‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 40 sur 164 · SUR LE MÊME MYSTÈBE · texte numérisé non relu

SUR LE MÊME MYSTÈBE

Dieu unique dans ses perfections : comment il les communique à l'homme. Orgueil, cause de sa chute : incarnation du Fils de Dieu ; remède à cette maladie.

Comme Dieu est unique en son essence , il est impénétrable en sa gloire , il est inaccessible en sa hauteur et incomparable en sa majesté : il est en nous , et nous ne pouvons l'atteindre. C'est pourquoi l'Écriture nous dit si souvent qu'il est plus haut que les cieux et plus profond que les abîmes ; qu'il est caché en lui-même par sa propre lumière et que « toutes les créatures sont comme un rien « devant sa face : » Ommes gentes quasi non sint, sic sunt coram eo, et quasi nihilum et inane reputatœ suntei^.

Le docte Tertullien , écrivant contre Marcion , nous explique cette vérité par ces magnifiques paroles : Smnmun magnum ipsa sua magnitudine solitudinem possidens , unicum est^. Les expressions de notre langue ne reviennent pas à celles de ce grand homme ; mais disons après lui, comme nous pourrons, que Dieu étant grand souverainement, il est par conséquent unique, et qu'il se fait par son unité une auguste solitude , parce que rien ne peut l'égaler ni l'atteindre , ni en approcher, et qu'il est de tous côtés inaccessible.

Plus à fond : il n'y a point de grandeur en la

' II. Cor. VIII , 9.

2 Ce fragment renferme le morceau du sermon sur la Nativité , qui s'est trouvé si semblable , dans la plupart de ses parties , à celui qu'on vient de lire : nous le donnons ici comme essentiellement lié au sermon qui précède, et pouvant servir à compléter les matières qui en font le sujet. (Êdit. de Déforis.)

3 /s, XL, 17.

* Ex defectione œmuli solitudinem quandam de. singularilate prœstantiœ suœ possidens, unicum est. Telles sont les paroles de Tertullien, adv. Marcion. lib. i, n" 4, que Bossuet ,a mises en marge de son manuscrit, et qu'il a converties en celles qu'il rapporte ici , sans doute pour rendre plus claire la pensée de l'auteur. {Édit. de Dtjoris.)

DE NOTRK-SEIGNEUR.

créature qui ne se démente par quelque endroit qui sôit soutenu de toutes parts; et tout ce qui s'élève d'un côté s'abaisse de l'autre. Celui-là est relevé en puissance , mais médiocre en sagesse : cet autre aura un grand courage , mais qui sera mal secondé par la force de son esprit ou par celle de son corps. La probité n'est pas toujours avec la science , ni la science avec la conduite. Enfin , sans faire ici le dénombrement de ces infinis mélanges , par lesquels les hommes sont inégaux à eux-mêmes , il n'y a personne qui ne voie que l'homme est un composé de pièces très-inégales , qui ont leur fort et leur faible : il n'y a rien de si fort qui n'ait son faible ; il n'y a rien de si haut qui ne tienne au plus bas par quelque endroit. Dieu seul est grand en tous points , parce qu'il possède tout en son unité , parce qu'il est tout parfait , et en un mot tout lui-même. Singulier en toutes choses , et seul à qui on peut dire : O Seigneur ! qui est semblable à vous ' ? profond en vos conseils , terrible en vos jugements , absolu en vos volontés , magnifique et admirable en vos œuvres. C'est ce que veut dire TertuUien par cette haute solitude en laquelle il fait consister la perfection de son être.

Le mystère de cette journée nous apprend que Dieu est sorti de cette auguste et impénétrable solitude. Quand un Dieu s'est incarné , l'Unique s'est donné des compagnons , l'Incomparable s'est fait des égaux, l'Inaccessible s'est rendu palpable à nos sens : « il a paru parmi nous , » et comme un de nous sur la terre : Et habitavitin nohis *.

