I. Joan. v
apôtre , et n'ayons jamais d'assurance où nous voyons l'entrée au moindre intérêt.
C'est toujours l'intérêt qui fait les flatteurs ; et c'est pourquoi ce même Judas, que le démon de l'intérêt possède , s'abandonne par cette même raison à celui de la flatterie. Il salue Jésus, etil le trahit ; il l'appelle son maître , et il le vend ; il le baise , et il le livre à ses ennemis : c'est l'image parfaite d'un flatteur, qui n'applaudit à toute heure à celui qu'il nomme son maître et son patron , que pour trafiquer de lui , comme parle l'apôtre saint Pierre. « Ce sont ceux-là , dit ce grand « apôtre, qui, poussés par leur avarice, avec des « paroles feintes, trafiquent de nous : » In avaritiafictis verbis de vobis negotiahuntur ' : toutes leurs louanges sont des pièges; toutes leurs complaisances sont des embûches. Ils font des traités secrets dans lesquels ils nous comprennent sans que nous le sachions : ils s'allient avec Judas : « Que me donnerez -vous , et je vous le met- « trai entre les mains ^? » Ainsi ordinairement ils nous vendent , et assez souvent ils nous livrent. Défions-nous donc des louanges et des complaisances des hommes. Regardez bien ce flatteur qui épanche tant de parfums sur votre tête : savez-vous qu'il ne fait que couvrir son jeu , et que par cette immense profusion de louanges, cpi'ii vous donne à pleines mains , il achète la liberté de décrier votre conduite , ou même de vous trahir sans être suspect ? Qui ne te haïrait, ô flatterie ! corruptrice de la vie humaine , avec tes perfides embrassements et tes baisers empoisonnés , puisque c'est toi qui livre le divin Sauveur entre les mains de ses ennemis implacables?
Mais après avoir vu , messieurs , ce que c'est que des amis corrompus, voyons ce qu'il faut attendre de ceux qui semblent les plus assurés : faiblesse, méconnaissance, secours en paroles, abandonnement en effet ; c'est ce qu'a éprouvé le divin Jésus. Au premier bruit de sa prise , tous ses disciples le quittent par une fuite honteuse ^. 0 cour, à qui je prêche cet évangile , ne te reconnais-tu pas toi-même dans cette histoire? n'y reconnais-tu pas tes faveurs trompeuses , et tes amitiés inconstantes? Aussitôt qu'il arrive le moiiv dre embarras, tout fuit, tout s'alarme, tout est étonné ; ou l'on garde tout au plus un certain dehors , afin de soutenir pour la forme quelque apparence d'amitié trompeuse, et quelque dignité d'un nom si saint. Mais poussons encore plus loin , et voyons la faiblesse de cette amitié , lorsqu'elle semble le plus secourante. C'est le faible des amis du monde de nous vouloir aider selon leur humeur, et non pas selon nos besoins.
• II. Petr. II, 3.
» Matth. XXVI, 15.
J Marc. XIV, 50.
SUR LA PASSION
Pierre entreprend d'assister son Maître , et il met la main à l'épée , et il défend par le carnage celui qui ne voul-ait être défendu que par sa propre innocence. 0 Pierre 1 voulez-vous soulager votre divin Maître? vous le pouvez par la douceur et par la soumission , par votre fidélité persévérante. 0 Pierre! vous ne le faites pas, parce que ce secours n'est pas selon votre humeur : vous vous abandonnez au transport aveugle d'un zèle inconsidéré; vous frappez les ministres de la justice, et vous chargez de nouveaux soupçons ce Maître innocent qu'on traite déjà de séditieux. C'est ce que fait faire l'amitié du monde : elle veut se contenter elle-même , et nous donner le secours qui est conforme à son humeur; et cependant elle nous dénie celui que demanderaient nos besoins.
Mais voici , si je ne me trompe , le dernier coup qu'on peut recevoir d'une amitié chancelante : un grand zèle mal soutenu , un commencement de constance qui tombe dans la suite tout à coup , et nous accable plus cruellement que si l'on nous quittait au premier abord; le même Pierre en est un exemple. Qu'il est ferme 1 qu'il est intrépide ! il veut mourir pour son Maître ; il n'est pas capable de l'abandonner : il le suit au commencement; mais, ô fidélité commencée, qui ne sert qu'à percer le cœur de Jésus par un reniement plus cruel , par une perfidie plus criminelle ! Ah ! que l'amitié de la créature est trompeuse dans ses apparences , corrompue dans ses flatteries , amère dans ses changements , accablante dans ses secours à contretemps , et dans ses commencements de constance qui rendent l'infidélité plus insupportable I Jésus a souffert toutes ces misères , pour nous faire haïr tant de crimes que nous fait faire l'amitié des hommes , par nos aveugles complaisances. Haïssons-les , chrétiens , ces crimes , et n'ayons d'amitié , ni de confiance , dont Dieu ne soit le motif, dont la charité ne soit le principe.
Que lui fera maintenant souffrir la fureur de ses ennemis? Mille tourments, mille calomnies , plaies sur plaies , douleurs sur douleurs , indignités sur indignités ; et ce qui emporte avec soi la dernière extrémité des souffrances , la risée dans l'accablement, l'aigreur de la raillerie au milieu de la cruauté.
C'est une chose inouïe que la cruauté et la dérision se joignent dans toute leur force ; parce que l'horreur du sang répandu remplit l'âme d'images funèbres , qui modèrent cette joie malicieuse dont se forme la moquerie. Cependant je vois mon Sauveur livré à ses ennemis, pour être l'unique objet de leur raillerie , comme un insensé ; de leur fureur, comme un scélérat : en telle sorte,
mes frères , que nous voyons régner, dans tout le cours de sa passion , la risée parmi les douleurs , et l'aigreur de la moquerie dans le dernier emportement de la cruauté.
Il le fallait de la sorte , il fallait que mon Sauveur « fût rassasié d'opprobres , » comme avait prédit le prophète ' ; afin d'expier et de condamner par ses saintes confusions , d'un côté ces moqueries outrageuses, de l'autre ces délicatesses et ce point d'honneur qui fait toutes les querelles. Chrétiens , osez- vous vous abandonner à cet esprit de dérision qui a été si outrageux contre Jésus-Christ? Qu'est-ce que la dérision, sinon le triomphe de l'orgueil, le règne de l'impudence, la nourriture du mépris , la mort de la société raisonnable , la honte de la modestie et de la vertu? Ne voyez-vous pas, railleurs à outrance, que d'opprobres, et quelle risée vous avez causés au divin Jésus? et ne craignez-vous pas de renouveler ce qu'il y a de plus amer dans sa passion?
Mais vous, esprits ombrageux, qui faites les importants, et qui croyez vous faire valoir par votre délicatesse et par vos dédains , dans quel abîme de confusions a été plongé le divin Jésus par cette superbe sensibilité? Pour expier votre orgueil et votre dédain , il faut que son supplice , tout cruel qu'il est , soit encore beaucoup plus infâme; il faut que ce Roi de gloire soit tourné en ridicule de toute manière par ce roseau , par cette couronne , et par cette pourpre ; il faut que l'insulte de la raillerie le poursuive jusque sur la croix , et dans les approches mêmes de la mort ; et enfin , qu'on invente dans sa passion une nouvelle espèce de comédie , dont toutes les plaisanteries soient, pour ainsi dire, teintes de sang, dont la catastrophe soit toute tragique.
« Mes frères, dit le saint apôtre ', nous som- « mes baptisés en sa mort ; » et puisque sa mort est infâme, nous sommes baptisés en sa confusion ; nous avons pris sur nous , par le saint baptême , toute cette dérision et tous ces opprobres. Eh quoi! tant de honte, tant d'ignominies, tant d'étranges dérisions, dans lesquelles nous sommes plongés par le saint baptême , ne seront-elles pas capables d'étouffer en nous les cruelles délicatesses du faux point d'honneur? et sera-t-il dit que des chrétiens immoleront encore à cette idole, et tant de sang , et tant d'âmes que Jésus-Christ a rachetées? Ah! sire , continuez à seconder Jésus-Christ , pour empêcher cet opprobre de son Église, et cet outrage public qu'on fait à l'ignominie de sa croix.
• Thrcn. m, 30.
' Rom. VI , a
DE JESUS-CHRIST
Je voulais encore vous représenter ce que font les indifférents ; et je vous dirai , en un mot , qu'entraînés par la fureur, qui est toujours la plus violente , ils prennent le parti des ennemis. Ainsi les Romains , que les promesses du Messie ne regardaient pas encore, à qui sa venue et son Évangile étaient alors indifférents , épousent la querelle des Juifs passionnés; et c'est l'un des effets les plus remarquables de la malignité de l'esprit humain , qui , dans le temps où il est , pour ainsi parler, le plus balancé par l'indifférence, se laisse toujours gagner plus facilement par le penchant de la haine. Je n'ai pas assez de temps pour peser cette circonstance ; mais je ne puis omettre en ce lieu ce que souffre le divin Sauveur par l'ambition et la politique du monde , pour expier les péchés que fait faire la politique : toujours , si l'on n'y prend garde, elle condamne la vérité , elle affaiblit et corrompt malheureusement les meilleures intentions. Pilate nous le fait bien voir, en se laissant lâchement surprendre aux pièges que tendent les Juifs à son ambition tremblante.
Ces malheureux savent joindre si adroitement à leurs passions les intérêts de l'État , le nom et la majesté de César, qui n'y pensait pas, que Pilate reconnaissant l'innocence , et toujours prêt à l'absoudre , ne laisse pas néanmoins de le condamner. Oh ! que la passion est hardie , quand elle peut prendre le prétexte du bien de l'État ! oh ! que le nom du prince fait souvent des injustices et des violences qui feraient horreur à ses mains , et dont néanmoins quelquefois elles sont, souillées, parce qu'elles les appuient, ou du moins qu'elles négligent de les réprimer ! Dieu préserve de tels péchés le plus juste de tous les rois , et que son nom soit si vénérable , qu'il soit toujours si saintement et si respectueusement ménagé, que , bien loin d'opprimer personne , il soit l'espérance et la protection de tous les opprimés , jusqu'aux provinces les plus éloignées de son empire.
Mais reprenons le fil de notre discours , et admirons ici, chrétiens, en Pilate la honteuse et misérable faiblesse d'une vertu mondaine et politique. Pilate avait quelque probité et quelque justice : il avait même quelque force et quelque vigueur ; il était capable de résister aux persuasions des pontifes et aux cris d'un peuple mutiné. Combien s'admire la vertu mondaine , quand elle peut se soutenir en de semblables rencontres! Mais voyez que la vertu même, quelque forte qu'elle nous paraisse, n'est pas digne de porter ce nom, jusqu'à ce qu'elle soit capable de toute sorte d'épreuves. C'était beaucoup, ce me semble, à Pilate d'avoir résisté à un tel concours et à
une telle obstination de toute la nation judaïque, et d'avoir pénétré leur envie cachée , malgré tous leurs beaux prétextes ; mais parce qu'il n'est pas capable de soutenir le nom de César, qui n'y pense pas , et qu'on oppose mal à propos au devoir de sa conscience, tout l'amour de la justice lui est inutile ; sa faiblesse a le même effet qu'aurait la malice ; elle lui fait flageller, elle lui fait condamner, elle lui fait crucifier l'innocence même ; ce qu'aurait pu faire de pis une iniquité déclarée, la crainte le fait entreprendre à un homme qui paraît juste. Telles sont les vertus du monde ; elles se soutiennent vigoureusement , jusqu'à ce qu'il s'agisse d'un grand intérêt ; mais elles ne craignent point de se relâcher pour faire un coup d'importance. O vertus indignes d'un nom si auguste! ô vertus qui n'avez rien pardessus les vices , qu'une faible et misérable apparence !
Qu'il me serait aisé, chrétiens, de vous foire voir, en ce lieu, que la plupart des vertus du monde sont des vertus de Pilate ; c'est-à-dire , un amour imparfait de la vérité et de la justice I On les estime , on en parle, on en veut savoir les devoirs ; mais faiblement et nonchalamment. On demande , à la façon de Pilate : « Qu'est-ce que « la vérité ' ? » et aussitôt on se lève sans avoir reçu la réponse. C'est assez qu'on s'en soit enquis en passant , et seulement pour la forme ; mais on ne veut pas pénétrer le fond. Ainsi l'on ignore la vérité , ou l'on ne la sait qu'à demi ; et la savoir à demi , c'est pis que de l'ignorer tout entière ; parce que cette connaissance imparfaite fait qu'on pense avoir accompli ce qui souvent n'est pas commencé. C'est ainsi qu'on vit dans le monde; et, manque de s'être affermi dans un amour constant de la vérité , on étale magnifiquement une vertu de parade dans de faibles occasions, qu'on laisse tout à coup tomber dans les occasions importantes.
Jésus donc , étant condamné par cette vertu imparfaite, nous apprend à expier ces défauts et ces faiblesses honteuses. Vous avez vu , ce me semble, toute la malignité de la créature, assez clairement déchaînée contre Jésus-Christ; vous l'avez vu accablé par ses amis , par ses emiemis , par ceux qui étant en autorité devaient protection à son innocence , par l'inconstance des uns , par la cruelle fermeté des autres , par la malice consommée, et par la vertu imparfaite. Il n'oppose rien à toutes ces insultes qu'un pardon universel qu'il accorde à tous, et qu'il demande pour tous. « Père , dit-il , pardonnez-leur, car ils " ne savent pas ce qu'ils font \ » Non content de
' Joan. XVIII, 38.
^ Luc. XXIII, 31.
SUR LA PASSION
pardonner à ses ennemis, sa divine bonté les excuse; elle plaint leur ignorance plus qu'elle ne blâme leur malice ; et , ne pouvant excuser la malice même, elle donne tout son sang pour l'expier. A la vue d'un tel excès de miséricorde , y aurat-il quelque âme assez dure pour ne vouloir pas excuser tout ce qu'on nous a fait souffrir par faiblesse, pour ne vouloir pas pardonner tout ce qu'on nous a fait souffrir par malice? Ah! pardon , mes frères , pardon , grâce , miséricorde , indulgence en ce jour de rémission ; et que personne ne laisse passer ce jour sans avoir donné à Jésus quelque injure insigne, et pardonné pour l'amour de lui quelque offense capitale.
Mais, au sujet de ces haines injustes, je me souviens , chrétiens , que je ne vous ai rien dit dans tout ce discours , de ce que l'amour déshonnête avait fait souffrir au divin Jésus. Toutefois , je ne crains point de le dire , aucun crime du genre humain n'a plongé son âme innocente dans un plus grand excès de douleurs. Oui , ces passions ignominieuses font souffrir à notre Sauveur une confusion qui l'anéantit. C'est ce qui lui fait dire à son Père : « Vous connaissez les oppro- « bres dont ils m'ont chargé : Tu scis improperium meum^. Ce trouble qui agite nos sens émus a causé à sa sainte âme ce trouble fâcheux qui lui a fait dire : « Mon âme est troublée ^ » Cette intime attache au plaisir sensible qui pénètre la moelle de nos os, a rempli le fond de son cœur de tristesse et de langueur ; et cette joie dissolue qui se répand dans les sens , a déchiré sa chair virginale par tant de cruelles blessures qui lui ont ôté la figure humaine , qui lui font dire par le saint Psalmiste : « Je suis un ver et non pas « un homme ^. » Donc , ô délices criminelles , de combien d'horribles douleurs avez-vous percé le cœur de Jésus! Mais il faut aujourd'hui, mes frères , satisfaire à tous ces excès en nous plongeant dans le sang, et dans les souffrances de Jésus-Christ : c'est, messieurs , ce qu'il nous ordonne , et c'est la dernière partie de son testament.
TROISIÈME POINT
Quiconque veut avoir part à la grâce de ses douleurs, il doit en ressentir quelque impression : car ne croyez pas qu'il ait tant souffert pour nous faire aller au ciel à notre aise , et sans goûter l'amertume de sa passion. Il est vrai qu'il a soutenu le plus grand effort; mais il nous a laissé de moindres épreuves, et toutefois nécessaires pour entrer en conformité de son Esprit et être honorés de sa ressemblance.
» Ps. LXVIU, 23.
' Joan. XII, 27.
' Ps. XXI, 6.
C'est dans le sacrement de la pénitence que nous devons entrer en société des souffrances de Jésus-Christ. Le saint concile de Trente dit que les satisfactions que l'on nous impose doivent nous rendre conformes à Jésus-Christ crucifié '. Mon Sauveur, quand je vois votre tête couronnée d'épines , votre corps déchiré de plaies , votre âme percée de tant de douleurs , je dis souvent en moi-même : Quoi donc , une courte prière , ou quelque légère aumône , ou quelque effort médiocre, sont-ils capables de me crucifier avec vous? ne faut-il point d'autres clous pour percer mes pieds , qui tant de fois ont couru aux crimes , et mes mains qui se sont souillées par tant d'injustices? Que si notre délicatesse ne peut supporter les peines du corps , que l'Église imposait autrefois à ses enfants par une discipline salutaire, récompensons-nous sur les cœurs : pour honorer la douleur immense par laquelle le Fils de Dieu déplore nos crimes , brisons nos cœurs endurcis , par l'effort d'une contrition sans mesure. Jésus mourant nous y presse : car que signifie ce grand cri avec lequel il expire? Ah! mes frères, il agonisait , il défaillait peu à peu , attirant l'air avec peine d'une bouche toute livide , et traînant lentement les derniers soupirs par une respiration languissante : cependant il fait un dernier effort pour nous inviter à la pénitence ; il pousse au ciel un grand cri, qui étonne toute la nature, et que tout l'univers écoute avec un silence respectueux : il nous avertit qu'il va mourir, et en même temps il nous dit qu'il faut mourir avec lui. Quelle est cette mort? C'est qu'il faut arracher son cœur de tout ce qu'il aime désordonnément , et sacrifier à Jésus ce péché régnant , qui empêche que sa grâce ne règne en nos cœurs.
Chrétiens, Jésus va mourir : il baisse la tête, ses yeux se fixent; il passe, il expire : c'en est fait, il a rendu l'âme. Sommes-nous morts avec lui ? sommes-nous morts au péché, allons-nous commencer une vie nouvelle? avons-nous brisé notre cœur par une contrition véritable , qui nous fusse entrer aujourd'hui dans la société de ses souffrances? Qui me donnera, chrétiens, que je puisse imprimer en vos cœurs ce sentiment de componction ! Que si mes paroles n'en sont pas capables , arrêtez les yeux sur Jésus , et laissezvous attendrir par la vue de ses divines blessures. Je ne vous demande pas pour cela , messieurs, que vous contempliez attentivement quelque peinture excellente de Jésus-Christ crucifié : j'ai une autre peinture à vous proposer ; peinture vivante et parlante qui porte une expression natu relie de Jésus mourant. Ce sont les pauvres, mes frères, dans lesquels je vous exhorte de contem-
' De Satisfuct. mcess. Scss. xiv, cap, viu.
DE JESUS-CHRIST
pler aujourd'hui la passion de Jésus. Vous n'en verrez nulle part une image plus naturelle. Jésus souffre dans les pauvres; il languit, il meurt de faim dans une infinité de pauvres familles. Voilà donc dans les pauvres Jésus-Christ souffrant; et nous y voj'ons encore , pour notre malheur, Jésus- Christ abandonné , Jésus-Christ délaissé, Jésus- Christ méprisé. Tous les riches devraient courir pour soulager de telles misères; et on ne songe qu'à vivre à son aise , sans penser à l'amertume et au désespoir où sont abîmés tant de chrétiens ! Voilà donc Jésus délaissé ; voici quelque chose de plus : Jésus se plaint par son prophète , de ce que l'on a ajouté à la douleur de ses plaies : Super dolorem vulnp.rum meorum addiderunt ' ; de ce que dans sa soif extrême on lui a donné du vinaigre ^ : n'est-ce pas donner du vinaigre aux pauvres que de les rebuter, de les maltraiter, de les accabler dans leur misère et dans leur extrémité déplorable? Ah! Jésus, que nous voyons dans ces pauvres peuples une image trop effective de vos peines et de vos douleurs ! Sera-ce en vain , chrétiens , que toutes les chaires retentiront des cris et des gémissements de nos misérables frères , et les cœurs ne seront-ils jamais émus de telles extrémités?
Sire , Votre Majesté les connaît , et votre bonté paternelle témoigne assez qu'elle en est émue. Sire, que Votre Majesté ne se lasse pas : puisque les misères s'accroissent, il faut étendre les miséricordes; puisque Dieu redouble ses fléaux, il faut redoubler les secours, et égaler, autant qu'il se peut , le remède à la maladie. Dieu veut qu'on combatte sa justice par un généreux effort de charité , et les nécessités extrêmes demandent que le cœur s'épanche d'une façon extraordinaire. Sire, c'est Jésus mourant qui vous y exhorte; il vous recommande vos pauvres peuples : et qui sait si ce n'est pas un conseil de Dieu d'accabler, pour ainsi dire , le monde par tant de calamités , afin que Votre Majesté portant promptement la main au secours de tant de misères, elle attire sur tout son règne ces grandes prospérités que le ciel lui promet si ouvertement? Puisse Votre Majesté avoir bientôt le moyen d'assouvir son cœur de ce plaisir vraiment chrétien et vraiment royal , de rendre ses peuples heureux : ce sera le dernier trait de votre bonheur sur la terre ; c'est ce qui comblera Votre Majesté d'une gloire si accomplie, qu'il n'y aura plus rien à lui désirer que la félicité éternelle, que je lui souhaite dans toute l'étendue de mon cœur. Amen.
