SUR LE MÊME TEXTE QUE LE PRÉCÉDENT
Prêché à l'hôtel de Longueville ; et écrit après avoir dit, comme porte le manuscrit ,
SUR LA VIGILANCE CHRÉTIENNE
Hora est jam nos de somno surgere : nunc enim propior est nostra salus , quain cum credidimus.
L'heure est déjà venue de nous réveiller de notre assoupissement ; picisque nous sommes plus proches de notre salut, que lorsque nous avons reçu la foi. Rom. xiu, 11.
Suivre en chaque temps de l'année les dispositions que l'Église marque à ses enfants dans les épîtres et les évangiles.
Dans l'Avent , se préparer à l'avènement de Jésus-Christ : il est déjà venu comme sauveur, il faut l'attendre comme juge.
Propior est nostra salus ; « Notre salut est plus « près ; « donc notre damnation. « Comment pour- « rons-nous l'éviter, si nous négligeons l'Évangile « du véritable salut? » Quomodo nos effugiemus, si iantam neglexerimus salutem ? Quant cum credidimus ^ : [Notre salut est plus près] que lorsque nous avons commencé à croire , à nous donner à Dieu , à nous convertir.
Ce qui nous a fait résoudre , c'est qu'on nous a fait entendre ^ : Hora est: « L'heure est venue. » A présent le jugement est encore plus près : donc à plus forte raison [c'est encore plus l'heure] : Hora est.
Hora est; à toutes les heures; demain encore plus qu'hier, etc. parce que l'heure approche toujours, et que le temps presse davantage.
Hora est... nos de somno surgere : « L'heure « est venue de nous réveiller de notre assoupis- « sèment. » Le sommeil des pécheurs, le sommeil des justes.
Les pécheurs dans l'oubli des jugements de Dieu. Ils s'imaginent que Dieu dort, parce qu'ils dorment eux-mêmes : nous jugeons des autres par nous-même. Le paresseux , qui laisse aller les choses , ne s'imagine jamais l'activité de ceux
' Hehr. il , 3.
' Joan. I, 14.
3 Hehr. Ji , 3.
* S. ChrysoM. hic.
qui sont contraires à ses prétentions. Pendan qu'il dort , il croit que tout dort ; et il n'est éveilîc que par le coup. Ne croyons pas néanmoins que Dieu soit comme nous ; ne jugeons pas de lui par nous-mêmes. Vigilaho super cos in malum^ : « Je veillerai sur eux pour leur malheur. » Evi gilavit adversum te ' : « Il s'est réveillé pour s'é- « lever contre vous. »
Le breuvage d'assoupissement.
Le sommeil des justes. Ils s'endorment dans la vue des bonnes œuvres qu'ils ont faites : dans la vue du calme , ils lâchent la main , ils abandonnent le gouvernail ; ils perdent l'attention à eux-mêmes et a la prière : ils s'appuient sur leurs forces : ils périssent.
Le Deutéronome [ nous inculque fortement] l'attention que Dieu oblige d'avoir à sa loi : « Écou- « tez, ô Israël : Le Seigneur votre Dieu est le Dieu « unique : aimez donc le Seigneur votre Dieu de « tout votre cœur, de toute votre âme , et de tout « votre pouvoir ; et que toutes les lois que je vous « prescris aujourd'hui demeurent gravées dans « votre cœur. Vous les apprendrez à vos enfants j « et vous vous en entretiendrez , soit que vous de- « meuriez dans vos maisons , ou que vous mar- « chiez en voyage , soit que vous soyez couchés « ou levés. Vous les lierez à votre main comme le « signe de votre engagement ; et vous les place « rez sur votre front pour les avoir entre vos yeux. « Vous les écrirez aussi à l'entrée de vos maisons , « et sur les jambages de vos portes^. [Or cette attention ici prescrite doit être] plus grande dans la loi nouvelle , parce que nous sommes chargés d'une obligation plus précise d'aimer ; non chargés, car ce n'est pas une charge, mais l'allégement de tous les fardeaux.
Ce n'est pas assez d'être attentif dans le mal pour en sortir, dans le péril et la tentation pour la combattre : Vigilate et orate, ne intretis in ientationem ^ : « Veillez et priez , afin que vous « n'entriez point en tentation. » Faute de cette attention l'âme périt ; elle est à l'abandon.
On ne conçoit pas assez quel crime c'est que cette omission et ce défaut d'attention. '[Le prophète Isaïe nous en représente toutes les funestes suites par ces paroles remarquables] : Cithara, et lyra, et tympanum, et tibia, et vinum in conviviis vestris : etopus Doniini non respicitis, nec opéra tnanuum ejus consideratis. Propterea captivus ductus estpopulus meus, quia non habuit scientiam.... Propterea dilatavit infernus animam suam et aperuit os suum absque
' Jcrem. XLIA', 27.
' Ezech. vu , 6.
'■^ Deut.\î, 6; XI, 18.
* Matth.wi, 41.
SUR LA VIGILANCE CHRETIENNE
uîlo termino : et descendent fortes ejus, etpopulus ejus, et sublimes gloriosique ejus ad eum ' : « Le luth et la harpe , les tambours et les « flûtes se trouvent avec le vin dans vos festins : « vous n'êtes point attentifs à l'œuvre du Seigneur; <t vous ne considérez point les ouvrages de ses « mains. C'est pour cela que mon peuple sera em- « mené captif, parce qu'il n'a point eu l'intelli- « gence.... C'est pour cela que l'enfer a étendu ses « entrailles et qu'il a ouvert sa gueule jusqu'à « l'infini : et tout ce qu'il y a de puissant , d'illus- « tre et de glorieux dans Israël avec tout le peu- « pie y descendra en foule. '>
Une place confiée [à des soldats qui ne veillent pas est toujours en péril] : la négligence [du commandant la laisse] sans garde : elle est livrée aux ennemis en tant qu'en lui. Les trésors sont déjà pillés : les hommes ne jugent que par les événements malheureux.
