XLV, I
* Nam superiorum imperatorum temporihus, quicumque Christum colebant, licet opinionibus inter se dissentirenl , à Gentilibus tamen proiisdem habebantur.... Quam ob causam singuli facile in unum convenientes , separatim collectas celebrabant, et assidue secum mutuo colloquentes , tametsi pauci numéro essent , nequaquam dissipati sunt. Post hanc vero legem, nec publiée collectas agere eis licuit, lege id prohibente, nec cianculo, cùm singularum civitatum episcopi ac clerici eos sollicite observarent. Unde factum est ut plerique eorum, metu perculsi, Ecclesiœ catholicae sese adjunx£rint. Alii vero , licet in eadem sententia perseverarint , nulUs tamen opinionis suœ sucœssoribus post se relictis , ex hac vita migrarunt : quippe qui nec in unum coire permitterentur, nec opinionis suœ consortes lUjere ae sine metu docere possent. {Sozom. Hist. lib. ii , cap. xxxii.)
ORAISON FUNÈBRE
elle était sortie. Voilà, messieurs, ce que nos pères ont admiré dans les premiers siècles de l'Eglise. Mais nos pères n'avaient pas vu , comme nous , une hérésie invétérée tomber tout à coup ; les troupeaux égarés revenir en foule, et nos églises trop étroites pour les recevoir ; leurs faux pasteui-s les abandonner, sans même en attendre l'ordre , et heureux d'avoir à leur alléguer leur bannissement pour excuse; tout calme dans un si grand mouvement; l'univers étonné de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée , comme le plus bel usage , de l'autorité , et le mérite du prince plus reconnu et plus révéré que son autorité même. Touchés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis ; poussons jusqu'au ciel nos acclamations , et disons à ce nouveau Constantin , à ce nouveau Théodose , à ce nouveau Marcien , à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine : « Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les « hérétiques : c'est le digne ouvrage de votre rè- « gne , c'en est le propre caractère. Par vous l'hé- « résie n'est plus. Dieu seul a pu faire cette mer- « veille. Roi du ciel , conservez le roi de la terre : « c'est le vœu des Églises; c'est le vœu des évê- « ques'. >'
Quand le sage chancelier reçut l'ordre de dresser ce pieux édit qui donne le dernier coup à l'hérésie, il avait déjà ressenti l'atteinte de la maladie dont il est mort : mais un ministre si zélé pour la justice ne devait pas mourir avec le regret de ne l'avoir pas rendue à tous ceux dont les affaires étaient préparées. Malgré cette fatale faiblesse qu'il commençait de sentir, il écouta, il jugea, et il goûta le repos d'un homme heureusement dégagé, à qui ni l'Église, ni le monde, ni son prince , ni sa patrie , ni les particuliers , ni le public , n'avaient plus rien à demander. Seulement Dieu lui réservait l'accomplissement du grand ouvrage de la religion ; et il dit en scellant la révocation du fameux édit de Nantes, qu'après ce triomphe de la foi et un si beau monument de la piété du roi , il ne se souciait plus de finir ses jours : c'est la dernière parole qu'il ait prononcée dans la fonction de sa charge ; parole digne de couronner un si glorieux ministère. En effet la mort se déclare ; on ne tente plus de remède contre ses funestes attaques : dix jours entiers il la considère avec un visage assui'é, tranquille, toujours assis , comme son mal le demandait : on
' Haec digna vestro imperio; haec propria vestri regni.... Per te orthodoxa lides lirmata est ; per te hœresis non est. Cœlestis rex, terrenum custodi. Per te lirmata lides est.... Unus Deus qui hoc fecit.... Rex cœlestis , Auguslam custodi , dignam pacis.... Hœc oratio Ecclesiarum; hœc oratio pastorum. {Conc. Chaiccd. act. 6.)
croit assister jusqu'à la fin ou à la paisible audience d'un ministre , ou à la douce conversation d'un ami commode. Souvent il s'entretient seul avec la mort ; la mémoire , le raisonnement , la parole ferme, et aussi vivant par l'esprit qu'il était mourant par le corps, il semble lui demander d'où vient qu'on la nomme cruelle '. Elle lui fut nuit et jour toujours présente ; car il ne connaissait plus le sommeil , et la froide main de la mort pouvait seule lui clore les yeux. Jamais il ne fut si atten ■ tif : « Je suis , disait-il , en faction ; » car il me semble que je lui vois prononcer encore cette courageuse parole : « 11 n'est pas temps de se reposer. » A chaque attaque il se tient prêt , et il attend le moment de sa délivrance. Ne croyez pas que cette constance ait pu naître tout à coup entre les bras de la mort : c'est le fruit des méditations que vous avez vues , et de la préparation de toute la vie. La mort révèle les secrets des cœurs. Vous, riches , vous qui vivez dans les joies du monde , si vous saviez avec quelle facilité vous vous laissez prendre aux richesses que vous croyez posséder ; si vous saviez par combien d'imperceptibles liens elles s'attachent, et pour ainsi dire elles s'incorporent à votre cœur, et combien sont forts et pernicieux ces liens que vous ne sentez pas , vous entendriez la vérité de cette parole du Sauveur, « Malheur à vous , riches ' ! » et vous pousseriez , comme dit saint Jacques , « des cris la- « mentables et des hurlements à la vue de vos mi- « sères ^. » Mais vous ne sentez pas un attachement si déréglé : le désir se fait mieux sentir, parce qu'il a de l'agitation et du mouvement ; mais dans la possession , on trouve , comme dans un lit, un repos funeste, et on s'endort dans l'amour des biens de la terre sans s'apercevoir de ce malheureux engagement. C'est, mes frères, où tombe celui qui met sa confiance dans les richesses; je dis même dans les richesses bien acquises. Mais l'excès de l'attachement , que nous ne sentons pas dans la possession, se fait, dit saint Augustin, sentir dans la perte ^. C'est là qu'on entend ce cri d'un roi malheureux, d'un Agag outré contre la mort qui lui vient ravir tout à coup avec la vie sa grandeur et ses plaisirs : Siccine séparât amara mors ^ ! « Est-ce ainsi que la mort amère
' « Sa fermeté , dit madame de Sé^^gné , sert d'exemple à tous ceux qui veulent mourir en grands hommes, et sa piété à ceux qui veulent mourir chrétiennement. » (Lettre du 28 octobre 1685, n° 889.)
2 Vœ vobis divitibus ! ( Luc. cap. vi , 24.)
3 Agite nunc , divites ; plorate ululantes in miseriis vestris quae ad ventent vobis. (Jac. cap. V, I.)
* Illi autem inlirmiores , qui terrenis his bonis , quamvis ea non prœponerent Christo, aliquantula tamen cupiditate cohaerebant, quantum haec amando peccaverint perdendo senserunt. Tantum quippe doluerunt, quantum se doloribus inseruerunt. {Aug. de Civil. Dei, lib. i, cap. x , n« 2.)
' I. Eeg, cap. xv 32.
DE MICHEL LE TELLIER
« vient rompre tout à coup de si doux liens ! » Le cœur saigne ^ dans la douleur de la plaie , on sent combien ces riciiesses y tenaient , et le péché que l'on commettait par un attachement si excessif se découvre tout entier : Quantum ' amando deliquerint; perdendo senserunt. Par une raison contraire , un homme dont la fortune protégée du ciel ne connaît pas les disgrâces , qui , élevé sans envie aux plus grands honneurs , heureux dans sa personne et dans sa famille, pendant qu'il voit disparaître une vie si fortunée , bénit la mort, et aspire aux biens éternels, ne fait-il pas voir qu'il n'avait pas mis « son cœur dans le « trésor que les voleurs peuvent enlever % « et que , comme un autre Abraham , il ne connaît de repos que « dans la cité permanente ^? » Un fils consacré à Dieu s'acquitte courageusement de son devoir comme de toutes les autres parties de son ministère , et il va porter la triste parole à un père si tendre et si chéri : il trouve ce qu'il espérait, un chrétien préparé à tout , qui attendait ce dernier office de sa piété. L'extrême-onction , annoncée par la même bouche à ce philosophe chrétien , excite autant sa piété qu'avait fait le saint viatique. Les saintes prières des agonisants réveillent sa toi ; son âme s'épanche dans les célestes cantiques , et vous diriez qu'il soit devenu un autre David par l'application qu'il se fait à luimême de ses divins psaumes. Jamais juste n'attendit la grâce de Dieu avec une plus ferme confiance ; jamais pécheur ne demanda un pardon plus humble, ni ne s'en crut plus indigne. Qui me donnera le burin que Job désirait pour graver sur l'airain et sur le marbre cette parole sortie de sa bouche en ses derniers jours , que , depuis quarante-deux ans qu'il servait le roi, il avait la consolation de ne lui avoir jamais donné de conseil que selon sa conscience , et , dans un si long ministère , de n'avoir jamais souffert une injustice qu'il pût empêcher? La justice demeurer constante , et pour ainsi dire toujours vierge et incorruptible parmi des occasions si délicates , quelle merveille de la grâce ! Après ce témoignage de sa conscience, qu'avait-il besoin de nos éloges? Vous étonnez-vous de sa tranquillité? Quelle maladie ou quelle mort peut troubler celui qui porte au fond de son cœur un si grand calme? Que vois-je durant ce temps? des enfants percés de douleur ; car ils veulent bien que je rende ce témoignage à leur piété, et c'est la seule louange qu'ils peuvent
' Le texte de saint Augustin porte : Hsec amando peccaverint , etc.
^ Nolite thesaurizare vobis thesauros in terra... ubi fures effodiunt et furantur. Thesaurizate autem vobis thesauros in cœlo. (.1/a«A. cap. VI, 19, 20, 21.)
3 Exspectabal fundamenta liabentem civitatem. {Hebr. cap. XI, 10.)
écoutersans peine. Que vois-je encore? une fejnnie forte, pleine d'aumônes et de bonnes œuvres, précédée, malgré ses désirs, par celui que tant de fois elle avait cru devancer : tantôt elle va offrir devant les autels cette plus chère et plus précieuse partie d'elle-même; tantôt elle rentre auprès du malade, non par faiblesse , mais , dit-elle , « pour « apprendre à mourir, et profiter de cet exemple. » L'heureux vieillard jouit jusqu'à la fin des tendresses de sa famille , où il ne voit rien de faible ; mais pendant qu'il en goûte la reconnaissanee , comme un autre Abraham , il la sacrifie , et en l'invitant à s'éloigner : « Je veux , dit-il , m'arra- « cher jusqu'aux moindres vestiges de l'huma- « nité. «Reconnaissez-vous un chrétien qui achève son sacrifice, qui fait le dernier effort afin de rompre tous les liens de la chair et du sang, et ne tient plus à la terre? Ainsi , parmi les souffrances et dans les approches de la mort , s'épure comme dans un feu l'âme chrétienne ; ainsi elle se dé- • pouille de ce qu'il y a de terrestre et de trop sensible , même dans les affections les plus innocentes : telles sont les grâces qu'on trouve à la mort; mais qu'on ne s'y trompe pas , c'est quand on l'a souvent méditée, quand on s'y est longtemps préparé par de bonnes œuvres ; autrement la mort porte en elle-même ou l'insensibilité, ou un secret désespoir, ou , dans ses justes frayeurs , l'image d'une pénitence trompeuse, et enfin un trouble fatal à la piété. Mais voici , dans la perfection de la charité, la consommation de l'œuvre de Dieu. Un peu après, parmi ses langueurs, et percé de douleurs aiguës , le courageux vieillard se lève , et les bras en haut , après avoir demandé la persévérance : « Je ne désire point , dit-il , la « fin de mes peines, mais je désire de voir Dieu. « Que vois-je ici, chrétiens? la foi véritable, qui d'un côté ne se lasse pas de souffrir (vrai caractère d'un chrétien}, et de l'autre ne cherche plus qu'à se développer de ses ténèbres, et , en dissipant le nuage , se changer en pure lumière et en claire vision. 0 moment heureux où nous sortirons des ombres et des énigmes pour voir la vérité manifeste ' ! Courons-y , mes frères , avec ardeur; hâtons-nous de « purifier notre cœur, « afin de voir Dieu * , » selon la promesse de l'Évangile : là est le terme du voyage ; là se finissent les gémissements; là s'achève le travail de la foi, quand elle va pour ainsi dire enfanter la vue. Heureux moment, encore une fois, qui ne te désire pas n'est pas chrétien ! Après que ce pieux désir est formé par le Saint-Esprit
' Videmus nunc per spéculum in œnigmale. (I. Cor. cap. XIII, V. 12.)