' Ps. Lxvm, 31.
' Ihid. 26.
QUATRIÈME SERMON
POUR
LE VENDREDI SAINT
PRÊCHÉ A LA COUR
SUR LA PASSION DE N. S. JÉSUS-CHRIST
Profondeur du mystère de la croix. Pourquoi tant de crimes concourent au supplice du Sauveur. Noire envie , première cause de toutes les indignités qu'il souffre. Jusqu'où va son obéissance : comment nous devons imiter sa patience. De quelle manière Dieu préside même aux mauvais conseils : paix et confiance que cette pensée doit nous inspirer. Pardon universel que Jésus-Christ accorde à tous ceux qui l'outragent : motifs pressants de traiter nos ennemis avec la même charité. Nécessité d'une sage épreuve pour faire une sainte pâque.
Justus périt , et non est qui recogitet in corde suo.
Le juste meurt, et il ne se trouve personne gtii médite cette mort en son cœur. Is. lvii, l .
Toute la science du chrétien est renfermée dans la croix ; et le grand apôtre saint Paul après avoir appris au troisième ciel les secrets de la sagesse de Dieu , est venu publier au monde : qu'il ne savait autre chose que Jésus-Christ, et Jésus- Christ crucifié : Noti enimjudicavi me scire aliquid inter vos , nisi Jesum Christum et hune crucifixum ^
En effet il est véritable que la sagesse divine ne s'est jamais montrée plus à découvert , à ceux à qui la foi a donné des yeux , que dans le mystère de la croix. C'est là que Jésus-Christ étendant les bras nous ouvre le livre sanglant dans lequel nous pouvons apprendre tout l'ordre des conseils de Dieu , toute l'économie du salut des hommes , la règle fixe et invariable pour former tous nos jugements, la direction sûre et infaillible pour conduire droitement nos mœurs , enfin un mystérieux abrégé de toute la doctrine de l'Évangile et de toute la théologie chrétienne. Ce n'est donc pas sans raison que le prophète Isaïe se plaint dans mon texte que cette mort n'est pas méditée : « Le juste meurt, nous dit-il , et per- « sonne n'y pense en son cœur. « C'est en vain que la sainte Église appelle aujourd'hui tous ses enfants à la croix : tous en révèrent l'image ; peu en contemplent le mystère; aucun presque ne s'en applique la vertu : de sorte que le plus saint de tous les spectacles, et celui qui est le plus capable de toucher les cœurs, n'a pas de force pour changer les nôtres.
Qui me donnera , chrétiens , que je puisse aujourd'hui vous rendre attentifs à la croix de Jésus-Christ; que je puisse graver dans vos cœurs un souvenir éternel de sa passion et vous décou-
' 1. Cor. Il , 2.
Gi4
SUR LA PASSION
vrir les secrets qu'elle enferme pour votre salut? Mais, mes frères, nul n'est capable d'entendre le mystère de la croix , si auparavant il ne l'adore ; et le degré nécessaire pour pénétrer ses grandeurs, c'est de révérer ses bassesses.
Donc , ô croix du Sauveur Jésus qui nous fais voir aujourd'hui le plus grand de tous les miracles dans le plus grand de tous les scandales ; ô croix supplice du juste, et asile des criminels, ouvrage de l'injustice, et autel de la sainteté; qui nous ôtes Jésus-Christ , et qui nous le donnes ; qui le fais notre victime et notre monarque , et enfermes dans le mystère du même écriteau la cause de sa mort et le titre de sa royauté ! reçois nos adorations, et fais-nous part de tes grâces et de tes lumières. Je te rends, ô croix de Jésus ! cette religieuse adoration que l'Église nous enseigne; et pour l'amour de celui dont le supplice t'honore, dont le sang te consacre, dont les opprobres te rendent digne d'un culte éternel , je te dis avec cette même Église : 0 cruxf ave.
Ces saintes lamentations que l'Église récite durant ces jours, les plaintes qui retentissent dans ses chants , la mystérieuse tristesse de ses cérémonies sacrées, nous avertissent que voici le temps de penser sérieusement à la mort du Juste ; et si nous refusons nos attentions à ce grand et admirable spectacle , le prophète s'élèvera contre nous par ces paroles de mon texte : « Le juste « meurt , dira-t-il , et cette mort si importante au « genre humain n'est considérée de personne : » Justus périt, et non est gui recogitet in corde suo. Le juste dont il nous veut faire contempler la mort , c'est celui qui est nommé dans les Écritures le juste par excellence ' ; c'est celui qui a été attendu dès l'origine du monde, sous ce titre vraiment auguste; c'est celui qui, ayant paru au temps destiné, a dit hautement à tous les hommes : « Qui de vous me reprendra de péché ' ! » et , pour tout dire en un mot , qui , étant Dieu et homme tout ensemble , est saint d'une sainteté infinie, et appelé pour cette raison le « Saint des « saints ^.« Cependant une cabale impie s'est liguée malicieusement contre lui : elle a trouvé le moyen de corrompre un disciple perfide, d'animer un peuple infidèle , d'intimider un juge trop faible et malheureusement politique , et de faire concourir toutes les puissances du monde au supplice de l'innocent et du saint qu'on attache à un bois infâme au milieu de deux scélérats : Et cum iniguis reputatus est^.
• Is. XLV, 8. Jer. xxin, 6 , 1. Joan. n, I. > Joan. VIII, 46.
* Dan. IX, 24.
< /s. Mil, VI.
Mais tandis que les Juifs ingrats traitent leur Sauveur en cette sorte ; lui cependant , qui reconnaît Tordre de son Père dans leur haine aveugle et envenimée, et qui sait que c'est leur heure et la puissance des ténèbres , ne se sert ni de son pouvoir infini , ni de sa sagesse pour les confondre : il ne fait que baisser la tête ; et bien loin d'appeler à son secours des légions d'anges, luimême n'allègue rien pour sa justification. Bien plus, il ne se plaint pas même de ses ennemis. On a vu les innocents affligés faire de funestes imprécations contre leurs persécuteurs ; celui-ci , le plus juste sans comparaison et le plus indignement traité , ni ne dit rien de fâcheux , ni n'invoque contre les Juifs , qui le persécutent , le ciel témoin de son innocence : au contraire , il n'ouvre la bouche que pour demander leur grâce ; et non content de leur pardonner pendant qu'ils le font mourir inhumainement , il offre encore pour eux ce sang que répandent leurs mains sacrilèges : tant sa bonté est inépuisable !
C'est ainsi que pendant que les méchants osent tout contre le Juste , non-seulement il souffre tout par obéissance , mais encore il pardonne tout par miséricorde. 0 le saint et admirable spectacle! qu'à jamais vu le ciel et la terre qui mérite plus d'être regardé , qu'une telle persécution si injustement entreprise, si humblement soutenue, si miséricordieusement pardonnée? Ouvrons donc les yeux , chrétiens ; et pour obéir au prophète qui nous presse avec tant de force de penser à la mort du Juste, considérons attentivement avec quelle malice on le persécute, avec quelle obéissance il se soumet , avec quelle bonté il pardonne. Mais puisque tout se fait ici pour notre salut , et que nous avons tant de part en toutes manières à la mort de cet innocent , pénétrons encore plus loin ; et nous trouverons , messieurs , dans ses persécutions notre crime , dans son obéissance notre exemple , dans le pardon au'il accorde notre grâce et notre espérance.
PBEMIEB POINT,
Il est aisé , chrétiens , de rencontrer notre crime dans les injustes persécutions du Sauveur des âmes. Car comme la foi nous apprend qu'il a été livré pour nos péchés ' , nous pouvons comprendre sans peine, dit le dévot saint Bernard * , que nous sommes les auteurs de son supplice , plus que Judas qui le trahit , plus que les Juifs qui l'accusent , plus que Pilate qui le condamne , plus que les soldats qui le crucifient. Mais c'est d'une autre manière, que je prétends considérer notre crime dans la passion du Sauveur. Je veux vous
> Rom. IV, 25.
> Serm. Fer. serund. Pasch. Append. t. II, n" 13, col. 662.
DE JESUS-CHRIST
y faire voir les diverses dispositions de ceux qui ont concouru à persécuter l'innocent , et dans ces dispositions les inclinations et les mœurs des hommes, afin que chacun puisse reconnaître la malignité qu'il porte en son cœur. Pour cela, il faut remonter jusqu'au principe et remarquer, chrétiens , que c'a été un conseil de Dieu : que Jésus-Christ, qui devait mourir pour le péché, mourût aussi par le péché même ; je veux dire qu'étant la victime et la commune propitiation de tous les crimes du monde ' , il est aussi arrivé que presque tous les crimes ont part à sa mort et à son supplice. C'est pourquoi nous y voyons concourir l'envie, la cruauté, la dérision, les blasphèmes, les artifices, les faux témoignages, l'injustice et la perfidie ; enfin il a éprouvé tout ce qu'il y a de plus furieux , de plus injuste et de plus malin dans le cœur de l'homme.
Que si vous me demandez quelle a été la cause de ce conseil , et pourquoi tant de crimes ont concouru au supplice du Sauveur des âmes; je vous dirai , chrétiens , c'est que le Fils de Dieu nous est proposé comme celui qui non-seulement doit expier les péchés et la malice du monde , mais encore la faire haïr. Il y a dans la créature un fond de malignité infinie qui fait dire à l'apôtre saint Jean, non-seulement que le monde est malin, mais encore qu'il n'est autre chose que malignité : Mundus toius in maligno positus est'. [Elle s'est] produite contre Jésus-Christ pour deux raisons : il est venu combattre la malignité du monde ; il a été nécessaire qu'il la fit déclarer tout entière , afin de faire éclater l'opposition éternelle de lui et du monde : c'est pourquoi elle a , pour ftinsi dire, marché contre lui comme en bataille rangée, et déployé contre lui tout ce qu'elle a de malices.
Secondement [il est venu] expier [les péchés] , nous donner les moyens de les connaître , et les motifs de les haïr. Mais rien ne nous peut faire haïr davantage la malignité du monde , que de lui voir répandre contre le Sauveur tout ce qu'elle a de venin. C'est pour cela qu'il a fallu que tout ce qu'il y a de plus secret , tout ce qu'il y a de profondeur dans la malice des hommes parût au jour ; afin qu'elle nous parût d'autant plus digne d'exécration , qu'elle est plus avant mêlée dans le plus noir attentat que l'univers ait jamais vu. Ainsi la manière la plus utile de considérer les persécutions qu'on fait au Sauveur des âmes , c'est de peser attentivement de quoi le cœur de l'homme a été capable ; afin qu'autant de fois que nous connaîtrons en nous-mêmes quelque ressemblance avec ceux qui ont affligé et persécuté Jésus-Christ ,
' I. Joan. Il, 2.
a Ibid. V, 19.
nous voyions en combien de sortes nous'renouvelons le crime des Juifs et la passion du Sauveur des âmes.
Venez donc apprendre , messieurs , dans l'histoire de ses douleurs, ce qu'il faut attendre du monde : venez connaître le naturel et les malignes dispositions de l'esprit humain : enfin venez voir ce qu'il faut souffrir de l'amitié, de la haine, de l'indifférence des hommes ; de leur appui , de leur abandon , de leurs vertus et de leurs vices , de leur probité et de leurinjustice. Tout est changeant, tout est infidèle , tout se tourne en affliction ; et Jésus-Christ nous en est un illustre exemple *
Que lui fera maintenant souffrir la fureur de ses ennemis? MUle tourments , mille afflictions, mille calomnies. Mais avant que de vous parler de toutes ces indignités , regardons-en la première cause qui était une noire envie. C'est la plus basse , la plus odieuse , la plus décriée de toutes les passions ; mais peut-être la plus commune , et dont peu d'âmes sont tout à fait pures. Apprenons donc à la détester et à la déraciner jusqu'aux moindres fibres, puisque c'est elle qui a inventé et exécuté tout ce qui a été entrepris contre le Juste. Les hommes se piquent d'être délicats; et la flatterie de notre amour-propre nous fait si grands à nos yeux , que nous prenons pour un attentat la moindre apparence de contradiciton , et nous nous emportons si peu qu'on nous blesse.
Mais ce qu'il y a en nous de plus déréglé , c'est que même , tant nous sommes tendres , on nous fâche sans nous faire mal, onnousblesse sans nous toucher. Celui-là fait sa fortune innocemment, et il nous rend ses ennemis par ses bons succès : ou sa vertu nous fait ombre , ou sa réputation nous offusque. Les scribes et les pharisiens ne pouvaient souffrir Jésus-Christ , ni la pureté de sa doctrine , ni l'innocente simplicité de sa vie et de sa conduite , qui confondait leur hypocrisie , leur orgueil et leur avarice. « 0 envie ! dit excel- « lemment saint Grégoire de Nazianze ', tu es la « plusjuste et la plus injuste de toutes les passions: « injuste certainement, parce que tu affliges les « innocents ; mais juste aussi tout ensemble, parce « que tu punis les coupables : injuste encore une « fois , parce que tu incommodes tout le genre « humain ; mais juste en cela souverainement , « que tu commences ta maligne opération par le « cœur où tu es conçue. » Les pontifes des Juifs
♦ Voyez , pour remplir cette lacune , le sermon précédent , depuis la page 649 jusqu'à la page 652. Il est h croire que Bossuet se proposait d'emprunter de ce même sermon ce qui manque ici, puisqu'il y renvoie dans un autre endroit du manuscrit. ( Édit. de rersailles. )
> Orat. xxvn , n» 8 , 1. 1 , p. 466 , 467.
SUR LA PASSION
et les pharisiens , tourraeijlés nuit et jour de cette lâche passion , s'emportent aux derniers excès contre le Sauveur, et joignentensemble, pour l'accabler, tout ce que la dérision a de plus outrageux et la cruauté de plus sanguinaire. . C'est une cliose inouïe que la risée et la cruauté se joignent dans toute leur force , à cause que l'horreur du sang répandu remplit l'âme d'images funèbres qui rabattent cette joie malicieuse dont se forme la moquerie. Cependant je vois mon Sauveur livré à ses ennemis pour être l'unique objet de leur raillerie , comme un insensé ; de leur fureur, comme un scélérat : en telle sorte, mes frères , que nous voyons régner dans tout le cours de sa passion la risée parmi les douleurs , et l'aigreur de la moquerie dans le dernier emportement de la cruauté.
SECOND POINT
Saint Augustin a remarqué comme trois principes de la mort de Notre-Seigneur. " Jésus-Christ, « dit ce saint évêque ' , a été livré au dernier sup- « plice par trois sortes de personnes; par son Père, « par ses ennemis , par lui-même. « Il a été livré par son Père ; c'est ce qui fait dire à l'apôtre que Dieu n'a pas épargné son propre Fils , mais qu'il « l'a livré pour nous tous : » Pro nohis omnibus tradidit eum Ml a été livré par ses ennemis ; Judas l'a livré aux Juifs : Ego vohis eum tradam ^ ; les Juifs l'ont livré à Pilate : Tradiderunt Pontio Pilaf 0 prœsidi^\ Pilate l'a livré aux soldats « pour le crucifier; » Tradidit eum, miliiibus ad crucifigendum^. Non- seulement, chrétiens, il a été livré par son Père , et livré par ses ennemis , mais encore livré par lui-même ; et saint Paul en est touché jusqu'au fond de l'âme , lorsqu'il écrit ainsi aux Galates : « Je vis en la foi du Fils de « Dieu, qui m'a aimé, et s'est livré lui-même « pour moi , » et tradidit semetipsum pro me ^. Voilà donc le Fils de Dieu livré à la mort par de différentes personnes et par des motifs bien différents : son Père l'a livré par un sentiment de justice. Judas par un motif d'intérêt, les Juifs par l'instinct d'une noire envie, Pilate par lâcheté , lui-même enfin par obéissance.
Mais pour entendre jusqu'où va son obéissance, il faut rappeler en notre mémoire que s'étant soumis à la volonté de son Père , et à toutes les volontés, quoique dépravées , de ses plus cruels ennemis ; et s'étant même chargé volontairement des
' TnEpist. Joan. Tract. VU, n* 7, t. m, part, ii, col. 874,
* Jiom. \iu , 32.
» Maith. XXVI, 15.
* Ibid. XXVII , 2.
» Ibid. 26.
« Gai. 20.
iniquités du monde , la justice de son Père a voulu les venger sur sa pei'sonne : et l'heure n'est pas plutôt arrivée de transporter sur cet innocent toute la peine des coupables pour lesquels il a répondu , qu'aussitôt le Père éternel fait deux choses étonnantes; il lâche contre son Fils toute la puissance des enfers , et il semble en même temps retirer de lui toute la protection du ciel. Jusqu'à ce jour, chrétiens, ses ennemis avaient tenté vainement, tantôt de le lapider, tantôt de le prendre : ils pouvaient bien attenter, mais non rien exécuter contre sa personne, jusqu'à ce que le signal fût donné d'en haut. Mais Dieu ayant aujourd'hui lâché la main , vous avez vu en un moment toutes les passions excitées , toutes les puissances émues , toutes les furies déchaînées contre Jésus-Christ. Que ces efforts seraient vains , et que cette rage du monde serait impuissante , si le Fils de Dieu voulait résister! 11 ne le fait pas, chrétiens : il voit son heure arrivée , il adore l'ordre de son Père ; et résolu d'obéir , il laisse à la malice des Juifs une puissance sans bornes contre sa personne : si bien que , pendant que ses ennemis sont dans la disposition de tout oser, il se réduit lui-même volontairement à la nécessité de tout souffrir. C'est en cette sorte , messieurs , qu'ils deviennent , pour ainsi dire , tout-puissants contre le Tout-Puissant même , qui s'expose , sans force et sans résistance , à quiconque entreprendra de lui faire outrage.
C'est ce que l'apôtre saint Pierre nous explique excellemment en un petit mot dans sa première épître canonique ' , où remettant devant nos yeux Jésus-Christ souffrant, il remarque < qu'il ne ren- « dait point ni opprobres pour opprobres, ni « malédiction pour malédiction, ni menaces pour « menaces. « Que faisait-il donc , chrétiens , dans tout le cours de sa passion? l'apôtre saint Pierre nous l'expliquera dans une seule parole : Tradebat autem judicanti se injuste : « I! se livrait, il « s'abandonnait à celui qui le jugeait injustement.» Et ce qui se dit de son juge , se doit entendre de la même sorte de tous ceux qui entreprennent de lui faire insulte : il se livre tout à fait à eux pour faire de lui à leur volonté. C'est pourquoi il ne refuse pas sa divine bouche aux perfides baisers de Judas ; il tend volontairement aux coups de fouet ses épaules innocentes ; il donne lui-même ses mains , qui ont opéré tant de miracles , tantôt aux liens et tantôt aux clous; et présente ce visage, autrefois si majestueux, à toutes les indignités dont s'avise une troupe furieuse. II est écrit expressément , qu'il ne détournait pas seulement sa face : Faciem meam non averti ab.
' 1. Petr. II, 23.
DE JÉSUS-CHRIST
Cû7
increpantibus et conspuentibus in me ». Victime humblement dévouée à toute sorte d'excès, il ne fait qu'attendre le coup sans en vouloir seulement éluder la force par le moindre mouvement de tête. Venez donc , ô Juifs et Romains , magistrats et particuliers , peuples et soldats , venez cent fois à la charge 5 multipliez sans fin vos outrages , plaies sur plaies , douleurs sur douleurs , indignités sur indignités : mon Sauveur ne résiste pas , et respecte en votre fureur l'ordre de son Père. Ainsi son innocence est abandonnée au débordement effréné de votre licence , et à la toute- puissance , si je puis l'appeler ainsi , de votre malice.
Si jamais il vous arrive , messieurs , de tomber entre les mains de vos ennemis , d'être décriés par leurs médisances, enveloppés dans leurs artifices, accablés par leur puissance et par leur crédit, souvenez-vous du juste que vous voyez succomber aujourd'hui sous la malice obstinée de ses envieux. C'est là, je le confesse, la plus rude épreuve de la patience : on cède plus facilement dans les autres maux où la malice des hommes ne se mêle pas; mais quand la malignité de nos ennemis est la cause de nos disgrâces, on a peine à trouver de la patience. Et la raison , chrétiens, c'est que par exemple dans les maladies un certain cours naturel des choses nous découvre plus clairement l'ordre de Dieu , auquel notre volonté quoique indocile voit bien néanmoins qu'il faut se rendre. Mais cet ordre qui nous est montré dans les nécessités naturelles, nous est caché au contraire par la malice des hommes. Lorsque nous sommes circonvenus par des fraudes, par des inj ustices, par des tromperies ; lorsque nous voyons que « nos ennemis nous ont comme assiégés et environ- « nés par des paroles de haine, » ainsi que parle le divin Psalmiste : Sermonibus odii circumdederunt me et expugnaverunt me gratis *; [que] les sorties pour nous échapper, les avenues pour nous secourir [sont fermées par] une circonvallation d'iniquité ; et que de quelque côté que nous nous tournions , leur malice a pris les devants et nous a fermés de toutes parts , alors il est malaisé de reconnaître l'ordre d'un Dieu juste parmi tant dt'injustices qui nous pressent; et comme rien ne nous paraît que la malice des hommes qui nous trompent et qui nous oppriment, notre cœur croit avoir droit de se révolter ; et c'est là qu'on se sent poussé aux derniers excès. .