Ceux qui ont en garde votre vaisselle, vos pierreries , vos trésors ; s'ils négligent de les garder, les perdent en tant qu'en eux est , encore que le voleur ne vienne pas. On ne les châtie pas néanmoins toujours , parce que l'on n'aperçoit la faute de cette négligence que quand le malheur est arrivé. Alors on crie , alors on s'échauffe : la faute n'est pas qu'on ait pris , mais qu'on a laissé aller à l'abandon : si on ne l'a fait plus tôt , c'a été bonheur et non conduite. Les hommes punissent les fautes selon qu'ils les connaissent , et Dieu de même. Il impute donc la négligence d'une âme qui se met à l'abandon , comme une perte déjà arrivée , parce qu'il connaît le mal de la négligence.
[ Mais qui peut nous tirer du sommeil de cette négligence , si ce n'est la main de celui qui nous sauve?] « Supposez un homme, dit saint Augus- « tin *, qui d'abord ne cherche rien , qui vit selon « le vieil homme , avec une sécurité séduisante ; « qui s'imagine qu'après cette vie qui doit finir un « jour, il n'y a plus rien à attendre pour lui : en « un mot représentez-vous un homme qui néglige « et abandonne entièrement les intérêts de son sa- « lut , dont le cœur est abîmé dans les plaisirs du « monde , et comme enseveli dans les délectations « mortelles. Afin qu'un tel homme soit excité à <• implorer la grâce de Dieu, pour qu'il commence '( à devenir soigneux , et qu'il s'éveille comme « d'un sommeil , ne faut-il pas que la main de « Dieu le remue? Mais cependant il ignore encore « par qui il a été éveillé : v Fac enim hominem primo nihil quœrentem, secundum vitam veferem seductori asecuritate viventem, nihil putajitem aliud esse post hanc vitam quandoque
' In Ps. cvi, u''4, t. IV, col. 1206
finiendam^ negligentemquemdam eisocordem, ohrutum cor habentem illecebris mundi, et mortiferis delectationibus consopitum : ut excitetur iste ad quœrendam gratiam Dei, ut fiât sollicitus, et tanquam de somno evigilet, nonne manus Dei excitât eum ? Sed tamen a quo sit excitatus ignorât.
Vigilate, attendîtes : « Veillez , prenez garde « à vous. » Faire garde comme dans une place de guerre ; garder les sens : «■ N'en pas laisser les « portes sans une bonne sentinelle'. » Prendre garde à ce qui entre dans la place. Un espion avec une mine innocente , il gagne tantôt l'un , tantôt l'autre ; [et la] défection devient générale. Les grandes passions ont commencé par des désirs qui paraissaient innocents^.
Il faut savoir qui entre et qui sort; d'où tiennent ceux qui entrent , et où ils vont 5 avec qui ils conversent , et ce qu'ils pratiquent : ainsi des désirs : donc attention continuelle. Oculus meus deprœdafus est animam meam^ : « J'ai livré mon « âme en proie à mes yeux. »
Jamais se livrer aux affaires et aux occupations : s'y prêter avec un certain retour. Loquere fdiis Israël, et dices adeos utfaciant sibifim.brias per angulos palliorum , ponentes in eis vittas hyacinthinas ; quas eum viderint recordentur omnium mandatorum Domini, nec sequanturcogitationes suas et oculos per res varias foi-nicantes ^ : « Parlez aux enfants d'Israël , et « dites-leur qu'ils se fassent des franges aux pans « de leurs manteaux , et qu'ils ajoutent à la frange « qui sera aux quatre coins de cet habit un ru- « ban de couleur hyacinthe : afin que la voyant « ils se souviennent de tous les préceptes du Sei- « gneur, et qu'ils ne se laissent point aller à cet « égarement de leur cœur et de leurs yeux , par « lequel ils se prostitueraient à divers objets. » Défendu de suivre sesyeux joer res varias fornicantes ; une âme prostituée à tous les objets , que tous les objets emportent.
La réflexion : l'âme toujours attentive. Lucemœ ardentes in manibus vestris ^ : « Ayez « dans vos mains des lampes ardentes. » Sur quoi Origène : Semper tibi ignis fidei , et lucerna scientiœ accensa sit ' : « Que le feu de la foi brille « toujours en vous , que la lampe de la science y « soit toujours ardente. » Invitaris per hoc{per
' Marc. XIII , 33.
^ 'AçpoùpTTTwv Oypwv. Bossuet a inséré dans son manuscrit ces mots grecs tirés de saint Clément d'Alexandrie. {Édit. de D^foris.)
' S. Gregor. JSyss. in Ecclesitist. fiom. VIII, t. I, p. 160, 46t.
* Lam. III , 51.
* Num. XV, 38 , 3D.
* Luc. XII , 35.
' Ilom. IV in Lcvil.
