‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 14 sur 164 · XV · texte numérisé non relu

XV

Quand l'ordre des siècles sera révolu , les mystères de Dieu consommés , ses promesses accompUes, son Évangile annoncé par toute la terre ; quand le nombre de nos frères sera rempli , c'està-dire quand la sainte société des élus sera complète , le corps mystique du Fils de Dieu composé de tous ses membres , et les célestes légions , où la désertion des anges rebelles a fait vaquer tant

' On ne voit pas précisément pour quel jour l'auteur avait destiné ce sermon : il nous a paru qu'il n'y en avait pas auquel il put mieux convenir qu'à celui des Morts, d'autant plus que nous n'en avons point trouvé de direct pour leur commémoration. [Édit. de Déforis.)

SUR LA RESURRECTION DERNIERE

de places , entièrement rétablies par cette nouvelle recrue ; alors il sera temps , chrétiens , de détruire tout à fait la mort , et de la reléguer pour toujours aux enfers d'où elle est sortie : Et infemus et mors missi sunt in stagnum ignis ' : « Alors l'en- « fer et la mort furent jetés dans l'étang de feu ; » comme il est écrit dans l'Apocalypse \ Il est écrit que « Dieu n'a pas fait la mort ^ , mais qu'elle

' Apoc. XX, 14.

' Maintenant tout semble être sourd à la voix de Uieu , puisque les hommes même y sont insensibles , auxquels toutefois il a donné , et des oreilles pour écouter sa parole , et un cœur pour s'y soumettre ; et alors toute la nature sera animée pour l'entendre....

Si j'annonçais à des infidèles cet Évangile de vie et de 1 csurrection étemelle , je m'efforcerais , chrétiens , de détruire les raisonnements qu'oppose ici la sagesse humaine à la puissance de Dieu et à la gloire de notre nature si puissamment réparée. Mais, puisque je parle à des chrétiens, à qui celte doctrine céleste n'est pas moins familière ni moins naturelle que le lait qu'ils ont sucé dès leur enfance , je n'ai pas dessein de m'étendre à vous prouver par un long discours la réalité de ces trois présents , mais seulement de vous préparer à les recevoir en ce dernier jour de la justice de Dieu, et de sa main hbérale.

J'ai déjà dit, chrétiens, que c'est l'âme qu'il faut préparer, comme la partie principale pour recevoir en nos corps ces dons précieux. J'ai dît et j'ai promis de vous faire voir que ces saintes préparations sont toutes heureusement renfermées dans celles de la pénitence. Que vous demande-t-on dans la pénitence ? que vous vous retiriez de tous vos péchés , que vous preniez des précautions pour ne tomber plus, que vous vengiez sur vousmêmes par une satisfaction convenable, la honte de votre chute. Ainsi la volonté de vivre à la grâce, acquerra à vos corps une vie nouvelle : les sages précautions pour n'y plus "mourir, assureront à vos corps l'immortalité : le zèle de satisfaire un Dieu irrité par les saintes humihalions de la pénitence, méritera d'être revêtu d'une gloire toute di V me. Deux paroles du Fils de Dieu adressées aux morts : . . . la première , aux pécheurs , pour les appeler à la pénitence : la seconde, aux morts ensevelis, pour les rappeler à la vie : la première , disposition à rendre la seconde salutaire. Il faut commencer par l'âme, pour préparer le corps à la vie. Pour joindre ces deux choses , et la pénitence dont voici le temps , et la résurrection des morts , (jui, par l'ancienne institution de cette paroisse, doit être j)iêchée aujourd'hui dans cette chaire....

O Jésus , vous vous êtes réservé à vous-même de prononcer la parole qui appellera les morts à la résurrection générale; mais vous voulez que les autres morts, que vous voulez vivifier par leur conversion , soient appelés à cette vie par vos ministres. Donnez-moi donc votre parole par la grâce de votre Ksprit saint et l'intercession

Ce qu'on vient de lire est l'extrait d'un autre cxorde fait Mir ce texte : Venit hora in qua omnes qui sunt in monutnenlis audicnt vocem Filii Dei , etc. {Joan. v, 28. Bossuet l'avait composé pour adapter ce sermon à un autre jour et à un autre lieu : comme il s*y trouvait plusieurs choses entièrement <'on formes au premier exorde, nous nous sommes bornés à en extraire ce qu'il y avait de différent, pour le donner ici 111 note. (Édit. de Dcforis.)

^ Sap. I, 13.

« est entrée dans le monde par l'envie du dia- « ble ' « et par le péché de l'homme. Mais l'homme en consentant au péché , s'est assujetti à la mort ; ainsi, contre l'intention du Créateur, l'homme qui était sorti immortel de ses saintes et divines mains, est devenu mortel et caduc par la malice du diable.

Or le Sauveur étant venu sur la terre pour dissoudre l'œuvre du diable, il détruira premièrement le péché ; et après , par une suite nécessaire d'une victoire si illustre et si glorieuse , il abolira aussi la puissance et l'empire de la mort. Ainsi l'Apôtre s'écrie : « 0 mort, où est ta victoire? » Vbi est, mors, Victoria tua^l Mais il faut ici remarquer que tant qu'il restera sur la terre quelque vestige du péché , la mort ne cessera de tout ravager, et exercera toujours sur le genre humain sa dure et tyrannique puissance. Mais à la consommation des siècles, après que le règne du péché sera détruit sur laterre , que toute la pompe du monde sera dissipée , et enfin que tout ce qui s'élève contre la gloire de Dieu sera renversé , alors Jésus-Christ attaquera sa dernière ennemie qui est la mort ; et tirant tous ses enfants d'entre ses mains , il les délivrera pour jamais de cette cruelle, dure et insupportable tyrannie : Novissima inimica destruetur.

Encore que ce triomphe de Jésus-Christ sur la mort ne s'accomplira qu'à la fin des siècles , il se commence dès la vie présente ; et au milieu de ce siècle de corruption , l'œuvre de notre immortalité se prépare. Que devons-nous faire pour concourir à l'opération de la grâce qui nous ressuscite? L'Écriture nous propose trois principes de résurrection : la parole de Jésus-Christ, le corps de Jésus-Christ, l'esprit de Jésus-Christ. La parole de Jésus-Christ : " Le temps vient où « tous ceux qui sont dans les sépulcres enteu- « dront la voix du Fils de Dieu : » Venit hora in qua omnes qui sunt in monumentis audient vocem Filii Dei^. Le corps de Jésus-Christ : « Ce- " lui qui mange ma chair a la vie éternelle, et «je le ressusciterai au dernier jour : » Qui manducat meam carnem habet vitam œternam, et ego ressuscitaho eum in novissimo die^. L'esprit de Jésus-Christ : « Si l'esprit de celui qui « a ressuscité Jésus habite en vous , celui qui « a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts , don- « nera aussi la vie à vos corps mortels par son « Esprit qui est en vous : » Quod si Spiritus ejus qui susciiavit Jesum à mortuis, habitat in vobis, qui susciiavit Jesum à mortuis, vivijicabit et mortalia corpora vestra propter inhabitantem

' .Sap. 11,24.

= I. Cor. XV, 55

3 Joan. V, 28.

* Jhid. VI , 65. «

Spiritum ejus in vobis \ Ce que nous demande cette parole : ce que nous devons à ce corps : ce qu'exige de nous cet Esprit.

PREMIEB POINT.

Nous voyons dans l'Évangile deux paroles du Fils de Dieu qui sont adressées aux morts ; l'une à la fin des siècles , l'autre durant le cours du siècle présent. Ecoutez comme il parle au chapitre cinquième de saint Jean : < En vérité , en vérité , «je vous le dis, l'heure vient, et elle est déjà « venue, où les morts entendront la voix du Fils n de Dieu ; et ceux qui l'entendront , vivront » Amen, amen, dico vobis, quia venit hora, et nunc est, quando mortui audient vocem Filii Dci; et qui audierint, vivent^. « L'heure vient, « et elle est déjà. « Remarquez ; donc cette parole ne regarde pas la consommation des siècles. Les morts entendront la voix du Fils de Dieu ; c'est ce qu'il a dit auparavant : < Celui qui écoute ma « parole, et qui croit à celui qui m'a envoyé, « est passé ^ de la mort à la vie : » Transiet do morte ad vitam. Mais voici encore une autre parole : « L'heure vient; » il ne dit plus. Elle est déjà ; « que tous ceux qui sont dans les tomheaux « entendront sa voix , et ceux qui auront bien fait « sortiront pour ressusciter à la vie , et ceux qui « auront mal fait sortiront pour ressusciter à leur « condamnation ^ . ■» Voilà donc deux paroles adressées aux morts , parce qu'il y a deux sortes de morts ; ou plutôt il y a deux parties en l'homme et toutes deux ont leur mort. « L'âme , dit saint « Augustin* est la vie du corps, et Dieu est la « vie de l'âme : » ainsi, comme le corps meurt quand il perd son âme , l'esprit meurt quand il perd son Dieu. Cette mort ne nous touche pas , parce qu'elle n'est pas sensible ; et toutefois , chrétiens , si nous savions pénétrer les choses , cette mort de nos corps qui nous paraît si cruelle , suffirait pour nous faire entendre combien celle du péché est plus redoutable. Car si c'est un si grand malheur que le corps ait perdu son âme , combien plus que l'âme ait perdu son Dieu? Et si nos sens sont saisis d'horreur en voyant ce corps froid et insensible abattu parterre, sans force et sans mouvement ; combien est-il plus horrible de contempler l'âme raisonnable, cadavre spirituel et tombeau vivant d'elle-même, qui, étant séparée de Dieu par le péché , n'a plus de vie ni de sentiment que pour rendre sa mort éternelle? C'est

' Rowi. VIII, 14.

= Joan. V, 25.

3 Bossuet remarque dans son manuscrit , que le grec porte le passé : transivit. (Édit. de Deforis.)

* /oaw.v, 24,28,29.

* Serm. ccLXXiii, n" i, t. v, col. n05.

SUR LA RÉSURRECTION DERNIÈRE

donc à ces morts spirituels , c'est aux âmes pécheresses que Jésus-Christ adresse sa voix pour les appeler à la pénitence. Venit hora, et nunc est : « L'heure vient, et elle est déjà. »

Que si vous me demandez d'où vient qu'il adresse encore à la fin des siècles une seconde parole aux morts qui sont gisants et ensevelis dans les tombeaux , je vous le dirai en un mot , parce que la chose est assez connue. L'âme a péché par le ministère et même en quelque sorte par l'instigation du corps ; et c'est pourquoi il est juste qu'elle soit punie avec son complice. L'âme s'est aussi servie dans les bonnes œuvres du ministère du corps qu'elle a pris soin de dompter, afin, comme dit l'apôtre', que la justice de Dieu s'assujettît à elle-même nos membres , et leur fît porter le joug honorable de Jésus-Christ et de l'Évangile. Ainsi ce corps , qui a eu sa part aux travaux , doit être aussi appelé comme un compagnon fidèle à la société de la gloire.

Ou si vous vouliez que je vous apporte une raison plus sublime et plus digne encore de la majesté du Sauveur : il était juste que le Fils de Dieu ayant pris un corps aussi bien qu'une âme , et ayant uni l'homme tout entier à sa divine personne, il fît sentir sa puissance au corps et à l'âme, et qu'il soumît l'homme tout entier à l'autorité de son tribunal. C'est pourquoi après avoir parlé aux morts spirituels pour ressusciter leurs âmes , il parle à la fin des siècles aux morts gisants dans les sépulcres , pour les en faire sortir et leur rendre la vie : Et gui audierint, vivent : « Et ceux « qui l'entendront , vivront. »

Quand donc cette heure dernière sera arrivée , à laquelle Dieu a résolu de réveiller les élus de leur sommeil , une voix sortira du trône et de la propre bouche du Fils de Dieu , qui ordonnera aux morts de revivre. « Os arides , os desséchés , « écoutez la parole du Seigneur : » Ossa arida, audite verbum Domini *. Au son de cette voix toute-puissante qui se fera entendre en un moment de l'orient jusqu'à l'occident , et du septentrion jusqu'au midi, les corps gisants, les os desséchés, la cendre et la poussière froide et insensible, seront émus dans le creux de leurs tombeaux ; toute la nature commencera à se remuer ; et la mer, et la terre, et les abîmes se prépareront à rendre leurs morts qu'on croyait qu'ils eussent engloutis comme leur proie , mais qu'ils avaient seulement reçus comme un dépôt pour le remettre fidèlement au premier ordre. Car , mes frères , « Jésus qui aime les siens , et les aime jusqu'à la « fin ^ , » prendra soin de ramasser de toutes les

' Âom. VI.