Encore qu'il soit éloigné par tous ses divins attributs , il descend quand il lui plaît par sa bonté, ou plutôt il nous élève. Il fait ce qu'il veut de ses ouvrages : et comme, quand il lui plait , il les repousse de lui jusqu'à l'infini et jusqu'au néant , il sait aussi le moyen de les associer à lui-même d'une manière incompréhensible , au delà de ce que nous pouvons et croire et penser. Car étant infiniment bon, il est infiniment communicatif, infiniment unissant; de sorte qu'il ne faut pas s'étonner qu'il puisse unir la nature humaine à sa personne divine. Il peut lélever l'homme autant qu'il lui plaît , et jusqu'à être avec lui la même personne. Et il n'y a rien en cette union qui soit indigne de lui , parce que , comme dit le grand saint Léon , « en prenant la « nature humaine, il élève ce qu'il prend, et il « ne perd point ce qu'il communique : « Et nostra suscipiendo provehit, et sua communicando non perdit. Par là il témoigne son amour, il exerce sa munificence et conserve sa dignité :

• Exod. XV, II.

2 Joan. I, 14.

Et nostra suscipiendo provehit, et sua comviw nicando non perdit \

Encore plus avant; l'orgueil est la cause de notre ruine. Le genre humain est tombé par l'impulsion de Satan. Comme un grand bâtiment qu'on jette par terre , en accable un moindre sur lequel il tombe ; ainsi cet esprit superbe en tombant du ciel est venu fondre sur nous , et nous a entraînés après lui dans sa ruine. Il a imprimé en nous un mouvement semblable à celui qui le précipite lui-même : Unde cecidit , unde dejecit *. Étant donc abattu par son propre orgueil , il nous a entraînés en nous renversant dans le même sentiment dont il est poussé. Superbes aussi bien que lui , [ nous voulons nous J égaler à Dieu avec lui. L'homme par son orgueil a voulu se faire Dieu ; et pour guérir cet orgueil Dieu a voulu se faire homme.

Saint Augustin définit l'orgueil une perverse imitation de la nature divine ^. [ Car il y a ] des choses où il est permis d'imiter Dieu. Il est vrai qu'il est excité à jalousie , lorsque l'homme se veut faire Dieu et entreprend de lui ressembler ; mais il ne s'offense de toute sorte de ressemblance ; au contraire , il y a de ses attributs dans lesquels il nous commande de l'imiter. Considérez sa miséricorde, dont le Psalmiste a écrit « qu'elle surpasse ses autres ouvrages '* ; » il nous est ordonné de nous conformer à cet admirable modèle : Estote miséricordes siciit et Pater vester misericors est ^. « Soyez miséricordieux « comme votre Père est miséricordieux. » Dieu est patient sur les pécheurs , et les invitant à se convertir, il fait luire en attendant son soleil sur eux , et prolonge le temps de leur pénitence. Il veut que nous nous montrions ses enfants , en imitant cette patience à l'égard de nos ennemis : Ut sitisfilii Patris vestri ^ : « afin que vous soyez « les enfants de votre Père. » Il est saint : et encore que sa sainteté semble être entièrement incommunicable , il ne se fâche pas néanmoins que nous osions porter nos prétentions jusqu'à l'honneur de lui ressembler dans ce merveilleux attribut ; au contraire , il nous le commande : Sancti estote, quia ego sanctus sum ' : « Soyez saints, parce que je suis saint. » Ainsi vous pouvez le suivre dans sa vérité , dans sa fidélité et dans sa justice. Quelle est donc cette ressemblance qui lui cause de la jalousie? C'est que nous lui voulons ressembler dans l'honneur de l'indépendance,

' Serm. iv, de Nat. cap. iii.

' S. Aug. Serm. CLXlv, n" 8, t. V, col. 788. » De Civ. Dei, llb. XIX, cap. XII, l. VU, COl. 666 « Fs. CXLIV, 9.

* Luc. VI, 36.

6 Matth. V, 46.

' Levit. XI , 44.

SUR LA NATIVITE

en prenant notre volonté pour loi souveraine , » comme lui-même n'a point d'autre loi que sa volonté absolue. C'est là le point délicat , c'est là qu'il se montre jaloux de ses droits , et repousse avec violence tous ceux qui veulent ainsi attenter à la majesté de son empire. Soyons des dieux , il nous le permet , par l'imitation de sa sainteté , de sa justice , de sa vérité , de sa patience , de sa miséricorde toujours bienfaisante. Quand il s'agira de puissance , tenons-nous dans les bornes d'une créature, et ne portons pas nos désirs à une ressemblance si dangereuse.