SUR LE JUGEMENT DERNIER
ritum precandi adorientem) ut orientem semperaspicias, unde iibi oritur sol justitiœ , unde semper lumen [fidei] tibi nascitur.... ut semper in scientiœ luce verseris, semper habeas diem fidei • : « Cet usage de prier vers l'orient vous in- « vite à regarder sans cesse cet orient d'où se lève « toujours pour vous le soleil de justice, d'où vous « vient continuellement la lumière de la foi , afin » que vous soyez toujours environnés de son éclat, « que le jour de la foi luise sans cesse pour vous. »
Ceux qui ne trouvent point de plus grande fatigue que de songer à ce qu'ils font ; ce n'est pas une vie chrétienne, ni môme raisonnable. Cette attention n'est pas difficile : c'est une attention du cœur, non de l'imagination.
Il ne faut pas dire à une mère qu'elle pense à son fils ; à une femme , à un mari qui lui est cher. Elle ne fatigue pas son cerveau pour rappeler cette pensée à sa mémoire ; son cœur le fait assez ; et cette pensée ne la fatigue pas , mais la délecte et la soulage.
Nox prœcessit , diesauiemappropinguavit^ :
« La nuit est déjà fort avancée , et le jour s'appro- « che. » Marcher comme dans la lumière , comme étant toujours éclairés, comme étant vus de Dieu.
Non incomessationibusetebrietatibus ^ : « Ne « vous laissez point aller aux débauches ni « aux ivrogneries. » Si on déteste l'enivrement du vin , qui prend le cerveau par des fumées grossières ; combien celui qui prend le cœur par une attache délicate et intime , l'enivrement des passions !
Non in cubilibus et impudicitiis '* : « Ne vous « laissez point aller aux impudicités ni aux dis- « solutions. » On a horreur de ce mot d'impudicité 5 il faut donc le détester avec toutes ses suites , tous ses préparatifs , tout son appareil , ces empressements , ces commerces secrets , ces intelligences , etc. Ne pas laisser prendre son cœur, etc.
Induimini Dominum Jesum Christum ^ :
« Revêtez- vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ. » Mesdames , en vérité , êtes-vous revêtues de Jésus-Christ? de sa modestie dans votre luxe , de sa sincérité dans vos artifices , par lesquels vous détruisez et falsifiez tout , jusqu'à votre visage , jusqu'à vous-mêmes?
' Hom. IX in Levit.
^ liom. XIII, 12
' Jhid. 13.
< Ibid.
» Ibid. 14.
DEUXIEME SERMON
POUR
LE PREMIER DIMANCHE DE L'AVENT
PRÊCHÉ DEVANT LE KOI'
SUR LE JUGEMENT DERNIER
Son objet : sa nécessité : ses effets. Confusion des pécheurs, qui amusent le monde par leurs vains prétextes ; des hypocrites , qui font servir la piété d'enveloppe et de couverture à leur malice; des pécheurs scandaleux , qui font tropliée de leurs crimes.
Tune videbunt Filium hominis venientem in nube , cum potestate magna et majestale.
Alors ils verront venir le Fils de l'homme sur une nuée, avec une grande puissance et une grande majesté. Luc. xxi, 27.
Encore que dans le moment que notre âme sortira du corps elle doive être jugée en dernier ressort, et l'affaire de notre salut immuablement décidée; toutefois il a plu à Dieu que nonobstant ce premier arrêt, nous ayons encore à craindre un autre examen et une terrible révision de notre procès au jugement dernier et universel. Car comme l'âme a péché conjointement avec le corps , il est juste qu'elle soit jugée aussi bien que punie avec son complice, et que le Fils de Dieu qui a pris la nature humaine tout entière , soumette aussi l'homme tout entier à l'autorité de son tribunal. C'est pourquoi nous sommes tous ajournés après la résurrection générale pour comparaître de nouveau devant ce tribunal redoutable; afin que tous les pécheurs étant appelés et représentés en corps et en âme , c'est-àdire , dans l'intégrité de leur nature , ils reçoivent aussi la mesure entière et le comble de leur supplice. Et c'est ce qui donne lieu à ce dernier jugement qui nous est proposé dans notre Évangile.
Mais pourquoi ces grandes assises , pourquoi cette solennelle convocation et cette assemblée générale du genre humain? Pourquoi, pensezvous, messieurs , si ce n'est que ce dernier jour, qui est appelé dans les saintes lettres « un jour « d'obscurité et de nuage, un jour de tourbillon « et de tempête , un jour de calamité et d'angois- « se , » y est aussi appelé « un jour de confusion « et d'ignominie ' ? » Voici une vérité éternelle : il est juste et très-juste que celui qui fait mal soit couvert de honte ; que quiconque a trop osé soit confondu ; et que le pécheur soit déshonoré , nonseulement par les autres , mais par lui-même ,
' En 1009; c'est la date que porte le ir.anuscril •' Sopfi. 1, 15.
SUR LE JUGEMENT DERNIER
c'est-à-dire , par la rougeur de son front , par la • confusion de sa face , par le reproche public de sa conscience.
