DES PLAISIRS DES SENS
voluptatis quam vitx, avocet ab hac secta \ On craignait les rigueurs des empereurs contre l'Église , mais on craignait bien plus la sévérité de sa discipline contre elle-même ; et ils se fussent plus facilement exposés à perdre la vie, qu'à se voir arracher les plaisirs sans lesquels la vie semble être à charge.
Cette persécution dure encore. Les chrétiens se doivent déclarer la guerre et à toutes les joies sensuelles : parce qu elles sont ruineuses à l'innocence , et le chrétien ne doit rien aimer que de saint ; parce qu'elles sont vaines et imaginaires , et le chrétien ne doit rien aimer que de véritable ; parce que ce n'en est pas le temps , et que le chrétien doit s'accommoder aux ordres de la divine Providence.
PBEMIER POINT.
Quand on parle contre les plaisirs , les libertins s'élèvent; et peu s'en faut qu'ils n'appellent Dieu cruel : car, disent-ils , qu'y a-t-il de si criminel dans les plaisirs? C'est pourquoi , pour leur fermer la bouche , le discours grave et sérieux que fait Cicéron. Je l'ai pris dans saint Augustin : il cesse d'être profane après avoir passé par ce sacré canal.
« Les voluptés corporelles peuvent-elles sem- « hier désirables, elles que Platon a nommées l'ap- « pât et l'hameçon de tous les maux? En effet « quelles maladies et de l'esprit et du corps , quel « épuisement et des forces et de la beauté de l'un « et de l'autre ; quelle honte , quelle infamie , quel « opprobre n'est pas causé par les voluptés des- « quelles plus le transport est violent , plus il est « ennemi de toute sagesse : cujus motus ut guis- « que est maximus, ita est inimicissimus phi- « losophix ' ! Car qui ne sait que les grandes « émotions des sens ne laissent aucun lieu à la ré- « flexion ni à aucune pensée sérieuse ? Et qui se- « rait l'homme assez brutal qui voulût passer toute « sa vie parmi ces emportements de ses sens « émus, parmi cet enivrement des plaisirs? Mais « qui serait l'homme de sens rassis qui ne désire- « rait pas plutôt que la nature ne nous eût donné < aucun de ces plaisirs corporels, qui dégradent « l'âme de sa dignité et de sa grandeur natu- « relie?»
« Voilà , dit saint Augustin , ce qu'a dit celui « qui n'a rien su de la première institution ni de « la dépravation de notre nature , ni de la félicité « du paradis , ni des joies éternelles qui nous sont « promises; qui n'a point appris que la chair « convoite contre l'esprit. Rougissons, conclut « saint Augustin , en entendant les dicours des
' De Spect. u" 2.
' Ciccr. in Hortens.
" impies, si conformes à la vérité , nous qui avons « appris , dans la véritable et sainte philosophie « de la vraie piété , que la chair convoite contre « l'esprit, et l'esprit contre la chair : « Erubescamus intérim veris disputationibus impiorum, gui didicimus in vera verœ pietatis sanctague philosophia, et contra spiritum carnem, et contra carnem concupiscere spiritum^. « Je vous « conjure , mes frères, que la philosophie chré- « tienne , qui est la seule véritable philosophie , « ne soit ni moins grave, ni moins honnête , ni « moins chaste , ni moins sérieuse , ni moins tem- « pérée que la philosophie des païens : » Obsecro te : non sithonestior philosophia gentium, guam nostra christiana guœuna e st vera philosophia ; quando guidem studium vel amor sapientiœ signijicatur hoc nomine.
L'amour des plaisirs affaiblit le cœur et énerve le principe de droiture qui est en nous , pour résister à tous les crimes. Les joies des sens amollissent l'âme, la rendent légère, ôtent la réflexion, le poids de l'esprit et du jugement, dissipent au dehors et ne laissent ni force ni courage pour Dieu, pour qui nous les devons uniquement réserver : Fortitudinem meam adte custodiam \ [De là] une espèce d'ivresse qui offusque les lumières de l'esprit et fait naître une ardeur violente qui pousse atout crime. Cette ivresse ne se passe pas ; parce qu'elle ne prend pas le cerveau par des fumées grossières, mais le cœur par une attache trèsintime et très-délicate. Le cœur ne résiste plus à rien ; et il suffit de ne pas user avec une sage modération de ce qui peut être permis , pour réduire l'homme insensiblement dans cet état funeste : Id guod non expediebat admisi, dum non iempero guod licebat ^.
[Combien faut-il donc] éviter les douceurs qui nous séduisent, les violences qui nous entraînent ! Celles-là à craindre par la durée , celles-ci par la promptitude de leurs mouvements : celles-là nous flattent, celles-ci nous poussent par force. On n'attend pas que l'enfant se soit blessé pour lui ôter une épée. Otez le regard avant que le cœur soit percé : ôtez la fréquentation si familière avant qu'elle devienne un engagement ; et la douceur de la grâce , qui vous sera inspirée vous fera trouver plus de plaisirs dans ce qui vous est commandé , que vous n'en auriez dans les objets qui mettraient obstacle à votre obéissance : Ut inspirata gratiœ suavitate per Spiritum sanctum, facial plus delectare guod prœcipit, guam délectât guod impedit \ [Que la] difficulté de re-
' Lib. IV, cont. Jul. n" 72, t. X , col. 619.
2 Ps. LVIII, 10.
3 S. Paulin, ad Sever. Epist. \xx , n" 3. ♦ S. Aug. de Spirit. et Litter. u" Bl , t. x, col. \\\.