■' Bcali mundo corde, quoiiiam ipsi Deom videbunt: ( Matth cap. V, 8.;
ORAISON FUNEBRE
dans le cœur de ce vieillard plein de foi, que reste-t-il, chrétiens, sinon qu'il aille jouir de l'objet qu'il aime? Enfin, prêt à rendre l'âme : « Je « rends grâces à Dieu, dit-il, de voir défaillir mon « corps devant mon esprit. « Touché d'un si grand bienfait, et ravi de pouvoir pousser ses reconnaissances jusqu'au dernier soupir, il commença l'hymne des divines miséricordes : Misericordias Domini in œternum cantabo ' : « Je chanterai , « dit-il , éternellement les miséricordes du Sei- « gneur. » Il expire en disant ces mots ; et il continue avec les anges le sacré cantique ^
Reconnaissez maintenant que sa perpétuelle modération venait d'un cœur détaché de l'amour du monde , et réjouissez-vous en Notre-Seigneur de ce que , riche , il a mérité les grâces et la récompense de la pauvreté. Quand je considère attentivement dans l'Évangile la parabole, ou plutôt l'histoire du mauvais riche , et que je vois de quelle sorte Jésus-Christ y parle des fortunés de la terre , il me semble d'abord qu'il ne leur laisse aucune espérance au siècle futur. Lazare , pauvre et couvert d'ulcères , « est porté par les « anges au sein d'Abraham; « pendant que le riche , toujours heureux dans cette vie , « est en- « seveli dans les enfers ^. » Voilà un traitement bien différent que Dieu fait à l'un et à l'autre. Mais comment est-ce que le Fils de Dieu nous en explique la cause ? « Le riche , dit-il , a reçu ses « biens , et le pauvre ses maux dans cette vie '*; « et de là quelle conséquence ? Écoutez , riches , et tremblez : « Et maintenant , poursuit-il, l'un re- « çoit sa consolation , et l'autre son juste sup- « plice ^. » Terrible distinction ! funeste partage pour les grands du monde ! Et toutefois ouvrez les yeux : c'est le riche Abraham qui reçoit le pauvre Lazare dans son sein ; et il vous montre, ô riches du siècle , à quelle gloire vous pouvez aspirer, si , « pauvres en esprit ^ ^> et détachés de vos biens , vous vous tenez aussi prêts à les quitter qu'un voyageur empressé à déloger de la tente où il passe une courte nuit. Cette grâce , je le confesse , est rare dans le Nouveau Testament , où les afflictions et la pauvreté des enfants de Dieu doivent sans cesse représenter à toute l'Église un Jésus-Christ sur la croix ; et cependant , chrétiens , Dieu nous donne quelquefois de pareils
* Psal. Lxxxvin, l.
2 Image douce et touchante qui montre le ciel et tout ce qui l'habite attentif à recueillir les dernières paroles et les derniers soupirs du juste. (Xe cardinal de Batisset.)
* Factum est autem ut moreretur mendicus , et portaretur ab angelis in sinum Abrahae. Mortuus est autem et dives; et sepultus est in inferno. {Luc. cap. xvi, 22.)
■• Et dixit illi Abraham : Fili , recordare quia recepisti bona in vita tua , et Lazarus similiter mala. Nunc autem l»ic consolatur, tu vero cruciaris. {Ibid. 25.)
» Ibid. 25.
* Beali pauperes «pirita. ( Matth. cap. v, 3.)
exemples , afin que nous entendions qu'on peut mépriser les charmes de la grandeur même présente , et qu« les pauvres apprennent à ne désirer pas avec tant d'ardeur ce qu'on peut quitter avec joie. Ce ministre si fortuné et si détaché tout ensemble leur doit inspirer ce sentiment. La mort a découvert le secret de ses affaires ; et le public , rigide censeur des hommes de cette fortune et de ce rang , n'y a rien vu que de modéré : on a vu ses biens accrus naturellement par un si long ministère et par une prévoyante économie ; et on ne fait qu'ajouter à la louange de grand magistrat et de sage ministre , celle de sage et vigilant père de famille , qui n'a pas été jugée indigne des saints patriarches. 11 a donc , à leur exemple , quitté sans peine ce qu'il avait acquis sans empressement : ses vrais biens ne lui sont pas ôtés , et sa justice demeure aux siècles des siècles. C'est d'elle que sont découlées tant de grâces et tant de vertus que sa dernière maladie a fait éclater. Ses aumônes , si bien cachées dans le sein du pauvre , ont prié pour lui ' : sa main droite les cachait à sa main gauche ; et , à la réserve de quelque ami qui en a été le ministre ou le témoin nécessaire , ses plus intimes confidents les ont ignorées ; mais « le Père qui les a vues « dans le secret lui en a rendu la récompense ^ « Peuples , ne le pleurez plus ; et vous qui , éblouis de l'éclat du monde , admirez le tranquille cours d'une si longue et si belle vie , portez plus haut vos pensées. Quoi donc! quatre-vingt-trois ans passés au milieu des prospérités , quand il n'en faudrait retrancher ni l'enfance , où l'homme ne se connaît pas , ni les maladies , où l'on ne vit point, ni tout le temps dont on a toujours tant de sujet de se repentir, paraîtront-ils quelque chose à la vue de l'éternité où nous avançons à si grands pas? Après cent trente ans de vie, Jacob, amené au roi d'Egypte, lui raconte la courte durée de son laborieux pèlerinage , qui n'égale pas les jours de son père Isaac ni de son aïeul Abraham ^ Mais les ans d'Abraham et dTsaac , qui ont fait paraître si courts ceux de Jacob , s'évanouissent auprès de la vie de Sem , que celle d'Adam et de Noé efface. Que si le temps comparé au temps , la mesure à la mesure, et le terme au terme, se réduit à rien ; que sera-ce si l'on compare le temps à l'éternité , où il n'y a ni mesure ni terme ! Comptons donc comme très-court , chré-
• Conclude eleemosynam in corde pauperis : et haec pro te exorabit. {Eccl. cap. xxix, I5.)
^ Te faciente eleemosynam , nesciat sinistra tua quid faciat dexteralua... Etpater tuus, qui videt in abscondilo, reddet tibi. (Matth. cap. vi, 3, 4.)
3 Respondit (Jacob) : Dies peregrinationis meœ centmn triginta annorum sunt, parvi et mali; et non pervenerunt usque ad dies patrum meorum , quibus peregriuatl suut ( Geties. cap. XLVii , 0.)
DE LOUIS DE BOURBON
tiens , ou plutôt comptons comme un pur néant tout ce qui finit , puisque enfin , quand on aurait multiplié les années au delà de tous les nombres connus , visiblement ce ne sera rien quand nous serons arrivés au terme fatal. Mais peut-être que, prêt à mourir, on comptera pour quelque fe'hose cette vie de réputation , ou cette imagination de revivre dans sa famille qu'on croira laisser solidement établie. Qui ne voit, mes frères, combien vaines, mais combien courtes et combien fragiles sont encore ces secondes vies que notre faiblesse nous fait inventer pour couvrir en quelque sorte l'horreur de la mort ! Dormez votre sommeil ' , riches de la terre , et demeurez dans votre poussière. Ah! si quelques générations , que dis-je? si quelques années après votre mort , vous reveniez , hommes oubUés , au milieu du monde , vous vous hâteriez de rentrer dans vos tombeaux , pour ne voir pas votre nom terni , votre mémoire abolie , et votre prévoyance trompée dans vos amis , dans vos créatures , et plus encore dans vos héritiers et dans vos enfants ! Est-ce là le fruit du travail dont vous vous êtes consumés sous le soleil , vous amassant un trésor de haine et de colère éternelle au juste jugement de Dieu? Surtout , mortels , désabusez-vous de la pensée dont vous vous flattez , qu'après une longue vie la mort vous sera plus douce et plus facile. Ce ne sont pas les années , c'est une longue préparation qui vous donnera de l'assurance ; autrement un philosophe vous dira en vain que vous devez être rassasiés d'années et de jours , et (|ue vous avez assez vu les saisons se renouveler, et le monde rouler autour de vous, ou plutôt que vous vous êtes assez vus rouler vous-mêmes et passer avec le monde. La dernière heure n'en sera pas moins insupportable, et l'habitude de vivre ne fera qu'en accroître le désir. C'est de saintes méditations, c'est de bonnes œuvres, c'est ces véritables richesses que vous enverrez devant vous au siècle futur, qui vous inspireront de la force ; et c'est par ce moyen que vous affermirez votre courage. Le vertueux Michel le Tellier vous en a donné l'exemple : la sagesse , la fidélité , la justice , la modestie , la prévoyance , la piété , toute la troupe sacrée des vertus , qui veillaient pour ainsi dire autour de lui , en ont banni les frayeurs , et ont fait du jour de sa mort le plus beau , le plus triomphant , le plus heureux jour de sa vie \
' Dormieruut somnura suum , et nihil invenerunt omnes viri divitiarum in manibus suis. {Psal. lxxv, 6.)
^ Cette oraison funèbre offre un exemple de l'exagération du panégyrique contredite par la sévérité de l'histoire. Le Tellier eut certainement des qualités estimables , et rendit des services au gouvernement dans le temps de la Fronde ; mais il ne sera jamais regardé comme un modèle de Jus-
ORAISON FUNÈBRE
LOUIS DE BOURBON
PBINCE DE CONDÉ',
Prononcé en l'église de Notre-Dame de Paris, le dixième jour de mars 1687.
Dominus tecum, virorum fortissime.... Fade in hacfortitudin« tua.... Ego ero tecum. {Jud. cap. vi , 12 , I4 , 16.)
Le Seigneur est avec vous, ô le plus courageux de tous les hommes ! Allez avec ce courage dont vous êtes rempli, le serai avec vous.
Monseigneur*, Au moment que j'ouvre la bouche pour célébrer la gloire immortelle de Louis de Bourbon , prince de Condé , je me sens également confondu et par la grandeur du sujet , et, s'il m'est permis de l'avouer, par l'inutilité du travail. Quelle partie du monde habitable n'a pas ouï les victoires du prince de Condé , et les merveilles de sa vie ? On les raconte partout ; le Français qui les vante n'apprend rien à l'étranger; et, quoi que je puisse aujourd'hui vous en rapporter, toujours prévenu par vos pensées, j'aurai encore à ré-
tice et de vertu. La part qu'il eut à la révocation de l'édit de Nantes pouvait , je l'avoue , n'être chez lui qu'une erreur, puisque ce fut celle de presque toute la France , et même de Eossuet, qui n'y voyait que le triomphe de la religion dominante. La postérité a pensé autrement, et l'on convient aujourd'hui que cette grande faute contre la politique en était une aussi contre le véritable esprit du christianisme, qui n'en reste pas moins ce qu'il est , même quand des chrétiens s'y trompent. ( La Harpe.)
' Louis II de Bourbon, prince de Condé, naquit à Paris le 8 septembre I62I , d'Henri II de Bourbon et de Charlotte Marguerite de Montmorency, qui fixa un instant les inconstants désirs d'Henri IV. Son bisaïeul , Louis P', joua un grand rôle dans les guerres civiles du seizième siècle, et péril, en 1569, à la bataille de Jarnac, où il fut assassiné par Monlesquiou , capitaine des gardes du duc d'Anjou, depuis Henri Ht. Le prince dont Bossuet célèbre ici la gloire et les vertuî, et qui reçut en naissant le nom de duc d'Enghien , vint au monde dans un tel état de faiblesse qu'on craignait qu'il ne mourût au berceau , comme ses trois aînés : les soins paternels le conservèrent à la France. Il lit avec succès ses études qu'il termina à quatorze ans ; il en avait à peine douze quand il composa un petit traité de rhétorique; ce goût pour les lettres ne le quitta qu'avec la vie. En 1640, il épousa, contre son gré, une nièce de Richelieu, Claire-Clémence de Brézé, qui , l'année même où il sauva la France à Rocroi , lui donna un fils, Henri- Jules de Bourbon, seul fruit de cette union. Sans énumérer tous les faits d'une si glorieuse vie, nous nous bornerons à dire ici qu'à Fribourg Condé jeta son bâton de commandement dans les rangs ennemis au milieu desquels il se précipita , à la tête de ses troupes, pour le ressaisir, et que cet acte d'intrépidité lui assura la victoire ; à Senef il eut quatre chevaux tués sous lui. Par sa bravoure et sa prudence il parvint à soumettre les ennemis de sa patrie. Il passa ses dernières années dans son château de Chantilly, et mourut le II décembre 1686 , à Fontainebleau, emportant au tombeau l'estime et l'admiration de ses contemporains , qui lui donnèrent le surnom de Grand, que la postérité lui a conservé.
