‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 35 sur 164 · IX · texte numérisé non relu

IX

^ Jerem. i, II.

' Adver, Marcion. lib. i , n" 26.

SUR LA NÉCESSITÉ

vigoureuse , qui exerce l'amour qu'elle a pour le bien par la haine qu'elle a pour le mal , et se montre efficacement bouté véritable , en combattant la malice du péché qui lui est contraire : Ut boni aniorem odio mali exerceat, et boni tutelam expugnationc mali impleat '. Par conséquent , chrétiens , Dieu est en acte et en exercice d'une juste aversion contre les pécheurs. Ses foudres son toujours prêts , et sa colère toujours enflammée : c'est pourquoi l'Ecriture nous le représente comme tout prêt à frapper. « Toutes ses « flèches sont aiguisées , dit le saint prophète , et '< tous ses arcs bandés et prêts à tirer : » Sagittœ ejusacutœ, et omnes arcus ejus extenti '. Ses flèches sont dressées et ses arcs pointés ; il vise et il désigne l'endroit où il veut frapper. Ainsi sa main vengeresse est bien retenue quelquefois par l'attente du repentir, mais non jamais désarmée, et encore moins endormie ; et vous le voyez dans notre évangile. Non-seulement elle tient toujours cette terrible cognée , mais elle en applique toujours le tranchant funeste à la racine de l'arbre ; et il n'y a rien entre deux : c'est pourquoi il n'est pas possible que l'arbre subsiste longtemps. « Il « sera coupé, » dit saint Jean-Baptiste : excidetur; ou plutôt comme nous lisons dans l'original , exciditur, dans le temps présent : on le coupe , on le déracine , afin que nous concevions l'action plus présente et plus efficace. Il semble qu'il ne frappe pas : [ c'est une ] vengeance occulte ; [il] livre [le pécheur] aux passions , au sens réprouvé , etc.

Nous nous trompons, chrétiens, si nous croyons pouvoir subsister longtemps dans cet état misérable. Il est vrai que jusqu'ici la miséricorde divine a suspendu la vengeance et arrêté le dernier coup de la main de Dieu ; mais nous n'aurons pas toujours un secours semblable. Car enfin , comme dit notre grand prophète , le règne de Dieu approche , il faut que Dieu règne ; sous le règne de Dieu si saint , si puissant , si juste , il est impossible que l'iniquité demeure longtemps impunie. [Disons] un mot du règne de Dieu , que saint Jean- Baptiste nous annonce.

« Le Seigneur a régné , dit le roi-prophète ; que « la terre s'en réjouisse , que les îles les plus éloin gnées en triomphent d'aise : » Dominus regnavit, exultet terra, lœtentur insulœ muUœ^. Voilà un règne de douceur et de paix. Mais ô Dieu , qu'entends-je dans un autre psaume ! « Le « Seigneur a régné , dit le même prophète ; que « les peuples frémissent et s'en courroucent , et « que la terre en soit ébranlée jusqu'aux fonde- « ments : » Dominus regnavit, i?-ascantur po-

"• Adver. Marcion. lib. i, n" 26.

* Is. V, 28.

* Ps. xcvi, I.

]Mli;quisedetsupercherubim, moveatur terra ' 1 Voilà ce règne terrible , ce règne de fer et de rigueur, qu'un autre prophète décrit en ces mots : In manuforti, et in brachio extento, et infurore effuso regnabo super vos ^ : « Je régnerai « sur vous , dit le Seigneur, en vous frappant « d'une main puissante et en épuisant sur vous « toute ma colère. »