2 Ezech. xxxVH, 4.

3 Joan. XIII, I.

SUR LA RÉSURRECTION DERNIÈRE

parties du monde leurs restes toujours précieux devant lui. Ne vous étonnez pas d'un si grand effet ; c'est de lui qu'il est écrit qu'il « porte tout « l'univers par sa parole très-efficace'. » Toute la Aaste étendue de la terre et les profondeurs des mers , et toute l'immensité du monde , n'est qu'un point devant ses yeux. Il soutient de son doigt les fondements de. la terre : l'univers entier est sous sa main. Et lui , qui a bien su trouver nos corps dans le néant même d'où il les a tirés par sa parole, ne les laissera pas échapper à sa puissance au milieu de ses créatures. Car cette matière de nos corps n'est pas moins à lui pour avoir changé de nom et de forme : ainsi il saura bien ramasser les restes dispersés de nos corps qui lui sont toujours chers , parce qu'il les a une fois unis à une âme qui est son image , qu'il remplit de sa grâce , et qui sont toujours gardés sous sa main puissante , en quelque coin de l'univers que la loi des changements ait jeté ses restes précieux. Et quand la violence de la mort les aurait poussés jusqu'au néant, Dieu ne les aurait pas perdus pour cela ; car « il appelle ce qui n'est pas avec la même <. facilité que ce qui est : » Vocans ea quœ non sunt, tanquam ea quœ sunf. Et Tertullien a raison de dire que « le néant est à lui aussi bien que « tout : » Èjus est nihilum ipsum, cujus et totum ^.

Ayant donc ainsi rétabli les corps de ses bienaimés dans une intégrité parfaite , il les réunira à leurs âmes saintes, et ils deviendront vivants; il bénira cette union , afin qu'elle ne puisse plus être rompue , et il les rendra immortels. Il fera que cette union sera tellement intime , que les corps participeront aux honneurs des âmes ; et par là nous les verrons glorieux. Tels sont les magnifiques présents que Jésus-Christ fera en ce jour à ses élus par la puissance de sa parole. Il les fera sortir de leurs tombeaux pour leur donner la vie , l'immortalité et la gloire ; la mort ne sera plus , et toutes les marques de corruption seront abolies : Novissima inimica destruetur mors. 0 puissance de Jésus-Christ ! ô mort glorieusement vaincue ! ô ruines du genre humain divinement réparées !

Mais , mes frères , avant que la mort soit anéantie , il faut que le péché soit détruit , parce que c'est par le péché que la mort a régné sur la terre. Souvenez- vous donc , mes frères , de ce que nous avons dit au commencement , que Dieu n'a pas fait la mort : au contraire , comme il a créé l'âme raisonnable pour habiter dans le corps humain , il avait voulu au commencement que leur union

' Hebr. i , 3.

■ Rom. IV, 17.

^ Aoolog. n" 48.

fût indissoluble ; et c'est peut-être un des sens qu il faut donner à cette parole du Psalmiste : Corpus autem aptasti mihi*. « Vous m'avez approprié « un corps : » de même que s'il eût dit comme en son nom au Créateur : 0 Seigneur, vous avez fait mon âme d'une nature bien différente du corps ! car après avoir formé ce corps avec de la boue , c'est-à-dire avec une terre détrempée, ce n'est plus ni de la terre , ni de l'eau , ni du mélange du sec et de l'humide , ni enfin d'aucune partie de la matière que vous avez tiré l'âme que vous avez mêlée dans cette masse pour la vivifier. C'est de vous-même , c'est de votre bouche que vous l'avez fait sortir; vous avez soufflé un souffle de vie, et l'homme a été animé, non par l'arrangement des organes, non par la température des qualités , non par la distribution des esprits vitaux , mais par un autre principe de vitalité , que Dieu a tiré de son propre sein par une nouvelle création , toute différente de celle qui a tiré du néant et qui a formé la matière. C'est pourquoi quand il veut former l'homme , il recommence un nouvel ordre de choses , une nouvelle création : Faciamus hominem *. « Faisons l'homme. » C'est un autre ouvrage , une autre manière différente de tout ce qui précède ; rien encore qui lui soit semblable.

Que si cette théologie ne vous ennuie pas , j'ajouterai, chrétiens , que Dieu avait fait cette âme d'une nature immortelle. Car pour laisser à part les autres raisons qui nous montrent cette vérité , il suffit de considérer celle que nous apporte l'Écriture sainte ; c'est que Dieu l'a faite à son image, qu'elle est participante de la vie de Dieu; elle vit en quelque façon comme lui , parce qu'elle vit de raison et d'intelligence , et que Dieu l'a rendue capable de l'aimer et de le connaître, comme lui-même s'aime et se connaît. C'est pourquoi étant faite à son image , et étîmt liée par son fond à son immortelle vérité , elle ne tient point son être de la matière , et n'est point assujettie à ses lois : de sorte qu'elle ne périt point , quelque changement qui arrive au-dessous d'elle, et ne peut plus retomber dans le néant , si ce n'est que celui qui l'en a tirée , et qui l'ayant faite à son image , l'attache à lui-même comme à son principe , lâche la main tout à coup , et la laisse aller dans cet abîme.

Toutefois , comme elle est dans le dernier ordre des substances intelligentes, c'est en elle que se fera l'union entre les esprits et les corps , afin que tout soit disposé comme par degrés. Dieu a fait des substances séparées des corps : Dieu les peut faire en divers degrés , c'est-à-dire plus ou

' Psa/. XXXIX, 7. Hebr.

■ Gm. 1 , 26.

SUR LA RÉSURRECTION DERNIÈRE

moins parfaites ; et en descendant toujours on pourra enfin venir à quelqu'une qui sera si imparfaite , qu'elle se trouvera en quelque sorte aux confins des corps , et sera de nature à y être unie. Là, en descendant toujours par degrés du parfait à l'imparfait, on arrive nécessairement aux extrémités et comme aux confins où le supérieur et l'inférieur se joignent et se touchent. Car je crois qu'on peut entendre facilement que tout est disposé dans la nature comme par degrés , et que le premier principe donne l'être et se répand luimême par cet ordre et comme de proche en proche. Ainsi l'âme raisonnable se trouvera naturellement unie à un corps. « Vous m'avez approprié « un corps ? » Corpus autem aptasti mihi.

Mais ce mot d'approprier un corps a une plus particulière signification : car il faut nous persuader que l'âme raisonnable parle et dit à son Créateur : Comme vous m'avez faite immortelle en me créant à votre image , vous m'avez aussi approprié un corps si bien assorti avec moi , que notre paix et notre union serait éternelle et inviolable , si le péché venant entre deux n'eût troublé cette céleste harmonie. Comment est-ce que le péché a désuni deux choses si bien assorties ? 11 est aisé de l'entendre par cette excellente doctrine de saint Augustin : Car, dit-il , c'est une loi immuable de la justice divine , que le mal que nous choisissons soit puni par un mal que nous haïssons. De sorte que c'a été un ordre très-juste qu'étant allés au péché par notre choix , la mort nous ait suivis contre notre gré , et que « notre âme fut contrainte '< de quitter Son corps par une juste punition de <( ce qu'elle a abandonné Dieu par une déprava- <i tion volontaire : •> Spiritus , quia volens deseruit Deum, deserit corpus invitus '.

C'est , mes frères , en cette sorte que « le péché « étant entré dans le monde , la mort , comme « dit l'Apôtre, y est entrée par le même moyen \ » C'est pourquoi le Fils de Dieu ne détruit la mort qu'après avoir détruit le péché ; et avant que d'adresser aux morts, à la fin des temps, la parole qui les ressuscite , il adresse dans le cours des siècles à tous les pécheurs , sa parole , qui les convertit et qui les appelle à la pénitence. C'est cette parole que nous vous portons. Plût à Dieu que nous pussions détacher de notre parole tout ce qui flatte l'oreille, tout ce qui délecte l'esprit, tout ce qui isurprend l'imagination , pour n'y laisser que la vérité toute simple, la seule force et l'efficace toute pure du Saint-Esprit , nulle pensée que pour convertir ! 0 morts , c'est donc à vous que je parle , non à ces morts qui gisent dans ce tombeau et reposent en paix et en espérance sous cette terre

' De Trinit. lib. iv , n" lo, t. vin, col. 820. ^ flom. V, 12.

bénite ; mais à ces morts parlants et écoutants , « qui ont le nom de vivants et qui sont morts en « effet : « Nomen habes quod vivas et mortua es ' : qui portent leur mort dans leur âme , parce qu'ils y portent leur péché. Écoutez, ô morts spirituels : c'est Jésus-Christ qui vous appelle pour ressusciter avec lui. « Pourquoi voulez-vous mourir, mai- « son d'Israël ^ ? » Sortez de vos tombeaux , sortez de vos mauvaises habitudes. Ah ! que je vous relève aujourd'hui : mais avant de vous relever, que je vous abatte.

« Encore quarante jours, et Ninive sera dé- « truite : » Adhuc quadragmta dies, et Ninive subvertetur^. Dieu les menace de les renverser, et ils se renversent eux-mêmes en détruisant jusqu'à Ifi racine leurs inclinations corrompues : Subvertitur plane, dum calcatis deterioribus studiis admeliora convertitur : subvertitur plane, dum purpura in cilicium , afjluentia in jejunium , lœtitia mutatur injîetum "*. De quoi vous plaignez-vous, ô Seigneur? vous avez dit que Ninive serait renversée; en effet elle est renversée en tournant en bien ses mauvais désirs. « Ninive est « véritablement renversée , puisque le luxe de ses « habits est changé en un sac et un cilice , la su- « perfluité de ses banquets en un jeûne austère , « la joie dissolue de ses débauches aux saints gé- « missements de la pénitence. « 0 ville utilement renversée ! Paris, dont on ne peut abaisser l'orgueil , dont la vanité se soutient toujours malgré tant de choses qui la devraient déprimer, quand te verrai-je renversée? Quand est-ce que j'entendrai cette bienheureuse nouvelle : Le règne du péché est renversé de fond en comble ; ses femmes ne s'arment plus contre la pudeur, ses enfants ne soupirent plus après les plaisirs mortels , et ne livrent plus en proie leur âme à leurs yeux : cette impétuosité , ces emportements , ce hennissement des cœurs lascifs est supprimé : ceux qui ont attenté sur la couche de leur prochain , [ sont aujourd'hui chastes ] : le bien d'autrui [ est enfin restitué ?]....« Et les trésors d'iniquité sont encore « dans ton coffre comme un feu prêt à te dévorer : » Et adhuc in arca tua ignis thesauri iniquitatis qui dévorant te ^. Tu crois te les être appropriés par l'usage de tant d'années : tout est renversé. Mais relevez-vous, sortez de ces tribunaux, salutaires tombeaux des pénitents, venez à la table des enfants , venez à la vie , venez au pain véritable que Moïse n'a pu donner à nos pères ^ : venez au

' Apoc.ui, I.

' Ezech. xxxill, H.

' Joan. III, 4.

* S.Eiicher Homil. de pœnit. Ninivit. Bibliot. PP. l. vj, col. 646.

* Mich. VI, 10.

« Joan. VI , 32.

corps de Jésus, qui est le second principe de ré surrection et de vie.