Cependant nous voyons que ces pécheurs , qui ont si bien mérité la honte , trouvent souvent le moyen de l'éviter en cette vie. Car ou ils cachent leurs crimes , ou ils les excusent , ou enfin , bien loin d'en rougir, ils les font éclater scandaleusement à la face du ciel et de la terre , et encore ils s'en glorifient. C'est ainsi qu'ils tâchent d'éviter la honte , les premiers par l'obscurité de leurs actions , les seconds par les artifices de leurs excuses , et enfin les derniers par leur impudence. C'est pour cela que Dieu les appelle au grand jour de son jugement. Là ceux qui se sont cachés , seront découverts; là ceux qui se sont excusés , seront convaincus ; là ceux qui étaient si fiers et si insolents dans leurs crimes , seront abattus et atterrés : et ainsi sera rendue à tous ces pécheurs , à ceux qui trompent le monde , à ceux qui l'amusent par de vains prétextes , à ceux qui le scandalisent ; ainsi , dis-je , leur sera rendue à la face de tout le genre humain , des hommes et des anges , l'éternelle confusion, qui est leur juste salaire, leur naturel apanage qu'ils ont si bien mérité.
PREMIER POINT'
« L'insensé a dit en son cœur : Il n'y a point « de Dieu : » Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus *. Les saints docteurs nous enseignent que nous pouvons nous rendre coupables en plusieurs façons de cette erreur insensée. Il y a en premier lieu les athées et les libertins qui disent tout ouvertement que les choses vont à l'aventure, sans ordre, sans gouvernement , sans conduite supérieure. Insensés qui dans l'empire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaits, osent dire qu'il n'est pas , et ravir l'être à celui par lequel subsiste toute la nature ! Il y a peu de ces monstres : le nombre en est petit parmi les hommes ; quoique , hélas ! nous pouvons dire avec tremblement qu'il n'en paraît toujours que trop dans le monde. Il y en a d'autres , dit le docte Théodoret ^ , qui ne vont pas jusqu'à cet excès de nier la Divinité ; mais pressés et incommodés dans leurs passions déréglées par ses lois qui les contraignent , par ses menaces qui les étonnent , par la crainte de ses jugements qui les trouble , ils désireraient que Dieu ne fût pas ; ils voudraient même le pouvoir croire : ils voudraient pouvoii*
■ Le commoncement et la fin du premier point Je ce sermon , sont tirés presque mol pour mot de celui gui précède : nous avons cru devoir laisser l'un el l'autre tels qu'ils sont, plutôt que de les morceler. (Édit. de rvrsaitU-s.^
^ Ps.Lll. I.
3 Jn Ps. JLII , t. I , p. 603.
croire que Dieu n'est qu'un nom; et ils disent dans leur cœur, non par persuasion , mais par désir : Il n'y a pas de Dieu. « Insensés, dit saint « Augustin ' , qui , parce qu'ils sont déréglés , « voudraient détruire la règle , et souhaitent qu'il « n'y ait ni loi , ni justice , à cause qu'ils ne sont « pas justes. » Je laisse encore ceux-ci ; je veux croire qu'il n'y a aucun de mes auditeurs qui soit si déprave et si corrompu. Je viens à une troisième manière de dire que Dieu n'est pas , de laquelle vous avouerez que la plupart de mes auditeurs ne se peuvent pas excuser. Je veux parler de ceux qui en confessant que Dieu est , le comptent néanmoins tellement pour rien , qu'ils pensent en effet n'avoir rien à craindre , quand ils n'ont que lui pour témoin. Ceux-là manifestement comptent Dieu pour rien ; et ils disent donc en leur cœur : Il n'y a point de Dieu.
Eh! qui de nous n'est pas de ce nombre? Qui de nous n'est pas arrêté dans une action malhonnête par la rencontre d'un homme qui n'est pas de notre cabale ? et cependant de quel front savons-nous soutenir le regard de Dieu I N'apportons pas ici l'exemple de ceux qu roulent en leur esprit quelque noir dessein ; tout ce qu'ils rencontrent les trouble , et la lumière du jour, et leur ombre même leur fait peur; ils ont peine à porter eux-mêmes l'horreur de leur funeste secret , et ils vivent cependant dans une souveraine tranquillité des regards de Dieu. Laissons ces tragiques attentats , disons ce qui se voit tous les jours. Quand vous déchirez en secret celui que vous caressez en public ; quand vous le percez incessamment de cent plaies , par les coups mortels de votre dangereuse langue; quand vous mêlez artificieusement le vrai et le faux pour donner de la vraisemblance à vos histoires malicieuses ; quand vous violez le sacré dépôt du secret qu'un ami trop simple a versé tout entier dans votre cœur, et que vous faites servir à vos intérêts sa confiance qui vous obligeait à penser aux siens ; combien de précautions pour ne point paraître, combien regardez-vous à droite et à gauche ! Et si vous ne voyez pas de témoin qui vous puisse reprocher dans le monde votre lâcheté , si vous avez tendu vos pièges si subtilement qu'ils soientimperceptibles aux regards humains , vous dites : Qui nous a vus? Narraventnttit abscondererit laqueos, dixerunt : Quis videbit « eos * ? « Ils ont consulté ensemble sur les moyens « de cacher leurs pièges , et ils ont dit : Qui « pourra les découvrir? » Vous ne comprenez donc pas parmi les voyants celui qui habite au ciel? Et cependant entendez le même Psalmiste ;
[ ' Tract, xc, inJoan. n" 3, t. m, col. 721. 2 Ps. LXlll, 1.
SUR LE JUGEMENT DERNIER
« Quoi ! celui qui a formé l'oreille n'écoute-t-il « pas , et celui qui a fait les yeux est-il aveugle ? « Qui plantavit aurem non audiet, aut quijinxit oculum non considérât ' ? Au contraire, ne savez* vous pas qu'il est tout vue , tout ouïe , tout intelligence? que vos pensées lui parlent, que votre cœur lui dit tout , que votre conscience est sa surveillante et son témoin contre vous ? Et cependant sous ces yeux si vifs et sous ces regards si perçants , vous jouissez sans inquiétude du plaisir d'être caché? N'est-ce pas le compter pour rien , et dire en son cœur insensé : « Il n'y a point de « Dieu ? « Dixit insipiens in corde suo : Non est toeus.