Dieu ne règne sur les hommes qu'en ces deux manières : il règne sur les pécheurs convertis , parce qu'ils se soumettent à lui volontairement ; il règne sur les pécheurs condamnés , parce qu'il se les assujettit malgré eux. Là est un règne de paix et de grâce , ici un règne de rigueur et de justice ; mais partout un règne souverain de Dieu, parce que là on pratique ce que Dieu commande , ici l'on souffre le supplice que Dieu impose : Dieu reçoit les hommages de ceux-là ; il fait justice des autres. Pécheur que Dieu appelle à la pénitence et qui résistez à sa voix , vous êtes entre les deux ; ni vous ne faites ni vous n'endurez ce que Dieu veut : vous méprisez la loi et vous n'éprouvez pas la peine; vous rejetez l'attrait et vous n'êtes point accablé par la colère. Vous bravez jusqu'à la bonté qui vous attire , jusqu'à la patience qui vous attend ; vous vivez maître absolu de vos volontés , indépendant de Dieu , sans rien ménager de votre part , sans rien souffrir de la sienne ; et il ne règne sur vous ni par votre obéissance volontaire , ni par votre sujétion forcée. C'est un état violent , je vous le dis , chrétiens , encore une fois; il ne peut pas subsister longtemps. Dieu est pressé de régner sur vous , car voyez en effet combien il vous presse. Que de douces invitations ! que de menaces terribles ! que de secrets avertissements ! que de nuages de loin ! que de tempêtes de près ! Regardez comme il rebute toutes vos excuses ; il ne permet ni à celui-là de mettre fin à ses affaires, ni à cet autre d'aller fermer les yeux à son père ^ : tout retardement l'importune , tant il est pressé de régner sur vous ! S'il ne règne par sa bonté , bientôt et plus tôt que vous ne pensez il voudra régner par sa justice. Car à lui appartient l'empire , et il se doit à lui-même et à sa propre grandeur d'établir promptement son règne. C'est pourquoi notre grand Baptiste crie dans le désert : et non-seulement les rivages et les montagnes voisines , mais même tout l'univers retentit de cette voix : Faites pénitence , faites pénitence , riches et pauvres , grands et petits , princes et sujets ; que chacun se retire de ses mauvaises voies : « car le règne de Dieu approche : « appropinqiiat enim regnum cœlorujn ^.

' Ps. xcvili, 1. — ' Ezech. XX , 33.

Luc. IX, 59, 61.

« Matt/i.lll, 2.

DE LA PÉNITENCE

Il approche en effet , messieurs , puisque le Fils de Dieu paraîtra bientôt. Le règne de la bonté approche avec lui , parce qu'il nous apporte en naissant la source des grâces ; mais le règne de la justice s'approche et avance d'un même pas, parce qu'elle suit toujours la bonté de près pour en venger les injures. La grande bonté rejetée attire les grandes rigueurs; les bienfaits méprisés pressent la vengeance et lui préparent la voie , et saint Jean ne vous a pas tu ce conseil de Dieu. Quand il voit paraître Jésus-Christ au monde , c'est alors qu'il commence à dire que la cognée est à la racine. Tout presse Dieu à se venger des ingrats ; sa bonté le presse , ses bienfaits le pressent ; le dirai-je? son attente même le presse, car il n'y a rien qui fasse tant hâter la vengeance qu'une longue attente frustrée.

Ainsi je vous conjure , mes frères , ne vous fiez pas au temps qui vous trompe ; c'est un dangereux imposteur, qui vous dérobe si subtilement que vous ne vous apercevez pas de son larcin. Ne regardez pas toujours le temps à venir ; considérez votre état présent : ce que le temps semble vous donner, il vous l'ôte ; il retranche de vos jours en y ajoutant. Cette fuite et cette course insensible du temps n'est qu'une subtile imposture pour nous mener insensiblement au dernier jour. La jeunesse y arrive précipitamment , et nous le voyons tous les jours. Partant , n'attendez pas de Dieu tout ce que vous prétendez : ne regardez pas les jours qu'il vous peut donner, mais ceux qu'il vous peut ôter; ni seulement qu'il peut pardonner, mais encore qu'il peut punir. Ne fondez pas votre espérance et n'appuyez pas votre jugement sur une chose qui vous est cachée.

Je n'ignore pas, chrétiens, que Dieu, < qui " ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se « convertisse et qu'il vive ' , » prolonge souvent Je temps de la pénitence. Mais il faut juger de ce temps comme des occasions à la cour. Chacun attend les moments heureux , les occasions favorables pour terminer ses affaires. Mais si vous attendez sans vous remuer, si vous ne savez profiter du temps , il passe vainement pour vous , et ne vous apporte en passant que des années qui vous incommodent. Ainsi , dans cette grande affaire de la pénitence , celui-là peut beaucoup espérer du temps , qui sait s'en servir et le ménager. Mais celui qui attend toujours et ne commence jamais , voit couler inutilement et se perdre entre ses mains tous ces moments précieux dans lesquels il avait mis son espérance. Que lui apporte le temps , qu'une plus grande atteinte à sa vie , un plus grand poids à ses crimes , une plus forte attache à ses habitudes?

