CH\SCEL1ER DE FRANCE
Prononcée dans l'église paroissiale de Saint-Gervais , où il est inhumé, le 25 janvier 1686.
Posside sapientiam, acquire prudentiam : arripe illam , et txaltaUt te : gloriflcaberis ab ea, cum eamfueris amplexatus.
PfKw.cap. IV, 7 et 8.
Possédez la sagesse , et acquérez la prudence : si vous la cherchez avec ardeur, elle vous élèvera, et vous remplira de gloire quand vous l'aurez embrassée.
Messeigneurs ^, En louaut l'homme incomparable dont cette illustre assemblée célèbre les funérailles et honore les vertus, je louerai la sagesse même; et la
' V Oraison funèbre de la princesse palatine est peut-être , de toutes les oraisons funèbres de Bossuet , celle qui atteste le plus la force et la fécondité de son génie. Si elle n'a pas l'éclat la pompe que l'on admire dans celles de la reine d'Angleterre, de madame Henriette, etdugrandCondé,c'est parce qu'on ne doit point les y chercher. Mais elle offre , plus qu'aucune autre , de vastes sujets de méditation aux Ames religieuses , et même à celles qui désirent de fixer leurs pensées incertaines sur les fondements de la religion. En un mot , on peut dire , avec M. de la Harpe , que celte oraison funèbre est le plus sublime de tous les sermons. (Le cardinal de Bawiset.) — Bossuet a surmonté, à force d'art, les difficultés d'un sujet extrêmement épineux , comme il en a déguisé la faiblesse , à force de génie. Les morceaux sur la Fronde et sur la Pologne sont au rang des plus sublimes inspirations de l'éloquence. (Dussault.)
2 Michel le Tellier fut le père du célèbre marquis de Louvois, ce ministre presque absolu du monarque le plus jaloux de son autorité. Il naquit en 1603, et n'avait que sept ans quand Louis XIII monta sur le trône. A vingt et un, par exception aux règlements, il obtint la charge de conseiller au grand conseil. Nommé, en 1640, intendant de l'armée de Piémont, il s'y fit connaître de Mazarin , qui bienlôtidistiugua son mérite, et en 1643 l'éleva à la dignité de conseiller d'État. Durant les troubles de la Fronde, il rendit de grands services à la reine régente et au cardinal-ministre , qu'il tâcha de suppléer lorsque Mazarin fut obligé de quitter deux fois la France. A là mort de Mazarin , Louis XIV continua d'honorer Michel le Tellier d'une confiance particulière, et lui donna les sceaux en 1677. Après avoir coopéré à la déclaration du clergé du 19 mars 1682 , et à la révocation de l'édit de Nantes, Michel le Tellier mourut en 1685 , âgé de quatre-vingt-deux ans.
» Les évéqucs qui étaient présents en habit.
sagesse que je dois louer dans ce discours n'est pas celle qui élève les hommes et qui agrandit les maisons , ni celle qui gouverne les empires, qui règle la paix et la guerre , et enfin qui dicte les lois et qui dispense les grâces ; car, encore que ce grand ministre, choisi par la divine Providence pour présider aux conseils du plus sage de tous les rois , ait été le digne instrument des desseins les mieux concertés que l'Europe ait jamais vus ; encore que la sagesse, après l'avoir gouverné dès son enfance , l'ait pofté aux plus grands honneurs et au comble des félicités humaines , sa fin nous a fait paraître que ce n'était pas pour ces avantages qu'il en écoutait les conseils. Ce que nous lui avons vu quitter sans peine n'était pas l'objet de son amour. Ha connu la sagesse que le monde ne connaît pas, cette sagesse « qui vient d'en « haut, qui descend du Père des lumières ' , » et qui fait marcher les hommes dans les sentiers de la justice. C'est elle dont la prévoyance s'étend aux siècles futurs , et enferme dans ses desseins l'éternité tout entière. Touché de ses immortels et invisibles attraits , il l'a recherchée avec ardeur, selon le précepte du Sage. « La sagesse vous élè- « vera , dit Salomon, et vous donnera de la gloire « quand vous l'aurez embrassée ^ » Mais ce sera une gloire que le sens humain ne peut comprendre. Comme ce sage et puissant ministre aspirait à