Il n'est pas juste , messieurs , que les pécheurs se sauvent toujours à la faveur des ténèbres, de la honte qui leur est due. Non , non , que ces femmes infidèles et que ces hommes corrompus se couvrent , s'ils peuvent , de toutes les ombres de la nuit, et enveloppent leurs actions déshonnêtes dans l'obscurité d'une intrigue impénétrable ; si faut-il que Dieu les découvre un jour et qu'ils boivent la confusion , car ils en sont dignes. C'est pourquoi il a destiné ce dernier jour " qui percera les ténèbres les plus épaisses , et « manifestera , comme dit l'Apôtre , les conseils « les plus cachés : » qui et illuminabit abscondita tenebrarum et manifestabit consilia cordium \ Alors quel sera l'état des grands du monde qui ont toujours vu sur la terre et leurs sentiments applaudis et leurs vices mêmes adorés ? Que deviendront ces hommes délicats , qui ne peuvent supporter qu'on connaisse leurs défauts , qui s'inquiètent , qui s'embarrassent , qui se déconcertent quand on leur découvre leurs faibles? Alors , dit le prophète Isaïe , « les bras leur tomberont « de faiblesse : » Omnes manus dissolventur ; « leur cœur angoissé défaudra : ^>omnecorhominis contabescet : « un chacun sera confus devant son « prochain : » unusquisque stupebit ad yroximum suum^; « les pécheurs mêmes se feront honte « mutuellement, leurs visages seront enflammés :» faciès combustœ vultus eorum^\ tant leur face sera toute teinte et 'toute couverte de la rougeur de la honte. 0 ténèbres trop courtes ! ô intrigues mal tissues ! ô regard de Dieu trop perçant et trop injustement méprisé ! ô vices mal cachés ! ô honte mal évitée !
Mais de tous les pécheurs qui se cachent , aucuns ne seront découverts avec plus de honte que les faux dévots et les hypocrites. Ce sont ceux-ci , messieurs , qui sont des plus pernicieux ennemis
' Ps. XCIII , s».
2 I. Cor. IV, 5.
3 Is. XIII , 7 et 8.
* Ezcch. XVI , 52.
de Dieu , qui combattent contre lui sous ses étendards. Nul ne ravilit davantage l'honneur de la piété , que l'hypocrite qui la fait servir d'enveloppe et de couverture à sa malice. Nul ne viole la sainte majesté de Dieu d'une manière plus sacrilège que l'hypocrite qui, s'autorisant de son nom auguste , lui veut donner part à ses crimes et le choisit pour protecteur de ses vices , lui qui en est le censeur. Nul donc ne trouvera Dieu juge plus sévère que l'hypocrite qui a entrepris de le faire en quelque façon son complice. Mais ne parlons pas toujours de ceux qui contrefont les religieux. Le monde a encore d'autres hypocrites. N'y a-t-il pas des hypocrites d'honneur, des hypocrites d'amitié, des hypocrites de probité et de bonne foi , qui en ont toujours à la bouche les saintes maximes; mais pour être seulement des lacets aux simples et des pièges aux innocents , si accommodants , si souples et si adroits , qu'on donne dans leurs filets , et ceux même qui les connaissent? Il faut qu'ils soient confondus. Venez donc , abuseurs publics , toujours contraints , toujours contrefaits , lâches et misérables captifs de ceux que vous voulez captiver , venez , qu'on lève ce masque et qu'on vous ôte ce fard ; mais plutôt il faut le laisser sur votre face confuse , afin que vous paraissiez doublement horribles , comme une femme fardée et toujours plus laide , dans laquelle on ne sait ce qui déplaît davantage , ou sa laideur ou son fard. Ainsi viendront rougir devant Jésus-Christ tous ces trompeurs vainement fardés ; ils viendront , dis-je , rougir nonseulement de leur crime caché , mais encore de leur honnêteté apparente. Ils viendront rougir encore une fois de ce qu'ils ont assez estimé la vertu pour la faire servir de prétexte , de montre et de parade , et ne l'ont pas toutefois assez estimée pour la faire servir de règle. Ergo et tu confundere, et porta ignominiam tuam'^ : « Et « vous , soyez aussi confus et portez votre igno- « minie. »
Si cependant ils marchent la tête levée et jouissent apparemment de la liberté d'une bonne conscience , s'ils trompent le monde , si Dieu dissimule, qu'ils ne pensent pas pour cela avoir échappé à ses mains. Il a son jour arrêté, il a son heure marquée , qu'il attend avec patience.
Pourrai-je bien vous expliquer un si grand mystère par quelque comparaison tirée des choses humaines? Comme un roi qui sent son trône affermi et sa puissance établie , s'il apprend qu'il se fait contre son service quelques secrètes pratiques (car il est malaisé de tromper un roi qui a les yeux ouverts et qui veille) , il pourrait étouf'
i Ezech. XYl, 52.
