‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 147 sur 164 · SUR LE DANGER · texte numérisé non relu

SUR LE DANGER

venir [sur ses pas, quand une fois on s'est laissé prendre aux attraits de la volupté , vous retienne ; et pensez que si vous vous livrez à ses impressions,] elle vous conduira où vous ne voudriez pas aller : Quoniam volens guo nolletn perveneram\

[Mais, dira le voluptueux , ] qu'on ne m'envie pas mes plaisirs qui ne font tort à personne, ni mes divertissements qui ne me font faire aucune injustice. « Vous ne savez, dit saint Augus- « tin% où vous pousseront ces flatteurs. Voyez, « poursuit ce grand homme , les buissons héris- « ses d'épines qui font horreur à la vue : la racine « n'en est pas piquante; mais c'est elle qui pousse « ces pointes perçantes qui déchirent et eusan- « glantent les mains. » Ainsi l'attache aux plaisirs semble d'abord être douce, mais elle s'effarouche et devient cruelle quand elle trouve de la résistance; mais elle se porte aisément à se remplir par des pilleries , lorsqu'elle s'est épuisée par ses excessives dépenses.

Quand j'entends parler les voluptueux dans le livre de la Sapience, je ne vois rien de plus agréable ni de plus riant. Ils ne parlent que de festins, que de danses, que de fleurs, que de passetemps. Coronemus nos rosis antequam, marcescant: nullum pratum sit guod nonpertranseat luxuria nostra^ : « Couronnons, disent-ils, nos '< têtes de fleurs avant qu'elles soient flétries : qu'il « n'y ait point de pré où notre intempérance ne « se signale. » Ils invitent tout le monde à leur bonne chère , et ils veulent leur faire part de leurs plaisirs. Nemo nostrum exors sit luxuriœ noslrœ: uhique relinquamus signa lœtitiœ^. Que leurs paroles sont douces ! que leur humeur est enjouée î que leur compagnie est désirable I Mais si vous laissez pousser cette malheureuse racine , les épines sortiront bientôt : car écoutez la suite de leurs discours , et vous les verrez résolus à opprimer le juste qui les contredit, à réparer par des pilleries ce qu'ils ont dissipé par leurs débauches.

« Opprimons , ajoutent-ils , le juste et le pau- « vre ; ne pardonnons point à la veuve ni à l'or- '< phelin : » Opprimamus pauperem justum ^. Quel est ce soudain changement? et qui aurait jamais attendu d'une douceur si plaisante une cruauté si impitoyable?

C'est en effet , chrétiens , que l'âme s'étant une fois éloignée de Dieu, fait de terribles progrès dans ce malheureux voyage. Le principe de toute droi-

' s. Aug. Confeas. lib. vni , cap. V, 1. 1 , col. 149. ' In Ps. LUI , n° 3, t. IV, col. 4«.s. In Ps. cxxxix , n" 4, col. !553. ^ Sap. Il , 8.

» Ibid. 10-

ture , c'est-à-dire la crainte de Dieu , étant affaibli, elle n'a plus de force ni de résistance : elle s'abandonne peu à peu, et tombe d'excès en excès et de désordre en désordre. « De même « qu'un espion , dit saint Grégoire de Nysse ' , « s'il est rejeté d'abord , s'en retourne honteux « et confus ; mais s'il est reçu dans la place , il « gagne peu à peu les uns par les autres avec un « air innocent, et enfin le parti des traîtres de- « vient le plus fort : ainsi un vicieux amour des « plaisirs ayant une fois entré dans le cœur par « une secrète intelligence, il sollicite l'un après « l'autre tout ce qu'il y a en nous de mauvais dé- « sirs : il se fait , dit ce saint évêque , une grande « défection ; tout se range de ce côté. La raison in- « considérée qui s'était trop facilement confiée « aux sens, est trahie par ces infidèles : >' tout est perdu , tout [est renversé].

C'est donc avec raison que l'Église nous détache des plaisirs du monde, même des licites. Le carême [a été institué] pour cet exercice : nous nous en servons pour une occasion de scandale. Mais quand les joies sensuelles ne seraient pas dangereuses , c'est assez qu'elles soient vaines [pour nous porter à les rejeter. ]

DEUXIÈME POINT

Je vous ai fait parler un philosophe comme un auteur non suspect , pour vous faire voir les périls où la volupté mettait la vertu : je vous produirai maintenant un roi. Si un philosophe , qui a passé sa vie dans un coin de son cabinet [était le seul qui s'élevât contre les plaisirs], on dirait qu'il parlerait en spéculatif; mais un roi à qui la fortune n'avait rien refusé, et qui ne s'était rien refusé lui-même; [qui avait] promené ses sens par toute sorte d'expérience , [est bien propre à vous convaincre de la vanité de tous les plaisirs des sens.] Salomon [vous l'atteste hautement]. Deux obtacles [nous empêchent d'en jouir] : ou on ne peut pas par impuissance ; il nous décrit son abondance : ou on ne veut pas par retenue; il nous fait entendre qu'il avait abandonné ses sens : Quœ desideraverunf oculi mei, non negnvi eis, necprohibui cor meum * : « Je n'ai rien « refusé à mes yeux de tout ce qu'ils ont désiré, « et j'ai permis à mon cœur de jouir de tous les « plaisirs. » Ne se contenter pas de quelques plaisirs , vouloir que tous ses sens et tous ses désirs soient satisfaits par quelque chose d'exquis ; [c'est ce que Salomon avait fait. ] Après cela que dit-il? Il s'éveille, il se reconnaît, et « il a trouvé, dit- « il , que tout cela était vanité et affliction d'es-

' In Ecclesiast. Hom. vili, t. I, p. 460, 4GI. ' Eccl. Il , 10.

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