-il permis à des hommes de rechercher aujourd'hui la cause pour laquelle il a plu à Dieu de laisser ses plus fidèles serviteurs dans cette misérable nécessité de combattre toujours quelque vice? C'est le mystère du christianisme. Saint Paul s'en estplaintautrefois, et il lui a été répondu : que tel était le conseil de Dieu , qu'en ce lieu de tentation « la force fût perfectionnée dans l'infir- « mité : » Virhis in infirmilate perficitur''.

Mais approfondissons plus avant encore, et demandons à Dieu humblement quel est ce dessein, quel est ce mystère : pourquoi a-t-il ordonné que la force se perfectionne dans l'infirmité? Saint Augustin nous en dira la raison admirable, et nous expliquera le conseil de Dieu : « C'est que c'est ici un lieu de présomption , et « que cet exercice nous est nécessaire pour nous « entretenir dans l'humilité ; « c'est que parmi les tentations qui nous environnent la plus dangereuse et la plus pressante, c'est celle qui nous porte à la présomption : c'est pourquoi Dieu, en nous donnant de la force , nous a aussi laissé de la faiblesse. Si nous n'avions que de la faiblesse , nous serions toujours abattus ; si nous n'avions que de

' Eph. rv, 23.

2 II. Cor. XII, 9.

BOSSUET. — T. II

la force, nous deviendrions bientôt superbes. Dieu a trouvé ce tempérament : de peur que nous ne succombions sous l'infirmité, il nous a donné de la force ; mais « de peur qu'elle ne nous enfle en « ce lieu de tentation et d'orgueil , il veut qu'elle « se perfectionne dans l'infirmité : « ViHus qua hic, ubi superbiri potest, non superbiatur, in infirmitate perficitur\ C'est pour cela , chrétiens , qu'il y a toujours dans notre temple quelque muraille qui s'entr'ouvre, quelque partie qui menace ruine , si on ne l'appuie ; il y a toujours quelque partie faible , et qui demande continuellement la main de l'ouvrier : il faut visiter souvent , sinon vous serez accablés par une ruine imprévue.

Nous pouvons observer, à ce propos , une conduite particulière de Dieu sur notre nature : lorsqu'elle a été précipités par^ cette grande et terrible chute ; quoiqu'elle ait été presque toute ruinée de fond en comble , il a plu à Dieu néanmoins que l'on vît , même parmi ses ruines, (fuelques marques de la grandeur de sa première institution : comme dans ces grands édifices que l'effort d'une main ennemie ou le poids des années ont porté par terre; quoique tout y soit désolé, les ruines et les masures respirent quelque chose de grand, et au milieu des débris vous remarquez un je ne sais quoi qui conserve la beauté du plan, la hardiesse et l'ordre admirable de l'architecture. Ainsi « le vice de notre nature « n'avait pas tellement obscurci en nous l'image « de Dieu, qu'il en ait effacé jusqu'aux moindres « traits : » Non usqiie adeo in anima humana imago Dei terrenorum afjectuum labe detrita est, ut nulla in ea velut lineamenta extrema remanserint^. Mais comme dans les ruines de cet édifice il a paru quelques restes de sa première grandeur et de sa première beauté , je ne sais quoi de noble et de grand; aussi , quand il a été rétabli , il a plu à notre architecte qu'il y eût quelques vieilles pierres, reste de sa caducité ancienne, qui demandassent toujours la main de l'ouvrier.

Le premier a été fait afin que nous connussions de quelle beauté nous étions déchus , et l'autre aussi pour nous faire entendre de quelle ruine nous avons été relevés. Le premier semblait donner à notre nature quelque lueur d'espérance , et laisser en nous les traces sur lesquelles il avait dessein de nous rebâtir ; mais le second assurément est laissé afin de réprimer la présomption.

Connaissons donc , âmes saintes , combien l'orgueil est à craindre , et combien nous est nécessaire cet antidote souverain de notre faiblesse. Saint Paul nous en est un grand exemple; écou-

• s. Aug. lib. iv, cont. Julian. cap. ii, n» II , t. x, col. 590. ' P>id. lib. de Spir. et Lit. n" 48 , t. X , col. m.