SECOND POINT

Le corps de Jésus-Christ est premièrement le modèle de notre résurrection. Un architecte qui bâtit un édifice , se propose un plan et un modèle : Jésus-Christ se propose son propre corps. « Il « transformera notre corps tout vil et abject qu'il « est , afm de le rendre conforme à son corps « glorieux : » Reformabit corpus humilitatis nostrœ configuratum corpori daritatis suœ '. Il en est secondement le gage : « Si les morts ne '< ressuscitent point , Jésus-Christ n'est donc point « ressuscité : " Si mortui non résurgent, neque Christus resurrexit ' : » les prémices de la « résurrection : » Primitiœ dormientium ^ : le grain de froment. « A la fin des siècles , dit saint « Augustin , tout le genre humain se lèvera comme « une seule moisson ; l'essai en a été fait dans le « principal grain : " Sed generis humani una in fine sœculi messis assurget : tentatum est experimentum in principali grano '*. Il est en troisième lieu le principe d'incorruption ^ La corruption par le sang : de même l'immortalité. D'où vient donc qu'il faut mourir et être assujetti à la corruption ? [ C'est que nous portons une ] chair de péché : de là chargée d'infirmités et de maladies. Allez dans les hôpitaux durant ces saints jours pour y contempler le spectacle de l'infirm.ité humaine : là vous verrez en combien de sortes la maladie se joue de nos corps. Là elle étend , là elle retire; là elle relâche, là elle engourdit; là elle cloue un corps perclus et immobile, là elle le secoue tout entier par le tremblement. Pitoyable variété ! diversité surprenante ! Chrétiens , c'est la maladie qui se joue comme il lui plaît de nos corps, que le péché a abandonnés à ses cruelles bizarreries. 0 homme, considère le peu que tu es; regarde le peu que tu vaux : viens apprendre la liste funeste des maux dont ta faiblesse est menacée. Et la fortune pour être également outrageuse, ne se rend pas moins fécondeen événements fâcheux. Le secours qu'on leur donne , image du grand secours que leur donnera un jour Jésus- Christ en les affranchissant tout à fait. Mais en attendant il faut qu'ils tombent pour être renouvelés ; ils ne laisseront à la terre que leur mortalité et leur corruption. Il faut que ce corps soit détniit jusqu'à la poussière ; la chair changera de nature , le corps prendra un autre nom ; même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps.

' Philip, m, 21.

2 I. Cor. XV, 13.

s Ihid. 23.

♦ S. Aug. Serm. cccLxi, n" 10, t. v, col. lill.

' S. Cyril. Alex, in Joan. lib. iv,cap. II.

SUR LA RÉSURRECTION DERNIÈRE

La chair deviendra un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue : tant il est vrai que tout meurt en eux jusqu'à ces termes funèbres pEu* lesquels on exprimait ces malheureux restes : Post totum ignobilitatis elogium, caducœ in originem terram, et cadaveris nomen; et de isto quoque nomine periturœ in nullum inde jam nomen, in omnis jam vocabuli mortem^.

Mais ayant participé au corps du Sauveur, principe de vie , [ ne participons plus au péché , principe de mort ]. Nous recevons par le baptême un droit réel sur le corps de Jésus-Christ; donc sur sa vie , sur sa grâce , sur son immortalité. Ne renonçons point à ce droit , ne le perdons pas , le plus beau droit de l'Église comme une épouse. Deux espècesde communion , le droit , et l'actuelle participation. Nous demeurons toujours dans la communion du mystère, non-seulement dans l'actuelle participation, mais dans le droit de communier.

'< Le corps n'est pas pour la fornication , mais « pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps : » Corpus non fornicationi , sed Domino, et Dominus corpori *. Il fait notre corps semblable au sien, un temple. Solvite templum hoc ^ : '< Détrui- <i sez ce temple. » Nous devons l'orner comme un temple avec bienséance , je le veux bien ; mais toujours avec dignité: rien de vain, rien de profane. Donc , ô sainte chasteté , fleur de la vertu , ornement immortel des corps mortels , marque assurée d'une âme bien faite et véritablement généreuse , protectrice de la sainteté et de la foi mutuelle dans les mariages , fidèle dépositaire de la pureté du sang, et qui seule en sait conserver la trace ; viens consacrer ces corps corruptibles, viens leur être un baume éternel et un céleste préservatif contre la corruption; viens les disposer à une sainte union avec le corps de Jésus-Christ ; et fais qu'en prenant ce corps , nous en tirions aussi tout l'esprit.

TROISIÈME POINT

Je l'ai déjà dit , mes frères , mais il faut le dire encore une fois , que durant ce temps de corruption Dieu commence déjà dans nos corps l'ouvrage de leur bienheureuse immortalité. Oui , pendant que ce corps mortel est accablé de langueurs et d'infirmités. Dieu y jette intérieurement les principes d'une consistance immuable ; pendant qu'il vieillit , Dieu le renouvelle ; pendant qu'il est tous les jours exposé en proie aux maladies les plus dangereuses et à une mort très-certaine. Dieu travaille par son Esprit saint à sa résurrection glo^

' Tert. de Res. cariiis, u" 4.

2 I. Cor. VI, 13.

3 Joan. u , 19.

SUR LA RÉSURRECTION DERNIÈRE

rieuse. De quelle sorte s'accomplit un si grand mystère? Saint Augustin, qui l'a appris du divin apôtre , vous l'aura bientôt expliqué par une excellente doctrine.

Mortels , apprenez votre gloire : terre et cendre , écoutez attentivement les divines opérations qui se commencent en vous. Il faut donc savoir, avant toutes choses , que le Saint-Esprit habite en nos âmes , et qu'il y préside par la charité qu'il y répand. Comment cette divine opération s'étend elle sur le corps? Écoutez un mot de saint Augustin , et vous l'entendrez : « Celui-là , dit ce « saint évêque , possède le tout , qui tient la partie « dominante : » Totwn possidet , qui principale tenet \ « Or en nous , poursuit ce grand homme , « il est aisé de connaître que c'est l'âme qui tient « la première place , et que c'est à elle qu'appar- « tient l'empire. » De ces deux principes si clairs, si indubitables , saint Augustin tire aussitôt cette conséquence facile : « Dieu tenant cette partie " principale, c'est-à-dire l'âme et l'esprit , par le « moyen du meilleur, il se met en possession de « la nature inférieure ; » par le moyen du prince , il s'acquiert aussi le sujet; et dominant sur l'âme, qui est la maîtresse , il étend sa main sur le corps , l'assujettit à son domaine , et s'en met en possession. C'est ainsi que notre corps est renouvelé par la grâce du christianisme. Il change de maître heureusement , et passe en de meilleures mains : par la nature il était à l'âme , par la corruption il servait au vice , par la grâce et la religion il est à Dieu.

Il se fait comme un sacré mariage entre notre esprit et l'esprit de Dieu ; ce qui fait que « celui « qui s'attache au divin Esprit , devient un même '( esprit avec Dieu : » qui adhœret Domino , unus spiritus est^. Et comme on voit, dit Tertullien, dans les mariages , que la femme rend son époux maître de ses biens , et lui en cède l'usage ; ainsi l'âme en s'unissant à l'esprit de Dieu , et se soumettant à lui comme à son époux , lui transporte aussi tout son bien comme étant le chef et le maître de cette communauté bienheureuse. « La chair « la suit , dit Tertullien , comme une partie de sa « dot ; et au lieu qu'elle était seulement servante « de l'âme , elle devient servante de l'esprit de « Dieu. « Sequitur animam nubentem spiriiui caro , ut dotale mancipium ; etjam non animœ famula, sed spiritus^. En effet, ne voyez-vous pas que le corps du chrétien change de nature , et qu'au lieu d'être simplement l'organe de l'âme , il devient l'instrument fidèle de toutes les saintes volontés que Dieu nous inspire. Qu'est-ce qui

' Semi. CLXi, n° 6, t. V, col. 777-

2 I. Cor. VI, 17.

3 Tert. de Aitinid , n" 41.

donne l'aumône , si ce n'est la main? Qu'est-ce qui confesse ses péchés, si ce n'est la bouche? Qu'est-ce qui les pleure, si ce n'est les yeux? Qu'est-ce qui brûle du zèle du Dieu, si ce n'est le cœur? En un mot , dit le saint apôtre , « tous nos membres sont « consacrés à Dieu , et doivent être ses hosties « vivantes '. « Qui ne voit donc que le Saint-Esprit se met en possession de nos corps, puisqu'ils sont les instruments de sa grâce , les temples où il se repose en sa majesté , et enfin les hosties vivantes de sa souveraine grandeur?

Mais poussons encore plus loin ce raisonnement, et tirons la conséquence de ces beaux principes . Si Dieu remplissant nos âmes s'est mis en possession de nos corps , donc la mort , ni aucune violence , ni l'effort de la corruption ne peut plus les lui enlever. Tôt ou tard Dieu rentrera dans son bien , et retirera son domaine. Le fils de Dieu a prononcé que « nul ne peut rien ravir des mains « de son Père. Mon Père , dit-il , est plus grand « que toute la nature : >» Nemo potest rapere de manu Patris mei *. Et en effet ses mains étant si puissantes , nulle force ne les peut vaincre ni leur faire lâcher leur prise. Ainsi Dieu ayant mis sur nos corps sa main souveraine , s'en étant saisi par son Esprit saint , que l'Écriture appelle son doigt , et en étant déjà en possession ; ô chair, j'ai eu raison de le dire, qu'en quelque endroit de l'univers que la corruption te jette et te cache, tu demeures toujours sous la main de Dieu. Et toi, terre, mère tout ensemble et sépulcre commun de tous les mortels, en quelques sombres retraites que tu aies englouti , dispersé , recelé nos corps , tu les rendras tout entiers ; et plutôt le ciel et la terre seront renversés, qu'un seul de nos cheveux périsse ; parce que Dieu en étant le maître , nulle force ne peut l'empêcher d'achever en eux son ouvrage.

Ne doutez pas , chrétiens , « que si l'esprit im- « mortel qui a ressuscité le Seigneur Jésus habite « en vous, cet Esprit qui a ressuscité Jésus-Christ, « vivifiera aussi vos corps mortels à cause de son « esprit qui habite en vous ^. » Car cet Esprit tout-puissant, infiniment délecté de ce qu'il a fait en Jésus-Christ , agit toujours en conformité de ses divines opérations ; et pourvu qu'on le laisse agir, il achèvera son ouvrage. Nulle puissance du monde ne peut empêcher son action , et nous seuls pouvons lui être un obstacle; parce que les dons de Dieu demandent, ou une fidèle coopération, ou du moins une acceptation volontaire. Laissons-nous donc gouverner à l'Esprit de Dieu, laissons-lui dompter nos corps mortels. Si nous

' Rom. XII, I.

■î Joan. X , 29.

^ Rom. vu, II.

SUR LA RÉSURRECTION DERNIÈRE

voulons qu'il déploie sur eux toute sa vertu , laissons-lui les assujettir à sa divine opération. Détachons-nous de nos corps pour nous attacher fortement à l'Esprit de Dieu. Car que faisonsnous, chrétiens, lorsque nous flattons notre corps, que faisons-nous autre chose que d'accroître la proie de la mort , lui enrichir son butin , lui engraisser sa victime? Pourquoi m'es-tu donné, ô corps mortel ! et quel traitement te ferai -je? Si je t'affaiblis, je m'épuise ; si je te traite doucement, je ne puis éviter ta force qui me porte à terre, ou qui m'y retient. Que ferai-je donc avec toi , et de quel nom t'appellerai-je , fardeau accablant , soutien nécessaire, ennemi flatteur, ami dangereux, avec lequel je ne puis avoir ni guerre , ni paix , parce qu'à chaque moment il faut s'accorder, et à chaque moment il faut rompre? 0 inconcevable union , et aliénation non moins étonnante ! Puis-je me détacher de ce corps? Puis-je aussi m'y attacher avec tant de force , et contracter avec ce mortel une amitié immortelle? « Malheu- « reux homme que je suis ! Hélas ! qui me déli- " vrera de ce corps de mort ' ? «

C'est le commun sujet du gémissement de tous les véritables enfants de Dieu. Tous déplorent leur servitude , tous ressentent avec douleur que « ce fardeau du corps opprime l'esprit : » Corpus quod corrumpitur aggravât animam ^ : lui ôte sa liberté véritable. C'est pourquoi le grand saint Ambroise nous enseigne gravement que notre esprit n'étant dans le corps qu'en passant, nous ne devons pas lui permettre de s'attacher à cette nature dissemblable 5 mais que nous devons tous les jours rompre nos liens, afin que l'esprit se renfermant en lui-même conserve sa noblesse et sa pureté. Deux liens, ceux de la nature, et ceux de l'affection. Pour le premier, c'est à Dieu à rompre : pour l'autre , c'est à nous à prévenir : « Je meurs tous les jours , « dit l'Apôtre : Quotidiè morior ^. Par la première union l'âme est en prison et en servitude, le corps la domine, et s'en rend le maître. Secouons ce joug , tironsnous de cette indigne dépendance : il se fera une autre union par laquelle l'âme dominera. « Étu- <- dions-nous chaque jour, dit saint Ambroise , à " mourir, afin que notre âme par cette séparation " apprenne à se retirer des cupidités corporelles; « qu'élevée au-dessus des sens , les inclinations " terrestres ne puissent l'atteindre et s'y coller ; « et qu'elle éprouve ainsi une sorte de mort , afin « de ne point encourir la peine de la mort. » SU quotidianusususin nobis affectusquemoriendi, ut perillam, quam diximus, segregationem à

• Rom.yn, 24.