O Jésus crucifié par les impies ! ô juste persécuté de la manière du monde la plus outrageuse ! venez ici à notre secours , et faites-nous voir l'ordre de Dieu dans les maux que nous endurons par la malice des hommes. En effet, qu'est-il
' Ps. cviii , 2.
BOSSrtT. — TOME II.
jamais arrive au monue par un ordre plus manifeste de la providence de Dieu que la passion de son Fils? et quel événement a-t-on jamais vu où la malice , où la perfidie , où tous les crimes aient plus de part? C'^t là, si nous l'entendons, la cause de ce grand combat de Jésus-Christ contre la justice de son Père. « 0 Père ! lui dit-il « avec tant d'ardeur dans le jardin des Olives, « que ce calice passe loin de moi. » A la vérité , chrétiens , étant homme comme nous et de même complexion , il avait une horreur naturelle de la mort et des tourments : mais je ne me tromperai pas en vous assurant que c'est quelque chose de plus rigoureux qui lui fait faire cette prière avec tant d'instance. C'est qu'il voyait dans le calice de sa passion non-seulement des douleurs extrêmes, mais encore des injustices inouïes : c'est ce qui en fait la grande amertume , c'est ce qui cause le plus d'horreur à sa sainte âme : et rien ne l'afflige tant dans ses plaies , que lorsqu'il voit qu'il n'en reçoit point que par autant de sacrilèges. 0 mon Père ! ce n'est pas ainsi que je voudrais être couvert des péchés du peuple : oh ! je ne refuse pas les douleurs : eh ! mon Père , s'il se pouvait que je souffrisse sans tant de crimes de la part de mes ennemis , mes peines seraient supportables : mais faut-il qu'avec tant de tourments je boive encore , pour ainsi dire, tant d'iniquités, et que je me voie l'unique sujet de tant d'horribles blasphèmes , de tant de violences furieuses? Pater! si possibile est, transfer calicem istnm a me : « OPère! s'il est possible, déUvrez-moi du moins « de cette amertume. Et toutefois, ajoute-t-il, « non ma volonté, mais la vôtre : » Veruntamen non mea voluntas, sed tua fiât '. Quoi donc, la volonté du Père céleste est-elle dans la trahison de Judas , dans la fureur des pontifes , et dans tous les autres crimes énormes dont je vous ai fait tant de fois le dénombrement?
C'est ici qu'il nous faut entendre avec le grand saint Augustin *, que Dieu préside même aux mauvais conseils : il les bride , il les pousse, il lâche la mata , il les tient domptés et captifs ; et malgré les mauvaises intentions, il les conduit à ses fins cachées ; [sans cela]. Dieu tout-puissant et tout bon ne permettrait pas tant de péchés. 11 ordonne les ténèbres aussi bien que la lumière : c'est-à-dire qu'il rapporte aux desseins secrets de sa providence , non moins les complots criminels que les actions vertueuses; et quelque effort que les méchants fassent pour se retirer de lui , ils retombent d'un autre côté dans l'ordre de sa providence [ et de sa ] sagesse.
' Matth. XXVI, 39. Luc. xmi, 42.
' Lib. de Grat. et Lib. Arbilr. o" 41 , 42, t. X, col. 740, 741. Serm. cxxv, n' 5, t. v, col. 608, 609.
SUR LA PASSION
Ainsi osez tout , 6 méchants esprits ; attaquez, pressez , accablez, aiguisez vos langues malignes, enfoncez bien avant vos dents venimeuses , assouvissez par vos médisances cette humeur malfaisante qui vous domine : le fidèle doit vivre en repos ; parce que vous pouvez bien entreprendre , mais vous ne pouvez rien opérer que ce que Dieu veut. Vous lancez vos traits empoisonnés ; mais ils ne portent pas toujours où votre main les adresse , et Dieu saura bien , quand il lui plaira , non-seulement les détourner, mais encore les repousser contre vous. Il ne faut donc pas nous troubler pour la malice des hommes : Jésus persécuté et obéissant nous y fait reconnaître l'ordre de son père.
Prenons garde seulement , messieurs , à n'aigrir pas nos maux par l'impatience et à n'irriter pas Dieu par nos murmures; allons toujours constamment par les droites voies : si cependant nos ennemis , l'emportent sur nous, si les desseins équitables sont les moins heureux , et que la malice prévale contre la simplicité, ne perdons pas pour cela notre confiance ; ne croyons pas que nous succombions sous l'effort d'une main mortelle , regardons d'où est parti l'ordre souverain , et disons à nos ennemis comme le Sauveur faisait à Pilate : « Vous ne pourriez rien contre « moi , s'il ne vous était donné d'en haut : » Non haberes potestatem adversum me ullam, nisi iib i datu m esse t desupe r\
C'est ce qui doit éteindre en nos cœurs tous les sentiments de vengeance : car la malice de nos ennemis, tout odieuse qu'elle est, ne laisse pas d'être l'instrument d'une main divine pour nous exercer ou pour nous punir. Il faut que cette pensée désarme notre colère ; et celui-là est trop hardi qui voyant paraître la main de Dieu, et l'ordre d'un tel souverain , songe encore à se venger, et non à s'abaisser et se soumettre. Ainsi regardons , messieurs, non ce que les hommes ont fait contre nous, mais qui est celui qui leur adonné la puissance de nous nuire : Datum est illis ut nocerent ^ : alors nos ressentiments n'oseront paraître , une plus haute pensée nous occupera ; et par respect pour l'ordre de Dieu nous serons prêts non-seulement à souffrir, mais encore à pardonner : Jésus-Christ crucifié nous en a donné l'exemple.
TBOISIÈME POINT.
Vous avez vu, chrétiens, toute la malignité de la créature déclarée ouvertement contre lui ; vous avez vu le juste accablé par ses amis, par ses ennemis , par ceux qui étant en autorité de-
' /oan.xix, II..
* Apoc. VII, 2.
valent leur protection à son innocence, par la faiblesse des uns , par la cruelle fermeté des autres : il n'oppose rien à tous ces outrages qu'un pardon universel qu'il accorde à tous et qu'il demande pour tous à son Père : « 0 Père, dit-il, « pardonnez-leur; car ils ne savent ce qu'ils « font : » Pater, dhnitte illis : non enim sciuni quidfaciunt\ Vous voyez que non content de leur pardonner, sa divine bonté les excuse : il plaint leur ignorance plus qu'il ne blâme leur malice ; et ne pouvant excuser la malice même, il offre pour l'expier la mort qu'ils lui font souffrir, et les rachète du sang qu'ils répandent : Ipso redempti sanguine quem fuderunt \
A la vue d'un tel excès de miséricorde, auronsnous l'âmd assez dure pour ne vouloir pas aujourd'hui , et excuser tout ce qu'on nous a fait souffrir par la faiblesse , et pardonner de bon cœur tout ce qu'on nous a fait souffrir par la malice? chrétiens , ceux qui nous haïssent et nous persécutent ne savent en vérité ce qu'ils font. Ils se font plus de mal qu'à nous : leur injustice nous blesse, mais elle les tue; ils se percent eux-mêmes le sein pour nous effleurer la peau. Ainsi nos ennemis sont des furieux qui ne savent ce qu'ils font ; qui voulant nous faire boire , pour ainsi dire, tout le venin de leur haine , en font eux-mêmes un essai funeste , et avalent les premiers le poison qu'ils nous préparent. Que si ceux qui nous font du mal sont des malades emportés, pourquoi les aigrissons-nous par nos vengeances , et que ne tâchons-nous plutôt à les ramener à leur bon sens par la patience et par la douceur? Mais nous sommes bien éloignés de ces charitables dispositions ; bien loin de faire effort sur nous-mêmes pour endurer une injure , nous croirions nous dégrader et nous ravilir, si nous ne nous piquions d'être délicats si peu qu'on nous blesse. Aussi poussonsnous sans bornes nos ressentiments : nous exerçons sur ceux qui nous fâchent des vengeances impitoyables ; ou bien nous nous plaisons de les accabler par une vaine ostentation d'une patience et d'une pitié outrageuse , qui ne se remue pas par dédain, et qui feint d'être tranquille pour insulter davantage : tant nous sommes cruels ennemis et implacables vengeurs , qui faisons des armes offensives , et des instruments de colère , de la patience même et de la pitié !
Chrétiens , que ce saint jour ne se passe pas sans que nous donnions nos ressentiments à Jésus- Christ crucifié : ne pensons pas inutilement à la mort du Juste et à ses bontés infinies. Pardonnons à son exemple à nos ennemis ; et songeons qu'il
' Luc. xxni, 34.
' S. August. in Joan. Ti-actat. xcii, n" i, t. m, part, ii, col. 724.
DE JËSUS-CHRiST.
n'y a point de pâque pour nous sans ce pardon nécessaire. Je sais que ce précepte évangéiique I n'est guère écouté à la cour : les vengeances y sont infinies; et quand on ne les pousserait pas par ressentiment , on se sentirait obligé de le faire par politique. On croit qu'il est utile de se faire craindre , et on pense qu'on s'expose trop quand on est d'humeur à souffrir. Et peut-être qu'on supporterait cette maxime antichrétienne, si nous n'avions à ménager que les intérêts du monde : mais notre grand intérêt, c'est de savoir nous concilier la miséricorde divine ; c'est de ménager un Dieu qui ne pardonne jamais qu'à ceux qui pardonnent sincèrement , et n'accorde sa miséricorde qu'à ce prix. Notre aveuglement est extrême , si nous ne sacrifions à cet intérêt éternel nos intérêts périssables. Pardonnez donc, chrétiens ; mais après la grâce accordée , qu'il n'y ait plus de froideur : je vous le dis devant Dieli , et Jésus-Christ crucifié me sera un témoin fidèle que je dis la vérité. La manière de pardonner qu'on introduit dans le monde est une dérision manifeste de son Évangile : amis , pourvu qu'on ne se voie pas ; on ne veut point revenir des premiers ombrages. Pardonner comme Jésus-Christ a pardonné ; tâcher de rétablir la confiance perdue , rappeler le cœur aliéné , et rallumer la charité tout éteinte , par des bienfaits effectifs : Benefacite ». Ne me demandez point d'autre raison , le mystère me rappelle. Décidons une fois ce que l'Évangile a décidé : le sang de Jésus-Christ, son exemple , pour toute raison ; autrement nulle communion avec Jésus-Christ, nulle société à la croix , et nulle part à la grâce qu'il a demandée pour nous à son Père.
Car, mes frères , vous n'ignorez pas que nous avons tous été compris dans la prière qu'il a faite. Jésus-Christ était attaché à un bois infâme, levant à Dieu ses mains innocentes, et semblait n'être élevé si haut que pour découvrir un peuple infini qui se moque de ses maux , qui remue la tête , et fait un sujet de risée d'une extrémité si déplorable. Mais sa vue porte bien plus loin : il voit tous les hommes avec tous leurs crimes ; il nous a vu chacun en particulier. En ce jour, « je vous ai « vu , dit-il , et je vous ai appelé par votre nom *. » Il est frappé de tous nos péchés non moins que de ceux des Juifs qui le persécutent : il ne nous trouve ni moins aveugles ni moins inconsidérés dans nos passions ; et touché de compassion , il déplore notre aveuglement plutôt qu'il ne blâme notre malice. Il se tourne donc à son Père , et lui demande avec larmes qu'il ait pitié de notre ignorance. En effet , les hommes qui pèchent sont
• Matth. V, 4t.
^ Is. XLIII, I.
doublement aveugles : ils ne savent ni ce qu'ils font ni où ils s'engagent 5 et permettez-moi, chrétiens , de considérer ici notre aveuglement dans celui des malheureux Juifs.
Ils sont misérablement aveugles, puisqu'après tant de signes et tant de miracles ils ne veulent pas considérer la dignité de celui sur lequel ils mettent leurs mains sacrilèges. Mais voici le dernier excès : c'est , messieurs , qu'ayant à choisir entre Jésus et Barabas , « Ils renient , comme dit « saint Pierre ' , le Juste et le Saint ; ils délivrent le « meurtrier, et font mourir l'auteur de la vie.« II n'est pas nécessaire que je parle ici : c'est déjà une chose horrible de voir qu'ils ont rais leur Sauveur en croix; mais si nous venons à considérer de qui il remplit la place , il n'y a rien qui puisse égaler l'indignité de ce choix. Mais soit que nous nous indignions contre l'injustice des Juifs, soit que nous nous étonnions d'un si étrange aveuglement , jetons les yeux sur nous-mêmes : il n'est pas nécessaire que je parle ici ; que chacun se juge en sa conscience. Que quittons-nous? que choisissons-nous? que préférons-nous à Jésus-Christ? que faisons-nous non-seulement vivre, mais régner en sa place? pour qui est-ce que notre cœur se déclaré? et qu'est-ce qui nous fait dire : « Qu'on l'ôte , qu'on le crucifie ^ ? » et [nous] crucifions Jésus-Christ encore une fois^. Quel est donc notre aveuglement? et après cet indigne choix quelle espérance nous resterait de notre salut , si Jésus-Christ n'avait prié à la croix pout ceux qui ne savent ce qu'ils font?
Mais nous pensons encore moins à quoi nous nous engageons , et quelle vengeance nous attirons sur nos têtes, par cette outrageuse préférence. Les Juifs contentent leur haine ; et pendant qu'ils répandent le sang innocent avec une si furieuse inhumanité, ils ont encore l'audace de dire : «Son sangsoitsur nous et sur nos enfants'* ! » Ils ne savent ni ce qu'ils font ni ce qu'ils disent ; et ne pensent pas, les malheureux, que, pendant qu'ils assouvissent leur passion, ils avancent leur jugement, leur dernière ruine. Race maudite et déloyale , ce sang sera sur toi selon ta parole : ce sang suscitera contre toi des ennemis implacables qui abattront tes murailles et tes forteresses, et renverseront jusqu'aux fondements ce temple l'ornement du monde. Ils ne savent pas, ils n'entendent pas ; et enchantés par leur passion , ils ne voient point la colère qui les menace. Et nous également enivrés par nos passions insensées, nous ne regarderons point le jour de Dieu , jour
' Act. m, H, 15.
' Joan. XIX, 15.
' Hehr. vi , 6.
* Matth. xxYii, 25.
SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST
de ténèbres , jour de tempête , jour d'indignation éternelle ' 5 et nous ne considérons pas de quelle sorte nous pourrons porter les coups incessamment redoublés de cette main souveraine. Jésus- Christ succombe sous ce poids terrible : il s'afflige, il se trouble , il sue sang et eau , il se plaint d'être délaissé; il ne trouve point de consolation.
Tel est , messieurs , un Jésus sous l'effroyable pressoir de la justice divine. Les femmes de Jérusalem sont émues de compassion , voyant l'excès de ses maux et de ses douleurs ; mais écoutez comme il leur parle : « Ne pleurez point sur moi , « leur dit-il ; mais pleurez sur vous-mêmes et sur « vos enfants *. » Déplorez la calamité qui vous suit de près : « car si on fait ainsi au bois vert , « que fera-t-on au bois sec^? » Chrétiens, qui vous étonnez de voir Jésus-Christ traité si cruellement , étonnez- vous de vous-mêmes et des supplices que vous attirez sur vos têtes criminelles. Si la justice divine n'épargne pas l'innocent , parce qu'il a répondu pour les pécheurs, que doivent attendre les pécheurs eux-mêmes, s'ils méprisent la miséricorde qui leur est offerte? Si ce bois vert, ce bois vivant; si Jésus-Christ, cet arbre fécond qui porte de si beaux fruits , n'est pas épargné : pécheur, boisaride, bois déraciné , qui n'est plus bon que pour le feu éternel , que dois-tu attendre? C'est ce que nous ne voyons pas ; et Jésus touché de compassion des misères qui nous attendent : 0 Père ! ayez pitié de ces insensés qui courent en aveugles à leur damnation, en riant, en battant des mains, en s'applaudissant les uns aux autres. 0 Père , ayez pitié de leur ignorance ou plutôt de leur stupidité insensée : Pater, dimitte illis; non enim sciunt quid faciunt ^ : « Mon Père , pardonnez- « leur; car ils ne savent ce qu'ils font. " Nonseulement il prie, chrétiens, maisil sacrifie pour nous : '< Dieu était en Christ se réconciliant le « monde*. »
Mais que nous sert, chrétiens, que Jésus- Christ ait crié pour nous à son Père , et qu'il ait payé de son propre sang le prix de notre rachat , si nous périssons cependant parmi les mystères de notre salut et à la vue de la croix , en négligeant de nous appliquer les grâces qu'elle nous présente? Ah ! voici les jours salutaires où Jésus- Christ veut célébrer la pâque avec nous ; où les pasteurs, où les prédicateurs, où toute l'Église nous crie : « Mes frères , nous vous conjurons , «pour Jésus-Christ, de vous réconcilier avec
' Joël. H, I, 2.
2 Luc. XXIII , 28.
3 Ibid. 31.
* Luc. XXIII, 34.
» H". Cor. v, 19.
« Dieu'. » Qui de nous n'est pas résolu durant ces saints jours d'approcher de la sainte table? 0 sainte résolution ! mais trouvez bon néanmoins que je vous arrête pour vous dire avec l'apôtre : Probet autem seipsum homo^ : <<■ Que l'homme « s'éprouve soi-même. » L'action que vous allez faire est la plus sainte, la plus auguste, la plus importante du christianisme : il ne s'agit de rien moins que de manger de sa propre bouche sa condamnation ou sa vie , de porter la miséricorde ou la mort toute présente dans ses entrailles. Le mystère de l'eucharistie, c'est le mémorial sacré de la passion de Jésus : il y est encore sur le Calvaire ; il y répand encore pour notre salut le sang du nouveau testament : il y renouvelle, il y représente, il y perpétue son saint sacrifice.
Nous avons remarqué, mes frères, dans la passion , le crime de ses ennemis et sa sainteté infinie; maintenant il est question en communiant [de savoir] à laquelle de ces deux choses vous aurez part : sera-ce à la sainteté de la victime, ou aux crimes de ceux qui l'immolent? sera-ce pour perpétuer la violence ou la soumission , les outrages ou l'obéissance , la trahison de Judas ou [la fidélité du Sauveur] ; Dieu ne venge rien plus terriblement que la profanation de ses saints mystères. Dans une action dont les suites sont si importantes , l'apôtre a raison de nous arrêter et de nous ordonner une sainte épreuve : donc à la vue de ce saint autel que chacun s'éprouve soi-même et rentre dans les replis de sa conscience. Oubliez donc toutes vos affaires; car quels soins ne doivent céder à celui de se rendre digne de Jésus-Christ? et peut-on imaginer quelque chose qu'il soit ni plus utile de bien recevoir, ni plus dangereux de profaner, que son mystère adorable?
Songez-vous à corriger votre vie , à restituer le bien mal acquis, à réparer les injustices que vous avez faites ? Je ne puis pas vous en faire ici le dénombrement : songez seulement à celles du jeu si fréquentes, si peu méditées, si peu réparées. Je tremble pour vous quand je considère les avantages frauduleux que vous prenez et que vous donnez , les ruines qui s'en ensuivent , et le repos malheureux que je vois sur ce sujet dans les consciences. Il semble qu'on se persuade que tout est jeu dans le jeu ; mais il n'en est pas de la sorte. Les injustices ne sont pas moins grandes , ni les restitutions moins obligatoires ; sans que j'y puisse remarquer d'autres différences sinon qu'on y pense moins, et que les fraudes et voleries sont plus ordinaires et plus manifestes.
• II. Cor. V, 20.
' I. Cor. XI, 28.
POUR LE JOUR DE PAQUES
Pensez-y donc , chrétiens : si ce n'est qu'avec vos ricliesses vous vouliez encore jouer votre âme , ou plutôt non tant la jouer que la perdre très-assurément , d'une manière bien plus hardie que vous ne faites vos biens. Le grand saint Ambroise s'étonne de la hardiesse des grands joueurs , « qui peut-être changent , dit ce grand homme ' , « à tous moments de fortune ; tantôt riches , tan- « tôt ruinés, selon qu'il plaît au hasard. » Ne vous étonnez pas, chrétiens, si nous descendons à ces bassesses ; et si vous trouvez peut-être que c'est trop rabaisser nos discours, jugez donc combien il est plus indigne de rabaisser jusque-là votre conscience. Mais je ne finirais jamais ce discours, si je voulais faire avec vous tout votre examen : Probet autem seipsum homo : « Que « l'homme s'éprouve soi-même. » Si vous vous mettez à l'épreuve, connaissez votre faiblesse et défiez-vous de vos forces... de cette même bouche dont nous consacrons les divins mystères , recevez-les saintement : ne faites point vos pâques par un sacrilège.
PREMIER SERMON
LE JOUR DE PAQUES
De quelle manière le péché nous est devenu naturel : com- I)ien ses mauvaises inclinations sont inhérentes à noir e àme. Comment Jésus-Christ est-il mort au péché pour nous en guérir. Obligation que nous avons de porter en nous la ressemlilance de sa mort : renouvellement continuel qu'elle nous prescrit. Quelle doit être la joie des chrétiens dans le temps pascal. La source , les progrès et les âges divers de la vie des justes : paix parfaite et bonheur du dernier âge. Comment nos corps mêmes seront vivilics.
Christus resurgens ex mortuis jam non moritur, mors illi ultra non dominabitur. Quod enim mortuus est peccalo, mortuus est semel : quod autem vivit, vivit Deo.