^ M. le Prince, fils du défunt prince de Condé.
es
ORAISON FUNEBRE
pondi'cau secret reproche que vous me ferezd'être demeuré beaucoup au-dessoiis. Nous ne pouvons rien , faibles orateurs, pour la gloire des âmes extraordinaires : le Sage a raison dédire, que « leurs seules actions les peuvent louer ' ; « toute autre louange languit auprès des grands noms ; et la seule simplicité d'un récit fidèle pourrait soutenir la gloire du prine de Condé. Mais en attendant que l'histoire , qui doit ce récit aux siècles futurs, le fasse paraître , il faut satisfaire , comme nous pourrons, à la reconnaissance publique et aux ordres du plus grand de tous les rois. Que ne doit point le royaume à un prince qui a honoré la maison de France , tout le nom français , son siècle , et pour ainsi dire l'humanité tout entière ! Louis le Grand est entré lui-môme dans ces sentiments : après avoir pleuré ce grand homme , et lui avoir donné par ses larmes, au milieu de toute sa cour, le plus glorieux éloge qu'il pût recevoir, il assemble dans un temple si célèbre ce que son royaume a de plus auguste pour y rendre des devoirs publics à la mémoire de ce prince; et il veut que ma faible voix anime toutes ces tristes représentations et tout cet appareil funèbre. Faisons donc cet effort sur notre douleur. Ici un plus grand objet et plus digne de cette chaire se présente à ma pensée : c'est Dieu qui fait les guerriers et les conquérants. « C'est vous, lui disait David, qui avez instruit « mes mains à combattre , et mes doigts à tenir « l'épée \ » S'il inspire le courage, il ne donne pas moins les autres grandes qualités naturelles et surnaturelles et du cœur et de l'esprit. Tout part de sa puissante main : c'est lui qui envoie du ciel les généreux sentiments , les sages conseils , et toutes les bonnes pensées ; mais il veut que nous sachions distinguer entre les dons qu'il abandonne à ses ennemis et ceux qu'il réserve à ses serviteurs. Ce qui distingue ses amis d'avec tous les autres c'est la piété ; jusqu'à ce qu'on ait reçu ce don du ciel , tous les autres non-seulement ne sont rien , mais encore tournent en ruine à ceux qui en sont ornés : sans ce don inestimable de la piété , que serait-ce que le prince de Condé avec tout ce grand cœur et ce grand génie ! Non, mes frères, si la piété n'avait comme consacré ses autres vertus , ni ces princes ne trouveraient aucim adoucissement à leur douleur, ni ce religieux pontife aucune confiance dans ses prières , ni moi-même aucun soutien aux louanges que je dois à un si grand homme. Poussons donc à bout la gloire humaine par cet exemple ; détruisons l'idole des ambitieux; qu'elle tombe anéantie (levant ces autels. Mettons ensemble aujourd'hui
' Laudenl eam in portis opéra ejus. {Prov. cap. xxxi, 3f.) ^ Bonedictus Dominus Deus meus, qui docet manus meas ad pra-lium, et digitos meos ad hclluiu. {Psal. cxuii , i.)
(car nous le pouvons dans un si noble sujet) toutes les plus belles qualités d'une excellente nature ; et , à la gloire de la vérité , montrons , dans un prince admiré de tout l'univers , que ce qui fait les héros , ce qui porte la gloire du monde jusqu'au comble , valeur , magnanimité , bonté naturelle , voilà pour le cœur ; vivacité , pénétration , grandeur , et sublimité de génie , voilà pour l'esprit , ne seraient qu'une illusion, si la piété ne s'y était jointe ; et enfin que la piété est le tout de l'homme. C'est, messieurs, ce que vous verrez dans la vie éternellement mémorable de trèshaut et très-puissant prince Louis deBoubbon, PRINCE DE Condé , pbemier pbince du sang.
Dieu nous a révélé que lui seul fait les conquérants , et que seul il les fait servir à ses desseins. Quel autre a fait un Cyrus , si ce n'est Dieu qui l'avait nommé deux cents ans avant sa naissance , dans les oracles d'Isaie ? Tu n'es pas encore , lui disait-il , « mais je te vois , et je t'ai « nommé par ton nom : tu t'appelleras Cyrus. Je « marcherai devant toi dans les combats ; à ton « approche je mettrai les rois en fuite ; je briserai « les portes d'airain. C'est moi qui étends les « deux , qui soutiens la terre, qui nomme ce qui « n'est pas comme ce qui est ' ; » c'est-à-dire, c'est moi qui fais tout , et moi qui vois , dès l'éternité , tout ce que je fais. Quel autre a pu former un Alexandre , si ce n'est ce même Dieu qui en a fait voir de si loin et par des figures si vives l'ardeur indomptable à son prophète Daniel? « Le voyez- « vous, dit-il, ce conquérant; avec quelle rapi- « dite il s'élève de l'occident comme par bonds , « et ne touche pas à terre ^ ? » Semblable , dans ses sauts hardis et dans sa légère démarche , à ces animaux vigoureux et bondissants, il ne s'avance que par vives et impétueuses saillies , et n'est arrêté ni par montagnes ni par précipices ^. Déjà le roi de Perse est entre ses mains ; « à sa « vue il s'est animé ; efferatus est in euniy dit le « prophète ; il l'abat , il le foule aux pieds : nul « ne le peut défendre des coups qu'il lui porte , « ni lui arracher sa proie "*. » A n'entendre que ces
' Ha>c dicit Dominus christo meo Cyro , cujus apprehendi dexterani... Ego ante te ibo : et gloriosos terrœ humiliabo : portas œreas conteram, et vectes ferreos confringam..., ut scicas quia ego Dominus , qui voco nomen tuum.... Vocavi te nomine tuo... Accinxi te, et non cognovisti me.... Ego Dominus, et non est aller, formans lucem, et creans tenebras, faciens pacem , et creans malum : ego Dominus , faciens omnia hœc , etc. (Isa. cap. xi,v, 1,2,3,4,7.)
2 Veniebat ab occidcnte super faciem totius terrœ , et non fangfbat terram. {Dan. cap. viii, 5.)
3 Ce ni par montagnes , ni par précipices a quelque cliose de sauvage et d'àpre, qui représente le terrain où bondit le chamois. La vivacité et la brièveté des phrases qui suivent répondent au choix de la comparaison , et tout à la fois à l'inévitable impétuosité du grand Condé. Bossuet commence à peine , et déjà son héros est connu. (L'abbé de Fauxcelles.)
* Cucurrit adeum in impetu forlitudinissuse; cumque appropinquassel prope arielem , efferatus est in cum , et perçus-
DE LOUIS DE BOURBON
paroles de Daniel, qui croiriez- vous voir, messieurs, sous cette figure, Alexandre , ou le prince de Condé? Dieu donc lui avait donné cette indomptable valeur pour le salut de la France durant la minorité d'un roi de quatre ans '. Laissezle croître ce roi chéri du ciel , tout cédera à ses exploits : supérieur aux siens comme aux ennemis , il saura , tantôt se servir , tantôt se passer de ses plus fameux capitaines ; et seul , sous la main de Dieu , qui sera continuellement à son secours, on le verra l'assuré rempart de ses Etats. Mais Dieu avait choisi le duc d'Enghien pour le défendre dans son enfance. Aussi , vers les premiers jours de son règne, à l'âge de vingt-deux ans, le duc conçut un dessein où les vieillards expérimentés ne purent atteindre ; mais la victoire le justifia devant Rocroi *. L'armée ennemie est plus forte , il est vrai ; elle est composée de ces vieilles bandes walones , italiennes , et espagnoles , qu'on n'avait pu rompre jusqu'alors ; mais pour combien fallait-il compter le courage qu'inspiraient à nos troupes le besoin pressant de l'État, les avantages passés , et un jeune prince du sang qui portait la victoire dans ses yeux ! Don Francisco de Mellos l'attend de pied ferme ; et sans pouvoir reculer , les deux généraux et les deux armées semblent avoir voulu se renfermer dans des bois et dans des marais, pour décider leur querelle, comme deux braves en champ clos. Alors que ne vit-on pas ! Le jeune prince parut un autre homme : touchée d'un si digne objet , sa grande âme se déclara tout entière ; son courage croissait avec les périls , et ses lumières avec son ardeur. A la nuit qu'il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, il reposa le dernier, mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d'un si grand jour, et dès la première bataille , il est tranquille , tant il se trouve dans son naturel ; et on sait que le 'lendemain , à l'heure marquée , il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez-vous comme il vole , ou à la victoire , ou
Bit arietem... cumque eum misisset in terram , conculcavit , et nemo quibat liberare arietem de manu ejus. {Dan. cap. viii', 0 , 7, 20.)
• Les Espagnols voulaient profiter du trouble et de la confusion toujours inséparables des premiers jours d'une minorité.
^ Condé, qui n'était alors que duc d'Enghien , avait reçu , avec la nouvelle de la mort de Louis XIII , l'ordre de ne point liasarder de bataille. Le maréchal de l'Hospital , qui lui avait été donné pour le conseiller et pour le conduire, secondait par sa circonspection ces ordres timides. Le prince ne crut ni le maréchal , -ni la cour; il ne confia son dessein qu'à Gassion , maréchal de camp , digne d'être consulté par lui : ils forcèrent le maréchal à trouver la bataille nécessaire.... Le vieux comte de Fuentes , qui commandait l'infanlerie espagnole, mourut percé de coups. Condé, en l'apprenant, dit <i qu'il voudrait être mort comme lui', s'il n'avait pas vaincu. » {Siècle de Louis XIF, cliap. m.) — Cette fameuse l)ataille fut livrée le 19 mai 1643 , cinq jours après la mort de Lciii.s xilf .
à la mort? Aussitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur dont il était animé , on le vit presque en même temps pousser l'aile droite des ennemis , soutenir la nôtre ébranlée , rallier les Français à demi vaincus , mettre en fuite l'Espagnol victorieux , porter partout la terreur , et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne, dont les gros bataillons serrés , semblables à autant de tours , mais à des tours qui sauraient réparer leure brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute , et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intrépides combattants, trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu'on voyait porté dans sa chaise, et, malgré ses infirmités , montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime ; mais enfin il faut céder. C'est en vain qu'à travers des bois , avec sa cavalerie toute fraîche , Bek précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés ; le prince l'a prévenu , les bataillons enfoncés demandent quartier ; mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Enghien que le combat. Pendant qu'avec un air assuré il s'avance pour recevoir la parole de ces braves gens , ceuxci , toujours en garde , craignent la surprise de quelque nouvelle attaque; leur effroyable décharge met les nôtres en furie ; on ne voit plus que carnage ; le sang enivre le soldat , jusqu'à ce que le grand prince , qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis , calma les courages émus , et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l'étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers , lorsqu'ils virent c^u'il n'y avait plus de salut pour eux quentre les bras du vainqueur ' ! De quels yeux regardèrent-ils le jeune prince, dont la victoire avait relevé la haute contenance * , à qui la clémence ajoutait de nouvelles grâces ! Qu'il eût encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines ! mais il se trouva par terre parmi des milliers de morts dont l'Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la,
1 Le prince , à peine victorieux , arrêta le carnage. Les officiers espagnols se jetaient à ses genoux pour trouver auprès, de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur. Le duc d'Enghien eut autant de soin de les épargner, qu'il en avait pris pour les vaincre. (Siècle de Louis XIF, chap. m.)
2 Suivant un de ses historiens , Condé avait une taille audessus de la médiocre , aisée , fine , pleine d'élégance et d'agilité; le front large, le nez jiquilin , les yeux grands, bleus, extraordinairement per<;anls , la tète belle , et une forêt de cheveux. Ix; bas du visage ne répondait point à la beauté de ses traits : sa Iwuche était grande et ses dénis saillantes ; mais malgré ces imperfections il y avait dans son air quelque chose de noble et de fier, tcmptré par une poliU,'ssc pleine de dignité.
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journée de Rocroi en devait achever les restes dans les plaines de Lens '. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d'autres. Le prince fléchit le genou , et , dans le champ de bataille , il rend au Dieu des armées la gloire qu'il lui envoyait ; là on célébra Rocroi délivré , les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte , la régence affermie, la France en repos, et un règne, qui devait être si beau , commencé par un si heureux présage. L'armée commença l'action de grâces ; toute la France suivit; on y élevait jusqu'au ciel le coup d'essai du duc d'Enghien : c'en serait assez pour illustrer une autre vie que la sienne , mais pour lui c'est le premier pas de sa course.
Dès cette première campagne , après la prise de Thionville ^ , digne prix de la victoire de Rocroi , il passa pour un capitaine également redoutable dans les sièges et dans les batailles. Mais voici dans un jeune prince victorieux quelque chose qui n'est pas moins beau que la victoire. La cour, qui lui préparait à son arrivée les applaudissements qu'il méritait , fut surprise de la manière dont il les reçut. La reine régente lui a témoigné que le roi était content de ses services : c'est dans la bouche du souverain la digne récompense de ses travaux. Si les autres osaient le louer, il repoussait leurs louanges comme des offenses , et, indocile à la flatterie , il en craignait jusqu'à l'apparence : telle était la délicatesse , ou plutôt telle était la solidité de ce prince. Aussi avait-il pour maxime (écoutez, c'est la maxime qui fait les grands hommes) , que dans les grandes actions il faut uniquement songer à bien faire , et laisser venir la gloire après la vertu : c'est ce qu'il inspirait aux autres ; c'est ce qu'il suivait luimême. Ainsi la fausse gloire ne le tentait pas ; tout tendait au vrai et au grand. De là vient qu'il mettait sa gloire dans le service du roi et dans le bonheur de l'État ; c'était là le fond de son cœur ; c'étaient ses premières et ses plus chères inclinations. La cour ne le retint guère , quoiqu'il en fût la merveille ; il fallait montrer partout , et à l'Allemagne comme à la Flandre , le défenseur intrépide que Dieu nous donnait. Arrêtez ici vos regards : il se prépare contre le prince quelque chose de plus formidable qu'à Rocroi; et pour éprouver sa vertu , la guerre va épuiser toutes ses inventions et tous ses efforts. Quel objet se présente à mes yeux? ce n'est pas seulement des hommes à combattre , c'est des montagnes inaccessibles ;
' Le 20 août IG48. C'était pour la troisième fois qu'il donnait bataille avec le désavantage du nombre. Il dit à ses soldats ces seules paroles : « Amis , souvenez-vous de Rocroi , « de Fribourg et de Nordlingen. » (Siècle de Louis XIF, elmp. m.)