' Sap. IX, 15.

' 1. Cor. XV, 31.

corporels cupiditatibus , anima noslra se discat extrahere, et quasi in sublimi locata, quo terrenœ adiré libidines et eam sibi glutinare non possint, suscipiat mortis imaginem, nepœnam mortis incurrat '. C'est pourquoi dans la fonction qui est donnée à notre âme d'animer et de mouvoir les organes corporels, le même saint Ambroise avertit de ne se plonger pas tout à fait dedans et de ne se mêler pas avec eux : Non credamus huic corpori, nec miscea)mcs cum illo animam nostram'^ mais plutôt que nous les touchions d'une main légère comme un instrument de musique : Summis, ut ita dicam, digitis sicut nervorum sonos, ita puisât carnis isiius passiones ^.

On se pique de délicatesse, comme on se pique d'esprit ou de grandeur. Une tendre éducation.... Une personne si chère.... Ce soin extrême du corps est indigne du chrétien. Vous voudriez vous rendre immortels : la moindre douleur, la moindre faiblesse vous accable et vous décourage ; vous abandonnez tous les exercices de piété. Vous craignez d'échauffer ce sang, cette tête déjà trop émue, et ce tempérament si faible , si délicat. Que ne vous servez- vous plutôt de cette occasion favorable , pour rompre ces liens trop doux et trop décevants, pendant que la nature vous aide, qu'elle tire les liens si elle ne les brise pas tout à fait encore? Apprenez à regarder ce corps, dont la faiblesse vous appesantit , non plus comme une demeure agréable, mais comme une prison importune; non plus comme votre organe, mais comme votre empêchement et votre fardeau : « Je suis « captif de ce corps , et captif trop assujetti ; je « m'affranchirai eu souffrant , afin de ressusciter « tout à fait libre ^. » L'âme sera démêlée de ce corps de mort qu'elle laisse au-dessous d'elle , et retirée dans sa propre enceinte. La faiblesse et la douleur qui agitent tout le corps forcent l'âme à s'en détacher ; et la renfermant dans ses propres biens , lui font corriger une secrète délicatesse et un certain repos dans les sens, qui gagne les hommes trop facilement dans une grande sauté.

Que si l'attache à la santé même et à la vie , est si vicieuse et si contraire à la dignité du christianisme , que dirai-je de la curiosité , de la vanité, de cette vivacité qu'on affecte tant sur le teint et sur le visage? Faible et misérable créature , et vainement appelée à une beauté et à une gloire éternelle, vous ne sauriez sans regret voir tomber cette fleur d'un jour, ni passer cette couleur vive, ni cet air de jeunesse s'évanouir. Hélas 1 vous en avez honte, comme si c'était un défaut. Vous vou-

' De Fide Resiirr. lib. il , n» 40 , t. il , col. 1 144. = De bon. Mort. cap. ix , n° 40, 1. 1 , col. 406. ' Ibid. cap. VU, n° 27, col. 401.

* S. Ignat. Epist. ad Rom. ly.

SUR LA NÉCESSITÉ

lez cacher vos années , et non-seulement les cacher, mais résister à leur cours qui emporte tout, vous soutenir contre leur effort , et tromper leurs mains si subtiles qui ne cessent de vous enlever par mille artifices toujours quelque chose. Est-ce là cette gloire du corps de Jésus? [Il est] une autre santé , un autre beauté , une autre vie. Hé ! laissez-vous dépouiller de ce fragile ornement qui ne fait que nourrir votre vanité , vous exposer à la tentation , vous environner de scandales. Quittez l'amour de ce corps trop chéri et trop soigné : car si vous persistez à le tant chérir, ô que la mort vous sera cruelle ! 0 que vainement vous soupirerez, disant avec ce roi des Amalécites : Siccine séparât amara mors ' ? « Est-ce ainsi que la mort « amère sépare de tout? » Quel coup ! quel effort ! quelle violence !

Au contraire un homme de bien n'a rien à perdre en ce jour. La mortification lui rend la mort familière. Le détachement du plaisir le désaccoutume du corps. Il a depuis fort longtemps, ou dénoué, on rompu les liens les plus délicats qui nous y attachent. Il ne s'afflige donc pas de quitter son corps ; il sait qu'il ne le perd pas. Il a appris de l'Apôtre que nous avons un double voyage à faire : Scientes guoniam dum sumus in corpore père g rinamur à Domino.... Bonam voluntatem habemus inagis peregrinari à corpore, etprœsentes esse ad Dominum ^ : « Nous savons « que pendant que nous habitons ce corps , nous « sommes éloignés du Seigneur.... Nous aimons « mieux sortir de la maison de ce corps pour aller « habiter avec le Seigneur. » Car tant que nous sommes dans le corps , nous voyageons loin de Dieu ; et quand nous sommes avec Dieu , nous voyageons loin du corps. L'un et l'autre n'est qu'un voyage , et non une entière séparation, parce que nous passons dans le corps pour aller à Dieu , et que nous allons à Dieu dans l'espérance de retourner à nos corps. Ainsi lorsque nous vivons dans cette chair, nous ne devons pas nous y attacher comme si nous y devions demeurer toujours : et lorsqu'il en faut sortir, nous ne devons pas nous affliger comme si nous n'y devions jamais retourner. Par là étant délivrés des soins inquiets de la vie et des appréhensions de la mort , lorsque notre dernière heure approche, nous nous endormons en paix et en espérance. Car que crains-tu, âme chrétienne, dans les approches de la mort? Crains-tu de perdre ton corps? Mais que ta foi ne chancelle pas ; pourvu que tu le soumettes à l'Esprit de Dieu , cet Esprit tout- puissant te le rendra meilleur, saura bien te le conserver pour l'éternité. Peut-être qu'en voyant tomber ta mai-

> r. Reg. XV , 32.

î II. C'o» v,0,8.

son , tu appréhendes d'être sans retraite : mais écoute le divin Apôtre : « Nous savons, dit-il aux « Corinthiens , nous ne sommes pas induits à le « croire par des conjectures douteuses ; mais nous « le savons très-assurément et avec une entière « certitude , que si cette maison de terre et de « boue dans laquelle nous habitons , est détruite, « nous avons une autre maison qui n'est pas « bâtie de main d'homme , laquelle nous est pré- « parée au ciel '. » 0 conduite miséricordieuse de celui qui pourvoit à tous nos besoins ! « Il a « dessein , dit excellemment saint Jean Chrysosn tôrae * , de réparer la maison qu'il nous a don- « née : pendant qu'il la détruit et qu'il la renverse « pour la rebâtir toute neuve, il est nécessaire « que nous délogions. » Car que ferions-nous dans ce tumulte et dans cette poudre? Et lui-même nous offre son palais , il nous y donne un appartement pour nous faire attendre en repos l'entière réparation de notre ancien édifice. Ne craignons donc rien, mes frères; songeons seulement à bien vivre : car tout est en sûreté pour le chrétien. Tu n'oses pas, chrétien, tu te défies de tes œuvres; songe donc à cette assurance...

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PREMIER SERMON

POUR

LE PREMIER DIMANCHE DE L'A VENT

PRÊCHÉ DEVANT LE BOT

Sur la nécessité pressante de s'éveiller, de sortir de sa langueur, et de travailler sans délai à son salut.

Hora est jam nos de somno surgere.

Il est temps désormais que nous nous réveillions de notre sommeil. Rom. xin ,11.

Le croira-t-on , si je le dis , que presque toute la nature humaine est endormie , et qu'au milieu de cette action si vive et si empressée qui paraît principalement à la cour, la plupart des hommes languissent au dedans du cœur dans une mortelle léthargie? Nul ne veille véritablement , que celui qui est attentif à son salut. Et s'il est ainsi , chrétiens , qu'il y en a dans cet auditoire qu'un profond sommeil appesantit ! qu'il y en a qui en prêtant l'oreille n'entendent pas , et ne voient pas en ouvrant les yeux, et qui peut-être malheureusement ne se réveilleront pas encore à mon discours. C'est l'intention de l'Église de les tirer aujourd'hui de ce pernicieux assoupissement. C'est pourquoi elle nous lit dans

.' II. Cor. v,l.

» Homil. in dict. Apost. De dormientibus , ck. t. i , p. 7C4.

DE TRAVAILLER A SON SALUT

les saints mystères de ce jour, l'histoire du jugement dernier ; lorsque la nature étonnée de la majesté de Jésus-Christ , rompra tout le concert de ses mouvements , et qu'on entendra un bruit tel qu'on peut se l'imaginer parmi de si effroyables ruines, et dans un renversement si affreux. Quiconque ne s'éveille pas à ce bruit terrible , est trop profondément assoupi , et il dort d'un sommeil de mort. Toutefois si nous y sommes sourds , l'Église pour nous exciter davantage , fait encore retentir à nos oreilles la parole de l'apôtre. Le grand Paul mêle sa voix au bruit confus de l'univers, et nous dit d'un ton éclatant : « 0 fidèles , l'heure est venue de nous éveiller : » Hora estjam nos de somno surgere. Ainsi je ne crois pas quitter l'Évangile , mais en prendre l'intention et l'esprit , quand j'interprète l'Épître que l'Église lit en ce jour. Fasse celui pour qui je parle, que j'annonce avec tant de force ses menacés et ses jugements , que ceux qui dorment dans leurs péchés se réveillent et se convertissent. C'est la grâce que je lui demande par les prières de la sainte Vierge.