Jésus-Christ étant ressuscité d'entre les morts ne mourra plus désormais, la mort n'aura plus d'empiresur lui : carquantti cequ'il estmort, il estmort seulement une fois pour le péché; mais quant à la vie qu'il a maintenant , il vit pour Dieu. Rom. vi, 9,10.
Quand je vois ces riches tombeaux sous lesquels les grands de la terre semblent vouloir cacher la honte de leur corruption, je ne puis assez m' étonner de l'extrême folie des hommes qui érigent de si magnifiques, trophées à un peu de cendre, et à quelques vieux ossements. C'est en vain que l'on enrichit leurs cercueils de marbre et de bronze ; c'est en vain que l'on déguise leur nom véritable par ces titres superbes de monuments
' Lib. de Tob. cap. xi, 1. 1, col. 602, 003.
et de mausolées. Que nous profite , après tout , cette vaine pompe , si ce n'est que le triomphe de la mort est plus glorieux , et les marques de notre néant plus illustres ? Il n'en est pas ainsi du sépulcre de mon Sauveur. La mort a eu assez de pouvoir sur son divin corps , elle l'a étendu sur la terre sans mouvement et sans vie ; elle n'a pas pu le corrompre , et nous lui pouvons adresser aujourd'hui cette parole que Job disait à la mer : « Tu iras jusque-là, et ne passeras pas « plus outre, cette pierre donnera des bornes à ta " furie ; » et à ce tombeau , comme à un rempart invincible, seront enfin rompus tes efforts : Usgue hue venies; et non proeedes amplius, hic confringes tumentesjluetus tuos '.
C'est pourquoi Notre-Seigneur Jésus après avoir subi volontairement une mort infâme , il veut après cela que « son sépulcre soit honorable , » comme dit le prophète Isaie : Erit sepulcrum ejus gloriosum \ Il est situé au milieu d'un jardin , taillé tout nouvellement dans le roc ; et de plus il veut qu'il soit vierge aussi bien que le ventre de sa mère , et que personne n'y ait été posé devant lui : davantage , il faut à son corps cent livres de baume du plus précieux, et un linge très-fin et très-blanc pour l'envelopper. Et après que , durant le cours de sa vie , « il s'est « rassasié de douleurs et d'opprobres : » Saturabitur opprobriis, nous dit le prophète 5; vous diriez qu'il soit devenu délicat dans sa sépulture : n'est-ce pas pour nous faire entendre qu'il se préparait un lit plutôt qu'un sépulcre? Il s'y est reposé doucement jusqu'à ce que l'heure de se lever fût venue * ; mais tout d'un coup il s'est
' Job. xxxvm, II.
' Is. XI, 10.
3 Thren. m, 30.
* Il faut qu'il y dorme , et qu'il repose encore quelque temps jusqu'à ce que l'iieure de se lever soit venue. Nous aurons jusqu'à la nuit quelque reste de tristesse: Ad vesperum demorabitur jletus ; mais demain dès le matin sa résurrection nous comblera d'une sainte réjouissance, et ad matutinum lœtilia '. Que ferons-nous donc ainsi partagés entre la tristesse et la joie ? si nous ne parlons que de sa résurection , notre douleur sans doute s'en tiouvera offensée : que si nous nous contentons de nous entretenir de sa mort , noire espérance ne sera pas satisfaite. Joignons-les toutes deux , chrétiens, et voyons les obligation.'* que l'une et l'autre nous impose.
O Marie ! nous ne craindrons pas de nous adresser à vous aujourd'hui; nous savons que l'amertume de vos douleurs est bien adoucie : bientôt vous apprendrez que votre Fils aura pris une nouvelle naissance; et vous ne porterez point d'envie à son saint sépulcre , de ce qu'il aura été comme sa seconde mère : au contraire vous n'en recevrez pas moins de joie que lorsque l'ange , etc.
* Bossuel avait d'abord ainsi disposé l'exorde de son sermon, pour le prêcher le Samedi-Saint : il a dans la suite mis cet cxorde dans l'état où il se trouve ici , pour l'approprier entièrement à la solennité du jour de Pâques. {Édit. de Déjoris.)
' Ps. xxxix , G.
POUR LE JOUR DE PAQUES
éveillé , et se levant il vient éveiller la foi endormie de ses apôtres.
Aujourd'hui les trois pieuses Maries étant accourues dès le grand matin pour chercher leur bon Maître dans ce lit de mort : « Que cherchez- « vous ici , leur ont dit les anges , vous cherchez « Jésus de Nazareth crucifié : il n'y est plus ; il « est levé , il est ressuscité : voyez le lieu où il « était mis'. « 0 jour de triomphe pour notre Sauveur ! ô jour de joie pour tous les fidèles ! Je vous adore de tout mon cœur, ô Jésus victorieux de la mort ! vraiment c'est aujourd'hui votre pâque , c'est-à-dire votre passage , où vous passez de la mort à la vie. Faites-nous la grâce , 6 Seigneur Jésus ! que nous fassions notre pâque avec vous , en passant à une sainte nouveauté de vie : ce sera le sujet de cet entretien.
0 Marie ! nous ne craindrons pas de nous adresser à vous aujourd'hui : l'amertume de vos douleurs est changée en un sentiment de joie ineffable. Vous avez déjà appris la nouvelle que votre Fils bien-aimé a pris au tombeau une nouvelle naissance , et vous n'avez point porté d'envie à son saint sépulcre , de ce qu'il lui a servi de seconde mère : au contraire vous n'avez pas eu moins de joie que vous en conçûtes lorsque l'ange vous vint annoncer qu'il naîtrait de vous , en vous adressant ces paroles , par lesquelles nous vous saluons : Ave , etc.
Je m'étonne quelquefois, chrétiens, que nous ayons si peu de soin de considérer, et ce que nous sommes par la condition de notre naissance , et ce que nous devenons par la grâce du saint baptême. Une marque évidente que nous n'avons pas bien pénétré le mystère de notre régénération, c'est de voir les divers sentiments des auditeurs quand on vient à discourir de cette matière. Les uns, tout charnels et grossiers, sitôt qu'ils entendent parler de nouvelle vie , et de résurrection spirituelle , et de seconde naissance , demeurent presque interdits ; peu s'en faut qu'ils ne disent avec Nicodème : « Comment se peuvent faire « ces choses ? quoi ! un vieillard naîtra-t-il encore « une fois? faudra-t-il que nous rentrions dans « le ventre de nos mères ^ ? >- Tels étaient les doutes que se formait en son âme ce pauvre pharisien. Les autres, plus délicats, reconnaissent que ces vérités sont fort excellentes, mais il leur semble que cette morale est trop raffinée ; qu'il faut renvoyer ces subtilités dans les cloîtres, pour servirde matière aux méditations de ces personnes dont les âmes se sont plus épurées dans la solitude : pour nous, diront-ils, nous avons peine
• Luc. XXIV, 5. Marc, xvi, 6.
» Joan. m, i.
à goûter toute cette mystagogie". N'est-il pas vrai que c'est la secrète réflexion de quantité de personnes, lorsqu'on traite de ces mystères?
Qu'est-ce à dire ceci, chrétiens? en quelle école ont-ils été élevés? ignorent-ils qu'il n'y a quasi point de maximes que les saints docteurs de l'Église aient plus souvent inculquées ; et que qui ôterait des écrits de l'apôtre les endroits où il explique cette doctrine , non-seulement il énerverait ses raisonnements invincibles , mais encore qu'il effacerait la plus grande partie de ses divines épîtres? D'où vient donc, je vous prie, que nous avons si peu de goût pour ces vérités? d'où vient cela , sinon du dérèglement de nos mœurs ? Sans doute nous ne permettons pas à l'Esprit de Dieu d'habiter ni assez longtemps ni assez profondément dans nos âmes, pour nous faire sentir ses divines opérations ; car le Sauveur ayant dit à ses apôtres qu'il leur enverrait « cet esprit con- « solateur que le monde ne connaissait pas : pour « vous , ajoute-il , mes disciples , vous le connaî- « trez , parce qu'il sera en vous et habitera dans « vos cœurs : » Vos autem cognoscetis eum; quia apudvos manebit, et in volris erit^. Par où nous voyons que , si nous le laissions habiter quelque temps dans nos âmes, il ferait sentir sa présence par les bonnes œuvres, esquelles sa main puissante porterait nos affections ; et comme il n'y a point de christianisme en nos mœurs , comme nous menons une vie toute séculière et toute païenne , de là vient que nous ne remarquons aucun effet de notre seconde naissance.
Ainsi, chrétiens, pour vous instruire de ces vérités , le plus court serait de vous renvoyer à l'école du Saint-Esprit et à une pratique soigneuse des préceptes évangéliques. Mais puisque la saine doctrine est un excellent préparatif à la bonne vie , et que les solennités pascales , que nous avons aujourd'hui commencées , nous invitent à nous entretenir de ces choses : écoutez non point mes pensées, mais trois admirables raisonnements du grand apôtre saint Paul, dont il pose les principes dans le texte que j'ai allégué, et en tire les conséquences dans, les paroles suivantes : « Jésus est mort, dit-il, et c'est au péché qu'il est « mort, » peccato mortuus est^. Si donc nous voulons participer à sa mort , il faut que nous mourions au péché : c'est notre première partie. Jésus étant mort, a repris une nouvelle vie, et cette vie n'est plus selon la chair, mais entièrement selon Dieu, « parce qu'il ne vit que pour
* Ce mot vient du grec et signitie l'action d'initier aux choses mystérieuses de la religion , ou l'(>xplicaUon de ses mystères. (^Édit. de Déforis.)
' Joan. XIV, 16, 17.
» Rom. VI, 10.
POim LE SOUti DE f AQUES.
« Bfeu, » quod aiifem vivit, vivit Deo ». If faut dbïic qtte nous passions à une nouvelle vie, qui doit être toute céleste : voilà la deuxième. Jésus étant une fois ressuscité , « ne meurt plus , la mort « ne luidbmine plus, •» jam non moritur, mors un ultra non dominabitzer^. Si donc nous voulons ressusciter avec lui , il faut que nous vivions éternellement à la grâce , et que la mort du péché ne domine plus en nos âmes : c'est par où finira ce discours. Le Sauveur est mort, mourons avec lui; il est ressuscité , ressuscitons avec lui ; il est immortel , soyons immortels avec lui . Tâchons de rendre ces vérités sensibles par une simple et naïve exposition de quelques maximes de l'Évangile ; et faisons voir en peu de mots , avant toutes choses , quelle nécessité il y a de mourir avec le Sauveur.
PREMIER POINT
D'où vient que l'apôtre saint Paul ne parle que de mort et de sépulture , quand il veut dépeindre la conversion du pécheur ; et pourquoi a-t-il toujours à la bouche : qu'il faut mourir au péché avec Jésus-Christ etcrucifier le vieil homme , et tant d'autres semblables discours qui d'abord paraissent étranges? Car s'il ne veut dire autre chose sinon que nous devons changer nos méchantes inclinations , pour quelle raison se sert-il si souvent d'une façon de parler qui semble si fort éloignée ? et ce changement d'affections étant si commun dans la vie humaine , comment ne l*exprime-t-il pas en termes plus familiers? C'est ce qui me fait croire que ces sortes d'expressions ont quelque sens plus caché , et sans doute il ne les a, pour ainsi dire, affectées , qu'afin de nous inviter à en pénétrer le secret. Or pour avoir une pleine intelligence de l'intention de l'apôtre, je me sens obligé à vous représenter deux considérations importantes : par la première je vous ferai voir, avec l'assistance divine, pour quelle raison la conversion du pécheur s'appelle une mort ; et elle sera tirée d'une propriété du péché : par la seconde , je tâcherai de montrer que nous sommes obligés de mourir au péché avec le Sauveur; €!t celle-ci sera prise de la qualité du remède. De ces deux considérations , il en naîtra une troisième pour l'instruction des pécheurs.
Tout péché doit avoir son principe dans la volonté : mais dans l'homme il a une propriété bien étrange; c'est qu'il est tout ensemble volontaire et naturel. Les pélagiehs, ne comprenant point cette vérité, ne pouvaient souffrir que l'on leur parlât de ce péché d'origine avec lequel nous naissons, et disaient que cela allait à l'outrage
' Rom. VI, H.
» liid. 9.
de la nature , qui est l'cèuvi'e des nàynVs de Dieu : ils n'entendaient pas que la souf ce du genre hu • main étant corrompue , ce qui avait été volontaire seulement dans le premier père avait passé en nature à tous ses enfants. Qu'est-il nécessaire de vous raconter plus au long l'histoire de nos malheurs? vous savez assez que le premier homme, séduit par les infidèles conseils de ce serpent frauduleux , voulut faire une funeste épreuve de sa liberté ; et qu'usant inconsidérément de ces biens , ce sont les propres mots du saint pontife Innocent ' , il ne sut pas reconnaître la main qui les lui donnait : de sorte que, son esprit s' étant élevé contre Dieu , il perdit l'empire naturel qu'il avait sur ses appétits; la honte, qui jusqu'à ce temps-là lui avait été inconnue, fut la première de ses passions qui lui décela là conspiration de toutes les autres : il s'était enflé d'une vaine espérance de savoir le bien et le mal ; et il arriva par un juste jugement de Dieu , que « la première « chose dont il s'aperçut c'est qu'il fallait rougir : » Nihil primum senserunt quant erubescendum , dit TertuUien*. Cela est bien étrange. Il remarqua incontinent sa nudité , ainsi que nous apprend l'Écriture^ : c'est qu'il commença à sentir une révolte à laquelle il ne s'attendait pas ; et là chair s'étant soulevée inopinément contre la raison , il était confus de ce qu'il ne pouvait la réduire.
Mais je ne m'aperçois pas que je m'arrête peutêtre trop à des choses qui sont très-connues : il suffit présentement que vous remarquiez que nous naissons tous , pour notre malheur, de ces passions honteuses, qui, étant suscitées par le péché , s'élèvent dans la chair, à la confusion de l'esprit. Cela n'est que trop véritable ; et voici le raisonnement que saint Augustin en tiré après le Sauveur : « Qui naît de la chair, est chair, » dit Notre-Seigneur en saint Jean •* : Quod natum est ex came, caro est. Que veut dire cela? lia chair en cet endroit , selon la phrase de l'Écriture , signifie ces inclinations corrompues qui s'opposent à la loi de Dieu : c'est donc comme si notre Maître avait dit plus expressément : 0 vous , hommes misérables, qui naissez de cette révolte, vous naissez par conséquent rebelles contre Dieu, et ses ennemis: Quod natum est ex carne, caro est : vous recevez en même temps et par les mêmes canaux , et la vie du corps et la mort de l'âme : qui vous engendre , vous tue ; et la masse dont vous êtes foiinés , étant infectée dans sa source ,
' Epist. XXIX ad Concil. Carlhag. n" 6 , col. 892. EpisL Rom. PontiJ. ( Édit. D. Coustant. )
' De veland. Firg. n" 1 1 .
^ Gènes, m , 7.
* Joan. III, 6. S. Aug. Serm. CLXXIY, u» 9, t. T, col. 834, Sam, ccxav, u° ic , col. ii9i.
POUR LE JOUR DE PAQUES
le péché s'attache et s'incorpore à votre nature. De là cette profonde ignorance , de là ces chutes continuelles, de là ces cupidités effrénées qui font tout le trouble et toutes les tempêtes de la vie humaine : Quod natum est ex carne, caro est; et voyez, s'il vous plaît , où va cette conséquence.
Les philosophes enseignent que la naissance et la mort conviennent aux mêmes sujets. Tout ce qui meurt prend naissance, tout ce qui prend naissance , peut mourir : c'est la mort qui nousôte ce que la naissance nous donne. Vous êtes homme par votre naissance ; vous ne cessez d'être homme que par la mort : l'union de l'âme et du corps se fait par la naissance ; aussi est-ce la mort qui en fait la dissolution. Or, jusqu'à ce que la nature soit guérie , être homme et être pécheur c'est la même chose : l'âme ne tient pas plus au corps, que le péché et ses mauvaises inclinations s'attachent , pour ainsi dire , à la substance de l'âme. Que si le péché a sa naissance , il aura par conséquent sa vie et sa mort : il a sa naissance par la nature corrompue , sa vie par nos appétits déréglés ; ce n'est donc pas sans raison que nous appelons une mort la guérison qui s'en fait par la grâce médicinale qui délivre notre nature : par où vous voyez que ce n'est pas sans raison que la conversion du pécheur s'appelle une mort. C'est pourquoi je ne m'étonne plus , grand apôtre , si vous la nommez ordinairement de la sorte : vous nous voulez faire entendre combien nos blessures sont profondes , combien le péché et l'inclination au mal nous est devenue naturelle; et que naissant avec nous , il ne faut rien moins qu'une mort pour l'arracher de nos âmes.
Voilà déjà, ce me semble , quelque éclaircissement de la pensée de saint Paul , tiré , à la vérité, non des maximes orgueilleuses de la sagesse du siècle , mais des principes soumis et respectueux de l'humilité chrétienne. Nous n'avons point de honte d'avouer les infirmités de notre nature : que ceux-là en rougissent qui ne connaissent pas le Libérateur. Pour nous, au contraire, nous osons nous glorifier de nos maladies ; parce que nous savons et la miséricorde du Médecin et la vertu du remède. Ce remède, comme vous le savez, c'est la mort de Notre- Seigneur ; et puisque nous voilà tombés sur la considération du remède , il est temps désormais que nous entendions raisonner l'apôtre saint Paul. « Le Fils de « Dieu , dit-il , est mort au péché ; » mortuus est peccato; « ainsi estimez, conclut-il, que vous « êtes morts au péché , » ita et vos existimate mortuos quidem esse peccato '. Que veut-il dire , que Notre-Seigneur est mort au néché ; lui qui
' Rom.n, 10, II.
dès le premier moment de sa conception a toujours vécu à la grâce? Pour pénétrer sa pensée, il est nécessaire de reprendre la chose de plus haut , et de vous mettre devant les yeux quelques points remarquables de la doctrine de saint Paul , dans lesquels j'entre par cet exemple.
Si jamais vous vous êtes rencontrés dans une place publique où l'on aurait exécuté quelque criminel , n'est-il pas vrai que , par la qualité de la peine , vous avez souvent jugé de l'horreur du crime , et qu'il vous a semblé voir quelque idée de leurs forfaits dans les marques de leurs supplices et dans leurs faces défigurées? Vous êtes surpris peut-être , que je vous propose un si funèbre spectacle : c'est pour vous faire avouer qu'il y a dans la peine quelque représentation de la coulpe. Oserons-nous bien maintenant , mon Sauveur, vous appliquer cet exemple? Il le faut bien , certes , puisque vous avez paru sur la terre comme un criminel. Vous avez désiré vous rendre semblable aux pécheurs ; et n'ayant point de péché , vous avez voulu néanmoins en subir toutes les peines pendant votre vie : votre sainte chair a été travaillée des mêmes incommodités que le péché seul avait attirées sur la nôtre ; c'est pourquoi saint Paul ose dire, que vous vous êtes fait « semblable à la chair du péché, » in similitudineni carnis peccati'. Quelle bonté, chrétiens! Ce n'a pas été assez au Fils du Père éternel , de revêtir sa dignité d'une chair humaine ; cette chair plus pure que les rayons du soleil , qui méritait d'être ornée d'immortalité et de gloire, il la couvre encore, pour l'amour de nous , de l'image de notre péché : n'est-ce pas de quoi nous confondre? Que sera-ce donc, si nous venons à considérer que c'est par ce moyen que nos péchés sont guéris? C'est ici , c'est ici le trait le plus merveilleux de la miséricorde divine.
On rapporte que parfois les magiciens , possédés en leur âme d'un désir furieux de vengeance , font des images de cire de leurs ennemis, sur lesquelles ils murmurent quelques paroles d'enchantement ; et après , ajoute-t-on , frappant ces statues, la blessure, parun fatal contre-coup, en retombe sur l'original. Est-ce fable ou vérité, je vous le laisse à juger : seulement sais-je bien qu'il s'est passé quelque chose de semblable en la personne de mon Maître.
Où était l'image du péché? En sa chair bénite. Où était le péché même? En vous et en moi, chrétiens. La chair du Sauveur, cette image innocente du crime , a été livrée entre les mains des bourreaux , pour en faire à leur fantaisie : ils l'ont frappée , les coups ont porté sur le péché \ ils l'ont
' Rom. VIII, 3.
POUR LE JOUR DE PAQUES
crucifié, le péché a été crucifié; ils lui ont arraché la vie, le péché a perdu la sienne : et voilà justement ce que l'apôtre veut dire. Le Sauveur, selon sa doctrine , est mort au péché ; parce que , abandonnant à la mort sa chair innocente qui en était l'image, il a anéanti le péché. Mais pourrons-nous conclure de là qu'il faut que nous mourions avec lui , ita et vos existimate mortuos quidem esse peccato ? Certainement , chrétiens , la conséquence en est bien aisée; il ne faut que lever les yeux , et regarder notre Maître pendu à la croix. 0 Dieu 1 comment a-t-on traité sa chair innocente ! Quelque part où je porte ma vue , je n'y saurais remarquer au cune partie entière . Q uoi 1 parce qu'elle portait l'image du péché , il a bien voulu qu'elle fût ainsi déchirée , et nous épargnerons le péché même qui vit en nos âmes ! nous ne mortifierons point nos concupiscences; au contraire, nous nous y laisserons aveuglément emporter! Gardons;nous-en bien, chrétiens; il nous faut faire aujourd'hui un aimable échange avec la Sauveur. Innocent qu'il était , il s'est couvert de l'image de nos crimes, subissant la loi de la mort; criminels que nous sommes, imprimons en nous-mêmes la figure de sa sainte mort , afin de participer à son innocence : car lorsque nous portons la figure de cette mort , par une opération merveilleuse de l'esprit de Dieu sa vertu nous en est appliquée. C'est pour cela que l'apôtre nous exhorte à porter l'image de Jésus crucifié sur nos corps mortels , à avoir sa mort en nos membres , à nous conformer à sa mort '.