cette gloire , il l'a préférée à celle dont il se voyait environné sur la terre : c'est pourquoi sa modération l'a toujours mis au-dessus de sa fortune. Incapable d'être ébloui des grandeurs humaines , comme il y paraît sans ostentation , il y est vu sans envie ; et nous remarquons dans sa conduite ces trois caractères de la véritable sagesse, qu'élevé sans empressement aux premiers honneurs il a vécu aussi modeste que grand ; que dans ses importants emplois, soit qu'il nous paraisse, comme chancelier, chargé de la principale administration de la justice , ou que nous le considérions , dans les autres occupations d'un long ministère , supérieur à ses intérêts , il n'a regardé que le bien public ; et qu'enfin dans une heureuse vieillesse , prêt à rendre avec sa grande âme le sacré dépôt de l'autorité , si bien confié à ses soins, il a vu disparaître toute sa grandeur avec sa vie, sans qu'il lui en ait coûté un seul soupir : tant il avait mis en lieu haut et inaccessible à la mort son cœur et ses espérances ! De sorte qu'il nous paraît , selon la promesse du Sage , dans « une « gloire immortelle , « pour s'être soumis aux lois de la véritable sagesse , et pour avoir fait céder à la modestie l'éclat ambitieux des grandeurs hu-
> Sapientia desursum descendens. (Jac. cap. m, 15.) » Exaltabit te (sapientia), glorificaberis ab ea, cùm eam fueris amplexatus (Prov. cap. iv, 8.)
ORAISON FUNÈBRE
maines, l'intérêt particulier à l'amour du bien public , et la vie même au désir des biens éternels. C'est la gloire qu'a remportée très -haut et puissant seigneur messire Michel le Tellieb , cheva-
LIEB, chancelier DE FrANCE.
Le grand cardinal de Richelieu achevait son glorieux ministère , et finissait tout ensemble une vie pleine de merveilles. Sous sa ferme et prévoyante conduite, la puissance d'Autriche cessait d'être redoutée , et la France , sortie enfin des guerres civiles , commençait à donner le branle " aux affaires de l'Europe. On avait une attention particulière à celles d'Italie ; et , sans parler des autres raisons , Louis XIII , de glorieuse et triomphante mémoire, devait sa protection à la duchesse de Savoie sa sœur, et à ses enfants. Jules Mazarin , dont le nom devait être si grand dans notre histoire , employé par la cour de Rome en diverses négociations , s'était donné à la France ; et , propre par son génie et par ses correspondances à ménager les esprits de sa nation, il avait fait prendre un cours si heureux aux conseils du cardinal de Richelieu , que ce ministre se crut obligé de l'élever à la pourpre. Par là il sembla montrer son successeur à la France ; et le cardinal Mazarin s'avançait secrètement à la première place. En ces temps Michel le Tel lier, encore maître des requêtes , était intendant de justice en Piémont. Mazarin , que ses négociations attiraient souvent à Turin , fut ravi d'y trouver un homme d'une si grande capacité et d'une conduite si sûre dans les affaires ; car les ordres de la cour obligeaient l'ambassadeur à concerter toute choses avec l'intendant , à qui la divine Providence faisait faire ce léger apprentissage des affaires d'État. Il ne fallait qu'en ouvrir l'entrée à un génie si perçant pour l'introduire bien avant dans les secrets de la politique : mais son esprit modéré ne se perdait pas dans ces vastes pensées ; et renfermé , à l'exemple de ses pères , dans les modestes emplois de la robe, il ne jetait pas seulement les yeux sur les engagements éclatants mais péril- Jeux de la cour. Ce n'est pas qu'il ne parût toujours supérieur à ses emplois ; dès sa première jeunesse tout cédait aux lumières de son esprit , aussi pénétrant et aussi net qu'il était grave et sérieux. Poussé par ses amis, il avait passé du grand
' Ce mot qui est bas aujourd'hui ne l'était nullement alors. Il était employé en vers et en prose par les écrivains les plus iilégaats. Boileau disait en parlant de la fortune ; On me verra dormir au branle de sa roue.
