‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 41 sur 164 · VRËCHE DANS L'ÉGUSE CATHÉDRALE DE VEAUX, EN I69I · texte numérisé non relu

VRËCHE DANS L'ÉGUSE CATHÉDRALE DE VEAUX, EN I69I

Caractères du Messie promis. Trois sortes de contradictions auxquelles il est en butte , même parmi les chrétiens et dans l'Église.

Celui-ci , cet enfant qui vient de naître , dont les anges célèbrent la naissance , que les bergers viennent adorer dans sa crèche , que les Mages viendront bientôt rechercher des extrémités de l'Orient, que vous verrez dans quarante jours présenté au temple , et mis entre les mains du saint vieillard Siméon : « cet enfant , dis-je , est « établi pour la ruine et pour la résurrection de « plusieurs dans Israël ' , » non-seulement parmi les Gentils , mais encore dans le peuple de Dieu et dans l'Église qui est le vrai Israël ; « et pour « être en butte aux contradictions ; et votre âme « sera percée d'une épée : » et tout cela se fera , '< afin que les pensées que plusieurs tiennent ca- « chées dans leurs cœurs , soient découvertes. »

La religion est un sentiment composé de crainte et de joie : elle inspire de la terreur à l'homme , parce qu'il est pécheur ; elle lui inspire de la joie , parce qu'il espère la rémission de ses péchés : elle lui inspire de la terreur, parce que Dieu est juste ; et de la joie , parce qu'il est bon. Il faut que l'homme tremble et qu'il soit saisi de frayeur, lorsqu'il sent en lui-même tant de mauvaises inclinations ; mais il faut qu'il se réjouisse et qu'il se console , quand il voit venir un Sauveur et un médecin pour le guérir. C'est pourquoi le Psalmiste chantait : « Réjouissez-vous « devant Dieu avec tremblement 3 : >- réjouissezvous par rapport à lui , mais tremblez par rapport à vous ; parce qu'encore que par lui-même il ne vous apporte que du bien , vos crimes et votre malice pourront peut-être l'obliger à vous faire du mal. C'est donc pour cette raison que Jésus-Christ est établi non-seulement pour la ré-

' Ce sermon n'est , à proprement parler, que l'abrégé de celui que Bossuet avait prononcé : nous ne l'avons point écrit de la main de l'auteur, mais seulement de celle de M. Ledieu , son secrétaire , à qui il le dicta après l'avoir prêché , comme nous l'apprend la note suivante , mise en tète du manuscrit- « Cette copie, faite de ma main, est l'original même du sermon « dont l'auteur n'avait rien écrit , et qu'il me dicta depuis à « Versailles en deux ou trois soirées , pour Jouarre , où il l'a- « vait promis. Il l'y envoya en effet à madame de Lusancy « Sainte-Hélène, religieuse , avec la lettre qu'il lui écrivit de « Versailles le 8 janvier 1692, la chargeant de renvoyer cet « original fait pour elle , quand elle en aurait pris copie. J'ai « la lettre parlant de cet envoi. » {Édit. de Déforis.f

' Luc. H, 34, 35

» /»«. Il, II.

snrrection , mais encore pour la mine de plusieurs en Israël. Et vous ne trouverez pas mauvais que j'anticipe ce discours prophétique du saint vieillard Siméon, pour vous donner une idée parfaite du mystère de Jésus-Christ qui naît aujourd'hui.

C'était un des caractères du Messie promis à nos pères d'être tout ensemble , et un sujet de consolation , et un sujet de contradiction ; une pierre fondamentale sur laquelle on doit s'appuyer, et une pierre d'achoppement et de scandale contre laquelle on se heurte et on se brise. Les deux princes des apôtres nous ont appris unanimement cette vérité. Saint Paul , dans l'épître aux Romains : < Cette pierre, [dit -il], « sera pour vous une pierre de scandale ; et qui- « conque croit en lui ne sera point confondu '. « Le voilà donc tout ensemble , et le fondement de l'espérance , et le sujet des contradictions du genre humain. Mais il faut encore écouter le prince des apôtres : « C'est ici , dit-il * , la pierre « de l'angle , la pierre qui soutient et qui unit « tout l'édifice; et quiconque croit en celui qui « est figuré par cette pierre , ne sera point con- « fondu. « Mais c'est aussi une pierre d'achoppement et de scandale , qui fait tomber ou qui met en pièces tout ce qui se heurte contre elle. Mais il faut que les disciples se taisent quand le maître parle lui-même. C'est Jésus-Christ qui répond aux disciples de saint Jean-Raptiste : « Rien- « heureux sont ceux , dit-il , à qui je ne suis pas « une occasion de scandale ^. » Quoique je fasse tant de miracles , qui font voir au genre humain que je suis le fondement de son espérance , on est cependant trop heureux quand on ne trouve point en moi une occasion de se scandaliser : tant le genre humain est corrompu , tant les yeux sont faibles pour soutenir la lumière , tant les cœurs sont rebelles à la vérité. Et pour porter cette vérité jusqu'au premier principe, c'est Dieu même qui est primitivement en ruine et en résurrection au genre humain ; car s'il est le sujet des plus grandes louanges , il est aussi en butte aux plus grands blasphèmes. Et cela c'est un effet comme naturel de sa grandeur ; parce qu'il faut nécessairement que la lumière qui éclaire les yeux sains , éblouisse et confonde les yeux malades. Et Dieu permet que le genre humain se partage sur son sujet , afin que ceux qui le servent, en voyant ceux qui le blasphèment, reconnaissent la grâce qui les discerne, et lui aient l'obligation de leur soumission. C'était donc en Jésus-Christ un caractère de divinité d'être