C'est une vérité constante que l'Écriture a établie et que l'expérience a justifiée , que la cause de tous les crimes et de tous les malheurs de la vie humaine, c'est le défaut d'attention et de vigilance. Si les justes tombent si souvent , perdent la grâce après une longue persévérance , c'est qu'ils s'endorment dans la vue de leurs bonnes œuvres. Ils pensent avoir vaincu tout à fait leurs mauvais désirs : la confiance qu'ils ont en ce calme , fait qu'ils abandonnent le gouvernail , c'est-à-dire qu'ils perdent l'attention à eux mêmes et à la prière. Ainsi ils périssent misérablement; et pour avoir cessé de veiller, ils perdent en un moment tout le fruit de tant de travaux. Mais si l'attention et la vigilance est si nécessaire aux justes , pour prévenir leur chute funeste, combien en ont besoin les pécheurs pour s'en relever, et pour réparer leui*s ruines ! G est pourquoi de tous les préceptes que le Saint- Esprit a donnés aux hommes , il n'y en a aucun que le Fils de Dieu ait répété plus souvent , que les saints apôtres aient inculqué avec plus de force , que celui de veiller sans cesse. Toutes les épîtres, tous les évangiles, toutes les pages de l'Écriture sont pleines de ces paroles : « Veillez , « priez , prenez garde , soyez prêts à toutes les « heures ; parce que vous ne savez pas à laquelle « viendra le Seigneur. » En effet, faute de veiller à notre salut et à notre conscience , notre ennemi qui n'est que trop vigilant , et nos passions qui ne sont que trop attentives à leurs objets , nous surprennent , nous emportent , nous oiettent entièrement sous le joug , et traînent nos âmes cap-

tivesdevant le redoutable tribunal de Jésus-Christ, avant que nous ayons seulement songé à en prévenir les rigueurs par la pénitence. C'est ce dangereux assoupissement que craignait le divin Psalmiste, lorsqu'il faisait cette prière : « Éclairez mes yeux, « ô Seigneur I de peur que je ne m'endorme dans « la mort'. » C'est pour prévenir l'effet de cette mortelle léthargie , que l'Apôtre nous dit aujourd'hui : « Mes frères, l'heure est venue de vous « réveiller de votre sommeil. »

Et moi , pour suivre ses intentions , je combattrai tout ensemble le sommeil et la langueur ; le sommeil qui nous rend insensibles ; la langueur qui, nous empêchant de nous éveiller tout à fait et de nous lever promptement, nous replonge de nouveau dans le sommeil. Je vous montrerai en deux points, premièrement, chrétiens, que ceux-là sont trop nonchalamment et trop malheureusement endormis, qui ne pensent pas à Dieu ni à sa justice : secondement , que l'heure est venue de nous réveiller de ce sommeil ; et que cette heure , c'est l'heure même où nous sommes présentement , et celle où je vous excite et où je vous parle. Ainsi après avoir éveillé ceux qui dorment dans leurs péchés , je tâcherai de vaincre les délais de ceux qui disputent trop longtemps avec leur paresse. Voilà simplement et en peu de mots le partage de mon discours. Donnez-moi du moins vos attentions dans un discours où il s'agit de l'attention elle-même.

PBEMIER POINT.

Afin que personne ne croie que c'est un crime léger de ne penser pas à Dieu , ou d'y penser sans considérer combien c'est une chose terrible de tomber entre ses mains , j'entreprends de vous faire voir que ce crime est une espèce d'athéisme.

Dixit insipiens in corde suo, Non est Deus, dit le psaume lu : « L'insensé a dit en son « cœur. Il n'y a point de Dieu. » Les saints Pères nous enseignent que nous pouvons nous rendre coupables en plusieurs façons de cette erreur insensée , par erreur, par volonté , par oubli. Il y a en premier lieu les athées et les libertins , qui disent ouvertement que les choses vont au hasard et à l'aventure , sans ordre , sans gouvernement, sans conduite supérieure. Insensés, qui dans l'empire de Dieu , parmi ses ouvrages , parmi ses bienfaits , osent dire qu'il n'est pas , et ravir l'être à celui par lequel subsiste toute la nature ! La terre porte peu de tels monstres ; les idolâtres mêmes et les infidèles les ont en horreur. Et lorsque dans la lumière du christianisme on en découvre quelqu'un , ou en doit estimer la rencontre mal-

' Psal. XII, 4.

IM

SUR LA NÉCESSITÉ

heureuse et abominable. Mais que l'homme de plaisir, sensuel , qui laisse dominer les sens et ne songe qu'à les satisfaire , preime garde que Dieu ne le livre tellement à leur tyrannie, qu'à la fin il vienne à croire que ce qui n'est pas sensible n'est pas réel ; que ce qu'on ne voit ni ne touche , n'est qu'une ombre et un fantôme; et que les idées sensibles prenant le dessus , toutes les autres ne paraissent douteuses ou tout à fait vaines : car c'est là que sont conduits insensiblement ceux qui laissent dominer les sens et ne pensent qu'à les satisfaire. On en voit d'autres , dit le docte Théodoret ' , qui ne viennent pas jusqu'à cet excès de nier la Divinité ; mais qui , pressés et incommodés dans leurs passions déréglées , par ses lois qui les contraignent , par ses menaces qui les étonnent , par la crainte de ses jugements qui les trouble , désireraient que Dieu ne fût pas : bien plus , ils voudraient pouvoir croire que Dieu n'est qu'un nom , et disent dans leur cœur, non par persuasion, mais par désir : Non est Deus ; « Il n'y a point de Dieu. » Ils voudraient pouvoir réduire au néant cette source féconde de l'être. <- Ingrats et insensés , dit saint Augustin , qui , « parce qu'ils sont déréglés , voudraient détruiie « la règle , et souhaitent qu'il n'y ait ni loi ni «justice : » Qui dum nolunt esse justi , nolunt esse veritatem qua damnantur injusti \ Je laisse encore ceux-ci , et je veux croire qu'aucuns de mes auditeurs ne sont si dépravés et si corrompus. Je viens à une troisième manière de dire que Dieu n'est pas , de laquelle nous ne pouvons pas nous excuser.

Voici le principe que je pose. Ce à quoi nous ne daignons penser est comme nul à notre égard. Ceux-là donc disent en leur cœur que Dieu n'est pas, qui ne le jugent pas digne qu'on pense à lui sérieusement. A peine sont-ils attentifs à sa vérité quand on prêche , à sa majesté quand on sacrifie , à sa justice quand il frappe, à sa bonté quand il donne; enfin, qui le comptent tellement pour rien , qu'ils pensent en effet n'avoir rien à craindre , tant qu'ils n'ont que lui pour témoin. Qui de nous n'est pas de ce nombre? Qui n'est pas arrêté dans ses entreprises par la rencontre d'un homme qui n'est pas de son secret ni de sa cabale? Et cependant ou nous méprisons, ou nous oublions le regard de Dieu. IN 'apportons pas ici l'exemple de ceux qui roulent en leur esprit quelque vol ou quelque meurtre : tout ce qu'ils rencontrent les trouble , et la lumière An jour et leur ombre propre leur fait peur. Ils ont peine à porter eux-mêmes l'horreur de leur funeste secret : et ils vivent cepen-

• InPsal.U\,\. I, p. 00.3.

» /»( Joan. Tr. xc, n" 3, t. m , col. 721.

dant dans une souveraine tranquillité des regards de Dieu. Laissons ces tragiques attentats; disons ce qui se voit tous les jours. Quand vous déchirez en secret ceux que vous caressez en public; quand vous les percez de cent plaies mortelles par les coups incessamment redoublés de votre dangereuse langue ; quand vous mêlez artificieusement le vrai et le faux pour donner de la vraisemblance à vos histoires malicieuses; quand vous violez le sacré dépôt du secret qu'un ami trop simple a versé tout entier dans votre cœur, et que vous faites servir à vos intérêts sa confiance qui vous obligeait à penser aux siens ; combien prenez-vous de précautions pour ne point paraître? combien regardez -vous à droite et à gauche? Et si vous ne voyez pas de témoin qui puisse vous reprocher votre lâcheté dans le monde , si vous avez tendu vos pièges si subtilement qu'ils soient imperceptibles aux regards humains , vous dites : « Qui nous a vus ? » Narraverimt ut absconderent laqueos; dixerunt, Quis videbit eos^'i comme dit le divin Psalmiste. Vous ne comptez donc pas parmi les voyants, celui qui habite aux cieux? Et cependant entendez le même Psalmiste : « Quoi ! celui < qui a formé l'oreille n'écoute-t-il pas? et celui « qui a fait les yeux est-il aveugle? » Qui plantavit aurem non audiet, autquifinxit oculum non considérât * ? Pourquoi ne songez-vous pas qu'il est tout vue, tout ouïe, tout intelligence ; que vos pensées lui parlent , que votre cœur lui découvre tout , que votre propre conscience est sa surveillante et son témoin contre vous-même ? Et cependant sous ces yeux si vifs , sous ces regards si perçants , vous jouissez sans inquiétude du plaisir d'être caché : vous vous abandonnez à la joie, et vous vivez en repos parmi vos délices criminelles , sans songer que celui qui vous les défend , et qui vous en a laissé tant d'innocentes, viendra quelque jour inopinément troubler vos plaisirs d'une manière terrible par les rigueurs de son jugement, lorsque vous l'attendrez le moins. N'est-ce pas manifestement le compter pour rien , et « dire en son cœur insensé : 11 n'y « a point de Dieu? » Dixit insipiens in corde suo, Non est Deus.

Quand je recherche les causes profondes d'un si prodigieux oubli, et que je considère en moimême d'où vient que l'homme si sensible à ses intérêts , et si attentif à ses affaires , perd néanmoins de vue si facilement la chose du monde la plus nécessaire , la plus redoutable et la plus présente, c'est-à-dire. Dieu et sa justice; voici ce qui me vient en la pensée. Je trouve que notre esprit ,

' Psal. Lxm , 5.

= Psal. xcîii , 9.

DE TRAVAILLER A SOiN SALUÏ.

dont les bornes sont si étroites , n'a pas une assez vaste compréhension pour s'étendre hors de son enceinte : c'est pourquoi il n'imagine vivement que ce qu'il ressent en lui-même, et nous fait juger des choses qui nous environnent , par notre propre disposition. Celui qui est en colère, croit que tout le monde est ému de l'injure que lui seul ressent , pendant qu'il en fatigue toutes les oreilles. On voit que le paresseux qui laisse aller toutes choses avec nonchalance, ne s'imagine jamais combien vive est l'activité de ceux qui attaquent sa fortune. Pendant qu'il dort à son aise et qu'il se repose , il croit que tout dort avec lui , et n'est réveillé que par le coup. C'est une illusion semblable , mais bien plus universelle , qui persuade â tous les pécheurs , que pendant qu'ils languissent dans l'oisiveté, dans le plaisir, dans l'impénitcnce , la justice divine languit aussi , et qu'elle est tout à fait endormie. Parce qu'ils ont oublié Dieu , ils pensent aussi que Dieu les oublie : Dixit enirn in corde suo, Oblitus est Deus ' : « Car il « a dit en son cœur : Dieu l'a oublié. » Mais leur erreur est extrême : si Dieu se tait quelque lemps, il ne se taira pas toujours. « Je veillerai , « dit -il , sur les pécheurs , pour leur mal et non « pour leur bien : » Vigilabo super eos in malum et non in bonum * : « Je me suis tu , dit-il » ailleurs; j'ai gardé le silence , j'ai été patient, «j'éclaterai tout à coup; longtemps j'ai retenu « ma colère dans mon sein , à la fin j'enfanterai , « je dissiperai mes ennemis , et les envelopperai « tous ensemble dans une même vengeance : » Tacui semper, silui, patiens fui; sicut partiiriens loquar, dissipabo et absorbebo simul ^. Par conséquent , chrétiens , ne prenons pas son silence pour un aveu , ni sa patience pour un pardon , ni sa longue dissimulation pour un oubU , ni sa bonté pour une faiblesse. Il attend parce qu'il est miséricordieux ; et si l'on méprise ses miséricordes, souvent il attend encore et ne presse pas sa vengeance ; parce qu'il sait que ses mains sont inévitables. Comme un roi ^ qui sent son trône affermi et sa puissance établie , apprend qu'il se machine dans son État des pratiques contre son service , de secrets desseins de révolte ; car il est malaisé de tromper un roi qui aies yeux ouverts et qui veille : il pourrait étouffer dans sa naissance cette cabale découverte ; mais assuré de lui-même et de sa propre puissance, il est bien aise devoir jusqu'où iront les téméraires complots de ses sujets

' Ps. IX , 34.

' Jer. XLiv,27.

3 h. xiii, 14.

< Semblable à celui qui nous honore de son audience. Ces mots , qui désignent que ce sermon a dû être prêché devant le roi, sont effacés dans le manuscrit de Tauteur. {Édit. de Déforis. )

infidèles, et ne précipite pas sa juste vengeance, jusqu'à ce qu'ils soient parvenus au terme fatal ou il a résolu de les arrêter. Ainsi , et à plus forte raison, ce Dieu tout-puissant, qui du centre de son éternité développe tout l'ordre des siècles, et qui, sage dispensateur des temps , a fait la destination de tous les moments devant l'origine des choses , n'a rien à précipiter. Ceux-là se hâtent et se précipitent , dont les conseils sont dominés par la rapidité des occasions, et emportés par la fortune. Il n'en est pas ainsi du Tout-Puissant. Les pécheurs sont sous ses yeux et sous sa main. Il sait le temps qu'il leur a donné pour se repentir, et celui qù il les attend pour les confondre. Cependant qu'ils mêlent le ciel et la terre pour sa cacher, s'ils pouvaient, dans la confusion de toutes choses ; que ces femmes infidèles et ces hommes corrompus et corrupteurs se couvrent euxmêmes, s'ils peuvent, de toutes les ombres de la nuit ; que ceux qui s'entendent si bien pour conspirer à leur perte , enveloppent leurs inteliigences déshonnêtes dans l'obscurité d'une intrigue impénétrable : ils seront découverts au jour arrêté ; leur cause sera portée devant le tribunal de Jésus- Christ , où leur conviction ne pourra être éludée par aucune excuse, ni leur peine retardée par aucunes plaintes.