Ce mot est fréquent dans Massillon même qui écrivit longtemps après cette époque, et dans les vingt premières années du dix-huitième siècle. Ce n'est que de nos jours que , dans le style noble , ce terme a été remplacé par celui de mouvement qui, en lui-même, ne vaut pas mieux pour la prose, et vaut beaucoup moins pour la poésie, {La Harpe )
conseil , sage compagnie , où sa réputation vit encore , à l'importante charge de procureur du roi. Celte grande ville se souvient de l'avoir vu, quoique jeune , avec toutes les qualités d'un grand magistrat , opposé non-seulement aux brigues et aux partialités qui corrompent l'intégrité de la justice , et aux préventions qui en obcurcissent les lumières , mais encore aux voies irrégulières et extraordinaires où elle perd avec sa constance la véritable autorité de ses jugements. On y vit enfin tout l'esprit et les maximes d'un juge qui , attaché à la règle , ne porte pas dans le tribunal ses propres pensées, ni des adoucissements ou des rigueurs arbitraires , et qui veut que les lois gouvernent , et non pas les hommes : telle est l'idée qu'il avait de la magistrature. Il apporta ce même esprit dans le conseil , où l'autorité du prince , qu'on y exerce avec un pouvoir plus absolu , semble ouvrir un champ plus libre à la justice; et , toujours semblable à lui-même , il y suivit dès lors la même règle qu'il y a établie depuis, quand il en a été le chef.
Et certainement , messieurs , je puis dire avec confiance que l'amour de la justice était comme né avec ce grave magistrat , et qu'il croissait avec lui dès son enfance. C'est aussi de cette heureuse naissance que sa modestie se fit un rempart contre les louanges qu'on donnait à son intégrité ; et l'amour qu'il avait pour la justice ne lui parut pas mériter le nom de vertu , parce qu'il le portait , disait-il , en quelque manière dans le sang. Mais Dieu , qui l'avait prédestiné à être un exem' pie de justice dans un si beau règne, et dans la première charge d'un si grand royaume , lui avait fait regarder le devoir de juge , où il était appelé , comme le moyen particulier qu'il lui donnait pour accomplir l'œuvre de son salut : c'était la sainte pensée qu'il avait toujours dans le cœur, c'était la belle parole qu'il avait toujours à la bouche ; et par là il faisait assez connaître combien il avait pris le goût véritable de la piété chrétienne. Saint Paul en a mis l'exercice , non pas dans ces pratiques particulières que chacun se fait à son gré, plus attaché à ces lois qu'à celles de Dieu , mais à se sanctifier dans son état , et ( chacun dans les « emplois de sa vocation , » Unusquisque in qua vocatione vocatus est'. Mais si, selon la doctrine de ce grand apôtre , on trouve la sainteté dans les emplois les plus bas , et qu'un esclave s'élève à la perfection dans le service d'un maître mortel , pourvu qu'il y sache regarder l'ordre de Dieu , à quelle perfection l'âme chrétienne ne peut-elle pas aspirer dans l'auguste et saint ministère de la justice , puisque, selon l'Écriture, « l'on y exerce
• I, Cor, cap. vn, v. îo.