Mais quelle main assez industrieuse pourra tracer en nous cette aimable ressemblance? Ce sera l'amour, chrétiens, ce sera l'amour. Cet amour saintement curieux ira aujourd'hui avec Madeleine adorer le Sauveur dans sa sépulture : il contemplera ce corps innocent gisant sur une pierre , plus froid et plus immobile que la pierre ; et là se remplissant d'une idée si sainte, il en formera les traits dans nos âmes et dans nos corps. Ces yeux si doux , dont un seul regard a fait fondre saint Pierre en larmes , ne rendent plus de lumières : l'amour portera la main sur les nôtres ; il les tiendra clos pour toute cette pompe du siècle ; ils n'auront plus de lumière pour les vanités. Cette bouche divine , de laquelle inondaient des fleuves de vie éternelle , je vois que la mort l'a fermée ; l'amour fermera la nôtre à jamais aux blasphèmes et aux médisances : il rendra nos cœurs de glace pour les vains plaisirs qui ne méritent pas ce nom ; nos mains seront immobiles pour les rapines : il nous sollicitera de nous jeter à corps perdu sur cet aimable mort , et
• II. Cor. IV, 10. Coloss. III, 5. Rom. vil, 5.
de nous envelopper avec lui dans son drap mortuaire ; aussi bien l'apôtre nous apprend que « nous « sommes ensevelis avec lui par le saint baptême, » consepulti Chrislo in baptismo^.
La belle cérémonie qui se faisait anciennement dans l'Église au baptême des chrétiens ! c'était en ce jour qu'on les baptisait dans l'antiquité, et vous voyez que nous en retenons quelque chose dans la bénédiction des fonts baptismaux. On avait accoutumé de les plonger tout entiers et de les ensevelir sous les eaux; et comme les fidèles les voyaient se noyer, pour ainsi dire, dans les ondes de ce bain salutaire , ils se les représentaient en un moment tout changés par la vertu du Saint-Esprit, dont ces eaux étaient animées : comme si sortant de ce monde à même temps qu'ils disparaissaient de leur vue, ils fussent allés mourir et s'ensevelir avec le Sauveur. Cette cérémonie ne s'observe plus , il est vrai ; mais la vertu du sacrement est toujours la même, et partant vous devez vous considérer comme étant ensevelis avec Jésus-Christ.
Encore un petit mot de réflexion sur une ancienne cérémonie. Les chrétiens autrefois avaient accoutumé de prier debout et les mains modestement élevées en forme de croix ; et vous voyez que le prêtre prie encore en cette action dans le sacrifice : quelle raison de cela? il me semble qu'ils n'osaient se présenter à la Majesté divine, qu'au nom de Jésus crucifié : c'est pourquoi ils en prenaient la figure, et paraissaient devant Dieu comme morts avec Jésus-Christ ; ce qui a donné occasion au grave Tertullien d'adresser aux tyrans ces paroles si généreuses : Paratus est ad omne supplicium ipse habitus orantis christiani ' : « La seule posture du chrétien « priant affronte tous vos supplices : « tant ils étaient persuadés, dans cette première vigueur des mœurs chrétiennes , qu'étant morts avec le Sauveur, ni supplices ni voluptés ne leur étaient rien ! Et c'est pour le même sujet qu'ils prenaient plaisir en toute rencontre d'imprimer le signe de la croix sur toutes les parties de leurs corps : comme s'ils eussent voulu marquer tous leurs sens de la marque du crucifié , c'est-à-dire , de la marque et du caractère de mort. Pour la cérémonie , nous l'avons tous les jours en usage : mais nous ne considérons guère le prodigieux détachement qu'elle demande de nous ; et c'est à quoi néanmoins l'apôtre saint Paul nous presse. [Ces premiers chrétiens] n'avaient rien de plus présent à l'esprit que cette pensée : Il faut que tout chrétien meure avec Jésus-Christ. 11 faut qu'il meure; car le péché se contractant par la nais-
' Coloss. II, 12.
2 Jpolog. n» 30.
POUR LE JOUR DE PA(>UES
sance , il ne se détache que par une espèce de mort. Il faut qu'il meure ; car il faut qu'il s'applique et la ressemblance et la vertu de la mort de notre Sauveur, qui est l'unique guérison de ses maladies. Voilà déjà deux raisons : la première est tirée d'une propriété du péché ; la seconde , de la qualité du remède. Oublierons-nous cette instruction particulière que nous avons promise : elle me semble trop nécessaire ; et ce n'est point tant une nouvelle raison , qu'une conséquence que nous tirerons des deux autres.
Écoutez, écoutez, pécheurs, la grave et sérieuse leçon de cet admirable docteur : puisqu'il ne nous parle que de mort et de sépulture , ne vous imaginez pas qu'il ne diemande de nous qu'un changement médiocre. Où sont ici ceux qui mettent tout le christianisme en quelque réformation extérieure et superficielle , et dans quelques petites pratiques ? En vain vous a-ton montré combien le péché tenait à notre nature , si vous croyez après cela qu'il ne faut qu'un léger effort pour l'en détacher : l'apôtre vous a enseigné que vous devez traiter le péché comme Jésus-Christ en a traité la ressemblance en sa sainte chair. Voyez s'il l'a épargnée : quel endroit de son corps n'a pas éprouvé la douleur de quelque supplice exquis? et vous ne comprenez pas encore quelle obligation vous avez de rechercher dans le plus secret de vos cœurs tout ce qu'il y peut avoir de mauvais désirs, et d'en arracher jusqu'à la plus profonde racine! Oui, je vous le dis , chrétiens , après le Sauveur ; quand cet objet, qui vous sépare de Dieu, vous serait plus doux que vos yeux, plus nécessaire que votre main droite, plus aimable que votre vie, coupez, tranchez : Abscide eum '. Ce n'est pas sans raison que l'apôtre ne nous prêche que mort , il veut nous faire entendre qu'il faut porter le couteau jusqu'aux inclinations les plus naturelles ; et même jusqu'à la source de la' vie , s'il en est besoin.
Saint Jean-Chrysostôme fait, à mon avis, une belle réflexion sur ces beaux mots de saint Paul ; Mihi mundus crucifixus est, et ego mundo ^ : « Le monde m'est crucifié , et moi au monde; » entendez toujours par le monde , les plaisirs du siècle : « Ce ne lui était pas assez d'avoir dit que j< le monde était mort pour lui, remarque ce saint « évêque ^ ; il faut qu'il ajoute que lui-même est « mort au monde. Certes, poursuit le merveil- « leux interprète , l'apôtre considérait que non- « seulement les vivants ont quelques sentiments « les uns pour les autres ; mais qu'il leur reste
' Malth. V, 30.
» Gai. VI, 14.
3 Lib. 11 (le Cumoiinct. n" 2 , t. 1 , p. 142.
« encore quelque affection pour les morts , qu'ils « en conservent le souvenir, et rendent du moins « à leurs corps les honneurs de la sépulture. '< Tellement que le saint apôtre , pour nous Mre « entendre jusqu'à quel point le fidèle doit être « dégagé des plaisirs du siècle : Ce n'est pas as- « sez , dit-il , que le commerce soit rompu en- « tre le monde et le chrétien , comme il l'est « entre les vivants et les morts, parce qu'il y « reste encore quelque petite alliance ; mais tel « qu'est un mort à l'égard d'un mort , tels doi- « vent être l'un à l'autre le siècle et le chrétien. » Comprenez l'idée de ce grand homme ; et voyez comme il se met en peine de nous faire voir, que, pour les délices du monde, le fidèle y doit être froid, immobile, insensible : si je savais quelque terme plus significatif, je m'en Servirais.
C'est pourquoi armez-Vous , fidèles , du glaive de la justice ; donaptez le péché en vos corps par un exercice constant de la pénitence : ne m'alléguez point ces vaines et froides excuses , que vous en avez assez fait, et que vous avez déchargé le fardeau de vos consciences entre les mains de vos confesseurs. Ruminezr en' vos esprits ce petit motd'Origène . Neque enim putes quod innovatio intœ, quœ dicitur semel facta, sujficiat : sed semper et quotidie, si dici potest, ipsa novitas innovaîida est ■ : « Ne croyez pas qu'il suf- « fisc de s'être renouvelé une fois : il faut renou- « velèr la nouveauté même ; » c'est-à-dire , que quelque participation que vous ayez de la sainteté et de la justice , fussiez-vous aussi justes comme vous présumez de l'être', il y a toujours mille choses à renouveler par une pratique exacte de la pénitence : à plus fbrte raison, êtes-vous obligés-de vous y adonner n'ayant point expié vos fautes , et sentant en vos âmes vos blessures toutes fraîches, et vos mauvaises habitudes encore toutes vivantes. Et Dieu veuille que vous ne le connaissiez pas si tôt par expérience !
Maisil me semble que j'entends ici des murmures. Quoi! encore la pénitence! eh! on ne nous a prêché autre chose durant ce carême : nous parlera-ti-on toujours de pénitence? Oui, certes, n'en doutez pas; tout autant qu'on vous prêchera l'Évangile et la mort de notre Sauveur. Tu t'abuses , chrétien , tu t'abuses , si tu penses donner d'autres bornes à ta pénitence, que celles qui doivent finir le cours de ta vie. Sais-tn l'intention de l'Église dans l'établissement du ca-' rême? Elle voit que tu donnes toute l'année à des divertissements mondains ; cela fâche cette bonne mère : que fait-elle? Tout ce qu'elle peut
' Lib. V, in Ej>. ad. Rom. n" 8 , t. iv, p. 562.
POUR LE JOUR BE PAQUES
pour déïober six senaaiaes à tes déréglemeats. ElJbe te veut donner quclcjue goût de la péniteuee ; estinoant que l'utilité que tu recevras d'une médecine si salutaire , t'en fera digérer l'amertume et eoniiuujer l'usage : elle t'en, présente donc un petit essai pendant le cai-ême : si tu le prends , ce n'est qu'avec répugnance : tu ne fais que te plaindre et murmurer durant tout ce temps.
Hélas ! je n'oserais dire quelle est la véritable cao^e de notre joie dans le temps de Pâques. Sainte piété duichiistianisme, en quel endroit du monde t'esrtu maintenant retirée? Oa a vu le temps que Jésus en ressuscitant trouvait ses fidèles ravis d'une allégresse toute spirituelle, parce qu'elle n'avait point d'autre sujet que la gloire de son triomphe : c'était pour cela que les déserts les plus reculés et les solitudes les plus affreuses prenaient une face riante. A présent , les fidèles se réjouissent ; il n'est que trop vrai : mais ce n'est pas vous, mon Sauveur, qui faites^^ leur joie. On se réjouit de ce qu'on pourra faire bonne chère en toute licence : plus déjeunes, plus d'austérités ; si, peu. de soin que nous avons peut-être apporté durant ce carême à réprimer le désordre de nos appétits, nous nous en relâcherons tout àfait : le saint jour de Pâques , destiné pour nous faire commencer une nouvelle vie avec le Sauveur, vai ramener sur la terd-e les folles délices du siècle, si toutefois nous leur avons donné quelque tr^ve, et ensevelira dans l'oubli la mortification et la pénitence; tant la discipline est énervée parmi nous!
Ici vous m'arrêterez peut-être encore une fois, pour me dire : Mais ne faut-il pas se réjouir dans le temps de Pâques? n'est-ce pas un temps de réjouissance? Certes , je l'avoue, chrétiens : mais ignorez-vous quelle doit être la joie chrétienne , et combien elle est différente de celle du siècle? Le siècle et ses sectateurs sont tellement insensés, c|u'il8 se réjouissent dans les biens présents; et je soutiens que toute la joie du chrétien n'est qu'en espérance : pour quelle raison? C'est que le chrétien dépend tellement du Sauveur, que ses souffrances et ses contentements n'ont point d'autres modèles que lui. Pourquoi faut-il que le chrétien souffre? parce que le Sauveur est mort. Pourquoi faut-il qu'il ait de la joie ? parce que le môme Sauveur est ressuscité. Or sa mort doit opérer en nous dans la vie présente , et sa résurrection seulement dans la vie future. Grand apôtre, c'est votre doctrine ; et partant notre tristesse doit être présente , notre joie ne consiste que dans des désirs et dans une généreuse espérance : et c'est pour cette raison, que le saint apôtre dit ces deux beaux mots , décrivant la vie de& chrétiens : Spe (/audc ntes j cX'mcDutincïït après, iu iribulaUone
patientes '. Savez-vous quelles geas ce sont que les chrétiens ? ce sont des personnes qui se réjouissent en espérance : et en attendant , que sont-ils? ils sont patients dans les tribulations. Que ces paroles , mes frères , soient notre consolation pendant les calamités de ces temps ; qu'elles soient aussi la règle de notre joie durant ces saints joui*s : ne nous imaginons pas que l'Église nous ait établi des fêtes pour nous donner le loisir de nous chercher des divertissements profanes, comme la plupart du monde semble en être persuadé. Nos véritables plaisirs [ne sont pas] de ce monde : nous en pouvons prendre quelque avant-goût par une fidèle attente ; mais la jouissance en est réservée pour la vie future. Et pour ce siècle pervers dont Dieu abandonne l'usage à ses ennemis , songeons que la pénitence est notre ex£rcice , la mort du. Sauveur notre exemple , sa croix notre partage, son sépulcre notre demeure. Ah! ce sépulcre, c'est une mère : mon Maître y est entré mort, il l'a enfanté à une vie toute divine ; il faut qu'après y avoir trouvé la mort du péché j'y cherche la vie de la grâce : c'est notre seconde partie.
SECOND POINT
Saint Augustin distingue deux sortes de vie en l'âme : l'une , qu'elle communique au corps; et l'autre , dont elle vit elle-même : Aliud est enim in anima unde corpus vivificatur, aliud unde ipsa vivificatur ' ; comme elle est la vie du corps, ce saint évêque prétend que Dieu est sa vie : Vita corporisanima est, vita animœ Deus est^. Expliquons , s'il vous plaît , sa pensée , et suivons son raisonnement. Afin que l'âme donne la vie au corps , elle doit avoir par nécessité trois conditions : il faut qu'elle soitplus noble ; car il est plus noble de donner que de recevoir : il faut qu'elle soit unie ; car il est manifeste que notre vie ne peut être hors de nous : il faut qu'elle lui communique des opérations que le corps ne puisse exercer sans elle ; car il est certain que la vie consiste principalement dans l'action. Que si nous trouvons que Dieu a excellenunent ces trois qualités à l'égard de l'âme, sans doute il sera sa vie à aussi bon titre qu'elle-même est la vie du corps. Voyons en peu de mots ce qui en est.
Et , premièrement , que Dieu soit , sans comparaison, au-dessus de l'âme, cela ne doit pas seulement entrer en contestation. Dieu ne serait pas notre souverain bien, s'il n'était plus noble que nous, et si nous n'étions beaucoup mieux en. lui qu'en nous-mêmes. Pour l'union , il n'y a non plus de sujet d'en douter à des chrétiens api*ès que
' Rom. xii, 12.
* In Joan. Tract, xix , n" 12, t. m, part, u, col. 442,
» Serm. (xxi , n' C, t. v, col. 777.
POUR LE JOUR DE PAQUES
le Sauveur a dit tant de fois que le Saint-Esprit habiterait dans nos âmes ^ ; et l'apôtre , que « la « charité a été répandue en nos cœurs par le Saint- « Esprit qui nous a été donné * . « Et , en vérité, Dieu étant tout notre bonheur, il faut par nécessité qu'il se puisse unir à nos âmes; parce qu'il n'est pas concevable que notre bonheur et notre félicité ne soit point en nous. Reste donc à voir si notre âme , par cette union , est élevée à quelque action de vie dont sa nature soit incapable. Ne nous éloignons pas de saint Augustin. « Certes , « dit ce grand homme , Dieu est une vie immua- « ble ; il est toujours ce qu'il est , toujours en « soi, toujours à soi : » Est ipse semper in se, est itautest^ non aliter nunc, aliter postea^ aliter anfea '. Une se peut faire que l'âme ne devienne meilleure , plus noble , plus excellente , s'unissant à cet Être souverain , très-excellent, et très-bon : étant meilleure, elle agira mieux; et vous le voyez dans les justes : « car leur âme , dit saint « Augustin, s'élevant à un Être qui est au-des- « sus d'elle et duquel elle est, reçoit la justice, « la piété, la sagesse : » Cum se erigit ad aliquid quod ipsa non est, et quod supra ipsam est et a quo ipsa est, percipitsapientiam,justitiam,pietatem ^ ; elle croit en Dieu , elle espère en Dieu , elle aime Dieu. Parlons mieux : comme saint Paul dit que « l'Esprit de Dieu crie , et gémit , « et demande en nous : » Spiritus postulat pro nohis * ; aussi faut-il dire que le même Esprit croit, espère et aime en nos âmes : parce que c'est lui qui forme en nous cette foi , cette espérance , et ce saint amour. Par conséquent aimer Dieu , croire en Dieu , espérer en Dieu , ce sont des opérations toutes divines, que l'âme n'aurait jamais , sans l'opération , sans l'union , sans la communication de l'Esprit de Dieu; ce sont aussi des actions de vie, et d'une vie éternelle : il est donc vrai que Dieu est notre vie.
0 joie ! ô félicité 1 qui ne s'estimerait heureux de vivre d'une telle vie ? qui ne la préférerait à toutes sortes de biens? qui n'exposerait plutôt mille et mille fois cette vie mortelle , que de perdre une vie si divine? Cependant notre premier père l'avait perdue pour lui et pour ses enfants : sans le Fils de Dieu , nous en étions privés à jamais ; mais « Je suis venu , dit-il , afin qu'ils vi- « vent, et qu'ils vivent plus abondamment : » Ego veni utvitam habeant, et abundantius habéant ^. En effet : j'ai remarqué avec beaucoup de plaisir que dans tous les discours du Sauveur
' Joan. XIV, 17.
* Rov%. V, 5
3 In Joan. Tract, xix, n" II , t. iii , pari, ii, col. 441.
* Ihid. a" 12, col. 442.
' Rom. VIII, 2.
« Joau. X, 10.
qui nous sont rapportés dans son Évangile , il ne parle que vie , il ne promet que vie. D'où vient que saint Pierre , lorsqu'il lui demande s'il le veut quitter : « Maître, où irions-nous, lui dit- « il , vous avez des paroles de vie éternelle ' ? » et le Fils de Dieu lui-même : « Les paroles que « je vous dis, sont esprit et vie * ; « c'est qu'il savait bien que les hommes n'ayant rien de plus cher que vivre, il n'y a point de charme plus puissant pour eux que cette espérance de vie. Ce qui a donné occasion à Clément Alexandrin de dire dans cette belle hymme qu'il adresse à Jésus le roi des enfants, c'est-à-dire, des nouveaux baptisés, que « ce divin Pêcheur, ainsi appelle-t- « il le Sauveur, retirait les poissons de la mer « orageuse du siècle, et les attirait dans ses filets « par l'appât d'une douce vie, « dulci vita inescans ^.
Et c'est ici, chrétiens , où il est à propos d'élever un peu nos esprits , pour voir dans la personne du Sauveur Jésus l'origine de notre vie. La vie de Dieu n'est que raison et intelligence; et le Fils de Dieu procédant de cette vie et de cette intelligence , il est lui-même vie et intelligence. Pour cela, il dit en saint Jean : que «comme « le Père a la vie en soi , aussi a-t-il donné à son « Fils d'avoir la vie en soi 4. « C'est pourquoi les anciens l'ont appelé la vie, la raison , la lumière, et l'intelligence du Père 5; et cela est très-bien fondé dans les Écritures. Étant donc la vie par essence, c'est à lui à promettre, c'est à lui à donner la vie. L'humanité sainte qu'il a daigné prendre dans la plénitude des temps, touchant de si près à la vie , en prend tellement la vertu , qu'il en jaillit une source inépuisable d'eau vive : quiconque en boira aura la vie éternelle e. Il serait impossible de vous dire les belles choses que les saints Pères ont dites sur cette matière , surtout le grand saint Cyrille d'Alexandrie 7. Souvenez-vous seulement de ce que l'on vous donne à ces redoutables autels : voici le temps auquel tous les fidèles y doivent participer. Est-ce du pain commun que l'on vous présente? n'est-ce pas le pain de vie, ou plutôt n'est-ce pas un pain vivant que vous mangez pour avoir la vie? car ce pain sacré , c'est la sainte chair de Jésus, cette chair vivante, cette chair conjointe à la vie, cette chair toute remplie et toute pénétrée d'un esprit vivifiant. Que si ce pain commun qui n'a pas de vie , conserve celle de nos corps ; de quelle
' Joan. VI, 69.
» Ibid. 64.
3 Tom. I, p. 312. (Édit. Oxoniens. 1715.)
* Joan. V, 26.
* Tertull. advcrs. Prax. a"^, 6. S.Athanas. Oral, conir. Gent. n" 46 , t. i , p. 46.