690 POUR LE JOUR DE PAQUES

tez comme il parle : « De peur que la grandeu r « de mes révélations ne m'enfle et ne me rende « superbe'.... » Ecoutez et tremblez : « voyez quel « est celui qui parle en ces termes : c'est celui , « ditsaintAugustin% quinousa laissédesi beaux « préceptes , des sentences si mémorables pour « abaisser l'orgueil le plus téméraire , pour l'ar- « racher jusqu'à la racine. » Mais tout cela , chrétiens, était la nourriture dont il s'entretenait; c'est pourquoi saint Paul reconnaît qu'il a été nécessaire , pour réprimer en lui la tentation de l'orgueil , « qu'il fût tourmenté cruellement par « un ange de Satan , et longtemps inquiété par « les infirmités de la nature : » Datus est mihi stimulus carnis meœ angélus Satanœ, gui me « Tant ce poison est dangereux,

colaphizet^

« dont on ne peut empêcher l'effet que par un « autre poison 4 ; » tant cette maladie est à craindre, qui ne peut être guérie que par un remède si violent.

S'il est ainsi, soumettons-nous, mes sœurs, à cette méthode salutaire ; ne nous lassons pas de combattre , contre nos vices ; entretenons notre édifice; soutenons soigneusement notre temple toujours caduc , et ne croyons pas que Dieu nous délaisse dans les tentations violentes : car, sur la foi du Médecin qui nous traite , nous devons croire que ce remède nous est nécessaire. « Mon « âme, dit David, esttroublée; et vous. Seigneur, « jusqu'à quand, jusqu'à quand me laisserez-vous « dans ce trouble? » et anima mea turbata est valde; sed tu, Domine , usquequo^l Et le Seigneur lui répond : « Jusqu'à ce que vous connais- '< siez par expérience que c'est moi qui suis capable « de vous secourir : car si je vous secourais sans « remise aucune , vous ne sentiriez pas le combat ; « si vous ne sentiez pas le combat , vous présume- '< riez de vos forces ; et cet orgueil , qui vous « enflerait, serait un obstacle invincible à votre '< victoire^. » Écoutez, mes sœurs ; vous entendrez facilement que cette leçon de saint Augustin vous regarde. « Mais, quoi! n'avez-vous pas dit, ô « Seigneur ! continue admirablement saint Augus- « tin, qu'aussitôt que nous parlerions vous vien- « driez à notre secours : >> Adhuc, te loquente , dicam : Ecce adsum'^'iW est vrai ; il l'a dit ainsi, et il est fidèle en ses promesses : « car il nous as- « siste en différant , et le délai même -est un se- « cours : j Et cum differt adest , et quod differt adest, et differendo adest^. Il n'abandonne pas

' IT. Cor. XII , 7.

» Serm. CLXUI, n» 8, t. T, col. 788.

'* II. Cor. XII, 7.

< S. Aug. Serm. CLxni, n" 8, t. v, col. 788.

i Ps. VI , 3.

« S. Aug. Serm. ci.xiii, n" 7, l. V, col. 788.

' Is. LVIII , 9.

• S. Aug. loco mox cilato.

son apôtre, lorsqu'il le laisse gémir si longtemps dans une épreuve si rude et si violente, sous la main de Satan qui le tourmente; et « il vaut « mieux pour notre salut qu'il n'accomplisse pas « si précipitamment les désirs de son malade, afin « qu'il assure mieux sa santé : » we, prœproperam cum implet voluntatem, perfectam non impleaf sanitatem.

Voilà une instruction admirable; voilà une leçon d'humilité digne de saint Augustin , mais digne du saint apôtre dont il l'a tirée. Humilionsnous profondément dans les tentations ; mais aussi que notre force s'y perfectionne. L'humilité chrétienne n'est pas un abattement de courage : au contraire, les difficultés l'encouragent ; les impossibilités l'animent et la déterminent : elle nous rend plus fervents et plus appliqués au travail. Dans l'accablement de ce corps de mort, elle ne médite que des pensées d'immortalité : elle a cela d'admirable, que plus elle est faible, plus elle est hardie et entreprenante ; et les restes de sa vieillesse ne servent qu'à la presser à se renouveler de jour en jour.