DE MICHEL LE TELLIER
« le jugement non des hommes , mais du Seigneur « même' ! » Ouvrez les yeux, chrétiens, contemplez ces augustes tribunaux où la justice rend ses oracles ; vous y verrez , avec David , « les dieux de « la terre, qui meurent à la vérité comme des homi mes % » mais qui cependant,doi vent juger comme des dieux, sans crainte, sans passion, sans intérêt ; le Dieu des dieux à leur tête , comme le chante ce grand roi d'un ton sublime dans ce divin psaume : « Dieu assiste , dit-il, à l'assemblée < des dieux , et au milieu il juge les dieux ^. » 0 juges , quelle majesté de vos séances I quel président de vos assemblées ! mais aussi quel censeur de vos jugements ! Sous ces yeux redoutables notre sage magistrat écoutait également le riche et le pauvre ; d'autant plus pur et d'autant plus ferme dans l'administration de la justice , que , sans porter ses regards sur les hautes places dont tout le monde le jugeait digne , il mettait son élévation comme son étude à se rendre parfait dans son état. ÎNon , non , ne le croyez pas , que la justice habite jamais dans les âmes où l'ambition domine : toute âme inquiète et ambitieuse est incapable de règle , l'ambition a fait trouver ces dangereux expédients où , semblable à un sépulcre blanchi, un juge artificieux ne garde que les apparences de la justice. Ne parlons pas des corruptions qu'on a honte d'avoir à se reprocher ; parlons de la lâcheté ou de la licence d'une justice arbitraire, qui, sans règle et sans maxime, se tourne au gré de l'ami puissant ; parlons de la complaisance , qui ne veut jamais ni trouver le fil ni arrêter le progrès d'une procédure malicieuse. Que dirai-je du dangereux artifice qui fait prononcer à la justice comme autrefois aux démons , des oracles ambigus et captieux? Que dirai-je des difficultés qu'on suscite dans l'exécution , lorsqu'on n'a pu refuser la justice à un droit trop clair? « La loi est « déchirée, 'v comme disait le prophète, « et le juge- « ment n'arrivejamais à sa perfection ; » Nonpervenit usque adjinemjudicium^. Lorsque le juge veut s'agrandir , et qu'il change en une souplesse de cour le rigide et inexorable ministère de la justice , il fait naufrage contre ces écueils. On ne voit danssesjugements qu'une justice imparfaite, semblable, je ne craindrai pas de le dire , à la justice de Pilate , justice qui fait semblant d'être vigouleuse , à cause qu'elle résiste aux tentations médiocres , et peut-être aux clameurs d'un peuple irrité , mais qui tombe et disparaît tout à coup ,
■ Mon enim hominis exeroetis judicium , sed Domioi. (II. Par. cap. xix, 6.)
^ Ego dixi : Diiestis... vosautemsicutbomines moriemini. (Ptal. «axill, 6, 7.)
' Deus sletil in synagoga deorum : in medio autem deos dyudicat. (Psal. lxxxii,i.)
* Ilabac. cap. i, 4.
lorsqu'on allègue sans ordre même et mal à propos le nom de César. Que dis-je , le nom de César? Ces âmes prostituées à l'ambition ne se mettent pas à si haut prix : tout ce qui parle , tout ce qui approche , ou les gagne ou les intimide , et la justice se retire d'avec elles. Que si elle s'est construit un sanctuaire éternel et incorruptible dans le cœur du sage Michel le Tellier, c'est que, libre des empressements de l'ambition , il se voit élevé aux plus grandes places , non par ses propres efforts, mais par la douce impulsion d'un vent favorable , ou plutôt , comme l'événement l'a justifié , par un choix particulier de la divine Providence. Le cardinal de Richelieu était mort , peu regretté de son maître, qui craignit de lui devoir trop. Le gouvernement passé fut odieux : ainsi , de tous les ministres , le cardmal Mazarin , plus nécessaire et plus important, fut le seul dont le crédit se soutint; et le secrétaire d'État chargé des ordres delà guerre, ou rebuté d'un traitement qui ne répondait pas à son attente , ou déçu par la douceur apparente du repos qu'il crut trouver dans la solitude, ou flatté d'une secrète espérance de se voir plus avantageusement rappelé par la nécessité de ses services , ou agité de ces je ne sais quelles inquiétudes dont les hommes ne savent pas se rendre raison à eux-mêmes, se résolut tout à coup à quitter cette grande charge. Le temps était arrivé que notre sage ministre devait être montré à son prince et à sa patrie. Son mérite le fit chercher à Turin sans qu'il y pensât. Le cardinal Mazarin , plus heureux , comme vous verrez , de de l'avoir trouvé qu'il ne le conçut alors , rappela au roi ses agréables services; et le rapide moment d'un conjoncture imprévue , loin de donner lieu aux sollicitations , n'en laissa pas même aux désirs. Louis XIII rendit au ciel son âme juste et pieuse ; et il parut que notre ministre était réservé au roi son fils. Tel était l'ordre de la Providence ; et je vois ici quelque chose de ce qu'on lit dans Isaïe. La sentence partit d'en haut , et il fut dit à Sobna, chargé d'un ministère principal : « Je « t'ôterai de ton poste , et je te déposerai de ton « ministère ' ; » Expellam. te de statione tua , et de ministerio tuo deponam te. « En ce temps t j'appellerai mon serviteur Éliakim , et je le re- « vêtirai de ta puissance. » Mais un plus grand honneur lui est destiné : le temps viendra que , par l'administration de la justice , « il sera le père « des habitants de Jérusalem et de la maison de « Juda, >' Erit pater hahitantibus Jérusalem. « La clef de la maison de David , « c'est-à-dire , de la maison régnante , « sera attachée à ses épaules :
' En iCôi , le parti de Condé força Mazarin à quitter le royaume. En son absence , le Tellier fut chargé des soins du ministère que la situation des affaires rendait très-pénibie.