■' Celte place (ut prise le 8 août iC-iT , selon Voltaire ; le 19 du même mois , selon le président Uéuault.
c'est des ravines et des précipices d'un côté ; c'est de l'autre un bois impénétrable , dont le fond est un marais, et , derrière des ruisseaux , de prodigieux retranchements ; ce sont partout des forts élevés, et des forêts abattues qui traversent des chemins affreux ; et au dedans c'est Merci avec ses braves Bavarois, enflé de tant de succès et de la prise de Fribourg ; Merci , qu'on ne vit jamais reculer dans les combats ; Merci , que le prince de Condé et le vigilant Turenne n'ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier, et à qui ils ont rendu ce grand témoignage , que jamais il n'avait perdu un seul moment favorable , ni manqué de prévenir leurs desseins, comme s'il eût assisté à leurs conseils. Ici donc durant huit jours, et à quatre attaques différentes , on vit tout ce qu'on peut soutenir et entreprendre à la guerre. Nos troupes semblent rebutées autant par la résistance des ennemis que par l'effroyable disposition des lieux , et le prince se vit quelque temps comme abandonné. Mais , comme un autre Machabée , « son bras ne l'abandonna pas , et son « courage irrité par tant de périls vint à son èe- « cours '. » On ne l'eut pas plutôt vu pied à terre forcer le premier ces inaccessibles hauteurs , que son ardeur entraîna tout après elle. Merci voit sa perte assurée ; ses meilleurs régiments sont défaits ; la nuit sauve les restes de son armée. Mais que des pluies excessives s'y joignent encore , afin que nous ayons à la fois , avec tout le courage et tout l'art , toute la nature à combattre. Quelque avantage que prenne un ennemi habile autant que hardi , et dans quelque affreuse montagne qu'il se retranche de nouveau , poussé de tous côtés , il faut qu'il laisse en proie au duc d'Enghien , nonseulement son canon et son bagage , mais encore tous les environs du Rhin. Voyez comme tout sebranle : Philisbourg est aux abois en dix jours, malgré l'hiver qui approche; Philisbourg, qui tint si longtemps le Rhin captif sous nos lois, et dont le plus grand des rois a si glorieusement réparé la perte. Worms , Spire , Mayence , Landau , vingt autres places de nom ouvrent leurs portes ; Merci ne les peut défendre , et ne paraît plus devant son vainqueur : ce n'est pas assez ; il faut qu'il tombe à ses pieds , digne victime de sa valeur^ ; Nordlingue en verra la chute ; il y sera décidé qu'on ne tient non plus devant les Français
' Salvavit mihi brachium meum , et indignatio mea ipsa auxiliata est mihi. (Isa. cap. Lxni, 5.)
' Ce généml, regardé comme un des plus grands capitaines , fut enterré près du champ de bataille , et on grava sur Su tombe : Sta, viator; heroem calcas. « Arrête , voyageur; tu foules un héros. » Cette bataille mit le comble à la gloire de Condé, et lit celle de Turenne qui eut l'honneur d'aider puissamment le prince à remporter une victoire dont il pouvait être humilié. (Siècle de Louis XIF, chap. in.) — Turenne avait été battu par Merci , quelques mois auparavant , à Mariendal.
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en Allemagne qu'en Flandre , et on devra tous ces avantages au même prince. Dieu , protecteur de la France et d'un roi qu'il a destiné à ses grands ouvrages, l'ordonne ainsi.
Par ces ordres , tout paraissait sûr sous la conduite du duc d'Enghien et , sans vouloir ici achever le jour à vous marquer seulement ses autres exploits , vous savez parmi tant de fortes places attaquées qu'il n'y en eut qu'une seule qui put échapper à ses mains ' , encore releva-t-eile la gloire du prince. L'Europe , qui admirait la divine ardeur dont il était animé dans les combats , s "étonna qu'il en fût le maître , et dès l'âge de vingt-six ans, aussi capable de ménager ses troupes que de les pousser dans les hasards , et de céder à la fortune , que de la faire servir à sesdesseins. Nous le vîmes partoutailleurs comme un de ces hommes extraordinaires qui forcent tous les obstacles. La promptitude de son action ne donnait pas le loisir de la traverser ; c'est là le caractère des conquérants. Lorsque David , un si grand guerrier, déplora la mort de deux fameux capitaines qu'on venait de perdre , il leur donna cet éloge : « plus vites que les aigles , plus coura- « geux que les lions \ » C'est l'image du prince que nous regrettons : il paraît en un moment comme un éclair dans les pays les plus éloignés ; on le voit en même temps à toutes les attaques , à tous les quartiers. Lorsque occupé d'un côté il envoie reconnaître l'autre, le diligent officier qui porte ses ordres s'étonne d'être prévenu , et trouve déjà tout ranimé par la présence du prince : il semble qu'il se multiplie dans une action ; ni le fer ni le feu ne l'arrêtent. Il n'a pas besoin d'armer cette tête qu'il expose à tant de périls ; Dieu lui est une armure plus assurée ; les coups semblent perdre leur force en l'approchant , et laisser seulement sur lui des marques de son courage et de la protection du ciel ^. Ne lui dites pas que la
' Tant de succès et de services, moins récompensés que suspects à la cour, le faisaient craindre du ministère autant que des ennemis. On le tira du théâtre de ses conquêtes et de sa gloire , et on l'envoya en Catalogne avec de mauvaises troupes mal payées; il assiégea Lérida, et fut obligé de lever le siège. On l'accuse, dans quelques livres, de fanfaronnade pour avoir ouvert la tranchée avec des violons. On ne savait pas que c'était l'usage en Espagne. ( Siècle de Louis XIF, chap. III. ) ' Aquilisvelociores.leonihusfortiores. (II. Reg'.cap.i,v. 23.) ' Au passage du Rhin , le jeune duc de Longueville, ayant la tète pleine des fuméesdu vin, tira un coupde pistolet sur les ennemis qui lui demandîiient la vie à genoux , en leur criant : Point de quartier pour cette canaille. Il tua du coup un de leurs officiers. L'infanterie hollandaise désespérée reprit à rinsfant ses armes , et fit une décharge dont le duc de Longueville fut tué. Un capitaine de cavalerie nommé Ossembrœk, qui ne s'était point enfui avec les autres, court au prince de Condé qui montait alors à cheval en sortant de la rivière , et lui appuie son pistolet à la tète. Le prince, par un mouvement , détourna le coup, qui lui fracassa le poignet. Condé ne reçut jamais que cette blessure dans toutes ses campagnes. (. Siècle de Louis XI T, chap. x. )
vie d'un premier prince du sang, si nécessaire à l'État, doit être épargnée; il répond qu'un prince du sang , plus intéressé par sa naissance à la gloire du roi et de la couronne , doit dans le besoin de l'État être dévoué plus que tous les autres pour en relever l'éclat. Après avoir fait sentir aux ennemis, durant tant d'années, l'invincible puissance du roi , s'il fallut agir au dedans pour la soutenir, je dirai tout en un mot , il fit respecter la régente; et, puisqu'il faut une fois parler de ces choses dont je voudrais pouvoir me taire éternellement , jusqu'à cette fatale prison, il n'avait pas seulement songé qu'on pût rien attenter contre l'État; et, dans son plus grand crédit , s'il souhaitait d'obtenir des grâces , il souhaitait encore plus de les mériter. C'est ce qui lui faisait dire (je puis bien ici répéter devant ces autels les paroles que j'ai recueillies de sa bouche, puisqu'elles marquent si bien le fond de son cœur) : il disait donc , en parlant de cette prison malheureuse , qu'il y était entré le plus innocent de tous les hommes , et qu'il en était sorti le plus coupable. « Hélas ! poursuivait-il , je ne respirais « que le service du roi , et la grandeur de l'Etat ! » On ressentait dans ses paroles un regret sincère d'avoir été poussé si loin par ses malheurs. Mais , sans vouloir excuser ce qu'il a si hautement condamné lui-même, disons, pour n'en parler jamais, que, comme dans la gloire éternelle, les fautes des saints pénitents , couvertes de ce qu'ils ont fait pour les réparer et de l'éclat infini de la divine miséricorde , ne paraissent plus ; ainsi , dans des fautes si sincèrement reconnues , et dans la suite si glorieusement réparées par de fidèles services , il ne faut plus regarder que l'humble reconnaissance du prince qui s'en repentit , et la clémence du grand roi qui les oublia.
Que s'il est enfin entraîné dans ces guerres infortunées, il y aura du moins cette gloire de n'avoir pas laissé avilir la grandeur de sa maison chez les étrangers. Malgré la majesté de l'empire, malgré la fierté de l'Autriche , et les couronnes héréditaires attachées à cette maison , même dans la branche qui domine en Allemagne , réfugié à Namur, soutenu de son seul courage et de sa seule réputation , il porta si loin les avantages d'un prince de France , et de la première maison de l'univers , que tout ce qu'on put obtenir de lui fut qu'il consentît de traiter d'égal avec l'archiduc , quoique frère de l'empereur et fils de tant d'empereurs , à condition qu'en lieu tiers ce prince ferait les honneurs des Pays-Bas. Le même traitement fut assuré au duc d'Enghien , et la maison de France garda son rang sur celle d'Autriche jusque dans Bruxelles. Mais voyez ce que fait faire un vrai courage. Pendant que le princ<i sfr
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soutenait si hautement avec l'archiduc qui dominait, il rendait au roi d'Angleterre et au duc d'Yorck , maintenant un roi si fameux , malheureux alors , tous les honneurs qui leur étaient dus; et il apprit enfin à l'Espagne trop dédaigneuse quelle était cette majesté que la mauvaise fortune ne pouvait ravir à de si grands princes. Le reste de sa conduite ne fut pas moins grand. Parmi les difficultés que ses intérêts apportaient au traité des Pyrénées , écoutez quels furent ses ordres , et voyez si jamais un particulier traita si noblement ses intérêts. Il mande à ses agents dans la conférence qu'il n'est pas juste que la paix de la chrétienté soit retardée davantage à sa considération ; qu'on ait soin de ses amis ; et , pour lui , qu'on lui laisse suivre sa fortune. Ah ! quelle grande victime se sacrifie au bien pubUc ! Mais quand les choses changèrent, et que l'Espagne lui voulut donner ou Cambrai et ses environs , ou le Luxembourg en pleine souveraineté , il déclara qu'il préférait à ces avantages , et à tout ce qu'on pouvait jamais lui' accorder de plus grand , quoi? son devoir, et les bonnes grâces du roi : c'est ce qu'il avait toujours dans le cœur ; c'est ce qu'il répétait sans cesse au duc d'Enghieu. Le voilà dans son naturel : la France le vit alors accompli par ces derniers traits , et avec ce je ne sais quoi d'achevé que les malheurs ajoutent aux grandes vertus ; elle le revit dévoué plus que jamais à l'État et à son roi '. Mais, dans ses premières guerres , il n'avait qu'une seule vie à lui offrir , maintenant il en a une autre qui lui est plus chère que la sienne. Après avoir, à son exemple , glorieusement achevé le cours de ses études , le duc d'Enghien est prêt à le suivre dans les combats. Non content de lui enseigner la guerre , comme il a fait jusqu'à la fin par ses discours , le prince le mène aux leçons vivantes et à la pratique. Laissons le passage du Rhin , le prodige de
' Bossuet avait un grand écueil à éviter dans l'éloge d'un prince qui avait bravé l'autorité de son roi jusque dans sa capitale et dans sa cour, qui avait porté les armes contre la France, et même commandé des armées ennemies. Bossuet ne dissimule aucune des fautes du grand Condé : il a même la hardiesse de le montrer combattant, en présence du roi, les troupes du roi, sous les murs de la ville royale; mais il couvre de tant de gloire ce grand attentat, qu'on ne voit plus que les prodiges de la valeur, et qu'on oublie le prince rebelle. Par une adroite interversion de l'ordre des événements , ce n'est qu'à la suite de cette journée désastreuse qu'il place la victoire de Lens, nom agréable à la France. Bossuet va jusqu'à intéresser la lierté de Louis XIV à s'enorgueillir des fautes d'un prince qui sut garder son rang à la maison d'Autriche jusque dans Bruxelles même. Enfin , pour achever l'expiation de toutes les erreurs dont l'histoire aurait pu conserver la trace, il montre cette grande victime se sacrifiant au bien public j et s'oubliunt elle-même au traité des Pyrénées pour ne se ressouvenir que de ses amis. C'est alors que Bossuet ne craint plus de montrer à Louis XIV et à la France le grand Condé, un prince accompli, avec ce je ne sais quoi d'achevé que le VKiUieur ajoute aux grandes vertus, et plus dévou éque javiais à l'État et à son roi (Le cardinal de Baussct.)
notre siècle et de la vie de Louis le Grand '. A la journée de Senef , le jeune duc , quoiqu'il commandât, comme il avait déjà Éait en d'autres campagnes , vient , dans les plus rudes épreuves, apprendre la guerre aux côtés du prince son père : au milieu de tant de périls, il voit ce grand prince renversé dans un fossé , sous un cheval tout en sang. Pendant qu'il lui offre le sien , et s'occupe à relever le prince abattu , il est blessé entre les bras d'un père si tendre, sans interrompre st3s soins , ravi de satisfaire à la fois à la piété et à la gloire. Que pouvait penser le prince , si ce n'est que, pour accomplir les plus grandes choses , rien ne manquerait à ce digne fils que les occasions? Et ses tendresses se redoublaient avec son estime.