SUR LE JUGEMENT DERNIER
fer dans sa naissance cette cabale découverte ; i mais assuré de lui-même et de sa propre puissance , il est bien aise de voir jusqu'où iront les téméraires complots de ses sujets infidèles , et ne précipite pas sa juste vengeance , jusqu'à ce qu'ils soient parvenus au terme fatal où il a résolu de les arrêter. Ainsi, et à plus forte raison, ce Dieu tout-puissant, souverain arbitre et dispensateur des temps , qui du centre de son éternité développe tout l'ordre des siècles , et qui devant l'origine des choses a fait la destination de tous les moments selon les conseils de sa sagesse ; à plus forte raison , chrétiens , n'a-t-il rien à précipiter ni à presser. Les pécheurs sont sous ses yeux et sous ' sa main. Il sait le temps (pi'il leur a donné pour se repentir et celui où il les attend pour les confondre. Cependant qu'ils cabalent, qu'ils intriguent, qu'ils mêlent le ciel et la terre pour se cacher dans la confusion de toutes choses ; ils seront découverts au jour arrêté , leur cause sera portée aux grandes assises générales de Dieu , où comme leur découverte ne pourra être empêchée par aucune adresse, aussi leur conviction ne pourra être éludée par aucune excuse. C'est ma seconde partie , que je joindrai pour abréger avec la troisième dans une même suite de raisonnement.
SECOND POINT
Le grand pape saint Grégoire , dans la troisième partie de son Pastoral, compare les pécheurs à des hérissons. Lorsque vous êtes éloigné , dit-il , de cet animal , et qu'il ne craint pas d'être pris , vous voyez sa tête , ses pieds et son corps ; quand vous approchez pour le prendre, vous ne trouvez plus qu'une masse ronde qui pique de tous côtés ; et celui que vous découvriez de loin tout entier , vous le perdez tout à coup aussitôt que vous le tenez entre vos mains : intra tenentis manus totum simul amittitur, quod totum simiil ante videbatur\ C'est l'image, dit saint Grégoire , de l'homme pécheur qui s'enveloppe dans ses raisons et dans ses excuses. Vous avez découvert toutes ses menées et reconnu distinctement tout l'ordre du crime ; vous en voyez les pieds , le corps et la tête. Aussitôt que vous pensez le convaincre en lui racontant ce détail , il retire ses pieds, il couvre tous les vestiges de son entreprise ; il cache sa tête , il recèle profondément ses desseins ; il enveloppe son corps , c'est-à-dire , toute la suite de son intrigue dans le tissu artificieux d'une histoire faite à plaisir. Ce que vous pensiez avoir vu si distinctement n'est plus qu'une
' 5. Greg. Magn. Pastor. part, lu, cap. xi, t. n, col. 48.
masse informe et confuse , où il ne paraît ni commencement ni fin, et cette vérité si bien démêlée est tout à coup disparue : Qui tolumjam deprehendendo viderai, ieryiversatione pravœ defensionis illusus, totum pariter ignorât^. Cet homme que vous croyiez si bien convaincu , étant ainsi retranché et enveloppé en lui-même, ne vous présente plus que des piquants ; il s'arme à son tour contre vous , et vous ne pouvez plus le toucher sans que votre main soit ensanglantée , je veux dire sans que votre honneur soit blessé par mille sanglants reproches contre votre injurieuse crédulité et contre vos soupçons téméraires.
C'est ainsi que font les pécheurs : ils se cachent , s'ils peuvent , comme fit Adam ; et s'ils ne peuvent pas se cacher non plus que lui , ils ne laissent pas toutefois de s'excuser à son exemple. Adam , le premier de tous les pécheurs , aussitôt après son péché s'enfonce dans le plus épais de la forêt , et voudrait pouvoir cacher et lui et son crime. Quand il se voit découvert , il a recours aux excuses. Ses enfants , malheureux héritiers de son crime , le sont aussi de ses vains prétextes. Ils disent tout ce qu'ils peuvent; et quand ils ne peuvent rien dire, ils rejettent toute leur faute sur la fragilité de la nature , sur la violence de la passion , sur la tyrannie de l'habitude. Ainsi on n'a plus besoin de se tourmenter à chercher des excuses , le péché s'en sert à lui-même et prétend se justifier par son propre excès. Mais quand aurai-je achevé , si je me laisse engager à ce détail infini des excuses particulières? Il suffit de dire en général : Tous s'excusent , tous se défendent; ils le font en partie par crainte, en partie aussi par orgueil , et en partie par artifice. Ils se trompent quelquefois eux-mêmes , et ils tâchent après de tromper les autres. Quelquefois convaincus en leur conscience de l'injustice de leurs actions , ils veulent seulement amuser le monde par des raisons colorées; puis se laissant emporter eux-mêmes à leurs belles inventions , en les débitant ils se les impriment dans l'esprit , et adorent le vain fantôme qu'ils ont supposé pour tromper le monde , en la place de la vérité : tant l'homme se joue soi-même et sa propre conscience : Adeo nostram quoque conscientiam ludimus, dit le grave Tertullien*.
Dieu est lumière, Dieu est vérité, Dieu est justice. Sous l'empire de Dieu, ce ne sera jamais par de faux prétextes , mais par une humble reconnaissance de ses péchés, qu'on évitera la honte éternelle qui en est le juste salaire. Tout
' s. Greg. Magn. Pastor. ubi supra.
i ^ ^dA'aMÏb. i,nM6.
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SUR LE JUGEMENT DERNIER
sera manifesté devant le tribunal de JésuS'Christ. Une lumière très-claire de justice et de vérité sortira du trône, dans laquelle les pécheurs verront qu'il n'y a point d'excuse valable pour colorer leur rébellion ; mais que le comble du crime , c'est l'audace de l'excuser et la présomption de le défendre.