C'est pour cela que saint Jean-Baptiste ne nous donne aucune relâche : « La cognée, dit-il, est " à la racine ; tout arbre qui ne porte pas de bon « fruit sera coupé et jeté au feu : faites donc , fai- " tes promptement de dignes fruits de pénitence : Facite ergofructus dignos pœnitentiœ^ . Il faut tâcher, chrétiens , que nous tirions aujourd'hui quelque utilité de ces salutaires paroles , et que nous n'ayons pas écouté en vain un si grand prédicateur que saint Jean-Baptiste.

Le figuier infructueux ^ Vous avez eu la pluie , vous avez eu le soleil , vous avez eu la culture : vous n'avez plus à attendre que la cognée et le feu.

Il faut quelque chose de nouveau pour vous émouvoir. Vous avez franchi hardiment les plus puissantes considérations. Cette première tendresse d'une conscience innocente , ah ! que vous l'avez endurcie! La pénitence , la communion , vous avez appris à les profaner : cela ne vous toilche plus. Les terribles jugements de Dieu qui avaient autrefois tant de force pour vous émouvoir; vous avez dissipé comme une vaine frayeur l'appréhension que vous aviez de ce tonnerre , et vous vous êtes accoutumés à dormir tranquillement à ce bruit.

Nous voilà réduits aux miracles. Expérience des pécheurs [qu'ils ont laissés toujours les mêmes] : In peccato vestro moriemiîii^ : « Vous « mourrez dans votre péché. «

[Faire] attention aux choses dites, point tant songer au prédicateur. Les choses que nous disons sont-elles si peu solides , qu'elles ne méritent de réflexion que par la manière de les dire? Tant d'heures de grand loisir ! pourquoi sont-elles toutes des heures perdues? Pourquoi Jésus-Christ n'en aura-t-il pas quelques-unes plutôt qu'un amusement inutile? Ainsi puisse Jésus-Christ naissant vous combler de grâce! puissiez-vous recevoir en lui un Sauveur et non un juge ! puissiez-vous apprendre à sa crèche à mépriser les biens périssables , et acquérir les inestimables richesses que sa glorieuse pauvreté nous a méritées î

' Luc. m, 8.

'' Ibid. XIII.

' Joan. vin, 21.

' Ezech.xw, II.

SUR LA NECESSITE

FRAGMENTS

SUR LE MÊME SUJET'

Activité (le la justice divine contre le pécheur. Son opposition à la loi de Dieu. Effets qui en résultent contre lui. Ce qu'il doit faire pour éviter les coups de la main vengeresse. Dignes fruits de pénitence, toujours salutaires.

« Une voix crie dans le désert : Préparez les « voies du Seigneur, aplanissez les sentiers de « notre Dieu ; pour cela il faut combler toutes les « vallées et abattre toutes les montagnes ^ : » c'està-dire , qu'il faut relever le courage des consciences abattues par le désespoir, et abattre sous la main de Dieu , par la pénitence , les pécheurs superbes et opiniâtres qui s'élèvent contre Dieu , etc.

L'Église fera bientôt le premier, lorsqu'elle dira aux pécheurs : Consolamini , consolamiîii^....

Gaudium magnum; quia natus est vobis

« hodie Salvator^ : « Consolez- vous, consolez- « vous.... Je vous annonce le sujet d une grande « joie.... Il vous est né un Sauveur. » Mais devant que de relever leur courage , il faut premièrement abattre leur arrogance : Jam enim securis ad radicem arhorum posila est^ : '< Car la co- « gnée est déjà mise à la racine de l'arbre. » Pour cela il faut des paroles inspirées d'en haut. Ave, Maria.

Deux coups : celui du péché, celui de la justice divine. L'un ôte la vie, l'autre l'espérance : le coup du péché , la vie ; le coup de la justice l'espérance. Chose étrange et incroyable , messieurs ! après la perte de la vie peut-il rester de l'espérance? Oui , parce que Dieu est puissant pour ressusciter les morts, et qu'il <• peut, dit notre « évangile, faire naître des enfants d'Abraham « de ces pierres^ » insensibles et inanimées; et sa miséricorde infinie lui faisant faire tous les jours de pareils miracles, ceux qui ont perdu la vie de la grâce n'ont pas néanmoins perdu l'espérance , etc. Faut traiter le second point et dire par quels degrés Dieu abat l'appui et le fondement de cette espérance mal fondée. Ce coup n'est pas toujours sensible ; il dessèche l'arbre et la racine en retirant ses inspirations.