1 Rom.n, 33.

5 1. /'e<r. H,6,7, 3 .Vtf«/l.XI,6

SUR LA NATIVITE

eu butte aux contradictions des hommes, d'être en ruine aux uns , et en résurrection aux autres. Et , pour entrer plus profondément dans un si grand mystère , je trouve que Jésus-Christ est une occasion de contradiction et de scandale , dans les trois principaux endroits par lesquels il s'est déclaré notre Sauveur ; dans l'état de sa personne, dans la prédication de sa doctrine , dans l'institution de ses sacrements. Qu'est-ce qui choque dans l'état de sa personne ? sa profonde humiliation. Qu'est-ce qui choque dans sa prédication et dans sa doctrine? sa sévère et inexorable vérité. Qu'estce qui choque dans l'institution de ses sacrements? je le dirai pour notre confusion , c'est sa bonté et sa miséricorde même.

PBEMIER POINT.

« Au commencement le Verbe était ; et le Verbe « était en Dieu , et le Verbe était Dieu. Toutes « choses ont été faites par lui \ » Ce n'est pas là ce qui scandalise les sages du monde ; ils se persuadent facilement que Dieu fait tout par son Verbe , par sa parole , par sa raison. Les philosophes platoniciens , dit saint Augustin , admiraient cette parole , et ils y trouvaient de la grandeur : que le Verbe fût la lumière qui éclairait tous les hommes qui venaient au monde ; que la vie fût en lui comme dans sa source , d'où elle se répandait sur tout l'univers , et principalement sur toutes les créatures raisonnables. Ils étaient prêts à écrire en caractères d'or ces beaux commencements de l'Évangile de saint Jean ' Si le christianisme n'eût eu à prêcher que ces grandes et augustes vérités , quelque inaccessible qu'en fût la nauteur, ces esprits , qui se piquaient d'être sublimes , se seraient fait un honneur de les croire et de les établir ; mais ce qui les a scandalisés , c'est la suite de cet évangile. « Le Verbe a été fait homme ; « et ce qui paraît encore plus faible , « le Verbe a été fait chair ^ : » ils n'ont pu souffrir que ce Verbe, dont on leur donnait une si grande idée , fût descendu si bas. La parole de la croix leur a été une folie encore plus grande. Le Verbe né d'une femme ; le Verbe né dans une crèche , pour en venir enfin à la dernière humiliation du Verbe expirant sur une croix : c'est ce qui a

' Joan. 1,1.

^ Quod initiuin sancli Evangelii , cui nomen est secundum Joanem , quidam Platonicus , sicut à sancto sene Simpliciano , qui postea Mediolanensi ecclesiœ prœsedit episcopus, solebamus audire; aureis litteris conscribendum, et per omncs ecclesias in locis eminentissimis proponendum esse dicebat. Sed ideo viluit superbis Deus ille magister, quia Ferbum carofactum est , et habitavii in nobis : ut parum sit miseris quod segrotant , nisi se in ipsa etiam cegritudine extoUant, et de medicina qua sanari poterant, erubescant. Non enim hoc faciunt ut erigantur, sed ut cadendo gravius affligantur. <S. Aug. de Civit. Dei, lih. x, cap. xxix, t. vu, col. 265.

' Joan. 1, 14.

l'évolté ces esprits superbes. Car ils ne voulaient point comprendre que la première vérité qu'il y eût à apprendre à l'homme , que sou orgueil avait perdu, était de s'humilier. Il fallait donc qu'un Dieu, qui venait pour être le docteur du genre humain , nous apprît à nous abaisseï', et que le premier pas qu'il fallait faire pour être chrétien , c'était d'être humble. Mais les hommes enflés de leur vaine science, n'étaient pas capables de faire un pas si nécessaire. « Autant qu'ils s'ap- « prochaient de Dieu par leur intelligence , au- « tant s'en éloignaient-ils par leur orgueil : » Quantum propinquaverunt inteUigenUa , tantum superbia recesserunt, dit excellemment saint Augustin '.