Car il faut , messieurs , remarquer ici une doctrine importante : c'est qu'au lieu que dans cette vie notre raison vacillante se met souvent du parti de notre cœur dépravé ; dans les malheui*eux réprouvés il y aura une éternelle contrariété entre leur esprit et leur cœur. L'amour de la vérité et de la justice sera éteint pour jamais dans la volonté de ces misérables ; et toutefois à leur honte , toujours la connaissance en sera très-claire dans leur esprit. C'est ce qui fait dire à Tertullien cette parole mémorable dans le livre du Témoignage de l'âme : Merito omnis anima et rea et testis est ' : « Toute âme pécheresse , dit ce « grand homme, est tout ensemble et la crimi- « nelle et le témoin. » Criminelle par la corruption de sa volonté, témoin par la lumière de sa raison : criminelle par la haine de la justice , témoin par la connaissance certaine de ses lois sacrées : criminelle , parce qu'elle est toujours obstinée au mal; témoin, parce qu'elle condamne toujours son obstination. Effroyable contrariété et supplice insupportable! C'est donc cette connaissance de la vérité qui sera la source immortelle d'une confusion infinie. C'est ce qui fait dire au Prophète : Alii evigilabunt in opprobrium ut videant semper * : « Plusieurs s'éveilleront à leur « honte pour voir toujours. » Ceux qui s'étaient appuyés sur des conseils accommodants et sur des condescendances flatteuses, qui pensaient avoir i^ehappé la honte , et s'étaient endormis dans leurs péchés à l'abri de leurs excuses vainement plausibles, « s'éveilleront tout à coup à leur honte « pour voir toujours : » evigilabunt ut videant semper. Et qu'est-ce qu'ils verront toujours? Cette vérité qui les confond , cette vérité qui les juge. Alors ils rougiront doublement et de leurs crimes et de leurs excuses. La force de la vérité manifeste renversera leurs faibles défenses , et leur ôtant à jamais tous les vains prétextes dont ils avaient pensé pallier leurs crimes, elle ne leur laissera que leur péché et leur honte. Dieu s'en glorifie en ces mots par la bouche de Jérémie : Discooperui Esau ,• j'ai dépouillé le pécheur, j'ai dissipé les fausses couleurs par lesquelles il avait voulu pallier ses crimes ; j'ai manifesté ses mauvais desseins si subtilement déguisés, et il ne
' De Tcstimon. anim. sub fin, n" 6.
= Wr(/(, xii,2.
peut plus se couvrir par aucun prétexte : discooperui Esau, revelavi abscondiia cjus, etcelari non pote rit \
Mais réveillez vos attentions pour entendre ce qui servira davantage à la conviction et à la confusion des impies: les justes qu'on Surproduira, les gens de bien qui leur seront confrontés. C'est ici que ces péchés trop communs , hélas 1 trop aisément commis, trop promptement excusés; péchés qui précipitent tant d'âmes et qui causent dans le genre humain des ruines si épouvantables ; péchés (pi'on se pardonne toujours si facilement , et qu'on croit avoir assez excusés , quand on les appelle péchés de fragilité : ah ! ces péchés désormais ne trouveront plus aucune défense. Car il y aura le troupeau d'élite, petit à la vérité à comparaison des impies, grand néanmoins et nombreux en soi , dans lequel il paraîtra des âmes fidèles , qui dans la même chair et dans les mêmes tentations ont néanmoins conservé sans tache , ceux-là la fleur sacrée de la pureté , et ceuxci l'honnêteté du lit nuptial. D'autres aussi vous seront produits. Ceux-là sont à la vérité tombés par faiblesse ; mais s'étant aussi relevés , ils porteront contre vous ce témoignage fidèle , que malgré la fragiUté ils ont toujours triomphé autant de fois qu'ils ont voulu combattre ; et , comme dit Julien Pomère , « ils montreront par ce qu'ils ont « fait ce que vous pouviez faire à leur exemple « aussi bien qu'eux : » Cumfragilitate carnis in carne viventes, fragilitatem carnis in carne vincentes, guodfecerunt, utiquejieriposse doeuerunt ^.
Pensez ici , chrétiens , ce que vous pourrez répondre ; pensez-y pendant qu'il est temps et que la pensée en peut être utile. N'alléguez plus vos faiblesses , ne mettez plus votre appui en votre fragilité. La nature était faible ; la grâce était forte. Vous aviez une chair qui convoitait contre l'esprit; vous aviez un esprit qui convoitait contre la chair. Vous aviez des maladies; vous aviez aussi des remèdes dans les sacrements. Vous aviez un tentateur ; mais vous aviez un sauveur. Les tentations étaient fréquentes; les inspirations ne l'étaient pas moins. Les objets étaient toujoui-s présents ; et la grâce était toujours prête ; et vous pouviez du moins fuir ce que vous ne pouviez pas vaincre. Enfin , de quelque côté que vous vous tourniez , il ne vous reste plus aucune défaite , aucun subterfuge, ni aucun moyen d'évader; vousêtes pris et convaincu.C est pourquoi le prophète Jérémie dit que les pécheurs seront en ce jour comme ceux qui sont surpris en flagrant dé-
' Jerewi.xux, 10.
' De Fil. Contempl. ïib. m, cap. xii.