Ainsi je ne m'étonne pas si les pécheurs convertis regardent l'état d'où ils sont sortis avec une

' Ces fragments nous paraissent avoir été composés par l'auteur pour être adaptés au sermon précédent , qu'il aura voulu prêcher dans quelque autre occasion avec certains changements et des addiUons. {Édit. de Déjoris.)

2 Luc. m , 4.

a Is. XL, I.

* Luc. II, 10, II.

i Ibid. m , 9.

* Luc. III, 8.

telle frayeur, et ne se sentent pas moins obligés à Dieu que s'il les avait tirés de l'enfer. Posuerunt me in lacu inferiori ' : « Ils m'ont mis dans « une fosse profonde. » Eruistianimam meam ex inferno inferiori^ : '< Vous avez retiré mon âme « de l'enfer le plus profond. » Deux choses font l'enfer : la peine du damné , séparation éternelle d'avec Jésus-Christ ; Nescio vos ^ : « Je ne vous con- « nais pas. » A la sainte table , il ne nous connaît plus. Elle est étemelle de sa nature. Le feu , la peine du sens. Il n'est pas encore allumé 5 mais nous en avons en nous le principe. En effet , d'où pensez-vous , chrétiens, que Dieu fera sortir [ce feu? du sein même du pécheur].

Le moment que Dieu a marqué pour donner ce coup irrémédiable qui enverra les pécheurs au feu éternel , par une juste disposition de sa providence , ne leur doit pas être connu. C'est un secret que Dieu se réserve et qu'il nous cache soigneusement, afin que nous soyons toujours en îiction et que jamais nous ne cessions de veiller sur nous. Néanmoins le pécheur s'endort dans les longs délais qu'il lui donne, l'attendant à la pénitence; et pendant qu'il dort à son aise au milieu des prospérités temporelles, il s'imagine que Dieu dort aussi : « Il dit dans son cœur : « Dieu l'a oublié ; » il ne prend pas garde à mes crimes : Dixitenim incorde suo : Oblitus est Deus ^ ; et parce cpi'il ne songe pas à se convertir et que Dieu ne lui fait pas sentir sa fureur, il croit que Dieu ne songe pas à le punir. Pour lui ôter de l'esprit cette opinion dangereuse , tâchons aujourd'hui de lui faire entendre une vérité chrétienne qui nous est représentée dans notre évangile et que je vous prie de comprendre : c'est que la justice divine , qui semble dormir, qui semble oublier les pécheurs, les laissant prospérer longtemps en ce monde, est toujours en armes contre eux, toujours en action , toujours vigilante , toujours prête à donner le coup qui les coupera par la racine , pour ne leur laisser aucune ressource.

Mais , afin de bien comprendre cette vérité , il est nécessaire , messieurs , de vous expliquer plus profondément ce que j'ai déjà touché en peu de paroles touchant lacontrariétéinfinicquiest entre le pécheur et la justice de Dieu. Je suivrai encore le grand Augustin , et les ouvertures admirables qu'il nous a données pour l'éclaircissement de cette matière en son épître quarante-neuvième ^ Il remarque donc en ce lieu qu'il y a cette opposition entre le pécheur et la loi , que comme le

• Ps. LXXXVII , 6.

' Ihid. Lxxxv, 12.

3 Matth. XXV, 12.

* Ps.lX, 31.

» Epiit. cii , al. 4y , t. Il , col. 281 et seq.

DE LA PENITENCE

pécheur détruit la loi autant qu'il le peut, la loi réciproquement détruit le pécheur ; tellement qu'il y a entre eux une inimitié qui jamais ne peut être réconciliée : et quoique cette vérité soit très-claire, . vous serez néanmoins bien aises , messieurs , d'entendre une belle raison par laquelle saint Augustin l'a prouvée. Elle tombera sans difficulté dans l'intelligence de tout le monde, parce qu'elle est établie sur le principe le plus connu de l'équité naturelle : « Ne fais pas ce que tu ne veux pas « qu'on te fasse : » In qua memura mensuri fueritis, remetietur vobis ' : « On se servira envers « toi de la même mesure dont tu te seras servi. » Pécheur, qu'as-tu voulu fah*e à la loi de Dieu? N'as-tu pas voulu la détruire et anéantir son pouvoir? Oui, certainement , chrétiens. « Les hommes « qui ne veulent pas être justes , souhaitent qu'il « n'y ait point de vérité , et par conséquent point « de loi qui condamne les injustes : » Qui dum nolunt esse jusii, nolunt esse veritatem qua damnenturinjusti '.

