‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 20 sur 164 · DE LÀ VENGEANCE DIVINE · texte numérisé non relu

DE LÀ VENGEANCE DIVINE

sa bouche , et les dissiper par la clarté de son avènement glorieux.

Le faiWe s'élève contre le fort, le fort accable le faible. Le fort a offert la paix au faible 5 le faible a voulu combattre : il n'y a qu'à voir qui l'emportera et à qui demeurera la victoire. Si résistant hautement à un souverain tel que Dieu , nous ne laissons pas toutefois que de vivre heureux, il s'etfsuil que Dieu n'est plus Dieu; nous l'emportons contre lui , et sa volonté est vaincue par celle de la créature. Mais parce qu'elle est invincible , aucun ne peut être heureux que celui qui lui obéit ; et il faut nécessairement que quiconque se soulève contre lui soit accablé par sa puissance. C'est encore pour cette raison qu'il ajoute dans les paroles que j'explique : « Et je briserai votre « fièreet indocile dureté. » Vous vous endurcissez contre Dieu , il s'endurcit contre vous ; vous vous attachez contre lui , et lui s'attache contre vous ; vous , en homme, de toute la force de votre cœur ; lui , en Dieu , de toute la force du sien , s'il m'est permis de parler ainsi. Hélas ! il n'y a point de proportion , et la partie n'est pas égale : mais vous avez voulu le premier vous mesurer avec lui. Vous avez le premier rompu les mesures ; et vous avez rendu juste [ le traitement que vous en avez éprouvé]. Vous persévérez , et il persévère. Vous persévérez à retenir ce bien mal acquis , et je vois toujours dans vos coffres , dit le saint prophète ', cette flamme dévorante, ce trésor d'iniquité, ce bien mal acquis qui renversera peut-être votre maison , et sans doute donnera la mort à votre âme. Persévérance humaine , opiniâtre , ah ! Dieu vous opposera une persévérance divine , une fermeté immuable , un décret fixe et irrévocable , une résolution éternelle. [Ils sont] incorrigibles : de là il les aura en exécration , parce que , les regardant comme incorrigibles, il frappera sans pitié et n'écoutera plus les gémissements. [Ils ressentiront] une haine, une aversion du cœur de Dieu.

Rentrez donc , pécheurs , en vous-mêmes , et regardez dans vos crimes ce que vous méritez que Dieu fasse de vous par sa vengeance. [Rien n'a pu vous toucher; tous les efforts]' de la bonté de Dieu ont été vains. [Elle prenait plaisir à vous faire du bien , et vous , vous n'en avez trouvé qu'à l'outrager.] Peut-elle souffrir [une si noire ingratitude? j Écoutez cette bonté méprisée, et voyez comme elle vous parle.

• Mich.yi, 10.

2 On trouve ici dans le manuscrit celte note : Un mot de la bonté de Dieu. Nous avons tâché de suppléer par les paroles qui sont entre deux crochels, ce que l'auteur avait intention d ajouter. {Édit. de Viforis.)

DEUXIÈME POINT

Encore qu'un Dieu irrité ne paraisse jamais aux hommes qu'avec un appareil étonnant , toutefois il n'est jamais plus terrible qu'en l'état où je dois le représenter, non point , comme on pourrait croire , porté sur un nuage enflammé , ou sur un tourbillon foudroyant, [avec une voix] toujours menaçante, toujours foudroyante , et jetant de ses yeux un feu dévorant ; mais armé de ses bienfaits et assis sur un trône de grâce. Nolite contristare spirilum sanctum Dei in quo signati estis ' : « N'attristez point l'esprit saint « de Dieu dont vous avez été marqués comme « d'un sceau. » Il se réjouit en faisant du bien , on l'afflige quand on le refuse. [Ce qui peut] affliger et contrister l'Esprit de Dieu , [c'est] non tant l'outrage qui est fait à sa sainteté , que la violence que souffre son amour méprisé et sa bonne volonté frustrée par notre opiniâtre résistance. C'est là, dit le saint Apôtre, ce qui afflige le Saint-Esprit, c'est-à-dire l'amour de Dieu agissant en nous pour gagner nos cœurs. Dieu est irrité contre les démons ; mais , comme il ne demande plus leur affection , il n'est plus affligé ni contristc par leur désobéissance. C'est à un cœur chrétien qu'il veut faire sentir ses tendresses : [il doit y] trouver la correspondance. De là naît le rebut qui l'afflige et qui le contristc , un dégoût des ingrats qui lui sont à charge.