ORAISON FUNÈBRE
« il ouvrira, et personne ne pourra fermer; il « fermera , et personne ne pourra ouvrir ' ; » il aura la souveraine dispensation de la justice et des grâces.
Parmi ces glorieux emplois notre ministre a fait voir à toute la France que sa modération durant quarante ans était le fruit d'une sagesse consommée. Dans les fortunes médiocres , l'ambition encore tremblante se tient si cachée qu'à peine se connaît-elle elle-même. Lorsqu'on se voit tout d'un coup élevé aux places leBplus importantes , et que je ne sais quoi nous dit dans le cœur qu'on mérite d'autant plus de si grands honneurs qu'ils Sont venus à nous comme d'eux-mêmes , on ne se possède plus ; et , si vous me permettez de vous dire une pensée de saint Chrysostôme , c'est aux hommes vulgaires un trop grand effort que celui de se refuser à cette éclatante beauté qui se donne à eux. Mais notre sage ministre ne s'y laissa pas emporter. Quel autre parut d'abord plus capable des grandes affaires? qui connaissait mieux les hommes et les temps? qui prévoyait de plus loin , et qui donnait des moyens plus sûrs pour éviter les inconvénients dont les grandes entreprises sont environnées? Mais , dans une si haute capacité et dans une si belle réputation , qui jamais a remarqué , ou sur son visage un air dédaigneux , ou la moindre vanité dans ses paroles ? Toujours libre dans la conversation , toujours grave dans les affaires , et toujours aussi modéré que fort et insinuant dans ses discours , il prenait sur les esprits un ascendant que la seule raison lui donnait. On voyait et dans sa maison et dans sa conduite , avec des mœurs sans reproche , tout également éloigné des extrémités , tout enfin mesuré par la sagesse. S'il sut soutenir le poids des affaires , il sut aussi les quitter, et reprendre son premier repos. Poussé par la cabale , Châville le vit tranquille durant plusieurs mois au milieu de l'agitation de toute la France. La cour le rappelle en vain ; il persiste dans sa paisible retraite , tant que l'état des affaires le put souffrir , encore qu'il n'ignorât pas ce qu'on machinait contre lui durant son absence ; et il ne parut pas moins grand en demeurant sans action , qu'il l'avait paru en se soutenant au milieu des mouvements les plus hasardeux. Mais dans le plus grand calme de TÉtat, aussitôt qu'il lui fut permis de se reposer des occupations de sa charge sur un fils* qu'il n'eût jamais donné au roi s'il ne l'eût senti capable de le bien servir ; après qu'il eut reconnu que le nou-
' Et erit in die illa, vocabo servum meum Eliacim , filium Helciee, et iuduam illum tunica tua... et potestatem tuani dalx) in manu ejus... Et dabo clavem domus David super humerum ejus : et aperiet , et non erit qui claudat ; et claudet , et non erit qui aperiat. {Isa. cap. xxn, 19 et seq.)
' iM fameux Louvois.