Mais j'ai à vous découvrir de plus profondes vérités. Je ne prétends pas seulement faire appréhender aux pécheurs les rigueurs du jugement dernier , ni les supplices insupportables du siècle à venir. De peur que le repos où ils sont dans la vie présente ne serve à nourrir en leur cœur aveugle et impénitent l'espérance de l'impunité, le Saint-Esprit nous enseigne que leur repos même est une peine. Pécheurs, soyez ici attentifs. Voici une nouvelle manière de se venger, qui n'appartient qu'à Dieu seul ; c'est de laisser ses ennemis en repos , et de les punir davantage par leur endurcissement et par leur sommeil léthargique , que s'il exerçait sur eux un châtiment exemplaire. Il est donc vrai, chrétiens , qu'il arrive souvent qu'à force d'être irrité. Dieu renferme en lui-même toute sa colère ; en sorte que les pécheurs , étant étonnés eux-mêmes de leurs longues prospérités et du cours fortuné de leurs affaires, s'imaginent n'avoir rien à craindre et ne sentent plus aucun trouble dans leur conscience. Voilà ce pernicieux assoupissement, voilà ce sommeil de mort dont j'ai déjà tant parlé. C'est, mes frères, le dernier fléau que Dieu envoie à ses ennemis ; c'est le comble de tous les malheurs , c'est la plus prochaine disposition à l'impénitence finale et à la ruine^dernière et irrémédiable. Pour l'entendre, ilfaut remarquer que c'est une excellente maxime des saints docteurs , < qu'autant que les pécheurs

SUR LA NECESSITE

« sont rigoureux censeurs de leurs vices , autant « Dieu se relâche en leur faveur de la sévérité de « ses jugements : » hi quantum non peperceris tibi, in tantum tibi Deus, crede, parcet\ En rffet , comme il est écrit que Dieu aime la justice et déteste l'iniquité , tant qu'il y a quelque chose en nous qui crie contre les péchés et s'élève contre les vices , il y a aussi quelque chose qui prend le parti de Dieu ; et c'est une disposition favorable pour le réconcilier avec nous. Mais dès que nous sommes si malheureux que d'être tout à fait d'accord avec nos péchés ; dès que , par le plus indigne des attentats , nous en sommes venus à ce point , que d'abolir en nous-mêmes la sainte vérité de Dieu , l'impression de son doigt et de ses lumières , la marque de sa justice souveraine , en renversant cet auguste tribunal de la conscience qui condamnait tous les crimes, c'est alors que l'empire de Dieu est détruit , que l'audace de la rébellion est consommée , et que nos maux n'ont presque plus de remèdes. C'est pourquoi ce grand Dieu vivant , qui sait que le souverain bonheur est de le servir et de lui plaire , et que ce qui reste de meilleur à ceux qui se sont éloignés de lui par leurs crimes , c'est d'être troublés et inquiétés du malheur de lui avoir déplu ; après qu'on a méprisé longtemps ses grâces , ses inspirations , ses miséricordieux avertissements , et les coups par lesquels il nous a frappés de temps en temps , non encore pour nous punir à toute rigueur, mais seulement pour nous réveiller , prend enfin cette dernière résolution pour se venger des hommes ingrats et trop insensibles : il retire ses saintes lumières, il les aveugle , il les endurcit ; et leur laissant oublier ses divins préceptes, il fait qu'en mêmetempsils oublientet leur salut et eux-mêmes. Encore que cette doctrine paraisse assez établie sur l'ordre des jugements de Dieu , je penserai n'avoir rien fait , si je ne la prouve clairement : il faut que je vous montre dans son Écriture le progrès d'un si grand mal. Le prophète Isaie nous le réprésente tenant en sa main une coupe , 4u'il appelle la coupe de la colère de Dieu : Bibisti de manu Domini calicem irœ ejus * : « La « main du Seigneur vous a fait boire la coupe de « sa colère. » Elle est, dit-il , remplie d'un breu- j vage qu'il veut faire boire aux pécheurs ; mais d'un breuvage fumeux comme d'un vin nouveau , qui leur monte à la tête et qui les enivre. Ce breuvage qui enivre les pécheurs , qu'est-ce autre chose, messieurs, que leurs péchés mêmes et leurs désirs emportés, auxquels Dieu les abandonne? Ils boivent comme un premier verre, et peu à peu la tête leur tourne 5 c'est-à-dire , que

' Tertull. de Piefiifcnlin. n" 10.

^ /s. Ll, 17.

dans l'ardeur de leurs passions , la réflexion à demi éteinte n'envoie que des lumières douteuses. Ainsi l'âme n'est plus éclairée comme auparavant; on ne voit plus les vérités de la religion , ni les terribles jugements de Dieu , que comme à travers d'un nuage épais. C'est ce qui s'appelle dans les Éci'itures « l'esprit de vertige' , >^ qui rend les hommes chancelants et mal assurés. Cependant ils déplorent encore leur faiblesse ; ils jettent quelque regard du côté de la vertu qu'ils ont quittée. Leur conscience se réveille de temps en temps , et dit en poussant un secret soupir dans le cœur : 0 piété I ô chasteté ! ô innocence ! ô sainteté du baptême! ô pureté du christianisme! Les sens l'emportent sur la conscience : ils boivent encore, et leurs forces se diminuent , et leur vue se trouble. Il leur reste néanmoins quelque connaissance et quelque souvenir de Dieu. Buvez , buvez , ô pécheurs ! buvez jusqu'à la dernière goutte , et avalez tout jusqu'à la lie. Mais que trouveront-ils dans ce fond ? « Un breuvage d'assoupissement , '■ dit le saint prophète , qui achève de les enivrer « jusqu'à les priver de tout sentiment : » Usque ad fundum calicis soporis bibisti, et potasti risque adfœces^. Et voici un effet étrange : « Je « les vois, poursuit Isaïe, tombés dans les coins des « rues , si profondément assoupis , qu'ils semblent « tout à fait morts : » Filii tui projecti sunt , dormierunt in capite omnium viarum ^. C'est l'image des grands pécheurs , qui , s'étant enivrés longtemps du vin de leurs passions et de leurs délices criminelles , perdent enfin toute connaissance de Dieu , et tout sentiment de leur mal. Ils pèchent sans scrupule : ils s'en souviennent sans douleur : ils s'en confessent sans componction : ils y retombent sans crainte : ils y persévèrent sans inquiétude : ils y meurent enfin sans repentance.

Ouvrez donc les yeux , ô pécheurs ! et connaissez l'état où vous êtes. Pendant que vous contentez vos mauvais désirs, vous buvez un long oubli de Dieu ; un sommeil mortel vous gagne , vos lumières s'éteignent , vos sens s'affaiblissent. Cependant il se fait contre vous , dans le cœur de Dieu, un « amas de haine et de colère : » Thesaurizas tibi iram '', comme dit l'Apôtre : sa fureur longtemps retenue fera tout à coup un éclat terrible. Alors vous serez réveillés par un coup mortel , mais réveillés seulement pour sentir votre supplice intolérable. Prévenez un si grand malheur ; éveillez-vous , l'heure est venue : Hora est jam nos de somno surgere. Éveillez-vous pour écouter l'avertissement, de peur qu'on ne

' /s. XIX, 14.

2 Ibid. — 3 Ibid. 20.

< Rom. Il, 5.

DE TRAVAILLER A SON SALUT

VOUS éveille pour écouter votre sentence. Ne tardez pas davantage : cette heure où je vous parle doit être , si vous êtes sages , l'heure de votre réveil. C'est ma seconde partie.

SECOND POINT

Jésus-Christ commande à ses ministres de dénoncer à tous ceux qui diffèrent de jour en jour leur conversion , qu'ils seront surpris infailliblement dans les pièges de la mort et de l'enfer ; et qu'à moins de veiller à toutes les heures, il viendra une heure imprévue qui ne leur laissera aucune ressource. Écoutez , non la parole des hommes , mais la parole de Jésus-Christ même , en saint Matthieu et en saint Luc ' : « Veillez parce « que vous ne savez pas à quelle heure viendra « votre Seigneur. Car sachez que si le père de « famille était averti de l'heure à laquelle le voleur « doit venir, sans doute il veillerait et ne laisse- « rait pas percer sa maison. Vous donc aussi « soyez toujours prêts , parce que le Fils de « l'Homme viendra à l'heure que vous ne pensez « pas. Qui est le serviteur fidèle et prudent que « son maître a établi sur tous ses serviteui-s , afin « qu'il leur distribue dans le temps leur nourri- « ture? Heureux est ce serviteur, si son maître à « son arrivée le trouve agissant de la sorte ! Je « vousdisenvéritéqu'iH'établirasurtoussesbiens. « Mais si ce serviteur est méchant , et qu'il dise « en son cœur : Mon maître n'est pas prêt à venir; » et qu'il commence à maltraiter ses compagnons, « et à manger, et à boire , et à s'enivrer, et à me- « ner une vie dissolue : le maître de ce serviteur « viendra au jour auquel il ne s'attend pas , et à « l'heure qu'il ne sait pas , et il le séparera et lui « donnera le partage des infidèles et des hypocri- « tes. C'est là qu'il y aura des pleurs et des grince- '< ments de dents. »

Cette parabole de l'Évangile nous découvre en termes formels deux vérités importantes. La première, que Jésus-Christ a dessein de nous surprendre ; la seconde , que le seul moyen qu'il nous donne pour éviter la surprise , c'est de veiller sans relâche. Tel est le conseil de Dieu , et la sage économie que ce grand Père de famille a établie dans sa maison. Ils a voulu avoir des serviteurs vigilants et perpétuellement attentifs. C'est pourquoi il a disposé de [telle] sorte le cours imperceptible du temps , que nous ne sentons ni sa fuite ni les larcins qu'il nous fait ; en sorte que la dernière heure nous surprend toujours. Il faut ici nous représenter cette illusion trompeuse du temps , et la manière dont il se joue de notre faible imagination. Le temps, dit saint Augustin %

i Matlh. XX , 42 et seq. Luc. xii , 39 et seq. ' In Ps. IX , n. 7, t. IV, col. 42.

est une faible imitation de I éternité. Celle-ci es toujours la même : ce que le temps ne peut éga 1er par sa consistance , il tâche de l'imiter par I i succession. S'il nous dérobe un jour, il en rend subtilement un autre semblable , qui nous empêche de regretter celui que nous venons de perdre. C'est ainsi que le temps nous joue et nous cache sa rapidité. C'est aussi peut-être en cela que consiste cette malice du temps dont l'Apôtre nous avertit par ces mots : « Rachetez le temps , dit-il , « parce que les jours sont mauvais ' ; « c'est-à-dire , trompeurs et malicieux. En effet le temps nous trompe toujours ; parce qu'encore qu'il varie sans cesse, il montre presque toujours un même visage, et que l'année qui est écoulée semble ressusciter dans la suivante. Toutefois une longue suite nous découvre toute l'imposture. Les rides 'sur notre front, les cheveux gris, les infirmités ne nous font que trop remarquer quelle grande partie de notre être est déjà abîmée et engloutie. Mais dans de si grands changements le temps affecte toujours quelque imitation de l'éternité : car, comme c'est le propre de l'éternité de conserver les choses dans le même état , le temps , pour en approcher, ne nous dépouille que peu à peu , et nous mène aux extrémités opposées par une pente si douce et tellement insensible , que nous nous trouvons engagés au milieu des ombres de la mort , avant que d'avoir songé comme il faut à notre conversion. Ézéchias ne sent point écouler son âge , et dans la quarantième de ses années , il croit qu'il ne fait que de naître : Dum adhuc ordirer, succidit me * : « Il a coupé la trame de mes jours que « je ne faisais que commencer. » Ainsi la malignité trompeuse du temps fait que nous tombons tout à coup , et sans y penser, entre les mains de la mort. Pour nous garantir de cette surprise , Jésus-Christ ne nous a laissé qu'un seul moyen dans la parabole de l'Évangile , c'est celui d'être toujours attentifs et vigilants : « Veillez , dit-il , sans « cesse , parce que vous ne savez à quelle heure « viendra le Seigneur. »

Ici l'on ne peut s'étonner assez de l'aveuglement des hommes , qui ne sont pas moins audacieux que le fut autrefois l'apôtre saint Pierre, lorsqu'il démentit la vérité même. On ne lit point sans étonnement la témérité de ce disciple qui , lorsque Jésus-Christ lui dit nettement qu'il le reniera trois fois, ose lui répondre en face : « Non, je « ne vous renierai pas ^. » Mais cessons de nous étonner de son audace , qu'il a expiée par tant de larmes : étonnons-nous de nous-mêmes et de notre témérité insensée. Jésus-Christ nous a dit à tous

' Eph.'v, 16.