SUR LE JUGEMENT DERNIER
lit : quomodo confunditiirfur, quando depreiienditur ' : « Comme un voleur est confus quand « il est surpris dans son vol. » Il ne peut pas nier le fait, il ne peut pas l'excuser; il ne peut ni se défendre par la raison , ni s'échapper par la fuite. « Ainsi , dit le saint prophète , seront étonnés , « confus , interdits les ingrats enfants d'Israël : » Sic confusi suntdomus Israël. Nul n'échappera cette honte. Car écoutez le prophète : Tous , dit-il , seront confus , « eux et leurs rois et leurs princes , « et leurs prêtres et leure prophètes i^ipsietreges eorum, principes et sacerdotes et prophetœ eorum'. Leurs rois, car ils trouveront un plus grand roi et une plus haute majesté : leurs princes , car ils perdront leur rang dans cette assemblée , et ils seront pêle-mêle avec le peuple : leurs prêtres , car leur sacré caractère et leur sainte onction les condamnera : leurs prophètes , leurs prédicateurs , ceux qui leur ont porté les divins oracles , car la parole qu'ils ont annoncée sera en témoignage contre eux. « L'homme paraîtra, dit « Tertullien , devant le trône de Dieu , n'ayant rien « à dire. » Et stabitant eaulas Dei nihil habens dicere ^. Nous resterons interdits et si puissamment convaincus , que même nous n'aurons pas cette misérable consolation de pouvoir nous plaindre : Sic confusi erunt domus Israël, ipsi et re- (jes, etc.
Mais , messieurs , quand j'appellerais à mon secours les expressions les plus fortes et les figures les plus violentes de la rhétorique , je ne puis assez expliquer quelle sera la confusion de ceux dont les crimes scandaleux ont déshonoré le ciel et la terre.
Vous voyez que je suis entré dans ma troisième partie , que je veux conclure en peu de paroles , mais par des raisons convaincantes. Pour en poser les fondements , je remai-querai , messieurs , que cette honte que Dieu réserve aux pécheurs en son jugement , a plusieurs degrés et nous est différemment exprimée dans son Écriture. Elle nous dit très-souvent , et nous en avons déjà cité les passages , qu'il confondra ses ennemis , qu'il les couvrira d'ignominie. C'est ce qui sera commun à tous les pécheurs. Mais nous lisons aussi dans les saints prophètes , que Dieu et ses serviteurs se riront d'eux , qu'il leur insultera par des reproches mêlés de dérision et de raillerie , et que non content de les découvrir et de les convaincre , comme nous avons déjà dit, il les immolera à la risée de tout l'univers.
Je pense pour moi , messieurs , que cette dérision est le propre et véritable partage des pécheurs
• Jerem. il, 26.
' Ibid.
» De Testim. anim. a" 0.
publics et scandaleux. Tous les pécheure transgressent la loi ; tous aussi méritent d'être confondus : mais tous n'insultent pas publiquement à la sainteté de la loi. Ceux-là s'en moquent , ceux-là lui insultent , qui font trophée de leurs crimes , et les font éclater sans crainte à ]a face du ciel et de la terre. A ces pécheurs insolents , s'ils ne s'humilient bientôt par la pénitence , est réservée dans le jugement cette dérision , cette moquerie , terrible , et cette juste et inévitable insulte d'un Dieu outragé. Car qu'y a-t-il de plus indigne? Nous les voyons tous les jours dans le monde , ces pécheurs superbes , qui , avec la face et le front d'une femme débauchée, osent, je ne dis plus excuser, mais encore soutenir leurs crimes. Ils ne trouveraient pas assez d'agrément dans leur intempérance , s'ils ne s'en vantaient publiquement , « s'ils ne la faisaient jouir, dit Tertullien , « de toute la lumière du jour et de tout le témoi- « gnage du ciel : » Delicta vestra et loco omni et luce omni et universa cœli conscientiafruuntur \ « Ils annoncent leurs péchés comme Sort dôme , » disait un prophète : Peccatum suum sicut Sodoma prœdicaverunt ^ ; et ils mettent une partie de leur grandeur dans leur licence effrénée. Il me souvient en ce lieu de ce beau mot de Tacite , qui parlant des excès de Domitien après que son père fut parvenu à l'empire , dit que « sans se mêler d'affaires publiques il coiïi- « mença seulement à faire le fils du prince par « ses adultères et par ses débauches : » Nihil quid' quam publici mimeris attigerat; sedstupris et adultéra s fdium principis agebat ^.
Ainsi nous les voyons ces emportés qui se plaisent à faire les grands par leur licence , qui s'imaginent s'élever bien haut au-dessus des choses humaines par le mépris des lois , à qui la pudeur même semble une faiblesse indigne d'eux , parce qu'elle montre dans sa retenue quelque apparence de crainte : si bien qu'ils ne font pas seulement un sensible outrage , mais une insulte publique à l'Église , à l'Évangile , à la conscience des hommes. De tels pécheurs scandaleux corrompent les bonnes mœurs par leurs pernicieux exemples. Us déshonorent la terre , et chargent de reproches , si je l'ose dire , la patience du ciel , qui les souffre trop longtemps. Mais Dieu saura bien se justifier d'une manière terrible , et peut-être dès cette vie , par un châtiment exemplaire. Que si Dieu durant cette vie les attend à pénitence ; si , manque d'écouter sa voix , ils se rendent dignes qu'il les réserve à son dernier jugement, ils y boiront non-seulement le breuvage de honte eter-
' Ad Nat. 11b. i,n» 16.
' l»ai. m , 9.
s Tacit. Hist. llb. IV.