Ce n'était pas seulement pour un fils , ni pour sa famille, qu'il avait des sentiments si tendres : je l'ai vu (et ne croyez pas que j'use ici d'exagération) , je l'ai vu vivement ému des périls de ses amis; je l'ai vu, simple et naturel, changer de visage au récit de leurs infortunes , entrer avec eux dans les moindres choses comme dans les plus importantes; dans les accommodements, calmer les esprits aigris , avec une patience et une douceur qu'on n'aurait jamais attendue d'une humeur si vive ni d'une si haute élévation. Loin de nous les héros sans humanité ! ils pourrront bien forcer les respects et ravir l'admiration , comme font tous les objets extraordinaires ; mais ils n'auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l'homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine , et pour et re comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fond de notre cœur, et devait être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes. Là grandeur qui vient par-dessus, loin d'affoiblir la bonté, n'est faite que pour l'aider à se communiquer davantage, comme une fontaine publique qu'on élève pour la répandre. Les cœurs sont à ce prix , et les grands dont la bonté n'est pas lé partage , par une juste punition de leur dédaigneuse insensibilité, demeureront privés éternellement du grand bien de la vie humaine, c'est-à-dire des douceurs de la société. Jamais homme ne les goûta mieux que le
' L'orateur n'a garde de toucher au passage du Rhin , ce prodige de la vie de Louis le Grand. Il faut laisser au monarque sa gloire entière, car il en est jaloux : l'enthousiasme de Bossuet ne lui fait point oublier la prudence. Il passe donc rapidement sur cette belle période de la vie de Condé ; il court à Senef, et là, par un autre artifice non moins ingénieux, c'est le jeune duc qu'il a soin de célébrer pour le faire entrer en partage de la gloire de son père, et pour distrahe l'auditeur du reproche que l'histoke fait à Condé d'avoir, dans ce jour fameux , trop peu ménagé la vie des hommes {L'abbé de f'uu.iccllcs )
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prince dont nous parlons ; jamais homme ne craignit moins que la familiarité blessât le respect. Estce là celui qui forçait les villes et qui gagnait les batailles? Quoi 1 il semble avoir oublié ce haut rang qu'on lui a vu si bien défendre 1 Reconnaissez le héros qui , toujours égal à lui-même , sans se hausser pour paraître grand , sans s'abaisser pour être civil et obligeant, se trouvenaturellement tout ce qu'il doit être envers tous les hommes : comme un fleuve majestueux et bienfaisant , qui porte paisiblement dans les villes l'abondance qu'il a répandue dans les campagnes en les arrosant , qui se donne à tout le monde , et ne s'élève et ne s'enfle que lorsque avec violence on s'oppose à la douce pente qui le porte à continuer son tranquille cours. Telle a été la douceur et telle a été la force du prince de Condé '. Avez- vous un secret important, versez-le hardiment dans ce noble cœur : votre affaire devient la sienne par la confiance. Il n'y a rien de plus inviolable pour ce prince que les droits sacrés de l'amitié. Lorsqu'on lui demande une grâce , c'est lui qui paraît l'obligé ; et jamais on ne vit de joie ni si vive ni si naturelle que celle qu'il ressentait à faire plaisir. Le premier argent qu'il reçut d'Espagne avec la permission du roi , malgré les nécessités de sa maison épuisée , fut donné à ses amis , encore qu'après la paix il n'eût rien à espérer de leurs secours; et quatre cent mille écus distribués par ses ordres firent voir ( chose rare dans la vie humaine) la reconnaissance aussi vive dans le prince de Condé,que l'espérance d'engager les hommes l'est dans les autres. Avec lui la vertu eut toujours son prix : il la louait jusque dans ses ennemis. Toutes les fois qu'il avait à parler de ses actions , et même dans les relations qu'il en envoyait à la cour, il vantait les conseils de l'un , la hardiesse de l'autre ; chacun avait son rang dans ses discours ; et , parmi ce qu'il donnait à tout le monde , on ne savait où placer ce qu'il avait fait lui-même. Sans envie , sans fard , sans ostentation , toujours grand dans l'action et dans le repos , il parut à Chantilly comme à la tête des troupes. Qu'il embellît cette magnifique et délicieuse maison , ou bien qu'il munît un camp au milieu du pays ennemi, et qu'il fortifiât une place ; qu'il marchât avec une armée parmi les périls, ou qu'il conduisît ses amis dans ces superbes allées au bruit de tant de jets d'eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit ; c'était toujours le même homme , et sa gloire le suivait partout. Qu'il est beau , après les combats et le tumulte des armes , de savoir encore goûter ces vertus pai-
' Bossuet nous montre son héros tel qu'il était, doux aimable, aUachant, séduisant dans le commerce liabituel de la vie , bouillant et impétueux lorsque l'injustice et la violence irritaient un naturel prompt à s'enflammer. (Z-e cardinal de B mtsset. )
sibles et cette gloire tranquille qu'on n'a point à partager avec le soldat non plus qu'avec la fortune; où tout charme, et rien n'éblouit; qu'on regarde sans être étourdi ni par le son des trompettes , ni par le bruit des canons , ni par les cris des blessés ; où l'homme paraît tout seul aussi grand , aussi respecté , que lorsqu'il donne des ordres , et que tout marche à sa parole !
Venons maintenant aux qualités de l'esprit ; et puisque , pour notre malheur, ce qu'il y a de plus fatal à la vie humaine , c'est-à-dire l'art militaire , est en même temps ce qu'elle a de plus ingénieux et de plus habile , considérons d'abord par cet endroit le grand génie de notre prince ; et , premièrement , quel général porta jamais plus loin sa prévoyance. C'était une de ses maximes , qu'il fallait craindre les ennemis de loin pour ne les plus craindre de près, et se réjouir à leur approche. Le voyez-vous comme il considère tous les avantages qu'il peut ou donner ou prendre? Avec quelle vivacité il se met dans l'esprit en un moment les temps , les lieux , les personnes , et non-seulement leurs intérêts et leurs talents , mais encore leurs humeurs et leurs caprices ! Le voyez- vous comme il compte la cavalerie et l'infanterie des ennemis , par le naturel des pays ou des princes confédérés? Rien n'échappe à sa prévoyance. Avec cette prodigieuse compréhension de tout le détail et du plan universel de la guerre , on le voit toujours attentif à ce qui survient; il tire d'un déserteur, d'un transfuge , d'un prisonnier, d'un passant, ce qu'il veut dire, ce qu'il veut taire, ce qu'il sait, et pour ainsi dire ce qu'il ne sait pas : tant il est sûr dans ses conséquences ! Ses partis lui rapportent jusqu'aux moindres choses ; on l'éveille à chaque moment ; car il tenait encore pour maxime qu'un habile capitaine peut bien être vaincu , mais qu'il ne lui est pas permis d'être surpris : aussi lui devons-nous cette louange qu'il ne l'a jamais été. A quelque heure et de quelque côté que viennent les ennemis , ils le trouvent toujours sur ses gardes , toujours prêt à fondre sur eux , et à prendre ses avantages. Comme une aigle qu'on voit toujours, soit qu'elle vole au milieu des airs , soit qu'elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants , et tomber si sûrement sur sa proie qu'on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux ; aussi vifs étaient les regards , aussi vite et impétueuse était l'attaque , aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé. En son camp on ne connaît point les vaines terreurs , qui fatiguent et rebutent plus que les véritables ; toutes les forces demeurent entières pour les vrais périls ; tout est prêt au premier signal ; et , comme dit le prophète : « Toutes les flèches sont aiguisées ,
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'< et tous les arcs sont tendus '. » En attendant on repose d'un sommeil tranquille, comme ou ferait sous son toit et dans son enclos. Que dis-jc cfu'on repose? à Piéton ^ , près de ce corps redoutable que trois puissances réunies avaient assemblé , c'étaient dans nos troupes de continuels divertissements : toute l'armée était en joie 5 et jamais elle ne sentit qu'elle fût plus faible que celle des ennemis. Le prince par son campement avait mis en sûreté , non seulement toute notre frontière et toutes nos places , mais encore tous nos soldats : il veille , c'est assez. Enfm l'ennemi décampe ; c'est ce que le prince attendait. Il part à ce premier mouvement : déjà l'armée hollandaise avec ses superbes étendards ne lui échappera pas; tout nage dans le sang, tout est en proie : mais Dieu sait donner des bornes aux plus beaux desseins. Cependant les ennemis sont poussés partout; Oudenarde est délivrée de leurs mains : pour les tirer eux-mêmes de celles du prince , le ciel les couvre d'un brouillard épais; la terreur et la désertion se mettent dans leurs troupes; on ne sait plus ce qu'est devenue cette formidable armée. Ce fut alors que Louis , qui , après avoir achevé le rude siège de Besançon , et avoir encore une fois réduit la Franche-Comté avec une rapidité inouïe , était revenu tout brillant de gloire pour profiter de l'action de s es armées de Flandre et d'Allemagne , commanda ce détachement qui fit en Alsace les merveilles que vous savez , et parut le plus grand de tous les hommes , tant par les prodiges qu'il avait faits en personne , que par ceux qu'il fit faire à ses généraux.
Quoique une heureuse naissance eût apporté de si grands dons à notre prince , il ne cessait de l'enrichir par ses réflexions : les campements de César firent son étude. Je me souviens qu'il nous ravissait en nous racontant comme en Catalogne , dans les lieux où ce fameux capitaine , par l'avantage des postes , contraignit cinq légions romaines et deux chefs expérimentés à poser les armes sans combat^ , lui-même il avait été reconnaître les rivières et les montagnes qui servirent à ce grand dessein; et jamais un si digne maître n'avait expliqué par de si doctes leçons les Commentaires de César. Les capitaines des siècles futurs lui rendront un honneur semblable. On viendra étudier sur les lieux ce que l'histoire racontera du campement de Piéton , et des merveilles dont il fut suivi. On remarquera dans celui de Chatenay l'éminence qu'occupa ce grand capitaine , et le ruisseau dont il se couvrit sous le canon du retranchement de Scelestad : là on lui
' Sagillœ pjus acutae , etomnesarcvisojusexlensi. (/4a. cap. y, 28.)
' Haulenr près de Charicroi.
^ De Belle civil! , lib. i.
verra mépriser l'Allemagne conjurée, suivre à son tour les ennemis , quoique plus forts , rendre leurs projets inutiles , et leur faire lever le siège de Saverne, comme il avait fait un peu auparavant celui de Haguenau. C'est par de semblables coups , dont sa vie est pleine , qu'il a porté si haut sa réputation , que ce sera dans nos jours s'être fait un nom parmi les hommes , et s'être acquis un mérite dans les troupes , d'avoir servi sous le prince de Condé , et comme un titre pour commander, de l'avoir vu faire.