Mes très-chères sœurs en Jésus-Christ, je finirai ce dernier discours avec ces maximes apostoliques ; et je vous laisse, en disant adieu, ce présent précieux et inestimable. Continuez, comme vous faites, à vous renouveler tous les jours : plus ce temple mortel semble menacer ruine , tâchez de plus en plus de l'affermir de tous côtés : selon ce qui est écrit : Suscitavenmt domum Domini in statum pristinum et Jirmiter eam stare fecerunt^ : « Us rétablirent la maison du « Seigneur dans son premier état, et l'affermi- « rent sur ses fondements. » Ne vous contentez pas d'affermir ce temple en vous enracinant de plus en plus en la charité de Jésus-Christ , qui en est le fondement inébranlable ; mais donnez-lui tous lesjours de nouveaux accroissements : dilatez tous les jours en vous le règne de Jésus-Christ; qu'il gagne tous les jours de nouvelles places , qu'il pénètre de plus en plus votre cœur, qu'il devienne de plus en plus le maître de vos désirs. Vous avez un grand modèle: il n'y a point de petits défauts à des âmes qui tendent à la perfection. Que le monde s'étonne de votre vie pénitente ; je rends grâces à Dieu : mais , pour vous , étonnez-vous tous les jours d'être encore si éloignées de votre modèle, qui est Jésus-Christ. La véritable justice du christianisme, c'est de confesser humblement, en profitant tous les jours, qu'on est toujours bien peu avancé dans la perfection de la justice.

Surtout dans les épreuves que Dieu vous envoie , que jamais votre confiance ne se relâche ,

' II. Parai. \\i\ , 13.

POUR LE JOUR DE PAQUES

que jamais vot* e zèle ne se ralentisse. Mes sœurs, vous le savez, votre Époux a des artifices secrets, incroyables , pour se faire aimer : il a des fuites mystérieuses pour nous engager davantage , il a des éloignements qui nous approchent ; souvent lorsqu'il se dérobe , il se donne : c'est un maître incomparable en amour ; nul n'a jamais su le pratiquer avec une libéralité plus entière , nul ne le sait attirer avec des adresses plus délicates. Croissez donc toujours en son saint amour.

Et nous aussi , mes frères , quoique dans une vie mêlée dans le monde, songeons à nous discerner de sa confusion et des mœurs des mondains : profitons de ces instructions et de ces exemples ; élevons toujours en nous le temple de Dieu , et ne nous lassons jamais de croître en Notre-Seigneur. Viendra le temps bienheureux auquel, après qu'il aura habité en nous, nous habiterons en lui ; après que nous aurons été son temple, il sera aussi le nôtre : « car le Seigneur Dieu tout-puissant et l'A- « gneau est le temple de la sainte cité : « Dominus enini Deus omnipotens templiim illius est, et Agnus \ Saint Jean n'a point vu de temple en la céleste Jérusalem , parce que Dieu lui-même est son temple; que nous habiterons en lui éternellement, lorsqu'il sera tout à tous, comme dit l'apôtre ^ « Heureux ceux qui habiteront ce tem- « pie : » Beati gui habitant in domo tua, Domine^ ! Quel épanchement de joie ! quelle dilatation de notre [cœur]! Être en Dieu ! habiter en Dieu !

A la fin (la manuscrit de ce sermon , on lit ce qui suit :

Je désire principalement votre entière conversion à celui qui vous fait régner : car encore que tant d'actions que le monde admire vous attirent devant les hommes d'immortelles louanges, Dieu juge par d'autres règles; et il y aura beaucoup à diminuer quand il faudra paraître à son tribunal , et subir aussi la rigueur de son examen. Je souhaite donc, ô grand roi...

C'est le commencement d'un Compliment au roi , que Bossuet a dû lui adresser dans un autre temps , comme le prouve l'écriture de ce morceau, qui diffère de celle du sermon, et dont le caractère et l'encre sont beaucoup plus récents. {Édit. de Fersailles. )

' ^poc. XXI, 22.

* I. Cor. XV, 28.

» Ps. LXXXIII , 5.

Page 1