veau secrétaire d'État savait , avec une ferme et continuelle action , suivre les desseins et exécuter les ordres d'un maître si entendu dans l'art de la guerre , ni la hauteur des entreprises ne surpassait sa capacité , ni les soins infinis de l'exécution n'étaient au-dessus de sa vigilance ; tout était prêt aux lieux destinés ; l'ennemi également menacé dans toutes ses places 5 les troupes , aussi vigoureuses que disciplinées , n'attendaient que les derniers ordres du grand capitaine , et l'ardeur que ses yeux inspirent ; tout tombe sous ses coups , et il se voit l'arbitre du monde : alors le zélé ministre , dans une entière vigueur d'esprit et de corps , crut qu'il pouvait se permettre une vie plus douce '. L'épreuve en est hasardeuse pour un homme d'État , et la retraite presque toujours a trompé ceux qu'elle flattait de l'espérance du repos. Celui-ci fut d'un caractère plus ferme : les conseils où il assistait lui laissaient presque tout son temps ; et après cette grande foule d'hommes et d'affaires qui l'environnaient, il s'était lui-même réduit à une espèce d'oisiveté et de solitude ; mais il'la sut soutenir. Les heures qu'il avait libres furent remplies de bonnes lectures, et, ce qui passe toutes les lectures , de sérieuses réflexions sur les erreurs de la vie humaine , et sur les vains travaux des politiques , dont il avait tant d'expérience. L'éternité se présentait à ses yeux comme le digne objet du cœur de l'homme. Parmi ces sages pensées , et renfermé dans un doux commerce avec ses amis, aussi modestes que lui (car il savait les choisir de ce caractère, et il leur apprenait à le conserver dans les emplois les plus importants et la plus haute confiance), il goûtait un véritable repos dans la maison de ses pères , qu'il avait accommodée peu à peu à sa fortune présente, sans lui faire perdre les traces de l'ancienne simplicité , jouissant en sujet fidèle des prospérités de l'É tat et de la gloire de son maître. La charge de chancelier vaqua , et toute la France la destinait à un ministre si zélé pour la justice. Mais , comme dit le Sage , « autant que le ciel s'élève et que la « terre s'incline au-dessous de lui , autant le cœur « des rois est impénétrable \ «Enfin le moment du prince n'était pas encore arrivé , et le tranquille ministre , qui connaissait les dangereuses jalousies des cours et les sages tempéraments des conseils des rois , sut encore lever les yeux vers la divine Providence , dont les décrets éternels règlent tous ces mouvements. Lorsque après de longues an-
' Cette trop longue phrase offre une apparence de désordre et de confusion que l'abbé de Vauxcelllfe appelle une ; licence plus qu'oratoire, tout en faisant remarquer que Bossuet court toujours à son but , et môle habilement le récit âcs grandes qualités du fils à l'opinion qu'en avait le père. * Cœlum sursum , et terra deorsum : et cor regum inscru- ' labile. {Prov. cap. xxv, 3.)
DE MICHEL LE TELLIER
nées il se vit élevé à cette grande charge , encore qu'elle reçût un nouvel éclat en sa personne , où elle était jointe à la confiance du prince , sans s'en laisser éblouir , le modeste ministre disait seulement que le roi, pour couronner plutôt la longueur que l'utilité de ses services , voulait donner un titre à son tombeau et un ornement à sa famille. Tout le reste de sa conduite répondit à de si beaux commencements. Notre siècle , qui n'avait point vu de chancelier si autorisé , vit en celui-ci autant de modération et de douceur que de dignité et de force , pendant qu'il ne cessait de se regarder comme devant bientôt rendre compte à Dieu d'une si grande administration. Ses fréquentes maladies le mirent souvent aux prises avec la mort : exercé par tant de combats , il en sortait toujours plus fort , et plus résigné à la volonté divine. La pensée de la mort ne rendit pas sa vieillesse moins tranquille ni moins agréable ; dans la même vivacité on lui vit faire seulement de plus graves réflexions sur la caducité de son âge et sur le désordre extrême que causerait dans l'État une si grande autorité dans des mains trop faibles. Ce qu'il avait vu arriver à tant de sages vieillards , qui semblaient n'être plus rien que leur ombre propre , le rendait continuellement attentif à lui-même : souvent il se disait en son cœur que le plus malheureux effet de cette faiblesse de l'âge était de se cacher à ses propres yeux , de sorte que tout à coup on se trouve plongé dans l'abîme, sans avoir pu remarquer le fatal moment d'un insensible déclin ; et il conjurait ses enfants , par toute la tendresse qu'il avait pour eux , et par toute leur reconnaissance, qui faisait sa consolation dans ce court reste de vie, de l'avertir de bonne heure quand ils verraient sa mémoire vaciller, ou son jugement s'affaiblir, afin que, par un reste de force , il pût garantir le public et sa propre conscience des maux dont les menaçait l'infirmité de son âge. Et lore même qu'il sentait son esprit entier, il prononçait la même sentence , si le corps abattu n'y répondait pas ; car c'était la résolution qu'il avait prise dans sa dernière maladie : et , plutôt que de voir languir les affaires avec lui , si ses forces ne lui revenaient , il se condamnait , en rendant les sceaux , à rentrer dans la vie privée , dont aussi jamais il n'avait perdu le goût , au hasard de s'ensevelir tout vivant , et de vivre peut-être assez pour se voir, longtemps traversé par la dignité qu'il aurait quittée : tant il était au-dessus de sa propre élévation et de toutes les grandeurs humaines !