Voilà, mes sœurs, la règle immuable que nous devons suivre pour imiter Dieu. Mais , ô voies corrompues des enfants d'Adam I ô étrange corruption du cœur humain ! nous renversons tout l'ordre de Dieu. Nous ne voulons pas l'imiter dans les choses où il se propose pour modèle , nous entreprenons de le contrefaire dans celles où il veut être unique et inimitable , et que nous ne pouvons prétendre sans rébellion. C'est sur cette souveraine indépendance que nous osons attenter; c'est ce droit sacré et inviolable que nous affectons par une audace insensée. Car comme Dieu n'a rien au-dessus de lui qui le règle et qui le gouverne , nous voulons être aussi les arbitres souverains de notre conduite; afin qu'en secouant le joug, en rompant les rênes , et i rejetant le frein du commandement , qui retient notre liberté égarée, nous ne relevions point d'une autre puissance , et soyons comme des dieux sur la terre. Et n'est-ce pas ce que Dieu lui-même reproche aux superbes , sous l'image du roi de Tyr? Ton cœur, dit-il, s'est élevé , et tu as dit : Je suis un Dieu , et « tu as mis ton cœur comme « le cœur d'un Dieu : » Dedisti cor tuum quasi cor Dei '. Tu n'as voulu ni de règle , ni de dépendance. Tu as marché sans mesure , et tu as livré ton cœur emporté à tes passions indomptées. Tu as aimé , tu as haï , selon que te poussaient tes désirs injustes ; et tu as fait un funeste usage de ta liberté par une superbe transgression de toutes les lois. Ainsi notre orgueil aveugle nous remplissant de nous-mêmes, nous érige en de petits dieux. Eh bien! ô superbe, ô petit dieu, voici te grand Dieu vivant qui s'abaisse pour te confondre. L'homme se fait dieu par orgueil , et Dieu se fait homme par condescendance. L'homme s'attribue faussement la grandeur de Dieu, et Dieu prend véritablement le néant de l'homme. Mais voici encore un nouveau secret de la miséricorde divine. Elle ne veut pas seulement confondre l'orgueil , elle a assez de condescendance pour vouloir en quelque sorte le satisfaire.

Elle veut bien donner quelque chose à cette passion indocile qui ne se rend jamais tout à fait. L'homme avait osé aspirer à l'indépendance divine : on ne peut le contenter en ce point ; le trône ne se partage pas : la majesté souveraine ne peut souffrir ni d'égal ni de compagnon. Mais voici un conseil de miséricorde qui sera capable de le satisfaire. L'homme ne peut devenir indépendant ; Dieu veut bien devenir soumis. Sa souveraine grandeur ne souffre pas qu'il s'abaisse , tant qu'il demeurera dans lui-môme; cette nature infiniment abondante ne refuse pas d'aller à l'emprunt , pour s'enrichir en quelque sorte par l'humilité ; « afin, dit saint Augustin, que l'homme « qui méprise cette vertu , qui l'appelle simplicité « et bassesse quand il la voit dans les autres « hommes , ne dédaignât pas de la pratiquer « quand il la voit dans un Dieu '. »

Et hoc vobis signum. 0 homme, tu n'as fait que de vains efforts pour t'élever et te faire grand : tu peux bien t'emporter, mais non t'élever ; tu peux bien t'enfler, mais non t'agrandir : viens chercher dans ce Dieu homme , dans ce Dieu enfant , dans ce Sauveur qui naît aujourd'hui, la solide élévation et la grandeur véritable.... D'où vient qu'un Dieu se fait homme? pour nous faire approcher de lui , traiter d'égal avec lui. C'est pourquoi saint Augustin attribue la cause du mystère de l'incarnation « à une « bonté populaire : » Populari quadam clementia ^ De même qu'un grand orateur plein de hautes conceptions, pour se rendre populaire et intelligible , se rabaisse par un discours simple à la capacité des esprits communs : comme un grand environné d'un éclat superbe qui étonne le simple peuple , et ne lui permet pas d'approcher, se rend populaire et familier par une facilité obligeante, qui sans affaibUr l'autorité rend la bonté accessible : ainsi la sagesse incréée, ainsi la majesté souveraine se dépouille de son éclat , de son immensité et de sa puissance , pour se communiquer aux mortels , et relever le courage et les espérances de notre nature abattue. Approchez donc, ô fidèles, de ce Dieu enfant. Tout vous est libre , tout vous est ouvert.

• In Ps. XXXIII, Enarr. i, n" 4, t. iv, col. 210. ' S. Aug. contra Acad. Ub. m , nM2 , t. i , col. 294.

> Ezech. xxvni , 2.

DE NOTRE-SEIGNEUR

DEUXIÈME SERMON

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