6 Joan. IV, 14.
' S. Cyril, in J oan. lib. iv, cap. ii , t. iv, p. 35i et scqq-
POUR LE JOUR DE PAQUES
vie admirable ne vivrons-nous pas, nous qui mangeons un pain vivant , mais qui mangeons la vie même à la table du Dieu vivant ! qui a jamais ouï parler d'un tel prodige, que l'on pût manger la vie? il n'appartient qu'à Jésus de nous donner une telle viande : il est la vie par nature; qui le mange , mange la vie. 0 délicieux banquet des enfants de Dieu ! ô table délicate , ô manger savoureux ! Jugez de l'excellence de la vie par la douceur de la nourriture : mais plutôt , afin que vous en connaissiez mieux le prix , il faut que je vous la décrive dans toute son étendue.
Elle a ses progrès, elle a ses âges divers : Dieu qui anime les justes par sa présence , ne les renouvelle pas tout en un instant. Sans doute , si nous considérons tous les changements admirables que Dieu opère en eux durant tout le cours de cette vie bienheureuse , il ne se pourra faire que nous ne l'aimions ; et si nous l'aimons , nous serons poussés du désir de la conserver immortelle. Imitons en nous l'immortalité du Sauveur : c'est à quoi j'aurai s'il vous en souvient , à vous exhorter, lorsque je serai venu à ma troisième partie. Et puisqu'elle a tant de connexion avec celle que nous traitons , et qu'elle n'en est , comme vous voyez , qu'une conséquence , je joindrai l'une et l'autre dans une même suite de discours. Disons en peu de mots autant qu'il sera nécessaire pour se faire entendre.
Cet aigle de l'Apocalypse , qui crie par trois fois d'une voix foudroyante au milieu des airs : « Malheur sur les habitants de la terre, » Vœ, vœ, vœ hahitantibus in terra ', semble nous parler de la triple calamité dans laquelle notre nature est tomnée. L'homme dans la sainteté d'origine , étant entièrement animé de l'Esprit de Dieu, en recevait ces trois dons, l'innocence, la paix , l'immortalité. Le diable , par le péché , lui a ravi l'innocence ; la convoitise s'étant soulevée, a troublé la paix; l'immortalité a cédé à la nécessité de la mort : voilà l'ouvrage de Satan opposé à l'ouvrage de Dieu. Or le Fils de Dieu est venu « pour dissoudre l'œuvre du dia- « ble », » et réformer l'homme selon la première [institution] de son Créateur : ce sont les propres mots de saint Paul. Pour cela, il a répandu son Esprit dans l'âme des justes : afin de les faire vivre ; et « cet Esprit ne cesse de les renouveler « tous les jours : » cela est encore de l'apôtre , renovatur de die in diem ^. Mais Dieu ne veut • pas qu'ils soient changés tout à coup. Il y a trois dons à leur rendre ; il y aura aussi trois différents âges, par lesquels > de degré en degré, ils
' Apoc. VIII , 13.
2 Hebr. ii, H.
'■> Il Cor. IV, 16.
deviendron*^ « hommes faits , » m virum perfectum \ Grand apôtre, ce sont vos paroles, et vous serez aujourd'hui notre conducteur. Et Dieu l'a ordonné de la sorte, afin de faire voir à ses bienaimés les opérations de sa grâce les unes après les autres : de sorte que dans ce monde il répare leur innocence ; dans le ciel il leur donne la paix ; à la résurrection générale il les orne d'immortalité. Par ces trois âges, « les justes arrivent à la « plénitude de Jésus-Christ, « ainsi que parle saint Paul , in mensuram œtatis plenitudinis Christi\ La vie présente est comme l'enfance; celle dont les saints jouissent au ciel , ressemble à la fleur de l'âge ; après , suivra la maturité dans la résurrection générale. Au reste , cette vie n'a point de vieillesse ; parce qu'étant toute divine , elle n'est point sujette au déclin : de là vient qu'elle n'a que trois âges; au lieu que celle que nous passons sur la terre souffre la vicissitude de quatre différentes saisons.
Je dis que les saints en ce monde sont comme dans leur enfance , et en voici la raison. Tout ce qui se rencontre dans la suite de la vie , se commence dans les enfants : or nous avons dit que toute l'opération du Saint-Esprit , par laquelle il anime les justes, consiste à surmonter en eux ces trois furieux ennemis que le diable nous a suscités, le péché, la concupiscence, et la mort. Comment est-ce que Dieu les traite pendant cette vie? Avant toutes choses, il ruine entièrement le péché : la concupiscence y remue encore ; mais elle y est combattue , et de plus elle y est surmontée : pour la mort , elle y exerce son empire sans résistance ; mais aussi l'immortalité est promise. Considérez ce progrès : le péché ruiné fait leur sanctification ; la concupiscence combattue , c'est leur exercice ; l'immortalité promise est le fondement de leur espérance. Et ne remarquez-vous pas en ces trois choses les vrais caractères d'enfants? Comme à des enfants, l'innocence leur est rendue : si le Saint-Esprit combat en eux la concupiscence, c'est pour les fortifier doucement par cet exercice , et pour former peu à peu leurs linéaments selon l'image de Notre-Seigneur. Enfin y a-t-il rien de plus convenable que de les entretenir, comme des enfants bien nés , d'une sainte et fidèle espérance? Sainte enfance des chrétiens , que tu es aimable ! tu as , je l'avoue , tes gémissements et tes pleurs ; mais qui considérera à quelle hauteur doivent aller ces commencements , et quelles magnifiques promesses y sont annexées, il s'estimera bienheureux de mener une telle vie.
i< Eph. IV, 13.
» Ibid.
Car, par exemple, dans l'âge qui suit après, que je compare avec raison à une fleurissante jeunesse, à cause de sa vigoureuse et forte constitution , quelle paix et quelle tranquillité y voisjc régner ! Ici-bas, chrétiens , de quelle multitude de vains désirs l'âme des plus saints n'y est-elle point agitée 1 Dieu y habite, je l'avoue; mais il n'y habite pas seul : il y a pour compagnons mille objets mortels que la convoitise ne cesse de leur présenter ; parce que ne pouvant séparer les justes de Dieu auquel ils s'attachent, [elle] tâche du moins de les en distraire et de les troubler. C'est pourquoi ils gémissent sans cesse , et s'écrient avec l'apôtre : « Misérable homme que je suis, « qui me délivrera de ce corps ' ? » Au lieu qu'à la vie paisible dont les saints jouissent au ciel , saint Augustin lui donne cette belle devise : cupiditate extincta , charitate compléta', « la con- « voitise éteinte, la charité consommée. >> Ces deux petits mots ont, à mon avis, un grand sens. Il me semble qu'il nous veut dire que l'âme ayant déposé le fardeau du corps , sent une merveilleuse conspiration de tous ses mouvements à la même fin : il n'y a plus que Dieu en elle; parce qu'elle est toute en Dieu, et possédée uniquement de cet esprit de vie dont elle expérimente la présence : elle s'y laisse si doucement attirer, elle y jouit d'une paix si profonde, qu'à peine estelle capable de comprendre elle-même son propre bonheur : tant s'en faut que des mortels comme nous s'en puissent former quelque idée !
Ne semble-t-il pas , chrétiens , que ce serait un crime de souhaiter quelque chose de plus? et néanmoins vous savez qu'il y a un troisième [état] , où notre vie sera parfaite ; parce que notre félicité sera achevée. Dans les deux premiers, Jésus-Christ éteint en ses saints le péché et la convoitise : enfin, dans ce dernier âge et du monde et du genre humain , après avoir abattu nos autres ennemis sous ses pieds , la mort domptée couronnera ses victoires. Comment cela se fera-t-il? Si vous me le demandez en chrétiens , c'est-à-dire , non point pour contenter une vaine curiosité , mais pour fortifier la fidélité de vos espérances , je vous l'exposerai par quelques maximes que je prends de saint Augustin : elles sont merveilleuses , car il les a tirées de saint Paul. Tout le changement qui arrive dans les saints , se fait par l'opération de l'Esprit de Dieu : or saint Augustin nous a enseigné que cet Esprit a sa demeure dans l'âme , à cause qu'il est sa vie. Si donc il n'habite point dans le corps, comment est-ce qu'il le renouvelle? Ce grand homme nous en va éclaircir par un beau principe. « Celui-là, dit-il, possède le tout, qui
POUR LE JOUR DE PAQUES
« tient la partie dominante : >- Totum possidet qui principale teyiet : « En toi , poursuit-il , la par- « tie qui est la plus noble , c'est-à-dire l'âme , « c'est celle-là qui domine : » In te illud principatur quod melius est; et incontinent il conclut : Tenens Deus qwod melius est, id est animam tuam, profecto per meliorem possidet et inferiorem, quod est corpus tuum ' : « Dieu tenant « ce qu'il y a de meilleur , c'est-à-dire ton âme , « par le moyen du meilleur il entre en possession « du moindre , c'est-à-dire du corps. »
Qu'inférerons-nous de cette doctrine de saint Augustin ? La conséquence en est évidente : Dieu habitant en nos âmes , a pris possession de nos corps; par conséquent, ô mort , tu ne les lui sau-
' Rom. vu, 2^.
' Ëpist. ciAXVii , n°
17, t. II, col. C28.
rais enlever : tu t'imagines qu' ils sont ta proie ; ce n'est qu'un dépôt que l'on consigne entre tes mains , tôt ou tard Dieu rentrera dans son bien : « Il n'y a rien , dit le Fils de Dieu , qui soit si « grand que mon Père ; ce qu'il tient en ses mains, « personne ne le lui peut ravir , ni lui faire lâcher « sa prise : » Pater meus quod dédit mihi majus omnibus est, et nemo potest rapere de manu Patrismei''. Partant, ô abîmes, et vous, flammes dévorantes , et toi , terre , mère commune et sépulcre de tous les humains , vous rendrez ces corps que vous avez engloutis; et plutôt le monde sera bouleversé , qu'un seul de nos cheveux périsse : parce que l'Esprit qui anime le Fils de Dieu , c'est le même qui nous anime. 11 exercera donc en nous les mêmes opérations , et nous rendra conformes à lui : car remarquez cette théologie. Comme le Fils de Dieu nous assure qu'il ne « fait rien que ce qu'il voit faire à son « Père » ^; ainsi le Saint-Esprit qui reçoit du Fils , De meo accipiet ^ , le regarde comme l'exemplaire de tous ces ouvrages. Toutes les personnes dans lesquelles il habite , il faut nécessairement qu'il les forme à sa ressemblance : c' est ce que dit l'apôtre en ces mots : « Si vous avez en « vous l'Esprit de celui qui a vivifié Jésus-Christ, « il vivifiera vos corps mortels ^. Et de même que le germe que la nature a mis dans le grain de blé , se conservant parmi tant de changements et altérations différentes, produit en son temps un épi semblable à celui dont il est tiré ; ainsi l'Esprit de vie , qui de la plénitude de Jésus-Christ est tombé sur nous , nous renouvellera peu à peu selon les diverses saisons ordonnées par la Providence , et enfin nous rendra au corps et en la vie semblable à Notre-Seigneur , sans que la corruption ni la mort puissent empêcher sa vertu.
' Scrm. CLXi, n° 6 , t. v, col. 777.
* Jo«n. x,29.
s Jbid. V, 19.
* Ibid. XVI, 15.
' Rom. viii, 11.
POUR LE JOUR DE PAQUES
Et c'est pourquoi saint Paul considérant aujourd'hui notre Maître ressuscité , nous presse si fort de ressusciter avec lui. Jusques ici, dit-il, la vie de mon Maître était cachée sous ce corps mortel ; nous ne connaissions pas encore ni la beauté de cette vie , ni la grandeur de nos espérances : à présent je le vois tout changé, il n'y a plus d'inlirmité en sa chair, il n'y a rien qui sente le péché ni sa ressemblance ; Peccato mortuus est • : il a dépouillé cette mortalité qui cachait sa gloire : la divinité qui anime son esprit , s'est répandue sur son corps; je n'y vois pai*aitre que Dieu, parce que je n'y vois plus que gloire et que majesté. II ne vit qu'en Dieu , il ne vit que de Dieu , il ne vit que pour Dieu : quod aulem vivit, vivit Deo '. Je sais que, si je commence à vivre avec lui sur la terre, son Esprit qui me fera vivre, me renouvellera selon son image. Courage , dit-il , mes frères; ce que la foi nous fait croire en la perswine du Fils de Dieu , elle nous le doit faire espérer pour nous-mêmes. Jésus est ressuscité comme les prémices et les premiers fruits de notre nature : « Dieu nous a fait voir dans le grain prin- « cipal, qui est Jésus-Christ, comment il traite- « rait tous les autres : » De unoprincipali grano datum est experimentum , dit saint Augustin^. Jugez de la moisson par ces premiers fruits. Primitiœ Christus*.
J'entends quelquefois les chrétiens soupirer après les délices de l'heureux état d'innocence. 0 si nous étions eomme dans le paradis terrestre ! Justement certes , car la vie en était bien douce. Et l'apôtre vous dit que vous n'êtes pas chrétiens', si vous n'aspirez à quelque chose de plus : posséder cette félicité , c'est être tout au plus comme Adam ; et il vous enseigne que vous devez tous être comme Jésus-Christ^. On ne vous promet rien moins que d'être placés avec lui dans le même trône : Qui vice rit, dabo ei sedere tnecum in throno meo, dit le Sauveur dans l'Apocalypse^ : « Celui qui sera vainqueur , je le placerai dans '< mon trône. «
Attendez-vous après cela , chrétiens , que je vous apporte des raisons pour vous faire voir que cette vie doit être immortelle? n'est-ce pas assez de vous en avoir montré la beauté et les espérances, pour y porter Tos désirs? Certes, quand je vois des chrétiens qui viennent dans le temps de Pâques puiser cette vie dans les sources des sacrements, et retournent après à leurs premières ordures , je ne saurais assez déplorer leur cala-
' Rom. VI, 10.
2 Ibid. II.
3 Sertn. CCCLXI , n' 10, t. v, col. Mil. * I. Cor. XV, 23.
' Coloss. m , 4.
' Apoc. m, 21.
mité. Ils mangent la vie, et retournent à la mort ; ils se lavent dans les eaux de la pénitence , et puis après au bourbier; ils reçoivent l'Esprit de Dieu , et vivent comme des brutes. Fous, insensés! et ne comprenez -vous pas la perte que vous allez faire? que de belles espérances vous allez tout à coup ruiner ! conservez chèrement cette vie ; peutêtre que , si vous la perdez cette fois , elle ne vous sera jamais rendue. Dans la première intention de Dieu , elle ne se devait donner ni se perdre qu'une seule fois : considérez cette doctrine. Adam l'avait perdue : c'en était fait pour jamais; si le Fils de Dieu ne fût intervenu , il n'y avait plus de ressource. Enfin il nous la rend par le saint baptême. Et si même nous venons à violer l'innocence baptismale, il se laisse aller, à la considération de son Fils , à nous rendre encore la grâce par la pénitence : mais il ne se relâche pas tout à fait de son premier dessein. Plus nous la perdons de fois , et plus il se rend difficile. Dans le baptême il nous la donne aisément : à peine y pensons-nous. Venons-nous à la perdre , il faut avoir recours aux larmes et aux travaux de la pénitence. Que s'il est vrai qu'il se rende toujours plus difficile , ô Dieu ! où en sommes-nous, chrétiens , nous qui l'avons tant de fois reçue et tant de fois méprisée? combien s'en faut-il que. notre santé ne soit entièrement désespérée? Tertullien dit que ceux qui craignent d'offenser Dieu après avoir reçu la rémission de leur faute , appréhendent d'être à charge à la miséricorde divine : Nolunt iterum dimnœ misericordiœ oneri esse'. Donc ceux qui ne le craignent pas , sont à charge à la miséricorde divine.
Comment cela se fait-il? Un exemple familier [vous l'apprendi-a]. Un pauvre homme pressé de misère vous demande votre assistance : vous le soulagez selon votre pouvoir; mais vous ne le tirez pas de nécessité : il revient à vous avec crainte ; à peine ose-t-il vous parler : il ne vous demande rien ; sa nécessité , sa misère , et plus que tout cela sa retenue vous demande : il ne vous importune pas, il ne vous est pas à charge ; tout votre regret c'est de ne pouvoir pas le soulager davantage. Voilà le sentiment d'un bon cœur. Mais un autre vient à vous qui vous presse, qui vous importune; vous vous excusez honnêtement : il ne vous prie pas comme d'une grâce ; mais il semble exiger, comme si c'était une dette : sans doute il vous est à charge ; vous cherchez tous les moyens de vous en défaire. II en est de même à l'égard de Dieu : un chrétien a succombé à quelque tentation ; la fragilité de la chair Fa emporté : incontinent il revient : Qu'ai-je fait?
' De Pœnit. n" 7.
où me suls-je engagé? la larme à l'œil, le regret dans le cœur, la confusion sur la face, il vient crier miséricorde; il en devient plus soigneux. Ah ! je l'ose dire , il n'est point à charge à la miséricorde divine. Mais toi, pécheur endurci, qui ne rougis pas d'apporter toujours les mêmes ordures aux eaux de la pénitence ; il y a tant d'années que tu charges des mêmes [récits] les oreilles d'un confesseur : si tu avais bien conçu que la grâce ne t'est point due , tu appréhenderais plus de la perdre ; tu craindrais qu'à la fin Dieu ne retirât sa main : mais que tu y reviennes si souvent sans crainte , sans tremblement ; il faut bien que tu t'imagines qu'elle te soit due. Tu crois que Dieu sera toujours bien aise de te recevoir : sache que tu es à charge à sa miséricorde; qu'il ne te fait, pour ainsi dire , du bien qu'à regret; et que , si tu continues , il se défera de toi , et ne te permettra pas de te jouer ainsi de ses dons.
C'est une parole effroyable des Pères du concile d'Elvire : « Ceux, disent-ils, qui après la « pénitence retourneront à leur faute , qu'on ne « leur rende pas la communion même à l'extré- « mité de la vie ; de peur qu'ils ne semblent se « jouer de nos saints mystères , » ne lusisse de Dominica communione videantur\ Cette raison est bien effroyable , et encore plus si nous venons à considérer que cette communion dont ils parlent était une chose, en ce temps, dont on ne pouvait abuser que deux fois. On la donnait par le baptême : la perdait-on par quelque crime , encore une seconde ressource dans la pénitence ; après , plus : en violer la sainteté par deux fois , ils appelaient cela s'en jouer.
0 Dieu ! si nous avions à rendre raison de nos actions dans ce saint concile , quelles exclamations feraient-ils? comment éviterions-nous leurs censures? Ces évêques nous prendraient-ils pour des chrétiens , nous dont les pénitences sont aussi fréquentes que les rechutes ; qui faisons de la communion , je n'oserais presque le dire , comme un jeu d'enfant : cent fois la quitter, cent fois la reprendre? C'est pourquoi éveillons-nous, chrétiens, et tâchons du moins que nous soyons cette fois immortels à la grâce avec le Sauveur. Ne soyons pas comme ceux ({ui pensent avoir tout fait quand ils se sont confessés : le principal reste à faire, qui est de changer ses mœurs et de déraciner ses mauvaises habitudes. Si vous avez été justifiés , vous n'avez plus à craindre la damnation éternelle; mais pour cela ne vous imaginez pas être en sûreté, « de peur qu'une « fausse sécurité ne produise en vous une funeste « négligence, « ne accepta securitas iîidiliffen-
• Can. UI, Lab. 1. 1, col. 971.
POUR LE JOUR DE PAQUES
tiam parlât. Craignez le péché, craignez vos mauvaises inclinations, craignez ces fâcheuses rencontres dans lesquelles votre innocence a tant de fois fait naufrage : que cette crainte vous oblige à une salutaire précaution ; car la pénitence a deux qualités également nécessaires. Elle est le remède pour le passé, elle est une précaution pour l'avenir : la disposition pour la recevoir comme remède du passé, c'est la douleur des péchés que nous avons commis ; la disposition pour la recevoir comme précaution de l'avenir, c'est une crainte filiale de ceux que nous pouvons commettre , et des occasions qui nous y entraînent. Dieu nous puisse donner cette crainte, qui est la garde de l'innocence !
Ah 1 chrétiens , craignons de perdre Jésus qui nous a gagnés par son sang. Partout où je le vois, il nous tend les bras. Jésus crucifié nous tend les bras : Viens-t-en, dit-il, ici mourir avec moi; il y fait [bon] pour toi, puisque j'y suis. Jésus ressuscité nous tend les bras , et nous dit : Viens vivre avec moi , tu seras tel que tu me vois; je suis glorieux, je suis immortel : sois immortel à la grâce, et tu le seras à la gloire.
DEUXIEME SERMON
LE JOUR DE PAQUES
Comment Jésus-Christ est-il mort au péché, et pourquoi devons-nous y mourir avec lui. Étendue du changement qu'exige cette mort spirituelle. Combats nécessaires pour conserver le fruit de notre victoire sur le péché. Deux états particuliers du règne de la charité. Dessein de Dieu en laissant ses serviteurs sujets à tant cl'inlirmités. Comment nos corps deviennent-ils les temples de l'Esprit saint : de quelle manière l'ouvrage de leur bienheureuse immortalité se commence des à présent : honneur que nous devons leur porter.
Consepulti enim sumus cum illo per baptismum in mortem ; ut quomodo Christus surrexit à mortuis per gloriana Patris , ita et nos in novitate vitae ambuleinus.
Nous sommes ensevelis avec Jésus-Christ par le baptême, dans lequel nous participons à sa mort; afin que comme Jésus- Christ est ressuscité des morts, ainsi nous marchions en nouveauté de vie. Rom. VI, 4.