Mais , direz-vous , on leur prêchait la résurrection de Jésus-Christ et son ascension triomphante dans les cieux : ils devaient donc entendre que ce Verbe , que cette Parole , que cette Sagesse incarnée était quelque chose de grand. Il est vrai : mais tout le fond de ces grands mystères était toujours un Dieu fait homme ; c'était un homme qu'on élevait si haut ; c'était une chair humaine et un corps humain qu'on plaçait au plus haut des cieux. C'est ce qui leur paraissait indigne de Dieu ; et quelque haut qu'il montât après s'être si fort abaissé , ils ne trouvaient pas que ce fût un remède à la dégradation qu'ils s'imaginaient dans la personne du Verbe fait chair. C'est par là que cette personne adorable leur devint méprisable et odieuse : méprisable , parce qu'elle s'était abaissée; odieuse, parce qu'elle les obligeait de s'abaisser à son exemple. C'est ainsi qu'il a été établi pour la ruine de plusieurs : Posilus in ruinam. Mais en même temps il est aussi la résurrection de plusieurs ; parce que pourvu qu'on veuille imiter ses humiliations , on apprendra de lui à s'élever de la poussière. Humiliez- vous donc, âmes chrétiennes, si vous voulez vous relever avec Jésus-Christ.

Mais , ô malheur ! les chrétiens ont autant de peine à apprendre cette humble leçon, qu'en ont eu les sages et les grands du monde. Loin d'imiter Jésus-Christ, dont la naissance a été si humble , chacun oublie labassesse de la sienne. Cet homme qui s'est élevé par son industrie , et peut-être par ses crimes , ne veut pas se souvenir dans quelle pauvreté il était né. Mais ceux qui sont nés quelque chose dans l'ordre du monde , songent-ils bien quel est le fond de leur naissance? combien elle a été faible , combien impuissante , et destituée par elle-même de tout secours? Se souviennent-ils de ce que disait , en la personne d'un roi , le divin auteur du livre de la Sagesse :

' Contra Julian. lib. iv, cap. xm, t. x, col. 69.1.

DE NOTRE-SEIGNEUR

« Je suis venu au monde en gémissant comme les « autres • ? » De quoi donc se peut vanter l'homme qui vient au monde ; puisqu'il y vient en pleurant , et que la nature ne lui inspire point d'autres pressentiments dans cet état , que celui qu'il a de ses misères? Entrons donc dans de profonds sentiments de notre bassesse ; et descendons avec Jésus-Christ, si nous voulons monter avec lui. « Il est monté , dit saint Paul ' , au plus haut des « deux ; parce qu'il est auparavant descendu au « plus profond des abîmes. » Ne descendons pas seulement avec lui dans une humble reconnaissance des infirmités et des bassesses de notre nature; descendons jusqu'aux enfers, en confessant que c'est de là qu'il nous a tirés : et nonseulement des enfers où' étaient les âmes pieuses avant sa venue , ou des prisons souterraines où étaient les âmes imparfaites qui avaient autrefois été incrédules ; niais du fond même des enfers où les impies , où Gain , où le mauvais riche étaient tourmentés avec les démons. C'est jusque-là qu'il nous faut descendre, jusque dans ces brasiers ardents , jusque dans ce chaos horrible et dans ces ténèbres éternelles , puisque c'est là que nous serions sans sa grâce. Anéantissons à son exemple tout ce que nous sommes. Car considérons , mes bien-aimés , qu'est-ce qu'il a anéanti en lui-même. « Comme il était , dit saint Paul ^ , dans la forme « et la nature de Dieu , il n'a pas cru que ce fût à « lui un attentat de se porter pour égal à Dieu ; « mais il s'est anéanti lui-même en prenant la for- « me d'esclave , ayant été fait semblable aux hom- « mes. » Ce n'est donc pas seulement la forme d'esclave qu'il a comme anéantie en lui-même ; mais il a anéanti , autant qu'il a pu , jusqu'à la forme de Dieu , en la cachant sous la forme d'esclave , et suspendant , pour ainsi parier, son action toutepuissante et l'effusion de sa gloire ; poussant l'obéissance jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix '* ; la poussant jusqu'au tombeau , et ne commençant à se relever que lorsqu'il fut parvenu à la dernière extrémité de bassesse. Ne songeons donc à nous relever non plus que lui , que lorsque nous aurons goûté son ignominie dans toute son étendue , et que nous aurons bu tout le calice de ses humiliations. Alors il ne nous sera pas en ruine , mais en résurrection , en consolation et en joie.

SECOND POINT

Mais pour nous jeter dans ces profondeui^s , Ir.issons-nous confondre par la vérité de sa doc-

' Sap. VII , 3.

' Ephes. IV, 9, 10.

' Philipp. Il , 6. 7.

• Ibid.S.

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