' Is. XXXVIII, 12.

3 Mutlk. XXVI, 33,35.

SUR LA NÉCESSITÉ

en paroles claires : Si vous ne veillez sans cesse je vous suprendrai. Et nous osons lui répondre : Non, Seigneur, nous dormirons à notre aise ; cependant nous vous préviendrons de quelques moments , et une prompte confession nous sauvera de votre colère. Quoi ! le Fils de Dieu aura dit que la science des temps est l'un des secrets que son Père a réservés en sa puissance ' , et nous voudrons percer ce secret impénétrable , et fonder nos espérances sur un mystère si caché, et qui passe de si loin notre connaissance! Quand Jésus -Christ viendra en sa majesté pour juger le monde , mille événements terribles précéderont : toute la nature se remuera devant sa face ; et cependant l'univers , menacé de sa ruine totale par un si grand ébranlement , ne laissera pas d'être surpris. Il est écrit que ce dernier jour viendra comme un voleur; et qu'il arrivera sur tou* les hommes, comme un lacet où ils seront pris inopinément : tant la sagesse de Dieu est profonde à nous cacher ses conseils I Et nous croirons pouvoir sentir et apercevoir la dissolution de ce corps fragile qui porte sa corruption en son propre sein ! Nous nous trompons , nous nous abusons , nous nous flattons nous-mêmes trop grossièrement. La mort ne viendra pas de loin avec grand bruit pour nous assaillir. Elle s'insinue avec la nourriture que nous prenons , avec l'air que nous respirons, avec les remèdes mêmes par lesquels nous tâchons de nous en défendre. Elle est dans notre sang et dans nos veines ; c'est là qu'elle a mis ses secrètes et inévitables embûches , dans la source même de la vie. C'est de là quelle sortira, tantôt soudaine , tantôt à la suite d'une maladie déclarée; mais toujours surprenante, et trop peu prévue. L'expérience le fait assez voir; et Jésus- Christ nous a dit dans son Évangile que Dieu l'a voulu de la sorte. C'est par un dessein prémédité qu'il nous a caché notre dernier jour; afin, dit saint « Augustin , que nous prenions garde à tous les "jours : " Latet ultimus dies, ut observentur omnes dies \ Puisqu'il a entrepris de nous surprendre si nous ne veillons , serons-nous plus industrieux à prévenir la main de Dieu, qu'il ne sera prompt à frapper son coup ? Ou croyons-nous avoir contre lui d'autres précautions et d'autres moyens que celui qu'il nous a donné, de veiller toujours? Quelle folie ! quel aveuglement ! quel étourdisse ment d'esprit ! et quel nom donneronsnous à une si haute extravagance ?

Permettons néanmoins aux hommes , si vous le voulez, de goûter paisiblement le plaisir de vivre ; accordons que la jeunesse puisse se promettre de longs jours, et ne lui envions pas la

» Jet. 1 , 7.

' Serm. xx\ix, n° i, t. v, col. 199.

triste espérance de vieillir. Pensez-vous quon doive fonder sa future conversion sur cette attente? Détrompez-vous , chrétiens , et apprenez à vous mieux connaître. Telle est la nature de votre âme et de votre volonté , qu'elle ne peut , étant libre, être forcée par ces objets, mais elle s'engage elle-même. Elle se fait comme des liens de fer et une espèce de nécessité par ses actes : c'est ce qui s'appelle l'habitude, dont je ne m'étendrai pas à vous décrire la violence trop connue et trop expérimentée. Je veux donc bien vous confesser qu'il y a une certaine ardeur des passions et une force trop violente de la nature , que l'âge peut tempérer. Mais cette seconde nature qui se forme par l'habitude , mais cette nouvelle ardeur encore plus tyrannique qui naît de l'accoutumance ; le temps ne fait que l'accroître et l'affermir davantage. Quelle folie , de laisser fortifier un ennemi qu'on veut vaincre 1 Ainsi nous nous trompons déplorablement , lorsque nous attendons du temps le remède à nos passions , que la raison nous présente en vain. Si nous n'acquérons par vertu et par un effort généreux la facilité de les vaincre , c'est une folie manifeste de croire que l'âge nous la donne. Et comme dit sagement l'Ecclésiastique, « la vieillesse ne trouvera pas ce « que la jeunesse n'a pas amassé : » Quœ in juvénilité tua non congregasti, quomodo in senectute tua inveiiies '? Et il n'est pas nécessaire de rappeler ici de bien loin, ni les deux vieillards de Babylone, impudents calomniateurs de la pudique Susanne , ni la déplorable vieillesse de Salomon, autrefois sage. L'expérience du présent nous'sauve la peine de rechercher avec soin les exemples des siècles passés. Jetez vous-mêmes les yeux sur vos proches, sur vos amis, sur tous ceux qui vous environnent; vous ne verrczquetroptousles jours que les vices ne s'affaiblissent pas avec la nature , et que les inclinations ne se changent pas avec la couleur des cheveux. Au contraire, si nous laissons dominer la colère, la vieillesse, bien loin de la modérer, la tournera en aigreur par son chagrin. Et quand on donne tout au plaisir, on ne voit , dit saint Basile , dans l'âge plus avancé , que des idées trop présentes, des désirs trop jeunes; et pour ne rien dire de plus , des regrets qui renouvellent tous les crimes. Par conséquent ne différez pas , et éveillez-vous tout à l'heure, vous qui, refiisant à présent de vous convertir, dites que vous vous convertirez quelque jour ; désabusez-vous : Hora esijam. Car quelle autre heure voulez-vous prendre? En découvrez -vous quelqu'une qui soit plus commode ou plus favorable? Connaissez le secret de votre cœur , et entendez le ressort qui fait mouvoir une machine si délicate.

I Eccl. XXV, 5.

DE TRAVAILLER A SON SALUT

Je sais que vous êtes libre ; mais toutefois , poui- vous exciter, il faut quelque raison qui vous pei-suade , vous détermine : et quelle raison plus pressante aurez-vous alors , que celle que je vous propose? Y aura-t-il un autre Jésus-Christ, un autre Évangile, une autre foi, une autre espérance, un autre paradis, un autre enfer? Que verrezvous de nouveau qui soit capable de vous ébranler? Pourquoi donc résistez-vous maintenant? pourquoi donc voulez-vous vous imaginer que vous céderez plus facilement en un autre temps? D'où viendra cette nouvelle force à la vérité , ou cette nouvelle docilité à votre esprit ? Quand cette passion qui vous domine à présent , quand ce secret tyran de votre cœur aura quitté l'empire qu'il a usurpé ; vous n'en serez pour cela ni plus dégagé, ni plus maître de vous-même. Si vous ne veillez sur vos actions, il ne fera que céder la place à un autre vice; au lieu de la remettre au légitime Seigneur , qui est la raison de Dieu. Il y laissera, pour ainsi dire, un successeur de sa race, enfant comme lui de la même convoitise. Je veux dire , les péchés se succéderont les uns aux autres ; et si vous ne faites quelque grand effort pour interrompre la suite de cette succession malheureuse , qui ne voit que d'erreur en erreur , et de délai en délai , elle vous mènera jusqu'au tombeau? Connaissez donc que tous ces délais ne sont qu'un amusement manifeste , et qu'il n'y a rien de plus insensé , que d'attendre la victoire de nos passions , du temps qui les fortifie.

Mais je n'ai pas dit encore ce que les pécheurs endormis ont le plus à craindre. Pour eux ils n'appréhendent que la mort subite ; et comme ils veulent se persuader , malgré l'expérience et tous les exemples , que leur vigueur présente les en garantit, ils découvrent toujours du temps devant eux. Mortels téméraires et peu prévoyants, qui croyons que la justice divine n'a qu'un moyen de nous perdre ! Non , mes frères , ne le croyez pas. Nous sommes souvent condamnés et souvent punis terriblement , avant que la vengeance se déclare , avant même que nous la sentions. Et certes nous pourrions entendre cette vérité par l'exemple des choses humaines. On ne dit pas toujours aux criminels la misère de leur triste état : souvent on les voit pleins de confiance, pendant que leur mort est résolue. Leur sentence n'est pas prononcée, mais elle est déjà écrite dans l'esprit des juges. Tel s'est trouvé perdu à la cour , et entièrement exclu des grâces , dont le crédit subsistait apparemment. Si la justice des hommes a ses secrets et ses mystères , la justice divine n'aura-t-elle pas aussi les siens? Oui, sans doute , et bien plus terrible. Mais il faut l'établir par les Écritures. Écoutez donc ce qui est écrit au

Deutéronome. « Sachez que le Seigneur votre Dieu « punit incontinent ceux qui le haïssent , et ne « diffère pas à les perdre , leur rendant dans le « moment même ce qu'ils méritent : » Reddens odientibus se, statim ut disperdat eos ; et ultra non différât, protinus eis restituens quod merentnr '. Pesez ces mots : incontinent, sans différer , dans le moment même. Est-il vrai que Dieu punisse toujours de la sorte? Il n'est pas vrai , si nous regardons la vengeance qui éclate : il est vrai si nous regardons les peines cachées que Dieu envoie à ses ennemis ; peines si grandes et si terribles , que je vous ai démontrées dans ma première partie. Celui qui pèche est puni sans retardement ; parce que la grâce se retire dans le moment même ; parce que sa foi diminue , qu'Un péché en attire un autre , et qu'on tombe toujours plus facilement après qu'on est affaibli par une première chute. Telles sont les peines affreuses qui suivent le crime dans l'instant qu'il est commis. C'est que ces hommes corrompus perdent toute crainte de Dieu , c'est-à-dire tout le frein de leur licence ; ces femmes achèvent de perdre tout ce qui leur reste de modestie , c'est-à-dire tout l'ornement de leur sexe. Enfin le crime n'a plus pour nous une face étrange qui nous épouvante ; mais il est devenu malheureusement familier, et n'étonne plus notre âme endurcie. N'appelez-vous pas cela un grand supplice? Quoi ! dit le grand saint Augustin, si lorsque nous péchons, nous étions frappés à l'instant d'une soudaine maladie , si nous perdions la vue , si nos forces nous abandonnaient, nous croirions que Dieu nous punit , nous aurions un saint empressement d'apaiser sa juste fureur par une prompte pénitence. Ce n'est pas la wx^ corporelle , mais c'est la lumière de l'âme qui s'éteint en nous : ce n'est pas cette santé fragile que nous perdons ; mais Dieu nous livre à nos passions , qui sont nos maladies les plus dangereuses. Nous ne voyons plus, nous ne goûtons plus les vérités de la foi. Aveugles et endurcis, nous tombons dans un assoupissement et dans une insensibilité mortelle ; et pendant que Dieu nous y abandonne par une juste punition nous ne sentons pas sa main vengeresse, et nous croyons qu'il nous pardonne et quil nous épargne: Si quisfurtum faciens slatim oculum perdidisset, omnes dicerent Deum prœsentem vindicasse; oculum coi'dis amisit, et ei pcpercisse putatur Deus *? Que nous sert de vivre et de subsister aux yeux des hommes, si cependant nous sommes morts , perdus devant Dieu et devant ses anges? Nomen hahes quod vivas, et

' Deut. VII , 10.