Cette sainte nouveauté de vie , dont nous parle si souvent le divin apôtre, mérite bien, messieurs , que les fidèles s'en entretiennent , et particulièrement aujourd'hui que Jésus nous en a donné le modèle dans sa glorieuse résurrection. Enfin Jésus-Christ , cet homme nouveau , a dépouillé en ce jour tout ce qui lui restait de l'ancien ; et nous montre , par son exemple , que nous devons commencer une vie nouvelle. Pour entendre cette nouveauté , à laquelle nous oblige le
POUR LE JOUR DE PAQUES
christianisme , il faut nécessairement remonter plus haut , et reprendre les choses jusqu'au principe.
L'homme, dans la sainteté de son origine, avait reçu de Dieu ces trois dons , l'innocence , la paix, l'immortalité : car étant formé selon Dieu , il était juste ; régnant sur ses passions , il était paisible ; mangeant le fruit de vie , il était immortel. La raison, dit saint Augustin', s'étant révoltée contre Dieu , les passions lui refusèrent leur obéissance ; et l'âme , ne buvant plus à cette source inépuisable de vie , devenue ellemême impuissante, elle laissa aussi le corps sans vigueur : de là vient que la mortalité s'en est emparée incontinent. Ainsi, pour la ruine totale de l'homme , le péché a détruit la justice ; la convoitise s'étant soulevée , a troublé la paix : l'immortalité a cédé à la nécessité de la mort : voilà l'ouvrage de Satan opposé à l'ouvrage de Dieu.
Or le Fils de Dieu est venu au monde « pour « dissoudre l'œuvre du diable » , » comme il dit lui-même dans son Évangile : il est venu pour réformer l'homme selon le premier dessein de son Créateur, comme nous enseigne l'apôtre ^ ; et pour cela , il est nécessaire que sa grâce lui restitue les premiers privilèges de la nature.
Mais ce que nous avons perdu tout à coup , ne nous est pas rendu tout à coup : Dieu procède avec ordre. Il faut remarquer, messieurs , que Dieu , en renouvelant ses élus , ne veut pas qu'ils soient changés tout à coup ; mais qu'il ordonne certains progrès par lesquels il les avance de jour en jour à la perfection consommée. Il y a trois dons à leur rendre ; il y aura trois différents âges, par lesquels, de degré en degré, ils deviendront « hommes faits , » comme dit saint Paul; in virum perfectum^ : de sorte que dans ce monde il répare leur innocence ; dans le ciel il leur donne la paix ; à la résurrection générale il ornera leurs corps d'immortalité. Par ces trois âges, « les justes arrivent à la plénitude de Jé- « sus-Christ , » ainsi que parle l'apôtre : in mensuram œtatis plenitudinis Christi^. La vie présente est comme l'enfance; celle dont les saints jouissent au ciel, est semblable à la fleur de l'âge ; après, suivra la maturité dans la dernière résurrection. Au reste, cette vie n'a point de vieillesse ; parce qu'étant toute divine, elle n'est point sujette au déclin.
Vous voyez les divers degrés par lesquels le
' De Civil. l)ei. lih. xiii , cap. xiii et seqq., t. vu, col. 334, 33b.
2 I. Joan. m , 8.
•^ Coloss. III , 10.
•• Ephes. rv, 13.
Ibid.
BOSSUET. — T. II
Saint-Esprit nous avance à cette parfaite nouveauté d'esprit et de corps. Mais il faut encore observer, et cette remarque , messieurs , fera le fondement de ce discours , qu'encore que ce merveilleux renouvellement ne doive avoir sa perfection qu'au siècle futur; néanmoins ces grands changements qui nous font des hommes nouveaux en Jésus- Christ, doivent se commencer dès cette vie : car comme je vous ai dit que la vie présente est comme l'enfance, je confesse à la vérité qu'elle ne peut avoir la perfection ; mais néanmoins tout ce qui doit suivre y doit avoir son commencement, doit être comme ébauché dans ce bas âge. Jésus-Christ a trois ennemis à détruire en nous successivement, le péché, la convoitise, et la mort ; par trois dons divins , l'innocence , la paix , l'immortalité : encore que ces trois choses ne s'accomplissent pas en cette vie , elles y doivent .être du moins commencées.
Et voyez en effet, messieurs, de quelle sorte Dieu avance en nous son ouvrage pendant notre captivité dans ce corps mortel. Il abolit premièrement le péché , en nous justifiant par la grâce : la convoitise y remue encore ; mais elle y est fortement combattue, et même glorieusement surmontée : pour la mort , à la vérité elle y exerce son empire sans résistance ; mais , outre que l'iramortaUté nous est assurée , nos corps y sont préparés, en devenant les temples de l'Esprit de Dieu.
Ainsi, pour paraître en hommes nouveaux, il faut détruire en nous le péché; et c'est notre sanctification : non contents d'avoir détruit !e péché , il en faut attaquer les restes : il faut combattre les mauvais désirs; et ce combat fait notre exercice : en mortifiant en nous les mauvais désirs , nous préparons peu à peu nos corps à l'immortalité glorieuse ; et c'est ce qui entretient notre espérance. C'est par ces trois choses , mes frères, que nous nous unissons à Jésus-Christ; afin que comme il est ressuscité, « ainsi nous « marchions devant lui dans une sainte nouveauté « de vie , « ita et nos in novitate vitœ ambulemus.
Le premier pas que nous devons faire pour nous renouveler en Notre-Seigneur, c'est de détruire en nous le péché , cette rouille invétérée de notre nature qui, ayant commencé dès le principe, s'est attachée si fortement à tous les hommes , que nous n'en pouvons jamais être délivrés que par une seconde naissance. Saint Paul , dont j'entreprends aujourd'hui de vous expliquer la doctrine, exhorte les chrétiens à « détruire en eux le péché , « même le corps du péché ' , » par l'exemple de
Rom. VI, G.
POUR LE JOUR DE PAQUES
Jésus-Christ ressuscité; et voici de quelle sorte il leur parle : « Vous devez savoir, dit ce grand « apôtre , que Jésus ressuscitant des morts ne « meurt plus : car il est mort une fois au péché, << et maintenant il vit à Dieu ' ; » puis faisant l'application aux fidèles : « ainsi vous devez esti- « mer, mes frères, que vous êtes morts au péché, «et vivants à Dieu en Notre -Seigneur Jésus- « Christ ^ «
Et la suite de mon discours et le mystère de cette journée m'obligent nécessairement à vous expliquer quelle est la pensée de l'apôtre, lorsqu'il dit que Jésus-Christ est mort au péché, 0 Jésus! ô divin Jésus! quoi, étiez-vous donc un pécheur? n'étiez-vous pas au contraire l'innocence même? et si vous êtes l'innocence même, que veut dire votre grand apôtre : Que vous êtes mort au péché? que n'a-t-il réservé cette mort pour nous qui sommes des criminels? et pourquoi y a-t-il soumis le Saint et le Juste? 11 est bien aisé de l'entendre. Souvenez-vous, mes frères, en quel état nous avons vu ces jours passés le Sauveur Jésus dans l'horreur et l'infamie de son supplice : victime publique du genre humain, chargé de tous les crimes du monde, à peine osait- il lever le tête ; tant il était accablé de ce poids honteux : il n'en était pas seulement chargé ; « il était venu , « dit l'apôtre ^ , en la ressemblance de la chair du « péché : « il a porté ce fardeau dès sa naissance. Comme les hommes naissent criminels , Jésus a commencé en naissant de porter leurs crimes; il a reçu en son corps la marque de pécheur : durant tout le cours de sa vie mortelle , il a toujours paru , dit saint Paul , « avec la forme d'esclave ; « et c'est pourquoi la forme d'esclave a caché sous ces marques serviles la forme et la dignité de Fils : Semetipsum exinanivit formant servi accipiens 4. Mais ce saint et cet innocent ne devait pas éternellement paraître en pécheur ; et celui qui n'avait jamais commis de péché , n'en devait pas toujours être revêtu. Il était chargé des péchés des autres , il s'en est déchargé en portant la peine qui leur était due ; et ayant acquitté par sa mort ce qu'il devait à la justice de Dieu pour nos crimes, il rentre aujourd'hui, en ressuscitant, dans les droits de son innocence. C'est pourquoi , dit le grand apôtre, « il est mort enfin au péché * : » Dieu ne le regarde plus comme un criminel qu'il abandonne; il l'avoue publiquement pour son Fils , et il l'engendre encore une fois en le ressuscitant à la gloire : Ego hodiegenui te''. Assez de
» Rom. VI 9, 10.
» Ibid. II.
3 Ihid. yiii , 3.
* Philipp. II , 7.
* Rom. VI, 10.
* Ps. Il , 7.
honte , assez d'infamie , assez la forme de Dieu a été cachée : paraissez maintenant , ô divinité ! paraissez , sainteté ! paraissez , justice, et répandez vos lumières sur le corps incorruptible de ce nouvel homme!
C'est ainsi que le Fils de Dieu est mort au péché pour toujours ; et « vous devez , mes frères , « dit saint Paul ' , mourir aussi avec lui. « Pourquoi devons-nous mourir avec lui? C'est le grand mystère du christianisme, que le grand pape saint Léon nous explique admirablement par cette belle doctrine : Il y a , dit-il , cette différence entre la mort de Jésus-Christ et la mort des autres , que celle des autres hommes est singulière , et celle de Jésus-Christ est universelle : c'est-à-dire que « chacun de nous en particulier est obligé à « la mort, et il ne paye en mourant que sa propre n dette : » Singulares quippe in singulis mortes fuerunt, nec alteiius quisquam dehitum suofine persolvit ^ ; il n'y a que Jésus-Christ seul qui soit mort véritablement pour les autres , parce qu'il ne devait rien pour lui-même : c'est pourquoi sa mort nous regarde tous , « et il est le seul , dit « saint Léon ^ , en qui tous les hommes sont cru- « ciliés, en qui tous les hommes sont morts, en « qui tous les hommes sont ensevelis , en qui tous « aussi sont ressuscites : » Cum interjilios ho~ minum solus Dominus noster Jésus extiteritj in quoomnes crucifixi , in quo omnes morlui, omnes sepulti, omnes etiam sintsuscitati. C'est notre salut, mes frères, que nous soyons tous morts en celui dont la mort a été le salut des hommes ; et si nous sommes tous morts avec Jésus- Christ, « donc nous sommes morts au péché, et « vivants à Dieu par Jésus -Christ Notre -Sei- « gneur : « Ita vos existimate , vos mortuos guidem speccato, viventes autem Deo per Jesum, Christum Dominum nostrum ^.
Ce n'est pas assez , chrétiens , de vous avoir proposé cette doctrine apostolique , il faut la rendre fructueuse à votre salut ; et voici l'application que l'on en doit faire . Si , selon le sentiment de l'apôtre , notre conversion est une mort, notre baptême une mort, notre pénitence une mort ; il est bien aisé de comprendre que, pour nous renouveler en Notre-Seigneur, ce n'est pas assez qu'il se fasse en nous un changement médiocre. Le péché tient à nos entrailles : Tinclination au bien sensible est née avec nous; nous l'avons enracinée jusque dans nos moelles, si je puis parler de la sorte, par nos attachements criminels et nos mauvaises habitudes : nous aimons les créatures du fond du
' Rom. VI, 8, II.
î De Passion. Domin. Serm. xii, cap. m.
3 Ibid.
* Rom. VI, II.
POUR LE JOUR DE PAQUES
cœur; et ce cœur le fait bien paraître par la violence qu'il souffre , lorsqu'on lui veut arracher ce qui lui est cher. Alors la douleur pousse des plaintes , la colère éclate en injures , l'indignation en menaces, souvent même le désespoir va jusqu'au blasphème , et je ne m'en étonne pas. Cœur humain , on t'arrache ce que tu aimais , et que tu tenais embrassé par tant de liens ; tu te sens comme déchiré, le sang sort abondamment par cette plaie. Que si l'amour de la créature tient si fortement à nos cœurs , un changement superficiel ne suffit donc pas pour nous convertir. Donnezmoi ce couteau, que je le porte jusqu'à la racine, que je coupe jusqu'au vif, que j'aille chercher au fond jusqu'aux moindres fibres de ces inclinations corrompues. Je veux mourir au péché; et c'est pour cela que je veux éteindre jusqu'au principe de sa vie.
C'est à quoi nous oblige, mes frères, cette mort spirituelle au péché que nous prêche l'apôtre saint Paul ; et c'est pourquoi il nous adresse ces belles paroles : « Si vous êtes morts au pé- « ché , si vous êtes renouvelés en Notre-Seigneur, « montrez-vous, montrez- vous, mes frères, comme « des hommes ressuscites de mort à vie : » Exhibite vos tanquam ex morluis viventes '. Je ne me contente pas d'un changement léger et superficiel ; il n'est pas ici question de replâtrer seulement cet édifice, je veux qu'on retouche jusqu'aux fondements. Peut-être qu'entendant parler contre le luxe , vous réformez quelque chose dans la somptuosité de vos habits ; vous croyez avoir beaucoup fait , et ce n'est qu'un faible commencement : corrigez , corrigez encore toutes ces douceurs affectées et de vos discours et de vos regards. Eh bienl votre extérieur est modeste; il faut encore aller plus avant : portez la main jusqu'au cœur; ce désir criminel de plaire trop, cette complaisance secrète que vous en ressentez au dedans , ce triomphe caché de votre cœur dans ces damnables victoires , c'est ce qu'il faut arracher.
Eh quoil ne sera-ce donc jamais faii? cet ouvrage de la conversion ne sera-t-il jamais achevé? vous ne serez donc jamais content ! Ce n'est pas moi qui vous parle , c'est saint Paul qui vous dit par ma bouche : Exhibete vos tanquam ex mortuis viventes : « Paraissez devant Dieu comme « des personnes ressuscitées ; » si votre conversion est véritable , il a dû se faire en vous-mêmes un aussi grand changement que si vous étiez ressuscites des morts. Et quel changement voyonsnous? Un changement de grimaces, un changement qui dure deux jours ! est-ce là ce que l'on
' Rom. VI, 13.
appelle mourir au péché? Je ne m'étonne pas, chrétiens, si les prédicateure et les confesseurs sont souvent contraints de se plaindre qu'il y a peu d'hommes renouvelés et peu de conversions véritables. Mais quand vous auriez détruit en vous le corps du péché , ce bon succès ne suffirait pas pour vous faire un homme nouveau; il en faudrait encore attaquer les restes, en combattant vos convoitises ! et c'est ma seconde partie.
SECOND POINT
La victoire que nous obtenons sur le péché par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ n'est pas de ces victoires pleines et entières qui terminent tout d'un coup la guerre, et laissent après elles un calme éternel : l'honneur et le fruit de cette victoire doivent être conservés par de longs combats ; parce qu'après avoir vaincu le péché , il faut en attaquer jusqu'au principe : Jésus- Christ ressuscité nous y exhorte. Il y a ceci de remarquable dans sa glorieuse résurrection , qu'il ne ressuscite pas , comme le Lazare , pour mourir encore une fois : il ne dompte pas seulement la mort ; mais il va jusqu'au principe , et il dompte encore la mortalité : il ne jouit pas seulement d'une pleine paix , en bannissant le trouble et la crainte qui l'agitaient ces jours passés si violemment ; il en arrache jusqu'à la racme : et son âme non-seulement n'est plus agitée , mais encore n'est plus capable d'agitation. Ainsi nous voyons , chrétiens , que le Fils de Dieu ressuscitant a attaqué la mort jusqu'à son principe, et détruit l'infirmité jusque dans sa source : c'est l'exemple que nous devons suivre.
Après avoir dompté le péché , allons à cette source de mauvais désirs, c'est-à-dire, à la convoitise ; et comme nous ne pouvons pas l'abolir entièrement dans cette vie par une victoire parfaite, tâchons du moins de l'affaiblir par un combat continuel. Ce combat est notre exercice durant notre pèlerinage : c'est par ce combat , chrétiens , que notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour ; et afin que vous entendiez cette vérité , apprenez avant toutes choses , de saint Augustin , que le règne de la charité peut être considéré en deux manières. Il y a un règne de la charité où toute la convoitise est éteinte, où il n'y a plus de mauvais désirs ; il y a un règne de la charité où elle surmonte la convoitise , mais où elle est obligée de la combattre. Ce règne de la charité où la convoitise est éteinte, c'est le partage des bienheureux : ce règne de la charité où la convoitise vaincue ne laisse pas de faire de la résistance , c'est l'exercice des hommes mortels. Là donc on jouit d'une pleine paix ; parce qu'il n'y a plus de mauvais désirs : ici on
POUR LE JOUR DE PAQUES
a la victoire et non pas la paix ; parce que , dit saint Augustin , « la chair qui convoite contre « l'esprit , ne peut être vaincue sans péril , ni « modérée sans contrainte , ni régie par consé- « quent sans inquiétude : » Et illa quœ résistant, periculoso dehellanturprœlio ; et illa quœ vicia sunt, nondurnsecurotriumphaturotio, sed adhuc sollicito premuntnr imperio k De sorte qu'il y a cette différence entre les saints qui sont dans le ciel , et les saints qui sont sur la terre : les saints qui sont dans le ciel sont des hommes renouvelés ; les saints qui sont sur la terre sont des hommes qui se renouvellent. Là, où les hommes sont renouvelés , ce mot de saint Augustin leur convient; « la convoitise est éteinte, et la « charité consommée, » cupiditate extincta, charitaie compléta * : voilàcomme la devise des bienheureux. Ici, où les hommes se renouvellent, la convoitise diminue, et la charité va toujours croissant : déficiente cupiditate, crescente charitate. Là par conséquent les vertus triomphent, et ici les vertus combattent ; là les vertus se reposent , et ici les vertus travaillent : nous tendons à ce repos ; mais il le faut mériter par ce travail : nous aspirons à cette paix ; mais on ne peut y parvenir que par cette guerre.
C'est vous , ô enfants de Dieu , qui en êtes le sujet, et vous en êtes aussi le théâtre : c'est pour l'homme que se donnent tous ces combats ; c'est en lui qu'ils se donnent, et c'est lui-même qui les donne. La charité l'élève aux biens éternels ; la convoitise le repousse aux biens périssables : il n'est jamais sans mauvais désirs ; toujours ou la chair l'attire , ou la vaine gloire le flatte : « quel- « que volonté qu'il ait de faire le bien , il trouve « en lui-même un mal inhérent dont il ne peut « pas se délivrer : » Jnvenio igitur legem, volenti mihi facere bonum, guoniam mihi malum adjacet ^. Que fait l'homme de bien dans ce combat? La convoitise l'empêche de faire tout le bien qu'il voudrait ; réciproquement , dit saint Augustin , il empêche la convoitise de faire tout le mal qu'elle désire : il ne peut s'empêcher de la ressentir, il s'empêche du moins de la suivre; s'il ne peut pas encore accomplir dans sa dernière perfection ce précepte : Non concupisces ^ : « Tu n'auras point de convoitise; » il accomplit du moins celui-ci : « Tu n'iras pas après tes con- « voitises : » Post concupiscentias tuas non eas * : il y a quelques restes du péché en lui ; mais il ne souffre pas qu'il y règne , selon ce que
' De Civit. Dei, lib. xix, cap. xxvii, t. vu, col.
2 Epist. CLXXvii, n° 17, t. ii , col. 628.
3 Rom. VII, 21.
< Deut. V, 21.
' Eccli. xviii, 30.
dit l'apôtre saint Paul : Non regnet peccatum ' : tellement que s'il ne possède pas tout le bien ; sa consolation , dans cette peine , c'est du moins qu'il ne se plaît dans aucun mal : « de même , « dit saint Augustin , que nous pouvons ne nous « plaire pas dans les ténèbres , encore que nous « ne puissions pas arrêter la vue sur une lumière « très-éclatante : » Potest oculus nullis tenebris delectari, giiamvis non possit in fulgentissima Ince defigi ^ Tel est l'état de l'homme durant l'exil de cette vie : il lutte continuellement contre sa propre infirmité ; et c'est ainsi qu'il se renouvelle , tâchant d'effacer tous les jours quelques rides de sa vieillesse.
Grand Dieu ! sera-t-il permis à des mortels de se plaindre ici de vous à vous-même? et pourquoi laissez-vous vos serviteurs dans cette malheureuse nécessité d'avoir toujours en eux des vices à vaincre? que ne leur donnez- vous tout d'un coup cette paix parfaite qui calme tous les troubles de leurs passions? Saint Paul a fait autrefois à Dieu cette plainte : il a prié longtemps , afin qu'il plût à Dieu de le délivrer d'une tentation importune; et que lui fut-il répondu? « Ma « grâce te suffit ^ ; » car telle est ma conduite avec mes élus, que leur force se perfectionne dans l'infirmité. Mais je passe encore plus loin , et je vous demande , ô mon Dieu , quel est ce dessein , quel est ce mystère : pourquoi avezvous ordonné que la force se perfectionne dans l'infirmité? Saint Augustin, messieurs, va vous le dire. C'est que c'est ici un lieu d'orgueil ; c'est que de toutes les tentations qui nous environnent la plus dangereuse et la plus pressante, c'est celle qui nous porte à la présomption : c'est pourquoi Dieu , en nous donnant de la force nous a aussi laissé de la faiblesse. Si nous n'avions que de la faiblesse , nous serions toujours abattus ; et si nous n'avions que de la force , nous deviendrions superbes et insupportables. Dieu a trouvé ce tempérament : pour ne pas succomber sous l'infirmité , il nous donne de la force ; « mais de « peur qu'elle ne nous enfle, il veut qu'elle se « perfectionne dans l'infirmité : » Virtus qua hic ubi superbiri potest, ne superbiatur, in infirmitate perficitur '^.