Et c'est pour cela , chrétiens , que Moïse descendant de la montagne , entendant les cris des Israélites qui adoraient le veau d'or, laisse tomber les tables sacrées où la loi était écrite et les brise : Viditvitulum etchoros, et projecit tabulas, et f régit eas ^. « 11 vit le veau et les danses , et il jeta les « tables et les brisa. « Et cela , pour quelle raison , si ce n'est pour représenter ce que le peuple faisait alors? Ah ! ce peuple ne mérite point d'avoir de loi , puisqu'il la détruit entière en ce moment qu'on la lui porte de la part de Dieu. Qu'a fait cette loi pour être brisée? Détruisez les pécheurs , faites-les mourir ! Il le fera en son temps , mais en attendant il nous montre ce que nous faisons à la loi.

C'est pourquoi il brise les tables où le doigt de Dieu était imprimé ; et remarquez , s'il vous plaît , messieurs , que le peuple ne pèche que contre l'article qui défendait d'adorer les idoles : Non faciès tibi sculptile ^ : « Vous ne vous ferez point d'image « taillée au ciseau. « Mais qui pèche en un seul article , il détruit autant qu'il peut la loi tout entière. C'est pourquoi il laisse tomber et il casse ensemble toutes les deux tables pour nous faire entendre , mes frères , que par une seule transgression toute la loi divine est anéantie. Mais comme les pécheurs détruisent la loi , il est juste aussi qu'elle les détruise ; il est juste qu'ils soient mesurés selon leur propre mesure, et qu'ils souffrent justement ce qu'ils ont voulu faire injustement. Car si cette règle de justice doit être observée

' Luc. VII , 2.

^ s. Aug. Tract, xc, in Joan. n" i, t. lu. part, ii, col. 721.

» Exod.\\K\i,l9.

*/6id.xx,4..

entre les hommes, de ne faire que ce que nous voulons qu'on nous fasse; combien plus de l'homme avec Dieu et avec sa loi éternelle 1 Et c'est pourquoi , dans l'histoire que j'ai racontée , le même Moïse qui brisa la loi fit aussi briser le veau d'or, et mettre à mort tous les idolâtres dont l'on fit un sanglant carnage ; nous montrant par le premier ce que le pécheur veut faire à la loi , qui est de l'anéantir et de la rompre effectivement, et nous faisant voir par le second ce que fait la loi au pécheur, qui est de le perdre et le mettre en pièces. « Ainsi , dit saint Augustin , ce que le pé- « cheur a fait à la loi à laquelle il ne laisse point « de place en sa vie , la loi de son côté le fait au t pécheur en lui ôtant la vie à lui-même :« Quod peccator facit legi quant de sua vita abstulit, hoc ei facit lex ut auferat eum de hominum vita quam régit '.

Voilà donc une étemelle opposition entre le pécheur et la loi de Dieu, c'est-à-dire, par conséquent entre le pécheur et la justice divine. De là vient que la justice divine nous est représentée dans les Écritures toujours armée contre le pécheur. « Toutes ses flèches sont aiguisées, nous dit le « prophète , tous ses arcs sont bandés et prêts à « tirer : » Sagittœ ejus acutœ, et omnes arcus ejus extenti ^. Que s'il retarde par miséricorde à venger les crimes , sa justice cependant souffre violence : '<■ Cela m'est à charge, dit-il, et j'ai « peine à le supporter : « Facta sunt mihi molesta, laboravi sustinens ^. Mais pourquoi chercher ailleurs ce que je trouve si clairement dans mon Évangile? Que ne puis-je vous représenter et vous faire appréhender vivement le tranchant épouvantable de cette cognée appliquée à la racine de l'arbre? A toute heure, à tous moments elle veut frapper, parce qu'il n'y a heure , il n'y a moment où la justice divine irritée ne s'anime elle-même contre les pécheurs. Il est vrai qu'elle retarde à frapper, mais c'est que la miséricorde arrête son bras. Elle tâche toujours de gagner le temps ; elle pousse d'un moment à l'autre, nous attendant à la pénitence. Pécheurs, ne sentez- vous pas quelquefois le tranchant de cette justice appliqué sur vous? Lorsque votre conscience vous trouble , qu'elle vous inquiète, qu'elle vous effraye , qu'elle vous réveille en sursaut , remplissant votre esprit des idées funestes de la peine qui vous suit de près, c'est que la justice divine commence à frapper votre conscience criminelle : elle crie, elle vous demande secours , elle se trouble , elle est étonnée. Mais , ô Dieu ! quel sera son étonnement , lorsque la justice divine laissera aller tout à fait la main !