Sicut lœtatus est Domitius bene vobisfaciens vosque multiplicans , sic lœtahitur subvertens atque disperdens * : « Comme le Seigneur s'est « réjoui en vous faisant du bien , ainsi il se ré- « jouira en vous ravageant et en vous renversant « de fond en comble. » L'amour rebuté , l'amour dédaigné , l'amour outragé par le plus injurieux mépris , l'amour épuisé par l'excès de son abondance fait tarir la source des grâces et ouvre celle des vengeances. Rien de plus furieux qu'un amour méprisé et outragé. Dieu a suivi , en nous bénissant, sa nature bienfaisante ; mais nous l'avons contristé , mais nous avons affligé son Saint-Esprit; nous avons changé la joie de bien faire en une joie de punir; et il est juste qu'il répare la tristesse que nous avons causée à l'Esprit de grâce, par une joie efficace , par un triomphe de son cœur, par un zèle de sa justice à punir nos ingratitudes , justice du Nouveau Testament qui s'applique par le sang , par la bonté même et par les grâces infinies d'un Dieu rédempteur.

Ecce Agmis Dei ^ : « Voici l'Agneau de Dieu. » Jam enim securis ad radicem posita est^ : " La

' Ephes. IV, 30.

2 JJetit. XXVIII, fi;i.

3 Jonii. , 36.

* MaHh. III, 10.

SUR LES FONDEMENTS

« cognée est déjà mise à la racine. « La colère approche toujours avec la grâce ; la cognée s'applique toujours par le bienfait même; et si la sainte inspiration ne nous vivifie , elle nous tue. Car d'où pensez-vous que sortent les flammes qui dévorent les chrétiens ingrats? De ses autels , de ses sacrements , de ses plaies , de ce côté ouvert sur la croix pour nous être une source d'amour infini. C'est de là que sortira l'indignation de la juste fureur, et d'autant plus implacable qu'elle aura été détrempée dans la source même des grâces. Car il est juste et très-juste que tout, et les grâces mêmes , tournent à mal à un cœur ingrat. 0 poids des grâces rejetées! poids des bienfaits méprisés! [Au contraire] tout tourne à bien à ceux qui aiment, même les péchés, dit saint Augustin ' , qui les abaissent , qui les humilient , qui les encouragent.

A facie irœ columbœ^ : [Mettez-nous à couvert] « de la face irritée de la colombe. » Operite nos à facie.... AgnP : « Cachez-nous de devant « la face de l'Agneau. « Ce n'est pas tant la face du Père irrité ; c'est la face de cette colombe tendre et bienfaisante qui a gémi tant de fois pour eux , de cet Agneau qui s'est immolé pour eux. La croix , la rédemption aggrave la damnation et accumule les crimes ; elle y met le comble. Sol obscurabitur el luna non dabit lumen suum, et stellœ cadent de cœlo , et virtutes cœlorum commovebuntur; et tune parebit signum Filii hominis. Et tune plangent omnes tribus terrœ , etvidebunt Filium Homitiis venientem in nubibus cœli cum virtute multa et majestate '^ : « Le « soleil s'obscurcira, et la lune ne donnera plus sa < lumière : les étoiles tomberont du ciel , et les « puissances des cieux seront ébranlées. Mais alors « le signe du Fils de l'Homme paraîtra dans le « ciel , et tous les peuples de la terre seront dans « les pleurs et dans les gémissements , et ils ver- <T ront le Fils de l'Homme qui viendra sur les nuées « du ciel avec une grande puissance et une grande « majesté. »

Méditons attentivement quelle prise nous donnons sur nous à la justice de Dieu par le mépris outrageux de ses bontés infinies. Qui donne a droit d'exiger ; il exige des reconnaissances : s'il ne trouve pas des reconnaissances , il exigera des supplices : il ne perd pas ses droits. Les grâces que vous méprisez préparent une éternité bienheureuse. « La grâce , dit le Sauveur, est une « fontaine d'eau jaillissante » : Fons aquœ salientis *. Quand donc vous êtes touchés , quand vous

' De Corrept. el Grai. n° 24 , t. x , col. 763.

