‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 139 sur 164 · FAITE PAR JESUS-CHRIST · texte numérisé non relu

FAITE PAR JESUS-CHRIST

de la mort de Notre-Seigneur. Il a , dit-il, été livré à la mort par trois sortes de personnes : il a été livré par son Père ; saint Paul : « Il n'a point « épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour « nous tous '. » Il a été livré par ses ennemis ; Judas l'a livré aux Juifs : Ego vobis eum tradam * ; les Juifs l'ont livré à Pilate : Tradiderunt Pontio Pilato prœsidi^; Pilate l'a livré aux soldats pour le mettre en croix : Tradidit militibus ad crucifigendum^. Non-seulement, messieurs, il a été livré par scn Père , et livré par ses ennemis , mais encore livré par lui-même. Saint Paul en est touché jusqu'au fond de l'âme , lorsqu'il écrit ainsi aux Galates : « Ce que je vis maintenant , « je vis en la foi du Fils de Dieu qui m'a aimé « et s'est livré lui-même pour moi , » et tradidit semetipsum pro me *. Voilà donc le Fils de Dieu livré à la mort par de différentes personnes et par des motifs bien opposés. Son Père l'a livré pour satisfaire à sa justice irritée : « 11 ne lui a « pas pardonné, » Nonpepercit, dit saint Paul^ : Judas l'a livré par avarice ; les Juifs , par envie; Pilate, par lâcheté; et lui-même, par obéissance.

Dans ces volontés si diverses il nous faut rechercher, mes frères , ce qui a pu faire la paix des hommes ; et pour cela il est nécessaire d'en examiner les différences. Chose étrange, messieurs ! nous trouvons dans un même fait , le Père et le Fils, Judas et Pilate , et les Juifs. Tous livrent le Fils de Dieu au supplice, tous le livrent par leur volonté; et néanmoins la volonté des uns est très-bonne, et celle des autres est très-criminelle : ce sont les motifs qui les distinguent. Le Père et le Fils y ont concouru par une bonne volonté ; c'a été par l'amour de la justice : Judas au contraire et les Juifs, par une volonté très-méchante ; c'a été pour contenter leurs mauvais désirs. Voilà déjà quelque différence ; mais nous ne voyons pas encore bien distinctement ce qui a produit notre paix : il est temps , enfin , de le dire.

Mettons ce mystère en plein jour , et voyons ce qui nous a réconciliés. Les Juifs ont livré Jésus- Christ; et en le livrant par envie, ils ont ajouté le comble à l'iniquité : ce n'est pas pour faire la paix , ni pour attirer le pardon des crimes. Le Père étemel l'a livré aussi ; il l'a fait par une volonté équitable : il s'est pris à la caution , la partie principale étant insolvable; il a exigé de la caution le payement de la dette : sans doute cette pensée était juste ; mais je ne vois pas encore notre paix conclue : je vois au contraire un Dieu qui

' Bom. VIII, 32.

■' Matth. XXVI, I ' Ibid. xxvil 2.

< Ibid. 26.

=■ Gai. ir , 20.

« Rom. VIII , 32.

se venge , et qui exige ce qui lui est dû , de son propre Fils ; il faut autre chose , mes frères , pour la réconciliation de notre nature. Mais entre ces Juifs méchants et injustes , et un Dieu juste , mais sévère; entre ces hommes injustes qui, multipliant leurs crimes , augmentent leurs dettes, et ce Père rigoureux qui exige si sévèrement ce qui lui est dû; je vois un Fils soumis et obéissant, qui prend sur soi volontairement et tout ce que les hommes doivent et tout ce que le Père peut exiger : ce que Dieu a ordonné par justice , ce que les hommes ont accompli par envie , il l'accepte humblement par obéissance. Chrétiens, ne craignons plus , notre paix est faite : Dieu exige ; Jésus-Christ le paye : les hommes multiplient leurs dettes; mais Jésus-Christ se charge encore de cette nouvelle obligation ; son mérite infini est capable de porter et de payer tout. Si tous les hommes sont dus, comme des victimes, à la justice divine , une victime de la dignité du Fils de Dieu peut remplir la place de tous les autres.

Mais le sang versé de son Fils irrite de nouveau sa colère : il est vrai ; mais ce même sang peut apaiser aussi sa colère. En tant que répandu par les Juifs, ce sang de Jésus-Christ crie vengeance; en tant que présenté par Jésus -Christ, ce même sang crie miséricorde : mais la voix que Jésus- Christ pousse est sans doute la plus puissante; quelque grande que soit la malice d'un attentat commis contre un Dieu , il y a encore plus de dignité dans l'obéissance d'un Dieu : ainsi la miséricorde l'emporte , et voilà ce grand mystère du christianisme. L'ambassadeur estmort, et la paix, enfin, est conclue. Ne parlons plus du crime des Juifs , parlons de l'obéissance du Fils de Dieu : ceux-là ont commis un meurtre exécrable ; celuici a accepté une mort honteuse avec une humilité sans exemple, et cette mort acceptée est capable d'effacer le meurtre commis. « Qu'ils viennentseu- « lement , ces bourreaux qui ont mis la main sur « Jésus-Christ ; qu'ils viennent , dit saint Augus- « tin ' , boire par la foi ce sang qu'ils ont répandu « par la cruauté, et ils trouveront leur rémission « même dans le sujet de leurs crimes. » Si la grâce , si le pardon, si la paix et l'alliance s'étend jusqu'à eux , eh ! que peuvent craindre les autres?

Non , mes frères , ne doutons plus que nous ne soyons réconciliés. Allons au cénacle avec les apôtres recevoir de Jésus- Christ le salut de paix et adorer ses plaies qu'il leur montre. Je ne m'étonne plus si l'évangéliste remarque que le Fils de Dieu leur donnant la paix , « leur découvre ses « pieds et ses mains percés : » Et... ostendit eis.