' Episl. eu , n" 24 , col. 282.

' Is. V, 28, 3 Ibid. I, lé.

SUR LA NÉCESSITÉ

Que si elle demeure insensible , si elle ne s'aperçoit pas du coup qui la frappe , ah ! c'est qu'il a déjà donné bien avant, que l'esprit de vie ne coule plus , et de là vient que le sentiment est tout offusqué. Mais soit que vous sentiez ce tranchant , soit que vous ne sentiez pas le coup qu'il vous donne , il touche , il presse déjà la racine , et il n'y a rien entre deux.

0 pécheur, ne trembles-tu pas sous cette main terrible de Dieu, qui non-seulement est levée, mais déjàappesantie sur ta tète ? Jam enim securis ad radicem arboris posita est : « La cognée est « déjà mise à la racine de l'arbre. » Elle ne s'approche pas pour ébranler l'arbre , ni pour en faire tomber les fruits ni les feuilles ; plaisirs , richesses, les biens de fortune, biens externes qui ne tiennent pas à notre personne : il ne faut pas un si grand effort , il ne faut pas [toucher] la racine , il ne faut que secouer l'arbre. Elle n'en veut pas même aux branches , à la santé , à la vie du corps : elle le fait quelquefois , mais ce n'est pas là maintenant où elle touche : « Elle est à la racine , » dit saint Chrysostôme : Apposita est ad radicem. Il n'y a plus rien entre deux ; et après ce dernier coup , qui nous menace à toute heure , il n'y a plus que le feu pour nous , et encore un feu éternel. Représentez-vous , chrétiens , un homme à qui son ennemi a ôté les armes , qui le presse l'épée sur la gorge. Demande la vie , demande pardon ; il commence à appuyer de la pointe sur la poitrine à l'endroit du cœur. C'est ce que Dieu fait dans notre Évangile : il n'enfonce pas encore le coup , ce sont les mots de saint Chrysostôme; mais aussi ne retire-t-il pas encore la main. Il ne retire pas , de peur que tu ne te relâches et ne t'enfles ; et il n'avance pas tout à fait , de peur que tu ne périsses. En cet état il te dit dans notre Évangile : Ou résous-toi bientôt à la mort, ou demande promptement pardon : Omnis arbor nonfaciens fructum, excidetur : « Tout arbre qui ne fait point « de fruit , sera coupé. » Ne désespère pas , ô pécheur, il n'a pas encore frappé; tremble néanmoins , car il est tout prêt , et le coup sera sans remède. Peut-être va-t-il frapper dans ce moment même ; peut-être sera-ce la dernière fois qu'il te pressera à la pénitence.

Mais je suis en bonne santé : épargne-t-il la jeunesse? Épargne-t-il la naissance? Épargne-t-il la modération , qui semble un des plus puissants appuis de la vie? Mais en un moment il renverse tout. Et puis quand il te voudrait prolonger la vie , il sait bien nous frapper d'une autre manière. Peutêtre qu'il ne laissera pas de frapper en retirant pour jamais les dons de sa grâce. S'il les retire , arraché ou desséché, c'est la même chose; le coup est donné , la racine est coupée , l'espérance est morte.