ï Jeretn. xxv, 38.

3 Apoc. yi, 16.

« MaWi,- XXIV, 29 , 30.

4^ Joan. IV, 14.

ressentez quelquefois un certain mépris de cette pompe du monde qui s'évanouit, « de sa figure « qui passe ' , » de ses fleurs qui se flétrissent du matin au soir ; quand , dégoûté de vous-même et de votre vie déréglée , vous regardez avec complaisance les chastes attraits de la vertu ; [ vous vous écriez dans l'amertume de votre cœur] : 0 chasteté ! ômodestie ! ôpudeurpassée ! ô tendresse de conscience qui ne pouvait souffrir aucun crime ! 0 sainte timidité , gardienne de l'innocence ! Mais ô force à faillir! ô hardiesse pour s'excuser, ô lâche abandon d'un cœur corrompu et livré à ses désirs ! Que veut le Seigneur votre Dieu , sinon que vous vous attachiez fortement à lui , et qu'en vous y attachant vous viviez heureux? C'est pour cela que Jésus-Christ est venu au monde « plein de grâce et de vérité \ « C'est pour cela qu'il nous a donné tant de saintes instructions , qu'il ne cesse de renouveler par la bouche de ses ministres. C'est pour cela qu'il a rempli tous ses sacrements d'une influence de vie, afin qu'y participant nous vivions. Si nous savons profiter de tous ces bienfaits , nous acquerrons par sa grâce un droit éternel sur lui-môme pour le posséder en paix. Que si nous les méprisons , qui ne voit que nous lui donnons réciproquement un titre très-juste pour nous châtier par des supplices autant inouïs que ses bontés étaient extraordinaires? « Comme le Seigneur s'est réjoui « en vous faisant du bien , ainsi il se réjouira en '( vous ravageant et en vous renversant de fond « en comble ; » Sicut lœtatus est Dominus bene vobisfaciens vosque multipUcans ; sic lœtabitm subvertens atque disperdens.

Et en effet il est juste qu'il mesure sa colère à ses bontés et à nos ingratitudes , et que sa fureur implacable perce d'autant de traits un cœur infidèle , que son amour bienfaisant avait employé d'attraits pour le gagner. C'est pourquoi il ne faut pas se persuader que les grâces de Dieu périssent : non , mes frères ^ ne le pensons pas. Ces grâces que nous rejetons , Dieu les rappelle à luimême ; Dieu les ramasse en son sein , où sa justice les change en traits pénétrants dont les ingrats seront percés. Ils connaîtront , les misérables , ce que c'est que d'abuser des bontés d'un Dieu , de forcer son inclination bienfaisante , de le contraindre à devenir cruel et inexorable , lui qui ne voulait être que libéral et bienfaisant. Dieu ne cessera de les frapper ^e cette main souveraine et victorieuse dont ils ont injurieusement refusé les dons ; et ses coups redoublés sans fin leur seront d'éternels reproches de ses grâces méprisées. Ainsi toujours vivants et toujours mourants , im-

• I. Cor. vu, 31.

5 Joan.i. 14.

DE L4 VEiNGEÂNCE DIVINE.

mortels pour leurs peines , trop forts pour mourir, trop faibles pour supporter ; ils gémiront éternellement sur des lits de flammes , outrés de furieuses et irrémédiables douleurs. Et poussant parmi des blasphèmes exécrables mille plaintes désespérées , ils porteront à jamais le poids infini de tous les sacrements profanés , de toutes les grâces rejetées ; non moins pressés , non moins accablés des miséricordes de Dieu , que de l'excès intolérable de ses vengeances.

Tremblez donc, tremblez, chrétiens, parmi ces grâces immenses, parmi ces bienfaits infinis qui vous environnent. Les saintes prédications sont un poids terrible : les saints sacrements , les inspirations, les exemples bons et mauvais qui nous avertissent chacun à leur manière , le silence même d'un Dieu , sa patience , sa longanimité , son attente ; ô le poids terrible ! tous les mouvements de la grâce sont d'un poids terrible pour nous. Il n'y a rien à négliger dans notre vie. Notre destinée , notre état , notre vocation ne souffrent rien de médiocre. Tout nous sert ou nous nuit infiniment. Chaque moment de notre vie , chaque respiration , chaque battement de notre pouls , si je puis parler de la sorte , chaque éclair de notre pensée a des suites éternelles. L'éternité d'un côté, et l'éternité de l'autre. Si vous suivez fidèlement l'instinct de la grâce, l'éternité bienheureuse y est attachée. Si vous manquez à la grâce , une autre éternité vous attend , et vous méritez un mal éternel , pour avoir perdu volontairement un bien qui le pouvait être.