Par conséquent, ô enfants de Dieu, admirez en vous la conduite de votre Père céleste. Il sait que vous êtes superbes ; c'est le vice inséparable de notre nature : contre cette enflure de l'orgueil , il fait un remède de votre infirmité. Apprenez à profiter de votre faiblesse: vous en profiterez si elle
■ Rom. VI , 12.
» DeSpirit. et Lit. n° 65, t. x, col. 123.
3 II. Cor. xn , 9.
* Coiit. Julian. lib. iv, cap h , n° il , t. x col. 590.
POUR LE JOUR DE PAQUES
Yous enseigne à être humbles , à vous défier d e vous-mêmes , à marcher toujours avec crainte ; vous en profiterez si elle vous apprend à dire avec Job : Si lœtatum est in ahscondito cor.meum^ et osculatus sum nianum meam ore meo ' : « Quand j'ai résisté à la tentation , mon cœur ne « s'est point enflé par cette victoire, et je n'ai « pas baisé ma main de ma propre bouche. >' Qu'est-ce à dire, baiser sa main de sa bouche? C'est-à-dire attribuer le bon succès à sa propre force, se remercier soi-même de ses bonnes œuvres. Loin de vous , ô fidèles , cette pensée : si votre main était forte, vous pourriez lui imputer votre victoire ; vouspourriez la baiser sans crainte, et lui rendre grâce du bien que vous faites : mais la sentant faible et impuissante , il faut élever plus haut votre vue et dire avec le divin apôtre : « Rendons grâces à Dieu qui nous a donné la « victoire par Notre-Seigneur Jésus-Christ, » graiias Deo qui dédit nobis victoriam per Dominum nostrum Jesum Christum *.
Ce n'est pas assez, chrétiens, que votre infirmité vous rende humbles; ilfaut qu'elle vous rende fervents et appliqués au travail. L'humilité chrétienne n'est pas un abattement de courage : plus elle se sent faible , plus elle est hardie et entreprenante : Virtus enim in infirmitate perficitur^ : « La force se perfectionne dans l'infirmité. » Plus elle se sent accablée de mauvais désirs, plus elle s'excite à les combattre; et les restes qu'elle trouve toujours en elle-même de la vieillesse, la pressent de se renouveler de jour en jour. C'est le véritable sentiment que vous devez prendre dans la sainte fête de Pâques. Vous avez tous songé durant ces saints jours à vous renouveler par la pénitence : je ne puis avoir de vous d'autres sentiments , sans offenser votre piété. Non , le sang de Jésus-Christ n'a pas ruisselé en vain sur le Calvaire ; et ce n'est pas en vain qu'on a rouvert pour vous émouvoir toutes les blessures du Fils de Dieu. Si vous êtes renouvelés par la pénitence, donc « la vieillesse est passée , et vous « devez commencer une vie nouvelle : » Vetera transierunt : ecce facta sunt omnia nova^. Adieu , adieu pour jamais à ces commerces infâmes , adieu à cette vie libertine , adieu à ces inimitiés invétérées. « Mais ne vous persuadez pas « que ce soit assez de se renouveler une seule « fois : » Neque enim putes quod innovatio vitœ quœ dicitur semel facta, sufficiat; sed semper et quotidie, si dici potest, ipsa novitas innovanda est * : « 11 faut renouveler la nouveauté
« même. » C'est peu de se dépouiller de ses péchés , et d'en nettoyer sa conscience ; il faut aller maintenant aux mauvais désirs : il faut porter la main à ces habitudes vicieuses que le péché a laissées en nous en se retirant, comme un germe par lequel il espère revivre bientôt , comme un reste de racine , qui fera bientôt repousser cette mauvaise herbe. Jésus ressuscité vous y exhorte : il n'a pas seulement détruit la mort , il en a ôté en lui-même jusqu'au principe. Mais encore n'est-ce pas assez de renouveler vos esprits : il faut encore jeter les fondements du renouvellement de vos corps ; et c'est ce qui me reste à vous expliquer dans ma troisième partie.
TROISIÈME POINT
' Joh. XXXI, 27.
' I. Cor. XV, 57. ^ n. Cor. XII , 9.
* Ibid. y, 17.
Origen. in Epist. ad Roman, lib. v, n* 8 , t. iv, p. 562.
Si je vous dis, chrétiens, que Jésus sortant du sépulcre, couronné d'honneur et de gloire, est un gage de notre résurrection , et que cette splendeur immortelle dont son corps est environné , est une marque infaillible de ce que doivent un jour espérer les nôtres ; je vous dirai une vérité qui , ayant été si bien enseignée par la bouche du saint apôtre ' , n'est ignorée d'aucun des fidèles. Mais si j'ajoute à cette doctrine que ce grand et divin ouvrage se commence dès à présent dans nos corps mortels , vous en serez peut-être surpris; et vous aurez peine à comprendre que durant ce temps de corruption , Dieu avance déjà dans nos corps l'ouvrage de leur bienheureuse immortalité. Écoutez , terre et cendre , et réjouissez-vous en Notre-Seigneur : pendant que ce corps mortel est accablé de langueurs et d'infirmités , Dieu jette déjà en lui les principes d'une consistance immuable ; pendant qu'il vieillit , Dieu le renouvelle; pendant qu'il est tous les jours exposé en proie aux maladies les plus dangereuses , et à une mort très-certaine , Dieu travaille par son Esprit saint à sa résurrection glorieuse.
Saint Paul , pour nous faire entendre ce renouvellement de nos corps, dit, qu'ils sont devenus les temples de l'Esprit de Dieu ' ; et c'est ce qui donne lieu à saint Augustin de nous expliquer ce mystère par cette belle comparaison. Il dit que nos corps sont renouvelés par la grâce du christianisme , à peu près comme on renouvelle un temple profane, où l'on aurait servi les idoles, pour le consacrer au Dieu vivant. On renverse premièrement les Idoles ; et après qu'on a aboli toutes les marques du culte profane , on dédie ce temple au vrai Dieu , et on le sanctifie par un meilleur usage. C'est en cette sorte , dit saint Augustin , que nous devons renouveler notre corps mortel qui a été autrefois un temple d'idoles, et
• Philipp.ui,2l.
' I. Cor. III, 17; Vl
POUR LE JOUR DE PAQUES
qui devient par la grâce « un saint temple dédié ^< au Seigneur, >> templum sanctum Domino ^ comme parle le saint apôtre. Il faut premièrement briser les idoles, c'est-à-dire, ces passions impérieuses , qui étaient autrefois les divinités qui présidaient dans ce temple : Ma in nobis, dit saint Augustin ' , tanquam idolafrangenda sunt : « C'est ce qu'il faut détruire comme les idoles. « « Ce qu'il ne faut pas détruire , mais changer seu- « lement, dit ce grand docteur, pour le faire servir « à un usage plus saint ; ce sont les membres de « ce corps : afin qu'ayant servi à l'impureté de la « convoitise , ils servent maintenant à la grâce de « la charité : » In usus autem meliores vertenda sunt ipsa corporis nostri metnbra; ut quœ serviehantimmunditiœ cupiditaiis, serviantgratiœ charitatis. C'est de cette sorte , mes frères , que nos corps , ces temples profanes , deviendront les temples de l'Esprit de Dieu et qu'il les remplira par sa présence.
Mais de quelle sorte remplit-il nos corps ? comment s'en met-il en possession ? Le même saint Augustin vous l'expliquera par un beau principe. " Celui-là, dit-il, possède le tout, qui tient la « partie dominante : » Totum possidet qui principale tenet : or en vous , poursuit ce grand homme, la partie la plus noble, c'est-à-dire, « l'âme, est celle qui tient la première place ; c'est « à elle qu'appartient l'empire : » In te principatur quod melius est"". Et ces deux principes étant établis , il tire aussitôt cette conséquence : Dieu tenant cette partie principale, c'est-à-dire, l'âme et l'esprit, par le moyen du meilleur il se met en possession du moindre ; par le moyen du prince , il s'acquiert aussi le sujet ; et dominant sur l'âme, il étend aussi la main sur le corps , et s'en met en possession comme de son temple. Voilà votre corps renouvelé : il change de maître heureusement, et passe en de meilleures mains. Par la nature il était à l'âme ; par la corruption il servait au vice ; par la religion il est à Dieu. L'âme se soumettant à Dieu , lui transporte tout son domaine : comme dans le mariage la femme épousant son mari le rend maître de tous ses biens, lui transporte aussi tous les siens ; l'âme s'unissant à Dieu par un bienheureux mariage spirituel , le rend maître de tous ses biens , comme étant le chef et le maître de cette communauté bienheureuse : « sa chair la suit, dit Tertullien, « comme une partie de sa dot; et au lieu qu'elle « était seulement servante de l'âme , elle devient « servante de l'Esprit de Dieu : » Sequitur animam nuhentem spiritui caro, ni dotale manci-
' Serm. èi-xiii , n» 2 , l. v, col. 785. ' Ihid. CLXi , n" 6 , t. V, col. 777.
pium, etjam non animœfamula, sedspintus\ 0 chair, que tu es heureuse de passer entre les mains d'un si bon maître ! c'est ce qui jette en toi les principes de l'immortalité que tu espères; et la raison en est évidente , en insistant toujours aux mêmes principes. Dieu , avons-nous dit, remplissant nos âmes, a pris possession de nos corps; par conséquent, ô mort, tu ne les lui saurais enlever : tu penses qu'ils sont ta proie ; mais ce n'est qu'un dépôt que l'on te confie, et que l'on consigne en tes mains : Dieu saura bien rentrer dans son domaine. Le Fils de Dieu a prononcé , qu'on ne peut rien ôter des mains de son Père : Nemopotest rapere quidquam de manuPatris mei^\ parce que ces mains étantsi puissantes, nulle force ne les peut vaincre , ni leur faire lâcher leur prise. Ainsi , Dieu ayant déjà mis la main sur nos corps : son Saint-Esprit, que l'Écriture appelle son doigt, en étant entré en possession ; par conséquent , ô chair des fidèles , en quelque endroit de l'univers que la corruption t'ait jetée , ou quelque partie de tes cendres , tu demeures toujours sous sa main. Et toi , terre , mère tout ensemble et sépulcre commun de tous les mortels , en quelques sombres retraites que tu aies englouti et caché nos corps, tu les rendras un jour tout entiers ; et plutôt le ciel et la terre seront renversés, qu'un seul de nos cheveux périsse. Pour quelle raison , chrétiens , si ce n'est pour celle que j'ai déjà dite : que Dieu se rendant maître de nos corps , il les doit posséder dans l'éternité sans qu'aucune force puisse l'empêcher d'achever en eux son ouvrage?
Vivez dans cette espérance , messieurs ; et cependant regardant vos corps comme les temples de l'Esprit de Dieu , n'y faites plus régner les idoles que vous y avez abattues. Votre corps , en l'état où Dieu la mis , ne peut plus être violé sans sacrilège. « Ne savez-vous pas, dit saint Paul, « que vos corps sont les temples de l'Esprit -de « Dieu ; et que si quelqu'un profane son temple , « Dieu qui est jaloux de sa gloire lui fera sentir « sa vengeance : il le perdra sans miséricorde ? » Disperdet illum Deus, dit ce saint apôtre'. Donc , mes frères , ne violons pas le temple de Dieu ; et puisque nous apprenons par la foi que notre corps est un temple , « possédons en hon- « neur ce vaisseau fragile , et non pas dans les « passions d'intempérance : comme les Gentils , « qui n'ont pas de Dieu : car Dieu ne nous appelle « pas à l'impureté , mais à la sanctification en « Jésus-Christ Notre-Seigneur^ » 0 sainte chas-
• De Ânim. n' 4.
» Joan. X , 20.
' I. Cor. III , 17.
* Thés». IV, 4 , 5, 7.
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teté ! c'est à toi de garder ce temple ; c'est à toi d'en empêcher la profanation. C'est pourquoi Tertullien a dit ces beaux mots , que je vous prie d'imprimer dans votre mémoire : Illato in nos et consecrato Spiritu sancto , ejtis templi œditua et antistita pudiciiia est^ : « Le Saint-Esprit « étemt descendu en nous, pour y demeurer « comme dans son temple ; la gardienne de ce « temple , c'est la chasteté : elle en est , dit Ter- « tuliien , la sacristine ; » c'est à elle de le tenir net ; c'est à elle de l'orner dedans et dehors ; dedans par la tempérance , et dehors par la modestie : c'est à elle de parer l'autel sur lequel doit fumer cet encens céleste , je veux dire des saintes prières , et monter comme un parfum agréable devant la face de Dieu.
Mais , ô temple ! ô autel ! ô corps de l'homme ! ô cœur de l'homme 1 que je vois en vous de profanation ! « Fils de l'homme , approche-toi , dit « l'Esprit de Dieu à Ézéchiel * , et je te montrerai « l'abomination. Et je m'approchai, dit le pro- « phète, et je vis le temple et le sanctuaire : et « voilà, chose abominable! » voilà, dis-je, que de tous côtés chacun y érigeait son idole : dans le propre temple du Dieu vivant , sur l'autel même du Dieu vivant , on y sacrifiait aux faux dieux. Là était l'idole de la jalousie : ambition, c'est toi qui l'élève ; autant que tu vois de concurrents , ce sont autant de victimes que tu voudrais immoler à cette idole : Idolum zelP. « Là « des hommes qui tournaient le dos au sanctuaire, « et adoraient le soleil levant , » la faveur naissante : Dorsa habentes contra templumBomini, et faciès ad orientem ; et adorabant ad ortum solis 4 : ils oubliaient le vrai Dieu , et ils adoraient la fortune ; et des femmes au dedans du temple « pleuraient la mort d'Adonis, » plangentes Adonidem ^. Ne m'obligez pas à vous dire que c'est le sacrifice de l'amour profane. Ce spectacle vous fait horreur 5 et ce qui vous fait horreur pour les autres ne vous fait pas horreur pour vous-même. 0 corps, que Dieu a choisi pour temple! ô cœur, que Dieu a consacré comme son autel ! que je découvre en vous d'abominations ! que de fausses divinités ! que d'idoles que l'on y adore !
Mais peut-être qu'on les aura renversées en l'honneur de Jésus-Christ ressuscité, et que cette dévotion publique de toute l'Église vous aura fait nettoyer ce temple, et abattre toutes ces idoles. Ah ! que j'ai sujet de craindre que vous ne soyez sorti du tombeau comme des fantômes ,
' De Cuit. fetn. lib. ii , n* I.
2 Ezeck. vHi, 10, II.
^ Ibid. 3.
♦ Ibid. 16.
» Ibid. M.
vains simulacres de vivants, qui n'ont que la mine et l'apparence , qui n'ont ni la vie ni le cœur, qui font des mouvements et des actions qui sont tout artificielles, et comme appliquées par le dehors, parce qu'elles ne partent pas du principe! Si vous êtes ressuscites, toutes vos premières liaisons sont rompues. C'est eu vain que vous m'appelez , vains et criminels attachements , [ devez-vous dire ] ; je ne vous connais plus. C'est en vain que vous m'appelez à ces anciennes familiarités; il est arrivé en moi un grand changement qui ne me permet point de vous connaître. Est-ce donc un changement si étrange que de s'être confessé à Pâques? Ce changement est une mort ; ce changement m'a fait un autre homme, et vous voulez que j'agisse de la même sorte? Je ne me contente donc pas d'un changement léger. Chrétien , dans ces saintes solennités tu as bu à la fontaine de vie , dans la source des sacrements ; tu as reçu la grâce , je le veux croire : tu as repris une vie nouvelle avec Jésus-Christ ; cette vie nouvelle n'est que commencée ici-bas, et quand elle sera consommée , elle aura tous ces admirables effets , que je te représentais tout à l'heure. Dans un mois, dans dix jours , dans trois jours peut-être tes anciennes habitudes se réveilleront; l'ivrognerie, l'impudicité, la vengeance te rappelleront à leurs faux plaisirs. Tu avais pardonné une injure à ton ennemi ; le venm de la haine reprendra ses forces. Arrête , misérable , considère : eh ! que de belles espérances tu vas détruire ! que de beaux commencements tu vas arrêter ! Si c'est une malice insupportable de déraciner la première verdure des champs, parce qu'elle est l'espérance de nos moissons ; si nous tenons à très-grande injure que l'on arrache dans nos jardins une jeune plante , parce quelle nous promettait d'apporter de beaux fruits; quelle est notre folie, quelle injure nous faisons-nous à nous-mêmes, à l'Église, à l'Esprit de Dieu, de chasser cet Esprit qui commençait en nous un si grand ouvrage, de mépriser la grâce qui est une semence d'immortalité, de perdre la vie nouvelle, qui , croissant tous les jours , fût venue à cette perfection que je vous ai dite !
Par conséquent, mes frères, comme Jésus- Christ est ressuscité, ainsi marchons en nouveauté de vie. Puisque nous sommes ici-bas en cet exil du monde parmi tant de maux, songeons qu'il n'est rien de meilleur que cette belle, cette illustre espérance que Dieu nous présente par Jésus-Christ. Après avoir confessé nos péchés dans l'humilité de la pénitence , cessons , cessons d'aimer ce que nous avons détesté solennellement devant le ministre de la sainte
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Église , en présence de Dieu et de ses saints anges. N'allons point aux eaux infectées, après nous être lavés dans le sang de Jésus : après avoir communiqué à son divin corps , qui est le gage de notre glorieuse résurrection , ne communiquons point à Satan , ni à ses pompes , ni à ses œuvres ; que la joie sainte de l'Esprit de Dieu surmonte la fausse joie de ce monde.
Je me souviens ici , chrétiens , de l'allégresse divine et spirituelle qui était autrefois dans l'Église au saint jour de Pâques. C'était vraiment une joie divine, une joie qui honorait Jésus- Christ ; parce qu'elle n'avait point d'autre objet que la gloire de son triomphe. C'était pour cela que les déserts les plus reculés et les solitudes les plus affreuses prenaient une face riante. Maintenant nous nous réjouissons, il n'est que trop vrai ; mais ce n'est pas vous, mon Sauveur, qui êtes la cause de notre joie. Nous nous réjouissons de ce qu'on pourra faire bonne chère en toute licence ; plus déjeunes, plus d'austérités : si peu de soin que nous avons peut-être apporté pendant le carême à réparer les désordres de notre vie , nous nous en relâcherons tout à fait. Le saint jour de Pâques, destiné pour nous faire commencer une vie nouvelle avec le Sauveur, va ramener sur la terre les pernicieuses délices du siècle , si toutefois nous leur avons donné quelque trêve , et ensevelira dans l'oubli la mortification et la pénitence, tant la discipline est énervée parmi nous. Nous croyons avoir assez fait quand nous nous sommes acquittés pour la forme d'une confession telle quelle, et d'une communion qui peut-être est un sacrilège. Mais quand même elle serait sainte , comme je le veux présumer, vous n'avez fait que la moitié de l'ouvrage.
Fidèles, je vous en avertis de la part de Dieu ; la principale partie reste à faire, qui est d'amender votre mauvaise vie , de corriger le dérèglement de vos mœurs, et de déraciner ces habitudes invétérées qui vous sont comme passées en nature. Si vous avez été justifiés, j'avoue que vous n'avez plus à craindre la damnation éternelle ; mais ne vous imaginez pas pour cela être en sûreté. Craignez vos mauvaises inclinations ; craignez ces objets qui vous plaisent plus qu'il n'est convenable à un chrétien qui a participé au corps du Sauveur; craignez ces dangereuses rencontres dans lesquelles votre innocence a déjà tant de fois fait naufrage : que votre expérience vous fasse prudents, et vous oblige à une précaution salutaire ; car la pénitence a deux qualités qui sont toutes deux également saintes et inviolables.
Retenez ceci, s'il vous plaît; la pénitence a deux qualités : elle est le remède pour le passe; elle est vnc précaution pour l'avenir. La dispo-
sition pour la recevoir comme remède de nos désordres passés , c'est la douleur des péchés que nous avons commis : la disposition pour la recevoir comme précaution de l'avenir, c'est une crainte filiale des péchés que nous pouvons commettre , et des occasions qui nous y entraînent. Gardons-nous bien, fidèles, de violer la sainteté de la pénitence, en l'une ou en l'autre de ses parties, de peur de faire injure à la grâce et à la libéralité du Sauveur.
Par conséquent ne perdons jamais cette crainte respectueuse qui est l'unique garde de l'innocence : craignons de perdre Jésus- Christ qui nous a gagnés par son sang. Partout où je le vois, il nous tend les bras. Jésus nous tend les bras a la croix : Venez, dit-il , mourir avec moi. Jésus- Christ sortantdu tombeau, victorieux de la mort, nous tend les bras : Venez , dit-il , ressusciter avec moi. Jésus-Christ à la droite du Père nous tend les bras : Venez , dit-il , régner avec moi : vous serez, vous serez un jour tels que je suis en cette glorieuse demeure ; vivez, consolez-vous dans cette espérance. Je suis heureux , je suis immortel : soyez immortels à a grâce , vous obtiendrez enfin dans le ciel le dernier accomplissement de la vie nouvelle, c'est-à-dire la justice parfaite , la paix assurée, l'immortalité de l'âme et du corps. Amen.