Mais si jamais il parut un homme extraordinaire, s'il parut être éclairé, et voir tranquillement toutes choses, c'est dans ces rapides moments d'où dépendent les victoires , et dans l'ardeur du combat. Partout ailleurs il délibère; docile, il prête l'oreille à tous les conseils : ici tout se présente à la fois ; la multitude des objets ne le confond pas ; à l'instant le parti est pris, il commande et il agit tout ensemble, et tout marche en concours et en sûreté. Le dirai-je? mais pourquoi craindre que la gloire d'un si grand homme puisse être diminuée par cet aveu? Ce n'est plus ses promptes saillies , qu'il savait si vite et si agréablement réparer, mais enfin qu'on lui voyait quelquefois dans les occasions ordinaires : vous diriez qu'il y a en lui un autre homme à qui sa grande âme abandonne de moindres ouvrages où elle ne daigne se mêler. Dans le feu , dans le choc , dans l'ébranlement , on voit naître tout à coup je ne sais quoi de si net , de si posé , de si vif , de si ardent , de si doux , de si agréable pour les siens , de si hautain et de si menaçant pour les ennemis , qu'on ne sait d'où lui peut venir ce mélange de qualités si contraires. Dans cette terrible journée ' où , aux portes de la ville , et à la vue de ses citoyens , le ciel sembla vouloir décider du sort de ce prince ; où , avec l'élite des troupes , il avait en tête un général si pressant, où il se vit plus que jamais exposé aux caprices de la fortune ; pendant que les coups venaient de tous côtés, ceux qui combat-
' Il s'agit ici du combat de Saint- Antoine, livré, le 2 Juillet 1652, par Condé à Turenne qui commandait les troupes royales. « Ce fut là, dit l'auteur du Siècle de Louis XI f, que le due de la Rochefoucauld, si illustre par son courage et par son esprit , reçut un coup au-dessus des yeux , qui lui fit perdre la vue pour quelque temps. Un neveu du cardinal Mazarin y fut tué , et le peuple se crut vengé. On ne voyait que jeunes seigneurs tués ou blessés qu'on rapportait à la porte Saint-Antoine , qui ne s'ouvrait point. Enfin , Mademoiselle , fille de Gaston , prenant le parti de Condé , que son père n'osa secourir, lit ouvrir les portes aux blessés , et eut la hardiesse de faire tirer sur les troupes du roi le canon de la Bastille. L'armée royale se retira ; Condé n'acquit que de la gloire ; mais Mademoiselle se perdit pour jamais dans l'esprit du roi , son cousin , par cette action violente , et le cardinal Mazarin , qui savait l'extrême envie qu'avait Mademoiselle d'épouser une tèlc couronnée , dit alors : « Ce canon-là vient de tuer son mari. » (Chap. v.) — L'abbé de Vauxcellcs fait remarquer liabilenient ici qu'avant d'oser rappeler ce combat, Bossuet a eu soin de réintégrer Condé dans toute sa gloire.
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taient auprès de lui nous ont dit souvent que , si l'on avait à traiter quelque grande affaire avec ce prince , on eût pu choisir de ces moments où tout était en feu autour de lui : tant son esprit s'élevait alors ,tant son âme leur paraissait éclairée comme d'en haut en ces terribles rencontres ! semblable à ces hautes montagnes dont la cime , au-dessus des nues et des tempêtes, trouve la sérénité dans sa hauteur, et ne perd aucun rayon de la lumière qui l'environne. Ainsi , dans les plaines de Lens , nom agréable à la France , l'archiduc , contre son dessein, tiré d'un poste invincible par l'appât d'un succès trompeur, par un soudain mouvement du prince, qui lui oppose des troupes fraîches à la place des troupes fatiguées , est contraint à prendre la fuite ; ses vieilles troupes périssent ; son canon , où il avait mis sa confiance , est entre nos mains ; et Bek, qui l'avait flatté d'une victoire assurée , pris et blessé dans le combat , vient rendre en mourant un triste hommage à son vainqueur par son désespoir. S'agit-il ou de secourir ou de forcer une ville , le prince saura profiter de tous les moments. Ainsi , au premier avis que le hasard lui porta d'un siège important , il traverse trop promptement tout un grand pays, et , d'une première vue , il découvre un passage assuré pour le secours , aux endroits qu'un ennemi vigilant n'a pu encore assez munir. Assiéget-il quelque place, il invente tous les jours de nouveaux moyens d'en avancer la conquête. On croit qu'il expose les troupes ; il les ménage en abréiicant le temps des périls par la vigueur des atta- ([ues. Parmi tant de coups surprenants, les gouverneurs les plus courageux ne tiennent pas las promesses qu'ils ont faites à leurs généraux : Dunkerqne est pris en treize jours , au milieu des pluies de l'automne 5 et Ces barques si redoutées de nos alliés paraissent tout à coup dans tout l'océan avec nos étendards.
Mais ce (fu'un sage général doit le mieux connaître c'est ses soldats et ses chefs , car de là vient ce parfait concert qui fait agir les armées comme un seul corps , ou , pour parler avec l'Écriture , « comme un seul homme : » Egressus est Israël tanquam vir unus\ Pourquoi comme un seul homme? parce que sous un même chef , qui connaît et les soldats et les chefs comme ses bras et ses mains , tout est également vif et mesuré. C'est ce qui donne la v ictoire ; et j 'ai ou i dire à notre grand prince qu'à la journée de Nordiingue , ce qui l'assurait du succès, c'est qu'il connaissait M. de Turenne , dont l'habileté consommée n'avait besoin d'aucun ordre pour faire tout ce qu'il fallait. Celuici publiait de son côté qu'il agissait sans inquiétude, parce qu'il connaissait le prince etsesordres
' I. /{p^. cap. XI, 7.
toujours sûrs : c'est ainsi qu'ils se donnaient mutuellement un repos qui les appliquait chacun tout entier à son action. Ainsi finit heureusement la bataille la plus hasardeuse et la plus disputée qui fut jamais.
C'a été dans notre siècle un grand spectacle de voir dans le même temps et dans les mêmes campagnes ces deux hommes que la voix commune de toute l'Europe égalait aux plus grands capitaines des siècles passés , tantôt à la tête de corps séparés , tantôt unis , plus encore par le concours des mêmes pensées que par les ordres que l'inférieur recevait de l'autre , tantôt opposés front à front, et redoublant l'un dans l'autre l'activité et la vigilance : comme si Dieu , dont souvent , selon l'Écriture, la sagesse se joue dans l'univers, eût voulu nous les montrer dans toutes les formes, et nous montrer ensemble tout ce qu'il peut faire des hommes ! Que de campements , que de belles marches , que de hardiesse , que de précautions , que de périls , que de ressources ! Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus avec des caractères si divers , pour ne pas dire si contraires? L'un paraît agir par des réflexions profondes , et l'autre par de soudaines illuminations'; celuici par conséquent plus vif, mais sans que son feu eût rien de précipité ; celui-là, d'un air plus froid, sans jamais rien avoir de lent , plus hardi à faire qu'à parler, résolu et déterminé au dedans , lors même qu'il paraissait embarrassé au dehors. L'un , dès qu'il parut dans les armées , donne une haute idée de sa valeur et fait attendre quelque chose d'extraordinaire , mais toutefois s'avance par ordre , et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie ; l'autre , comme un homme inspiré , dès sa première bataille , s'égale aux maîtres les plus consommés : l'un, par dé vifs et continuels efforts, emporte l'admiration du genre humain , et fait taire l'envie ; l'autre jette d'abord une si vive lumière qu'elle n'osait l'attaquer : l'un enfin , par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage , s'élève au-dessus des plus grands périls, et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune ; l'autre , et par l'avantage d'une si haute naissance , et par ces grandes pensées que le ciel envoie , et par une espèce d'instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le secret , semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins ,
' C'est précisément cet heureux conslrate qui offre à Bossuet le moyen d'être juste envers Turenne,et de l'élever au plus haut degré de gloire en conservant au grand Condé une sorte d'éclat qui le laisse au premier rang , sans que l'ombre de Turenne puisse s'en offenser. Car, malgré l'exacte impartialité que Bossuet a voulu observer, on s'aperçoit aisément que son cflpuret son imaginaiioa sont pour le grand Condé, et qu'il
I lui laisse une sorte de prééminence qu'il craint de s'avoue r à
^ lui-même. [Le cardinal de Bausset.)
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et forcer les destinées. Et , afin que l'on -vît toujours dans ces deux hommes de grands caractères, mais divers, l'un emporté d'un coup soudain, meurt pour son pays comme un Judas le Machabée ; l'armée le pleure comme son père , et la cour et tout le peuple gémit: sa piété est louée comme son courage , et sa mémoire ne se flétrit point par le temps ; l'autre , élevé par les armes au comble de la gloire comme un David , comme lui meurt dans son lit en publiant les louanges de Dieu , et instruisant sa famille, et laisse tous les cœurs remplis tant de l'éclat de sa vie que de la douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d'étudier ces deux hommes , et d'apprendre de chacun d'eux toute l'estime que méritait l'autre ! C'est ce qu'a vu notre siècle ; et , ce qui est encore plus grand , il a vu un roi se servir de ces deux grands chefs , et profiter du secours du ciel ; et , après qu'il en est privé par la mort de l'un et les maladies de l'autre , concevoir de plus grands desseins , exécuter de plus grandes choses, s'élever au-dessus de lui-même , surpasser et l'espérance des siens , et l'attente de l'univers : tant est haut son courage, tant est vaste son intelligence , tant ses destinées sont glorieuses 1
Voilà, messieurs, les spectacles que Dieu donne à l'univers , et les hommes qu'il y envoie quand il y veut faire éclater, tantôt dans une nation, tantôt dans une autre, selon ses conseils éternels , sa puissance ou sa sagesse ; car ces divins attributs paraissent -il s mieux dans les cieux qu'il a formés de ses doigts , que dans ces rares talents qu'il distribue , comme il lui plaît , aux hommes extraordinaires? Quel astre brille davantage dans le firmament que le prince de Gondé n'a fait dans l'Europe? Ce n'était pas seulement la guerre qui lui donnait de l'éclat ; son grand génie embrassait tout , l'antique comme le moderne , l'histoire , la philosophie , la théologie la plus sublime , et les arts avec les sciences : il n'y avait livre qu'il ne lût ; il n'y avait homme excellent , ou dans quelque spéculation , ou dans quelque ouvrage , qu'il n'entretînt ; tous sortaient plus éclairés d'avec lui , et rectifiaient leurs pensées , ou par ses pénétrantes questions , ou par ses réflexions judicieuses. Aussi, sa conversation était un charme, parce qu'il savait parler à chacun s«lon ses talents ; et non-seulement aux gens de guerre , de leurs entreprises ; aux courtisans , de leurs intérêts ; aux politiques , de leurs négociations ; mais encore aux voyageurs curieux , de ce qu'ils avaient découvert , ou dans la nature , ou dans le gouvernement, ou dans le commerce ; à l'artisan , de ses inventions ; et enfin aux savants de toutes les sortes, de ce qu'ils avaient trouvé de plus merveilleux. C'est de Dieu que xienntnt
ces dons ; quien doute ? Ces dons sont admirables; qui ne le voit pas? Mais, pour confondre l'esprit humain qui s'enorgueillit de tels dons , Dieu ne craint point d'en faire part à ses ennemis. Saint Augustin considère parmi les païens tant de sages , tant de conquérants , tant de graves législateurs , tant d'excellents citoyens , un Socrate , un Marc- Aurèle , un Scipion , un César, un Alexandre , tous privés de la connaissance de Dieu , et exclus de son royaume éternel. N'est-ce donc pas Dieu qui les a faits? Mais quel autre les pouvait faire, si ce n'est celui qui fait tout dans le ciel et dans la terre? Mais pourquoi les a-t-il faits? et quels étaient les desseins particuliers de cette sagesse profonde qui jamais ne fait rien en vain ? Écoutez la réponse de saint Augustin : « Il les a faits , nous « dit-il , pour orner le siècle présent : » Ut ordinem sœculiprœsentis ornaret\ Il a fait dans 1«« grands hommes ces rares qualités , comme il a fait le soleil. Qui n'admire ce bel astre? qui n'est ravi de l'éclat de son midi , et de la superbe parure de son lever et de son couclier ? Mais , puisque Dieu le fait luire sur les bons et sur les mauvais , ce n'est pas un si bel objet qui nous rend heureux : Dieu l'a fait pour embellir et pour éclairer ce grand théâtre du monde. De même , quand il a fait dans ses ennemis aussi bien que dans ses serviteurs ces belles lumières de l'esprit , ces rayons de son intelligence, ces images de sa bonté; ce n'est pas pour les rendre heureux qu'il leur a fait ces riches présents , c'est une décoration de l'univers , c'est un ornement du siècle présent. Et voyez la malheureuse destinée de ces hommes qu'il a choisis pour être les ornements de leur siècle : qu'ont-ils voulu ces hommes rares , sinon des louanges et la gloire que les hommes donnent? Peut-être que , pour les confondre , Dieu refusera cette gloire à leurs vains désirs? Non , il les confond mieux en la leur donnant , et même au delà de leur attente. Cet Alexandre qui ne voulait que faire du bruit dans le monde y en a fait plus qu'il n'aurait osé espérer ; il faut encore qu'il se trouve dans tous nos panégyriques; et il semble, par une espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant , qu'aucun prince ne puisse recevoir de louanges qu'il ne les partage. S'il a fallu quelques récompenses à ces grandes actions des Romains , Dieu leur en a su trouver une convenable à leurs mérites comme à leurs désirs ; il leur doime pour récompense l'empire du monde comme un présent de nul prix. 0 rois , confondez-vous dans votre grandeur ; conquérants , ne vantez pas vos victoires. Il leur donne pour récompense la gloire des hommes ; récompense qui ne vient pas jusqu'à
' Conl. Juliaii. lib. v, a" 14.