TBOISIÈME POINT.

Il reste à considérer la troisième peine dont Dieu menace son peuple rebelle , laquelle il a plu au Saint-Esprit de nous exprimer en ces paroles que je répète encore une fois : « Puisque vous « n'avez pas voulu servir le Seigneur votre Dieu « dans la joie et l'allégresse de votre cœur, au « miUeu de l'abondance de toutes sortes de biens 5 « vous servirez à votre ennemi que le Seigneur « enverra contre vous , dans la faim , dans la soif, « dans la nudité , et dans un extrême besoin de " toutes choses ; et cet ennemi mettra sur vos « épaules un joug de fer par lequel vous serez « brisés '. » C'est-à-dire , comme nous l'avons déjà expliqué, vous n'avez pas voulu vivre sous un empire doux et légitime; vous serez justement soumis à une dure et insupportable tyrannie.

Deux conditions de l'empire de Dieu nous sont ici exprimées : il n'y en a point de plus légitime , il n'y en a point de plus doux. Vous n'avez pas voulu servir Dieu votre Seigneur ; et certes il n'y

', Deut. XWIII, 47,48.

a point de seigneur dont le droit soit mieux établi, ni le titre plus légitime. Il nous a faits , il nous a rachetés : nous sommes par la création l'œuvre de ses mains , par la rédemption le prix de son sang ; par la création ses sujets , par la rédemption ses enfants. Nous sommes son bien , nous portons sa marque, créés à sa ressemblance, scellés de son Saint-Esprit; et nous ne pouvons le désavouer sans que le fond de notre être ne nous désavoue ; ni enfin le renoncer sans renoncer à nous-mêmes.

Si cet empire est le plus légitime, il est aussi le plus naturel ; étant le plus naturel , il est par conséquent aussi le plus doux. Ce n'est donc pas sans raison que la joie du cœur est promise à ceux qui servent le Seigneur leur Dieu. Car celui-là est content qui est dans l'état que la nature demande. La joie se trouve donc nécessairement dans le service de Dieu ; l'abondance y est aussi et la plénitude. Nul ne sait mieux ce qui nous est propre que celui qui nous a faits. Nul ne peut mieux nous le donner, puisqu'il a tout en sa main. Nul ne le veut plus sincèrement, puisque rien ne convient mieux à celui qui a commencé l'ouvrage en nous donnant l'être , que d'y mettre la dernière main en nous donnant la félicité et le repos. Telle est la condition de la créature sous l'empire de son Dieu : elle est riche , elle est contente , elle est heureuse. Dieu , qui n'a besoin de rien pour lui-même , ne veut régner sur nous que pour notre bien , ni nous posséder que pour nous faire posséder en lui toutes choses.

Donc, ô créatures rebelles, ô pécheurs qui vous soulevez contre Dieu, faites maintenant votre sentence. Dites , messieurs , ce que méritent ceux qui refusent de se soumettre à un gouvernement si avantageux et si équitable. Hélas ! que méritent-ils , sinon de trouver, au lieu d'un joug agréable , un joug de fer ; au lieu d'un seigneur légitime , un usurpateur violent ; au lieu d'une puissance bienfaisante et amie , un ennemi insolent et outrageux ; au lieu d'un père , un tyran ; au heu de la joie des enfants , la contrainte et la terreur des esclaves; au lieu de l'allégresse et de l'abondance , la faim , la soif et la nudité , et une extrême disette?

Il faut vous dire quel est cet ennemi que Dieu enverra contre vous. Celui qui s'est déclaré l'ennemi de Dieu , qui ne pouvant rien contre lui , se venge contre son image; et la déchirant, la déshonore , remplissant son esprit envieux d'une vaine imagination de vengeance ; c'est Satan avec ses anges. Esprits noirs , esprits ténébreux , esprits furieux et désespérés; [qui affectent un] faste insolent , au lieu de leur grandeur naturelle ; [qui emploient] des finesses malicieuses, au lieu

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