SUR LES MOTIFS DE LA JOIE DU CHRÉTIEN
aussi. Jésus-Christ est ressuscité, mais tout entier : de là la joie. Car que craindre? Quoi, pauvre, [ta misère t'effraye, et on te destine] un royaume ! Complacuit Patri vestro dare vobis regnum ' : « Il a plu à votre Père de vous « donner son royaume. » Ne vous réjouissez donc pas de ce que [vous êtes ici-bas riches, puissants, heureux]; mais de ce que Jésus-Christ est ressuscité, et nous tous en lui pour aller régner avec lui.
Mais pour goûter cette joie céleste , fuyez ces joies qui nous sont laissées pour notre supplice. Gaudio dixi : Quid frustra deciperls ^ ? « J'ai « dit à la joie : Pourquoi trompes-tu si vaine- « ment? » Cette joie qui commence à naître [ te captive]; tu n'es plus maîtresse de tes désirs, tu ne possèdes plus ta volonté : crains cette joie. Je te vois verser un torrent de pleurs ; tu n'oses lever la tête : ah ! si tu avais connu la séduction de la joie! Quid frustra deciperis? Et toi, qui as tendu à ton ennemi d'imperceptibles lacets , [ des ] pièges invisibles , tu as dit : Qui nous verra? Il est tombé à tes pieds; [vain] triomphe du cœur : Frustra deciperis. Tu effleures la peau [ à ton ennemi ; tu te plonges] à toi le poignard dans le sein. Défiez-vous donc de la joie qui vient des sens ; car il en est comme de ces villes qu'on prend dans une fête. On feint une paix ; joie partout : tout d'un coup le feu, l'épée, le carnage; on commence à dire : Malheureuse joie! il n'est plus temps; il faut périr. Il fallait avoir connu auparavant que le ris est une erreur, et dire à la joie : Tu t'es vainement trompée. Quand donc une joie soudaine et trop vive [s'empare du cœur ] , la vapeur monte à la tête , on s'enivre; c'est l'ennemi qui veut te perdre.
La vie humaine semblable à un chemin ; dans l'issue est un précipice affreux : on nous en avertit dès le premier pas ; mais la loi est prononcée, il faut avancer toujours. Je voudrais retourner sur mes pas : Marche, marche. Un poids invincible, une force invincible nous entraîne ; il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines [nous fatiguent et nous inquiètent dans la route : ] encore si je pouvais éviter ce précipice affreux. Non, non; il faut marcher, il faut courir : [ telle est la] rapidité des années. On se console pourtant ; parce que de temps en temps [on rencontre des] objets ^ui nous divertissent, des eaux courantes, des fleurs qui passent, etc. On voudrait arrêter : Marche, marche. Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé; fracas effroyable,
• Luc. XII , 32. » Evcl. 11,2.
inévitable ruine. On se console parce qu'on emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu'on voit se faner entre ses mains du matin au soir ; quelques fruits qu'on perd en les goûtant : enchantement. Toujours entraîné , tu approches du gouffre affreux : déjà tout commence à s'effacer; les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes , les eaux moins claires ; tout se ternit , tout s'efface : l'ombre de la mort [se présente] ; on commence à sentir l'approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord; encore un pas. Déjà l'horreur trouble les sens, la tête tourne, les yeux [s'égarent] ; il faut marcher. [ On voudrait retourner ] en arrière ; plus de moyen : tout est tombé , tout est évanoui, tout est échappé.
Je n'ai pas besoin de vous dire que ce chemin , c'est la vie ; que ce gouffre , c'est la mort. Mais la mort finit tous les maux passés, et se finit ellemême. Non , non : dans ces gouffres , des feux dévorants , grincements de dents , un pleur éternel , un feu qui ne s'éteint pas , un ver qui ne meurt pas. Tel est le chemin de celui qui s'abandonne aux sens ; plus court aux uns qu'aux autres. On ne voit pas la fin : quelquefois on tombe sans y penser, et tout d'un coup. Mais le fidèle [ demeure ferme : ] Jésus-Christ , qui l'accompagne toujours, [le soutient; ] il méprise ce qu'il voit périr et échapper. Au bout , près de l'abîme, une main invisible le transportera ; ou plutôt il y entrera comme Jésus-Christ , il mourra comme Jésus-Christ, pour triompher de la mort. Quiconque a cette foi, il est heureux; [il possède] la joie de Tobie. Jérusalem, beati omnes qui diligunt ^e ' : « 0 Jérusalem , heureux sont tous « ceux qui t'aiment , » qui verront tes murailles rétablies , ton sanctuaire , tes sacrifices. Beatus ero, sifueiint reliquœ seminis meiadvidendam claritaiem Jérusalem^ : «Je serai heureux, « s'il reste des hommes de ma race pour voir la « lumière et la splendeur de Jérusalem ; » combien plus de la céleste Jérusalem ! [Telle est la] joie de Jésus-Christ ressuscité , qui dégoûte des joies qui passent, et qui donnera la joie éternelle, au nom du Père , et du Fils , et du Saint-Esprit.
' 7b6. XIII, 18.
» Ibid. 20.