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eux , qui s'efforce de s'attacher, à quoi ? peut-être à leurs médailles ou à leurs statues déterrées , restes des ans et des barbares ; aux ruines de leurs monuments et de leurs ouvrages, qui disputent avec le temps ; ou plutôt à leur idée , à leur ombre , à ce qu'on appelle leur nom : voilà le digne prix de tant de travaux , et , dans le comble de leurs vœux , la conviction de leur erreur. Venez , rassasiez-vous, grands de la terre, saisissez- vous, si vous pouvez, de ce fantôme de gloire, à l'exemple de ces grands hommes que vous admirez. Dieu , qui punit leur orgueil dans les enfere , ne leur a pas envié, dit saint Augustin , cette gloire tant désirée ; et « vains , ils ont reçu une récom- '< pense aussi vaine que leurs désirs ; » Receperunt mercedem suam, vani vanam^.
Il n'eii sera pas ainsi de notre grand prince ' : rheure de Dieu est venue , heure attendue , heure désirée , heure de ràiséricorde et de grâce. Sans être averti par la maladie , sans être pressé par le temps , il exécute ce qu'il méditait. Un sage religieux, qu'il appelle exprès, règle les affaires de sa conscience : il obéit , humble chrétien , à sa décision; et nul n'a jamais douté de sa bonne foi. Dès lors aussi on le vit toujours sérieusement occupé du soin de se vaincre soi-même , de rendre vaines toutes les attaques de ses insupportables douleurs , d'en faire par sa soumission un continuel sacrifice. Dieu , qu'il invoquait avec foi , lui donna le goût de son Écriture, et, dans ce livre divin , la solide nourriture de la piété. Ses conseils se réglaient plus que jamais par la justice ; on y soulageait la veuve et l'orphelin , et le pau- \ re en approchait avec confiance. Sérieux autant qu'agréable père defamille , dans les douceurs qu'il goûtait avec ses enfants il ne cessait de leur inspirer les sentiments de la véritable vertu ; et ce jeune prince son petit-fils se sentira éternellement d'avoir été cultivé par de telles mains. Toute sa maison profitait de son exemple. Plusieurs de ses domestiques avaient été malheureusement nourris dans l'erreur que la France tolérait alors : combien de fois l'a-t-on vu inquiété de leur salut, affligé de leur résistance , consolé par leur conversion ! Avec quelle incomparable netteté d'esprit leur faisait-il voir l'antiquité et la vérité de la religion catholique ! Ce n'était plus cet ardent vainqueur qui semblait vouloir tout emporter ; c'était une douceur, une patience , une charité qui songeait à gagner les cœurs et à guérir des esprits malades.
' In psal. cxxiii, serm. 12, n" 2.
» Sans rabaisser la grandeur des héros de l'antiquité, Bossuet montre la supériorité des héros éclairés de la lumière du christianisme ; il fait plus , il donne encore plus de gloire à Alexandre et aux Romains que ne leur en ont jamais donné leurs historiens; et, par un prodige de l'art, il fait servir leurs trophées mêmes à orner le char de triomphe du grand Condé. ( Le cardinal de Bausset. )
Ce sont , messieurs , ces choses simples , gouverner sa famille , édifier ses domestiques , faire justice et miséricorde , accomplir le bien que Dieu veut, et souffrir les maux qu'il envoie; ce sont ces communes pratiques de la vie chrétienne que Jésus-Christ louera au dernier jour devant ses saints anges et devant son père céleste : les histoires seront abolies avec les empires, et il ne se parlera plus de tous ces faits éclatants dont elles sont pleines. Pendant qu'il passait sa vie dans ces occupations , et qu'il portait au-dessus de ses actions les plus renommées la gloire d'une si belle et si pieuse retraite, la nouvelle de la maladie de la duchesse de Bourbon ' vint à Chantilly comme un coup de foudre. Qui ne fut frappé de voir éteindre cette lumière naissante? on appréhenda qu'elle n'eût le sort des choses avancées. Quels furent les sentiments du prince de Condé lorsqu'il se vit menacé de perdre ce nouveau lien de sa famille avec la personne du roi! C'est donc dans cette occasion que devait mouru* ce héros ! celui que tant de sièges et tant de batailles n'ont pu emporter va périr par la tendresse ! Pénétré de toutes les inquiétudes que donne un mal tiffreux , son cœur, qui le soutient seul depuis si longtemps , achève à ce coup de l'accabler, les forces qu'il lui fait trouver l'épuisent. S'il oublie toute sa faiblesse à la vue du roi qui approche de la princesse malade ; si , transporté de son zèle , et sans avoir besoin de secours à cette fois , il accourt pour l'avertir de tous les périls que ce grand roi ne craignait pas , et qu'il l'empêche enfin d'avancer, il va tomber évanoui à quatre pas ; et on admire cette nouvelle manière de s'exposer pour son roi. Quoique la duchesse d'Enghien , princesse dont la vertu ne craignit jamais que de manquer à sa famille et à ses devoirs, eût obtenu de demeurer auprès de lui pour le soulager, la vigilance de cette princesse ne calme pas les soins qui le travaillent ; et , après que la jeune princesse est hors de péril , la maladie du roi * va bien causer d'autres troubles à notre prince, Puis-je ne m'arrêter pas en cet endroit ? A voir la sérénité qui reluisait sur ce front auguste , eût-on soupçonné que ce grand roi, en retournant à Versailles, allât s'exposer à ces cruelles douleurs où l'univere a connu sa piété , sa constance , et tout l'amour de ses peuples? De quels yeux le regardions-nous lorsqu'aux dépens d'une santé qui nous est si chère il voulait bien adoucir nos cruelles inquiétudes par la consolation de le voir, et que , mai-
• Louise-Françoise , dite Mademoiselle de Nantes , fille légitimée de Louis XIV, épouse de Louis III de Bourbon , petitfils du grand Condé. Cette princesse était alors attaquée de la petite vérole à Fontainebleau,
2 Le 6 noveml»re 1686, Louis XIV subit l'opération de la fistule.
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tre de sa douleur comme de tout le reste des choses, nous le voyions tous les jours , non-seulement régler ses affaires selon sa coutume , mais encore entretenir sa cour attendrie avec la même tranquillité qu'il lui fait paraître dans ses jardins enchantés ! Béni soit -il de Dieu et des hommes, d'unir ainsi toujours la bonté à toutes les autres qualités que nous admirons ! Parmi toutes ses douleurs il s'informait avec soin de l'état du prince de Condé , et il marquait pour la santé de ce prince une inquiétude qu'il n'avait pas pour la sienne. Il s'affaiblissait ce grand prince ; mais la mort cachait ses approches. Lorsqu'on le crut en meilleur état , et que le duc d'Enghien , toujours partagé entre les devoirs de fils et de sujet , était retourné par son ordre auprès du roi , tout change en un moment , et on déclare au prince sa mort prochaine. Chrétiens, soyez attentifs, et venez apprendre à mourir, ou plutôt venez apprendre à n'attendre pas la dernière heure pour commencer à bien vivre. Quoi ! attendre à commencer une vie nouvelle , lorsque , entre les mains de la mort , glacés sous ses froides mains , vous ne saurez si vous êtes avec les morts ou encore avec les vivants ! Ah ! prévenez par la pénitence cette heure de troubles et de ténèbres. Par là, sans être étonné de cette dernière sentence qu'on lui prononça , le prince demeure un moment dans le silence , et tout à coup : « 0 mon Dieu ! dit-il , vous « le voulez ; votre volonté soit faite ! je me jette t entre vos bras , donnez-moi la grâce de bien « mourir. » Que désirez- vous davantage? Dans cette courte prière vous voyez la soumission aux ordres de Dieu , l'abandon à sa providence , la confiance en sa grâce , et toute la piété. Dès lors aussi , tel qu'on l'avait vu dans tous ses combats , résolu , paisible , occupé , sans inquiétude , de ce qu'il fallait faire pour les soutenir, tel fut-il à ce dernier choc ; et la mort ne lui parut pas plus affreuse, pâle et languissante, que lorsqu'elle se présente au milieu du feu sous l'éclat de la victoire , qu'elle montre seule. Pendant que les sanglots éclataient de toutes parts ' , comme si un autre que lui en eût été le sujet, il continuait à donner ses ordres ; et s'il défendait les pleurs , ce n'était pas comme un objet dont il fût troublé , mais comme un empêchement qui le retardait. A ce moment il étend ses soins jusqu'aux moindres de ses domestiques ; avec une libéralité digne de sa naissance et de leurs services , il les laisse com- .blés de ses dons , mais encore plus honorés des marques de son souvenir. Comme il donnait des
• Cùm lacrymarent omnes, ipse (Alexander) non sine lacrymis tantum, verum etiam sine ullo tristioris mentis arguraento fuit : adeo siciili in hostem , ita et in mortem inviclus aniinus fuit. {Justin. Mb, xii, § 16.)
ordres particuliers et de la plus haute importance, puisqu'il y allait de sa conscience et de son salut éternel, averti qu'il fallait écrire et ordonner dans les formes; quand je devrais, monseigneur, renouveler vos douleurs et rouvrir toutes les plaies de votre cœur, je ne tairai pas ces paroles qu'il répéta si souvent : qu'il vous connaissait; qu'il n'y avait sans formalités qu'à vous dire ses intentions ; que vous iriez encore au delà , et suppléeriez de vous-même à tout ce qu'il pourrait avoir oublié. Qu'un père vous ait aimé , je ne m'en étonne pas , c'est un sentiment que la nature inspire : mais qu'un père si éclairé vous ait témoigné cette confiance jusqu'au dernier soupir, qu'il se soit reposé sur vous de choses si importantes , et qu'il meure tranquillement sur cette assurance, c'est le plus beau témoignage que votre vertu pouvait remporter ; et , malgré tout votre mérite , Votre Altesse n'aura de moi aujourd'hui que cette louange.
Ce que le prince commença ensuite pour s'acquitter des devoirs de la religion mériterait d'être raconté à toute la terre, non à cause qu'il est remarquable , mais à cause pour ainsi dire qu'il ne l'est pas , et qu'un prince si exposé à tout l'univers ne donne rien aux spectateurs. N'attendez donc pas , messieurs , de ces magnifiques paroles qui ne servent qu'à faire connaître , sinon un orgueil caché, du moins les efforts d'une âme agitée qui combat ou qui dissimule son trouble ' secret. Le prince de Condé ne sait ce que c'est que ; de prononcer de ces pompeuses sentences ; et , I dans la mort comme dans la vie , la vérité fit tou- [ jours toute sa grandeur. Sa confession fut humble, pleine de componction et de confiance : il ne lui fallut pas longtemps pour la préparer; la meilleure préparation , pour celle des derniers temps , c'est de ne les attendre pas. Mais , messieurs , prêtez l'oreille à ce qui va suivre. A la vue du saint viatique , qu'il avait tant désiré , voyez comme il s'arrête sur ce doux objet. Alors il se souvient des irrévérences dont , hélas ! on déshonore ce divin mystère. Les chrétiens ne connaissent plus la sainte frayeur dont on était saisi autrefois à la vue du sacrifice ; on dirait qu'il eût cessé d'être terrible , comme l'appelaient les saints Pères , et que le sang de notre victime n'y coule pas encore aussi véritablement que sur le Calvaire : loin de trembler devant les autels, onméprise Jésus-Christ présent; et, dans un temps où tout un royaume se remue pour la conversion des hérétiques , on ne cramt point d'en autoriser les blasphèmes. Gens du monde, vous ne pensez pas à ces horribles profanations, à la mort vous y penserez avec confusion et saisissement. Le prince se ressouvint de toutes les fautes qu'il avait commises ; et , trop
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ftiible pour expliquer avec force ce qu'ilen sentait, il emprunta la voix de son confesseur pour en demander pardon au monde, à ses domestiques , et à ses amis. On lui répondit par des sanglots : ah ! répondez-lui maintenant en profitant de cet exemple. Les autres devoirs de la religion furent accomplis avec la même piété et la même présence d'esprit. Avec quelle foi et combien de fois priat-il le Sauveur des âmes , en baisant sa croix , que son sang répandu pour lui ne le fût pas inutilement ! C'est ce qui justifie le pécheur , c'est ce (jui soutient le juste , c'est ce qui rassure le chrétien. Que dirai-je des saintes prières des agonisants, où, dans les efforts que fait l'Église, on entend SCS vœux les plus empressés , et comme les derniers cris par où cette sainte mère achève de nous enfanter à la vie céleste ? Il se les fit répéter trois fois, et il y trouva toujours de nouvelles consolations. En remerciant ses médecins : « Voilà , « dit-il , maintenant mes vrais médecins ; » il montrait les ecclésiastiques, dont il écoutait les avis, dont il continuait les prières, les psaumes toujours à la bouche , la confiance toujours dans le cœur. S'il se plaignit, c'était seulement d'avoir si peu à souffrir pour expier ses péchés: sensible jusqu'à la fin à la tendresse des siens , il ne s'y laissa jamais vaincre; et, au contraire, il craignait toujours de trop donner à la nature. Que dirai-je de ses derniers entretiens avecleducd'Enghien? quelles couleurs assez vives pourraient vous représenter et la constance du père et les extrêmes douleurs du fils? D'abord le visage en pleurs, avec plus de sanglots que de paroles, tantôt la bouche collée sur ces mains victorieuses , et maintenant défaillantes , tantôt se jetant entre ces bras et dans ce sein paternel , il semble , par tant d'efforts , vouloir retenir ce cher objet de» ses respects et de ses tendresses : les forces lui manquent, il tombe à ses pieds. Le prince, sans s'émouvoir, lui laisse reprendre ses esprits ; puis appelant la duchesse sa bellefille, qu'il, voyait aussi sans parole et presque sans vie, avec une tendresse qui n'eut rien de faible il leur donne ses derniers ordres où tout respirait la piété. Il les finit en les bénissant avec celte foi et avec ces vœux que Dieu exauce, et en bénissant avec eux , ainsi qu'un autre Jacob , chacun de leurs enfants en particulier; et on vit de part et d'autre tout ce qu'on affaiblit en le répétant. Je ne vous oublierai pas , ô prince % son cher neveu , et comme son second fi Is , ni le glorieux témoignage qu'il a rendu constamment à votre mérite, ni ses tendres empressements, et la lettre qu'il écrivit en mourant pour vous rétablir dans les bonnes grâ-
' François-Louis de Bourbon , prince de ConU , mort le 22 février 1709, quarante-cinq à ans.