» Servi. Lxwii n' 4 , t V, col. 4ao. '

SUR LA PAIX

manus etpedes \ C'est que ses blessures ont fait notre paix ; c'est qu'il veut que nous en lisions le traité, la conclusion, la ratification infaillible, dans ces cicatrices sacrées. Il les veut porter jusque dans le ciel; afin que si son Père s'irrite contre la malice des hommes , il puisse continuellement lui représenter dans ces divines blessures une image du sacrifice qui l'a apaisé. Il nous a laissé sur la terre une image de ce sacrifice dans l'adorable eucharistie; il en a aussi emporté une dans le ciel , dans les empreintes de ses plaies sacrées. C'est là toute notre espérance , c'est l'unique appui des pécheurs. Cet agneau mystique de l'Apocalypse, qui parait toujours devant le trône et y parait « toujours comme mort , » tanquam occisum » , c'est-à-dire , ce divin Jésus qui se montre au Père céleste avec les marques de sa mort sanglante; avec ces cicatrices salutaires encore toutes fraîches et toutes vermeilles, toutes teintes, si je l'ose dire, de ce sang précieux et innocent qui a pacifié le ciel et la terre : c'est ce qui me fait approcher du trône de Dieu avec une pleine confiance , sachant bien que « si j'ai péché « j'ai un avocat près du Père , Jésus-Christ le « Juste ^. » Mais que cette confiance, messieurs, n'entretienne pas notre dureté , et ne nous endorme pas dans nos crimes. Ces plaies , qui paraissent pour nous dans le ciel , paraîtront contre nous dans le jugement : Videbunt in quem transfixerunt^ : « Ils verront celui qu'ils ont percé ; » ils verront les cicatrices de ces plaies sacrées qui font maintenant notre paix , mais qui crieront alors hautement vengeance contre notre endurcissement , et contre l'ingratitude de ceux qui n'auront pas accompli la condition que ce bienheureux traité nous impose.

SECOND POINT

Durant le temps de notre révolte , nous avons pris des engagements , nous avons entretenu des correspondances avec les ennemis de notre prince ; et , comme dit le prophète Isaïe , « nous avons « fait un traité avec la mort, et lié une société « avec l'enfer : » Percussimusfœdus cmn morte et cum infemo fecimus pactum ^ ; c'est-à-dire que nous sommes entrés avec le monde dans des attachements criminels. Maintenant , pour jouir du bénéfice de cette paix que notre céleste médiateur a négociée , il faut renoncer à tous ces traités, et rompre pour jamais ces intelligences ; c'est la condition qu'on nous impose , et elle est couchée en termes formels dans le même prophète

' Luc. XXIV, 40.

» Apoc. V, 6.

3 I. Joivn. u, I.

4 Joan. XIX , 37.

5 Is. XXVUI, 15.

Isaïe : Delebitur fœaus vestrum cum morte ^ et pactum vestrum cum infemo non stabit ' : « Votre traité avec la mort sera cassé, votre « pacte avec l'enfer ne tiendra pas. »

Pour entendre solidement cette unique condition de notre paix , il faut remarquer avant toutes choses avec saint Augustin en divers endroits ; mais il le dit admirablement sur le psaume cent trente-six , qu'il y a « deux cités diverses , mêlées « de corps , séparées de cœur, qui suivent, dit-il , « le courant du siècle , jusqu'à ce que le siècle « finisse, » duas civitates , permixtas sibi intérim corpore, et corde separatas, currere per ista volumina sœculorum usque in finem ' : l'une enferme dans son enceinte les enfants de Dieu , et se nomme Jérusalem ; l'autre contient les hommes du monde , et s'appelle Babylone. Il n'est rien de si opposé que ces deux villes. Babylone , dit saint Augustin ^ , a pour sa fin la paix temporelle; et la sainte Jérusalem se propose la paix de l'éternité. Les princes en sont ennemis , les coutumes toutes dissemblables , les lois entièrement opposées. Saint Paul distingue deux sortes de lois '^ : il y a la loi de l'esprit , elle gouverne dans Jérusalem ; il y a la loi de la chair , elle règne dans Babylone : les citoyens de Jérusalem ne doivent jamais sortir de ses murailles ; tout commerce leur est interdit avec cette cité criminelle, de peur qu'ils ne souillent leur pureté dans ses continuelles profanations.

Mais où donc pourra-t-on bâtir cette cité innocente? quelles montagnes assez hautes, quelles mers et quel océan assez vaste sera capable de la séparer de cette autre cité corrompue? Ne recherchons pas , chrétiens , une place qui la sépare ; elle ne doit pas en être éloignée par la distance des lieux : dessein certainement bien étrange. Jérusalem est bâtie au milieu même de Babylone; ces peuples, dont les lois sont si différentes et les desseins si incompatibles, enfin qui ne doivent point avoir de commerce ensemble, sont néanmoins mêlés par toute la terre. D'où vient ceci? grand Dieu ! quelle étrange confusion ! vous qui avez si sagement et avec tant d'ordre rangé chaque chose en sa place , pourquoi ne voulez-vous point séparer les bons de la troupe des méchants et des impies ? « Us seront , « dit saint Augustin % mêlés de corps ; mais ils « seront séparés de cœur. » Ce n'est pas ici le lieu , chrétiens, de chercher la raison de ce mélange : disons seulement, en passant, que ce même Dieu tout-puissant qui a sauvé les enfants de la four-

• Is. XXXIII , 18.

' In Psal. cxxxvi, n" i, t. iv, col. 1513.

3 Ibid. n" 2, col. 1514 et seqq.

« Rom. vu', 23.

» Loco mox cilato.

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