- s. Aug. in Ps. Lvii, n" 18, t. rv, col. 563

SUR LA NÉCESSITÉ

mortuus es ' : « On vous appelle vivant; mais en « effet vous êtes mort. » Pour faire mourir un arbre , il n'est pas toujours nécessaire qu'on le déracine. Voyez ce grand chêne desséché qui ne pousse plus , qui ne fleurit plus , qui n'a plus de glands ni de feuilles ; il a la mort dans le sein et dans la racine ; il n'en est pas moins ferme sur son tronc ; il n'en étend pas moins ses vastes raraaux. Chrétien dont le cœur est endurci , voilà ton image. Bois aride, Dieu n'a pas encore frappé ta racine, et ne t'a pas précipité de ton haut pour te jeter dans le feu ; mais il a retiré l'esprit de vie. Craignez donc, pécheur endormi , craignez le dernier endurcissement. Éveillons-nous, il est temps. Pourquoi endurcissez-vous vos cœurs comme Pharaon? Éveillez- vous sans délai, puisque chaque délai aggrave vos peines. Car attendez-vous à vous éveiller que vous soyez retourné parmi vos plaisirs? Et quand faut-il que le chrétien veille , sinon quand Jésus-Christ parle? Faites réflexion sur vous-même ; pensez-vous être bien loin de cette mortelle léthargie, de cet endurcissement funeste , dont vous êtes menacé si terriblement par tant d'oracles de l'Écriture? Songez à vos premières chutes : votre cœur vous frappait alors : Percussit eum cor David ^. « David fut « frappé au cœUr. » Vos remords étaient plus vifs et vos retours à Dieu plus fréquents. Vous périssiez , mais souvent vous versiez des larmes sur votre perte , et vos tristes funérailles étaient du moins honoi'ées de quelque deuil . Maintenant vous paraissez confirmé dans votre crime : les saints avertissements ne vous touchent plus ; les sacrements vous sont inutiles. Craignez enfin , chrétiens, que Dieu ne vous livre au sens réprouvé, et que votre âme ne devienne un vaisseau cassé et rompu qui ne puisse plus contenir la grâce. C'est de quoi sont menacés par le Saint-Esprit ceux qui profanent les sacrements par leurs rechutes , et qui entretiennent leurs mauvais désirs par leur complaisance. « Je les briserai , dit le '< Seigneur, comme un pot de terre , et les rédui- « rai tellement en poudre qu'il ne restera pas le « moindre fragment , sur lequel on puisse porter « une étincelle de feu , ou puiser une goutte d'eau : » Comminuetur sicut conteritur lagenafiguli conirilione pervalida : et non invenietur de fragmentis ejus testa in qua portelur igniculus de incendio, aut hauriatur parum aquœ defovea ^. Étrange état de cette âme cassée et rompue ! Elle s'approche du sacrement de pénitence et de ce fleuve de grâce qui en découle ; il ne lui en demeure pas une goutte d'eau. Elle écoute de saints

1 Jpor. m , I .

î II. He<j. xx!V, 10.

' Is. XXX , 10.

discours qui seraient capables d'embraser les cœurs ; elle n'en rapporte pas la moindre étincelle. C'est un vaisseau tout à fait brisé et rompu ; et si elle ne fait un dernier effort pour rappeler l'esprit de la grâce, et pour exciter la foi endormie , elle périra sans ressource.

Ah ! mes frères , j'espère de vous de meilleures choses , encore que je parle ainsi. Quoi ! ma parole est-elle inutile? L'esprit de mon Dieu n'agit-il pas? ne se remue-t-il pas quelque chose au fond de vos cœurs? Ah ! s'il est ainsi , vous vivez , et votre santé n'est pas déplorée. Ne perdons pas ce moment de force : donnez des regrets , donnez des soupirs ; ce sont des signes de vie que le céleste médecin vous demande. Après , laissez agir sa main charitable. « Car pourquoi voulez-vous « périr? Je ne veux point la mort de celui qui « meurt : convertissez- vous , et vivez, dit le « Seigneur tout-puissant : » Etquare morieminif domus Israël? quia nolo mortem morientis, revertimini et vivite '.

Mais je n'ai rien fait , chrétiens , d'avoir peutêtre un peu excité votre attention au soin de votre salut , par la parole de Jésus-Christ et de l'Évangile, si je ne vous persuade de vous occuper souvent de cette pensée. Toutefois ce n'est pas l'ouvrage d'un homme mortel, de mettre dans l'esprit des autres ces vérités importantes : c'est à Dieu de les y graver. Et comme je n'ai rien fait aujourd'hui que vous réciter ses saintes paroles , je produirai encore en finissant ce qu'il a prononcé de sa propre bouche dans le Deutéronome. « Écoutez , « Israël : Le Seigneur votre Dieu est le seul Sei- « gneur. Vous l'aimerez de tout votre cœur, de « toute votre âme et de toute votre force. Mettez « dans votre cœur mes paroles et les lois que je « vous donne , aujourd'hui : racontez-les à vos « enfants et les méditez en vous-même , soit que « vous soyez assis dans votre maison , soit que « vous marchiez dans le chemin , » sedens in domo tua etamhulans in itinere, dormions atque consurgens *. « En vous couchant et en vous « levant , qu'elles vous soient toujours présentes; n que mes préceptes roulent sans cesse devant « vos yeux , en sorte que vous ne les perdiez ja- « mais de vue : » movebuntur ante oculos tuos ; non comme un objet mort , qui n'émeut pas , mais comme un objet mouvant qui éveille les sens. Telle est la loi inviolable des anciens que Dieu avait donnée à nos Pères. Pesez-en toutes les paroles. Elle leur commande d'avoir Dieu et ses saints commandements dans le cœur, d'en parler souvent , afin d'en rafraîchir la mémoire ; d'y avoir toujours un secret retour, de ne s'en éloigner

' Ezcch. XVIII, 31, 32.

■ Veut. YI, i cl S(((.

DE TRAVAILLER A SON SALUT

point parmi les affaires , et néanmoins de prendre un temps pour y penser en repos et dans son cabinet avec une application particulière ; de s'éveiller et de s'endormir dans cette pensée : afin que notre ennemi étant toujours attentif à nous surprendre , nous soyons toujours en garde contre ses embûches. Ne me dites pas que cette attention n'est d'usage que pour les cloîtres et pour la vie retirée. Ce précepte formel a été écrit pour tout le peuple de Dieu. Les Juifs , tout charnels et grossiers qu'ils sont , reconnaissent encore aujourd'hui que cette obligation indispensable leur est imposée. Si nous prétendons , chrétiens , que ce précepte ait moins de force dans la loi de grâce, et que les chrétiens soient moins obligés à cette attention que les Juifs , nous déshonorons le christianisme, et faisons honte à Jésus-Christ et à l'Évangile. Le faux prophète des Arabes , dont le paradis est tout sensuel, et dont toute la religion n'est que politique , n'a pas laissé de prescrire à ses malheureux sectateurs d'adorer cinq fois le jour ; et vous voyez combien ils sont ponctuels à cette observance. Les chrétiens se croiront-ils dispensés de penser à Dieu , parce qu'on ne leur a point marqué des heures précises? C'est qu'ils doivent veiller et prier toujours. Le chrétien doit veiller et prier sans cesse , et vivre toujours attentif à son salut éternel. Ne pensez pas que cette pratique vous soit impossible : le passage que j'ai récité vous en donne un infaillible moyen. Si Dieu ordonne aux Israélites de s'occuper perpétuellement de ses saints préceptes , il leur ordonne auparavant de l'aimer et de prendre à cœur son service. Aimez , dit-il , le Seigneur, et mettez en votre cœur ses saintes paroles. Tout ce que nous avons à cœur nous revient assez de soi-même , sans forcer notre attention , sans tourmenter notre esprit et notre mémoire. Demandez à une mère s'il faut la faire souvenir de son fils unique. Faut-il vous avertir de songer à votre fortune et à vos affaires? Lorsqu'il semble que votre esprit soit ailleurs , n'êtes-vous pas toujours vigilants , et toujours trop vifs et secrètement attentifs sur cette matière , sur laquelle le moindre mot vous éveille? Si vous pouviez prendre à cœur votre salut éternel , et vous faire une fois une grande affaire de celle qui devrait être la seule ; nos salutaires avertissements ne vous seraient pas un supplice , et vous penseriez de vous même mille fois le jour à un intérêt de cette importance. Mais certes ni nous n'aimons Dieu , ni nous ne songeons à nous-mêmes , et ne sommes chrétiens que de nom. Excitons-nous enfin , et prenons à cœur notre éternité.

Grand roi , qui surpassez de si loin tant d'augustes prédécesseurs , que nous voyons infatiga-

blement occupé aux grandes affaires de votre État qui embrassent les affaires de toute l'Europe ; je propose à ce grand génie un ouvrage plus important et un objet bien plus digne de son attention : c'est le service de Dieu et votre salut. Car, Sire , que vous servira d'avoir porté à un si haut point la gloire de votre France , de l'avoir rendue si puissante par mer et par terre , et d'avoir fait , par vos armes et par vos conseils , que le plus célèbre , le plus ancien , le plus noble royaume de l'univers soit aussi en toute manière le plus redoutable ; si après avoir rempli tout le monde de votre nom , et toutes les histoires de vos faits , vous ne travaillez encore à des œuvres qui soient comptées devant Dieu, et qui méritent d'être écrites au livre de vie? Votre Majesté n'a-t-elle pas vu , dans l'évangile de ce jour, l'étonnement du monde alarmé dans l'attente du jour effroyable où Jésus-Christ paraîtra en sa majesté? Si les astres , si les éléments , si ces grands ouvrages , que Dieu semble avoir voulu bâtir si solidement pour les faire durer toujours, sont menacés de leur ruine, que deviendront les ouvrages qu'auront élevés des mains mortelles? Ne voyez- vous pas ce feu dévorant qui précède la face du juge terrible , qui abolira en un même jour et les villes , et les forteresses , et les citadelles , et les palais , et les maisons de plaisance , et les arsenaux , et les marbres, et les inscriptions, et les titres, et les histoires , et ne fera qu'un grand feu et peu après qu'un amas de cendre de tous les monuments des rois? Peut-on s'imaginer de la grandeur en ce qui ne sera un jour que de la poussière? Il faut remplir d'autres fastes et d'autres annales.

Dieu, messieurs , fait un journal de notre vie : une main divine écrit ce que nous avons fait et ce que nous avons manqué de faire, écrit notre histoire , qui nous sera un jour représentée et sera représentée à tout l'univers. Songeons donc à la faire belle. Effaçons par la pénitence ce qui nous y couvrirait de confusion et de honte. Éveillonsnous , l'heure est venue. Les raisons de nous presser deviennent tous les jours plus fortes : la mort avance, le péché gagne, l'endurcissement s'accroît ; tous les moments fortifient le discours que je vous ai fait , et il sera plus pressant encore demain qu'aujourd'hui, L'Apôtre le dit à la suite de mon texte : Propior est nostra salus ' : « Notre « salut est tous les jours plus proche. « Si notre salut s'approche, notre damnation s'approche aussi ; l'un et l'autre marche d'un pas égal. « Car « comment échapperons -nous , dit le même apô- < tre , si nous négligeons un tel salut? » Quomodo nos etJugicmuSy si tantam ne g le xc ri mus salu-

• Rom. XIII, 2.

SUR LA VIGILANCE CHRÉTIENNE

tem ' ? Faisons donc notre salut , puisque Dieu nous envoie un tel Sauveur : Jésus-Christ va venir au monde « plein de grâce et de vérité * : » soyons fidèles à sa grâce et attentifs à sa vérité , afin que nous participions à sa gloire.

ABREGE D'UN SERMON

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