Que tardons-nous donc , malheureux , àlui donner les fruits qu'il demande? Eh quoi ! si vite, si promptement , et si près du coup de la mort? Oui , mes frères, en ce moment même faites germer ces fruits salutaires; ces fruits peuvent croître en toutes saisons, et ils n'ont pas besoin du temps pour mûrir. Nathan menace David de la part de Dieu ; voilà la cognée à la racine. En même temps , sans aucun délai : « J'ai péché , « dit-il au Seigneur. Voilà le fruit de la pénitence ; et au même instant qu'il paraît , le tranchant de la cognée se retire : Dominus transtulit peccatum tuum ' : « Le Sei- « gneur a transféré votre péché. « Ne demande donc pas un long temps pour accomplir un ouvrage qui ne demande jamais qu'un moment heureux. 11 suffit de vouloir, dit saint Chrysostôme ^ , et aussitôt le germe de ce fruit paraît ; et la cognée se retirera sitôt qu'elle verra paraître , je ne dis pas le fruit , mais la fleur ; je ne dis pas la fleur, mais le nœud , mais le moindre rejeton qui témoignera de la vie. Ah ! s'il est ainsi, chrétiens, malheureux et mille fois malheureux celui qui sortira de ce lieu sacré sans donner à Dieu quelque fruit ! Si vous ne pouvez lui donner une entière conversion, une repentance parfaite , ah ! donnez -lui du moins quelques larmes pour déplorer votre aveuglement. Ah ! si vous ne pouvez lui donner des larmes , ah ! laissez du moins aller un soupir qui témoigne le désir de vous reconnaître : et si la dureté de vos cœurs ne vous permet pas un soupir, battez-vous du moins la poitrine , jetez du moins un regard à Dieu pour le prier de fléchir votre obstination ; donnez quelque aumône à cette intention , et pour obtenir cette grâce. Ce n'est pas moi , mes frères , qui vous le conseille , c'est la voix du divin précurseur qui vous y exhorte dans notre Évangile. C'est lui qui excite aujourd'hui les peuples à faire des fruits de pénitence. C'est lui qui , pour les presser vivement , leur représente la cognée terrible de la vengeance divine toute prête à décharger le dernier coup , s'ils ne produisent bientôt ces bons fruits. Là-dessus le peuple : Quidfaciemus? « Quel fruit produirons-nous? « Qui habet duas tunicas, det non habenti; et qui habet escas , similiter faciat ^. « Que celui qui a deux habits « en donne à celui qui n'en a pas ; et que celui « qui a de quoi manger en agisse de même. » C'est pour cette maison qu'il parlait. Vous dirai je à la honte de l'Église? non , ces pauvres catholiques n'ont pas d'habit , ils n'ont pas de nourriture ! Ne dites pas : Je l'ignorais. Je vous le déclare ; ne croyez pas que nous inventions. Ce n'est pas ici un théâtre où nous puissions inventer à plaisir

' II. Reg. XII, 13.

2 Homil. XI, inMatth. t. vil, p. |52, 153.

3 Luc. m, 10, II.

DE LA PÉNITENCE

des sujets propres à émouvoir et à exciter les pas- , sions. Que de profusion dans les tables ! que de vanités sur les habits ! que de somptuosité dans les meuules ! Mais quelle rage et quelle fureur dans le jeu ! le désespoir [de ces infortunés est la suite de tant de désordres]. Nous rendrons compte de ces âmes.

Quand il lâchera le dernier coup, etc. Moment que Dieu a réservé à sa puissance. Le dernier coup après les grandes miséricordes , après Tabondante effusion, [après 1'] épanchement des gi'andes grâces. Preuve par notre Evangile : Jam enim securis : « Déjà la cognée. » '( Le Sei- « gneur avait commencé à s'ennuyer : » Cœpit Dominus tœdere \ Dégoût [ de Dieu , ] quand on passe si facilement du crime à la pénitence , et de la pénitence au crime. Déjà, depuis la venue ^u Sauveur, Dieu s'était irrité contre son peuple qui avait méprisé les prophètes : « Ils ont , dit-il , « appesanti leurs oreilles, ils ont endurci leur « cœur comme un diamant , pour ne point écouter « les paroles que je leur ai envoyées en la main « de mes serviteurs les prophètes ; et il s'est élevé « une grande indignation, une commotion vio- 4< lente dans le cœur du Seigneur Dieu des ar- « mées-: » Etfacta est indignatio magna à Domino exercituum *. Pour venger le mépris de ses saints prophètes , Dieu a secoué la nation judaïque comme un grand arbre , il en a fait tomber les fruits et les feuilles , la gloire de ce peuple , la couronne et le sceptre de ses rois entre les mains des rois d'Assyrie. Il jette les sceptres comme un roseau : quand il lui plaît , un roseau est un sceptre et un sceptre est un roseau. Il a frappé les branches , les tribus : une partie au delà du fleuve, une autre en quelque partie de l'empire des Assyriens : cependant encore une souche en Israël , encore une racine en Jacob. Le temple , les sacrifices, le conseil de la nation, l'autorité des pontifes , enfin une forme d'empire , de république. Jésus est venu , Jésus a prêché , etc. Jam securis ad radicem : L'arbre a été coupé par le pied , ou plutôt déraciné tout à fait.

