‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 140 sur 164 · FAITE PAR JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

FAITE PAR JÉSUS-CHRIST

naise, et Daniel parmi les lions; qui a gardé la famille de Noé sur un bois fragile contre la fureur inévitable des eaux universellement débordées , et celle de Loth de l'embrasement et des monstrueuses voluptés de Sodome ; qui a fait luire à ses enfants une merveilleuse lumière parmi ces ténèbres épaisses qui enveloppaient toute l'Egypte : ce même Dieu a entrepris de faire éclater son pouvoir , en conservant l'innocence dans le cœur des siens au milieu de ladépravation générale. Mener une vie innocente loin de la corruption commune , ce n'est pas une épreuve assez difficile pour connaître la fidélité de ses serviteurs : mais les laisser avec les méchants , et leur faire observer la justice ; leur faire respirer le même air, et les préserver de la contagion; les laisser mêlés dans l'extérieur, et rompre le commerce au dedans, l'œuvre est digne de sa puissance , l'épreuve est digne de ses élus : c'est pourquoi Dieu a voulu établir cet ordre.

Mais, chrétiens , qu'il est mal suivi ! nous qui sommes par notre baptême les citoyens de Jérusalem , que nous avons de commerce avec cette ville ennemie ! Nous nous embarquons tous les jours sur les fleuves de Babylone. Qu'est-ce à dire ceci, mes frères? quels sont ces fleuves de Babylone? Saint Augustin nous l'expliquera. « Les « fleuves de Babylone , dit-il , c'est tout ce qu'on <' aime et qui passe : » Flumina Babijlonis, sunt omnia quœ hic amaniiir et transeunt' '^ c'est-à-dire , les biens périssables. Nous voyons ces fleuves passer devant nous , ces fleuves des plaisirs du monde, nous voyons les voluptés couler devant nous, les eaux nous en semblent claires , et , dans l'ardeur de l'été , on trouve quelque douceur à s'y rafraîchir : le cours en paraît tranquille, et on s'embarque aisément dessus , et on entre bien avant par ce moyen dans le commerce de cette cité criminelle. Mais que signifie ce commerce? Il est bien aisé de l'entendre : ce n'est pas seulement, messieurs, être emporté quelquefois par les fleuves de Babylone ; c'est y entretenir ses intelligences, c'est y avoir ses parties liées : c'est être de ces intrigues malicieuses , de ces cabales de libertinage ; enfin c'est avoir îe cœur attaché où Dieu ne le permet pas. Ceux qui sont du monde de cette manière , n'en sont pas seulement par emportement ; ils en sont par traités exprès, par une formelle conspiration contre la profession chrétienne : c'est ce traité avec la mort , c'est cette alliance avec l'enfer : la paix de Jésus-Christ n'est pas pour eux , s'ils

« In Psaf. cxxxvi, n" 5, ubi supra.

n'acceptent la coadition de quitter aujourd'hui ces intelligences. '

Mais, chrétiens, qu'il est malaisé de tirer d'eux ce consentement ! que le cœur est violenté lorsqu'il faut abandonner cet ancien conunerce ! La solennité pascale est venue , où la voix publique de toute l'Église presse les pécheurs les plus endurcis à retourner à Dieu par la pénitence : combien ce cœur a-t-il combattu ! combien a-t-il eu de peine à se rendre ! Enfin il est venu à ce tribunal où Jésus-Christ accorde la paix à quiconque y vient chercher sa miséricorde. Hé bien ! as-tu accepté la condition? as-tu renoncé de bonne foi à ces intelligences secrètes où t'avait engagé ta rébellion? C'est ce que Dieu exige de nous ; et saint Paul nous en montre la nécessité par ces paroles convaincantes : « Si nous som- « mes des créatures nouvelles , donc nos ancien- « nés pensées sont évanouies ; tout doit être nou- « veau en nous, et tous cela vient de Dieu, qui « nous a réconciliés par Jésus-Christ' : » c'està-dire , si nous l'entendons , que vous étant réconciliés vous ne devez pas vivre de la même sorte ni avoir les mêmes correspondances que lorsque vous étiez séparés de Dieu. Maintenant, que vous êtes rentrés en paix avec lui , la nouvelle obligation de ce traité demande que vous preniez d'autres liaisons : Vetera transie runt ; ecce facta sunt omnia nova.

Entrons donc , mes frères , avec les apôtres dans cette retraite mystérieuse ; vivons désormais séparés du monde et de toutes ses vanités , et de toutes les intelligences que nous y avons contractées contre le service de Dieu. Ce sera dans cette retraite que Jésus-Christ viendra nous donner le salut de paix : si nous n'y avons pas les joies de la terre , nous aurons la joie de voir le Seigneur ; si la source des plaisirs mortels est tarie pour nous, nous y aurons les plaies de Jésus, sources inépuisables de douceurs célestes. Enfin le commerce du monde rompu ne sera pas capable de nous affliger, si nous y méditons sérieusement le commerce rétabli avec le ciel pai* la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; et c'est ce qui me reste à vous dire.

TROISIÈME POINT

C'est notre charitable ambassadeur qui a rétabli en sa personne le commerce entre le ciel et la terre : il est venu du ciel , qui est son pays et son naturel héritage ; il est entré en société avec les habitants de la terre, et étant dans cette nation étrangère « il y a exercé , dit saint Augustin ,

• 11. Cor. V, 17.

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