ces du roi, le plus cher objet de vos vœux , ni tant de belles qualités qui vous ont fait juger digne d'avoir si vivement occupé les dernières heures d'une si belle vie ; je n'oublierai pas non plus les bontés du roi qui prévinrent les désirs du prince mourant, ni les généreux soins du duc d'Enghien qui ménagea cette grâce, ni le gré que lui sut le prince d'avoir été si soigneux , en lui donnant cette joie d'obliger un si cher parent. Pendant que son cœur s'épanche, et que sa voix se ranime en louant le roi, leprince de Conti arrive, pénétré de reconnaissance et de douleur : les tendresses se renouvellent ; le deux princes ouïrent ensemble ce qui ne sortira jamais de leur cœur; et le prince conclut en leur confirmant qu'ils ne seraient jamais ni grands hommes , ni grands princes , ni honnêtes gens , qu'autant qu'ils seraient gens de bien , fidèles à Dieu et au roi. C'est la dernière parole qu'il laissa gravée dans leur mémoire ; c'est, avec la dernière marque de sa tendresse , l'abrégé de leurs devoirs. Tout retentissait de cris , tout fondait en larmes ; le prince seul n'était pas ému , et le trouble n'arrivait pas dans l'asile où il s'était mis '. 0 Dieu ! vous étiez sa force, son inébranlable refuge, et, comme disait David % ce ferme rocher où s'appuyait sa constance I Puisje taire durant ce temps ce qui se faisait à la cour et en la présence du roi? Lorsqu'il y fit lire la dernière lettre que lui écrivit ce grand honune, et qu'on y vit, dans les trois temps que marquait le prince, ses services, qu'il y passait si légèrement au commencement et à la fin de sa vie , et dans le milieu ses fautes, dont il faisait une si sincère reconnaissance , il n'y eut cœur qui ne s'attendrit à l'entendre parler de lui-même avec tant de modestie ; et cette lecture , suivie des larmes du roi , fit voir ce que les héros sentent les uns pour lesautres ; mais lorsqu'on vint à l'endroit du remerciement où le prince marquait qu'il mourait content , et trop heureux d'avoir encore assez de vie pour témoigner au roi sa reconnaissance, son dévouement, et, s'il l'osait dire, sa tendresse, tout le monde rendit témoignage à la vérité de ses sentiments ; et ceux qui l'avaient ouï parler si souvent de ce grand roi dans ses entretiens familiers , pouvaient assurer que jamais iisn'avaient rien entendu ni déplus respectueux et de plus tendre pour sa personne sa-
' Quel magnifique tableau Bossuet nous trace du calme que la religion répandit sur les derniers moments du prince de Condé , avec une simplicité et une sobriété d'expressions qui pouvaient seules rendre la vérité et la sublimité d'une pareille image ! « Tout retentissait de cris , tout fondait en larmes , le prince seul n'était pas ému , et le trouble n'arrivait pas dans l'asile où il s'était mis. » Paugurerais avantageusement du goût d'un jeune candidat de la chaire , qui sentirait et développerait de lui-même tout ce qu'il y a d'admirable dans c« contraste d'émoUon et de sérénité. ( Lejcardinal Maury. )
'' II. Reg. cap. xxii , 2 et 3.
ORAISON FUNEBRE
crée, ni de plus fort pour célébrer ses vertus royales, sa piété, son courage, son grand génie, principalement à la guerre, que ce qu'en disait ce grand prince avec aussi peu d'exagération que de flatterie. Pendant qu'on lui rendait ce beau témoignage , ce grand homme n'était plus : tranquille entre les bras de son Dieu où il s'était une fois jeté , il attendait sa miséricorde et implorait son secours jusqu'à ce qu'il cessa enfin de respirer et de vivre. C'est ici qu'il faudrait laisser éclater ses justes douleurs à la perte d'un si grand homme ; mais pour l'amour de la vérité , et à la honte de ceux qui la méconnaissent, écoutez encore ce beau témoignage qu'il lui rendit en mourant. Averti par son confesseur que , si notre cœur n'était pas encore entièrement selon Dieu , il fallait , en s'adressant à Dieu même , obtenir qu'il nous fît un cœur comme il le voulait, et lui dire avec David ces tendres paroles : « 0 Dieu ! créez en « moi un cœur pur ' 5 » à ces mots , le prince s'arrête , comme occupé de quelque grande pensée ; puis, appelant le saint religieux qui lui avait inspiré ce beau sentiment : « Je n'ai jamais douté , « dit-il , des mystères de la religion , quoi qu'on « ait dit. » Chrétiens , vous l'en devez croire ; et , dans l'état où il est , il ne doit plus rien au monde que la vérité. «Mais, poursuit-il, j'en doute moins « que jamais. Que ces vérités , « continuart-ilavec une douceur ravissante, « se démêlent ets'éclair- « cissent dans mon esprit ! Oui , dit-il , nous ver- « rons Dieu comme il est , face à face. » Il répétait en latin avec un goût merveilleux ces grands mots , Sicuti est, facie adfaciem ^ ; et on ne se lassait point de le voir dans ce doux transport. Que se faisait-il dans cette âme? quelle nouvelle lumière lui apparaissait? quel soudain rayon perçait la nue, et faisait comme évanouir en ce moment, avec toutes les ignorances des sens, les ténèbres mêmes , si je l'ose dire , et les saintes obscurités de la foi? Que devinrent alors ces beaux titres dont notre orgueil est flatté? Dans l'approche d'un si beau jour, et dès la première atteinte d'une si vive lumière , combien promptement disparaissent tous les fantômes du monde ! que l'éclat de la plus belle victoire paraît sombre ! qu'on en méprise la gloire et qu'on veut de mal à ces faibles yeux qui s'y sont laissé éblouir !
Venez , peuples , venez maintenant ; mais venez plutôt , princes et seigneurs , et vous qui jugez la terre , et vous qui ouvrez aux hommes les portes du ciel , et vous , plus que tous les autres , princes et princesses , nobles rejetons de tant de rois , lumières de la France, mais aujourd'hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d'un
' Cor miindum créa in me, Deus. {Psal. u, II. ) 3 I. Joun. cap. III, 2. I. Cor. cap. xiii, 12.
nuage ; venez voir le peu qui nous reste d'une si auguste naissance , de tant de grandeur, de tant de gloire ; jetez les yeux de toutes parts : voilà tout ce qu'a pu faire la magnificence et la piété pour honorerun héros; des titres, desinscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus ; des figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau , et des fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste ; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant, et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs que celui à qui on les rend. Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine, pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros ; mais approchez en particulier, ô vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière de la gloire , âmes guerrières et intrépides ; quel autre fut plus digne de vous commander ? mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête? pleurez donc ce grand capitaine , et dites en gémissant : Voilà celui qui nous menait dans les hasards; sous luise sont formés tant de renommés capitaines que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre; son ombre eût pu encore gagner des batailles , et voilà que dans son silence son nom même nous anime , et ensemble il nous avertit que pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux et n'arriver pas sans ressource à notre éternelle demeure , avec le roi de la terre il faut encore servir le roi du ciel. Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d'eau donné ' en son nom, plus que tous les autres ne feront jamais tout votre sang répandu ; et commencez à compter le temps de vos utiles services , du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfaisant. Et vous , ne viendrez- vous pas à ce triste monument , vous , dis-je , qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis ^ ? Tous ensemble , en quelque degré de sa
' Sans m'arréler à toutes les beautés de cette suJ)lime péroraison , je ne puis m'einpêctier du moins d'en observer une qui peut-être n'est pas très-frappante par elle-même, mais qui pourtant me parait digne de remarque par la place où elle est : c'est , je l'avouerai , ce vers d'eau donné au pauvre , mis en opposition avec toute la gloire du grand Condé. Jamais , ce me semble , un homme ordinaire n'eût osé risquer, même en chaire, ce contraste hasardeux; mais Bossuet a senti que cette citation , toute vulgaire qu'elle pouvait être, était non-seulement autorisée par l'Évangile, mais encore ennoblie par l'humanité , à qui l'on ne pouvait rendre un plus bel hommage que de la mettre au-dessus de toute la grandeur de Condé. ( La Harpe. )
^ Dans l'éloge funèbre de saint Basile, G régoire de Nazianzc, par un mouvement dont s'est souvenu Bossuet, invoque la présence de tous ceux qui connurent le grand homme qui n' est plus , et environne sa tombe de tous les témoins de ses vertus. « Réunissez -vous ici , vous tous , compagnons de Basile, ministres des autels, serviteurs du temple, et les citoyens et les étrangers; sccourez-œoi pour achever son éloge. « (M. Villtmain.)
DU R. P. BOURGOING
confiance qu'il vous ait reçus, environnez ce tombeau , vei-sez des larmes avec des prières ; et , admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux , conservez le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisse-t-il toujours vous être un cher entretien ! ainsi puissiez- vous profiter de ses vertus ; et que sa mort , que vous déplorez , vous serve à la fois de consolation et d'exemple ! Pour moi , s'il m'est permis , après tous les autres , de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau , ô prince , le digne sujet de nos louanges et de nos regrets , vous vivrez éternellement dans ma mémoire ' ; votre image y sera tracée , non point avec cette audace qui promettait la victoire , non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface ; vous aurez dans cette image des traits immortels ; je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu , lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroi ; et , ravi d'un si beau triomphe, je dirai en actions de grâces ces belles paroles du bien-aimé disciple * : Et hœc est Victoria quœ vincit miindum, fides nostra : < La véritable « victoire, celle qui met sous nos pieds le monde «entier, c'est notre foi.» Jouissez, prince, de cette victoire , jouissez-en éternellement par l'immortelle vertu de ce sacrifice ; agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue ^ : vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince , dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte; heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe , et d'une ardeur qui s'éteint ^ !
' La réunion touchante et sublime que présente ce tableau pénètre l'àme d'une mélancolie douce et profonde , en lui faisant envisager avec douleur l'éclat si vain et si fugitif des j talents et de la renommée , le malheur de la condition humaine, et celui de s'attacher à une vie si triste et si courte. (D'Alembert.) — Dans cette péroraison touchante, on aime à voir l'orateur paraître et se mêler lui-même sur la scène. L'idée imposante d'un vieillard qui célèbre un grand homme ; ces cheveux blancs , cette voix affaiblie, ce retour sur le passé, ce coup d'œil ferme et triste sur l'avenir, les idées de vertus et de talents, après les idées de grandeur et de gloire ; entin la mort de l'orateur, jetée par lui-même dans le lointain , et comme aperçue par tous les spectateurs ; tout cela forme dans l'âme un sentiment profond qui a quelque chose de doux , d'élevé , de mélancolique et de tendre. Il n'y a pas jusqu'à l'harmonie de ce morceau qui n'ajoute au sentiment , et n'invite l'àme à se recueillir et à se reposer sur sa douleur. (Thomas , Essai sur les Éloges , chap. xxiv.)
- \. Joaii. 4.
3 Saint Grégoire dit de même en s'adressant à Basile : « Re- « cois cet hommage d'une voix qui te fut chère. "
* Ce fut par ce beau discours que Bossuet termina sa carrière oratoire : il finit par son chef-d'œuvre, comme auraient du faire beaucoup de grands hommes moins sages ou moins heureux que lui. ( D'Alemhert.) — L'oraison funèbre
BOSSIET. — T. II.
ORAISON FUNEBRE