Tite vient bientôt après Jésus-Christ : le vengeur suit de près le Sauveur. Ils n'ont pas connu le temps de leur visite : Dieu les visite à main armée. L'aigle romaine vient fondre sur eux et les enlever, malgré les forteresses dans lesquelles ils avaient mis leur confiance. Tite se reconnaît l'instrument de la vengeance de Dieu. Sans savoir le crime , il reconnaît la vengeance 5 tant le caractère de la main de Dieu paraissait de toutes parts. « Tite , dit Apollonius de Tyane , en « prenant Jérusalem , avait rempli de cadavres ,

' IV. Rcg. X , 32.

' Zach. vu, 11,12.

< tous les lieux d'alentour. Les peuples voisins « voulurent le couronner en considération de sa n victoire. Mais 11 leur répondit qu'il était indi- « gne de cet honneur, qu'on ne devait point lai « attribuer les œuvres extraordinaires qui ve- '< naient de s'opérer ; qu'il n'avait fait que prêter « ses mains à Dieu , qui exerçait manifestement « sa colère contre les Juifs : <- Interea Titus eaptis Hierosolymis , omnia circum loca cadaveribus compleverat. Finitimœ autem génies ob victoriam coronar^ ipsum voluerunt. Ille vero tali honore indignum se esse respondit : non enim se esse talium operum auctorem ; sed Deo iracundiam contra Jiidœos demonstranti , suas manus prœbuisse '.

Le temple renversé, le sacrifice aboli, toute la nation dispersée , le jouet et la dérision de tous les peuples du monde : Omnia in figura coniingebant illis * : « Tout leur arrivait en figure. " Ce peuple dans ses bénédictions , figure de nos grâces 5 dans ses malédictions , figure de la vengeance que Dieu exerce sur nous, etc. Le baptême, la pénitence ; le pain des anges , viande céleste. Dieu s'approche de l'arbre , non pour faire tomber les fruits et les feuilles. Il n'en veut ni à votre bien , ni à vos fortunes. Il ne faut pas la cognée , il ne faut pas la racine. Les biens externes tiennent si peu qu'il ne faut que secouer l'arbre légèrement ; et après , le moindre vent les emporte. Il n'en veut pas aux branches, à la santé , à la vie ; ad radicem , au fond de l'âme. Arbre infructueux , où il ne trouve aucun fruit ; quœnonfacitfructum bonum.

« Un homme avait un figuier planté dans sa « vigne ; et venant pour y chercher du fruit , il « n'y en trouva point. Alors il dit à son vigneron : « Il y a déjà trois ans que je viens chercher du « fruit à ce figuier sans y en trouver; coupez-le « donc ; pourquoi occupe-t-il la terre inutilement? '■ Le vigneron lui répondit : Seigneur, laissez-le « encore cette année , afin que je le laboure au « pied et que j'y mette du fumier : après cela s'il « porte du fruit , à la bonne heure ; sinon vous le « ferez couper ^. »

Je suis venu depuis trois ans : trois ans , c'est un terme immense pour l'attente de notre Dieu. Comptons vingt ans , trente ans , cinquante ans. Songez à votre âge, je n'entreprends pas de faire ce dénombrement ; et il n'a pas encore trouvé de fruit. Les autels de notre Dieu n'ont pas en-

' Philost. ApoL Tyan. Fita , lib. vi, cap. xnr. Bossoet s'était contenté d'indiquer dans son manuscrit le récit de Pliilostrate, par Cts mots : Ce qui e» est écrit dans la Fie d'Apollonius Tyaneus. Nousavons cru t'ntrerdansses vues, en donnant ici le texte important de l'historien d'Apollonius. {Édit. de I>é forts.)

' I. Cor.x, II. Luc. XIII , 7, 8.

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