Mais ce qui rend sa modération plus digne de nos louanges , c'est la force de son génie ' né pour
' Madame de Motteville ne porte point le même jugement du chancelier. « La reine, dit-elle dans ses Mémoires, me
l'action , et la vigueur qui , durant cinq ans, lui fit dévouer sa tête aux fureurs civiles. Si aujourd'hui je me vois contraint de retracer l'image de nos malheurs , je n'en ferai point d'excuse à mon auditoire , où , de quelque côté que je me tourne, tout ce qui frappe mes yeux me montre une fidélité irréprochable , ou peut-être une courte erreur réparée par de longs services. Dans ces fatales conjonctures , il fallait à un ministre étranger un homme d'un ferme génie et d'une égale sûreté , qui, nourri dans les compagnies, connût les ordres du royaume et l'esprit de la nation. Pendant que la magnanime et intrépide régente était obligée à montrer le roi enfant aux provinces pour dissiper les troubles qu'on y excitait de toutes parts , Paris et le cœur du royaume demandaientun homme capablede profiter des moments, sans attendre de nouveaux ordres , et sans troubler le concert de l'État. Mais le ministre lui-même , souvent éloigné de la cour, au milieu de tant de conseils que l'obscurité des affaires , l'incertitude des événements , et les différents intérêts faisaient hasarder, n'avait-il pas besoin d'un homme que la régente pût croire? Enfin il fallait un homme qui , pour ne pas irriter la haine publique déclarée contre le ministère , sût se conserver de la créance dans tous les partis, et ménager les restes de l'autorité. Cet honame , si nécessaire au jeune roi , à la régente, à l'État, au ministre, aux cabales même, pour ne les précipiter pas aux dernières extrémités par le désespoir, vous me prévenez , messieurs , c'est celui dont nous parlons. C'est donc ici qu'il parut comme un génie principal. Alors nous le vîmes s'oublier lui-même , et , comme un sage pilote , sans s'étonner ni des vagues , ni des orages , ni de son propre péril , aller droit , comme au terme unique d'une si périlleuse navigation , à la conservation du corps de l'État, et au rétablissement de l'autorité royale. Pendant que la cour réduisait Bordeaux , et que Gaston , laissé à Paris pour le maintenir dans le devoir, était environné de mauvais conseils , le Tellier fut le Chusaï ' qui les confondit , et qui assura la victoire à l'oint duSeigneur^ Fallut-il éventer les conseils d'Espagne et découvrir le secret d'une paix trompeuse I que l'on proposait , afin d'exciter la sédition , pour I peu qu'on l'eût différée, le Tellier en fit d'abord ■ accepter les offres ; notre plénipotentiaire partit ; i et l'archiduc , forcé d'avouer qu'il n'avait pas de I pouvoir, fit connaître lui-même au peuple ému ,
parut persuadée que le Tellier était un homme habile en sa charge , homme de bien , assez à elle , mais peu capable de la première place. »
' Chusai, un des plus fidèles serviteurs de David , sut par son habileté, gagner la confiance d'Absalon, et le détourner des projets qu'il avait formés contre son père.
' II. Reg. cap. xvii.
ORAISON FUNÈBRE
si toutefois un peuple ému connaît quelque chose , qu'on ne faisait qu'abuser de sa crédulité. Mais , s'il y eut jamais une conjoncture où il fallut montrer de la prévoyance et un courage intrépide , ce lut lorsqu'il s'agit d'assurer la garde des trois illustres captifs ' . Quelle cause les fit arrêter? Si ce furent ou des soupçons, ou des vérités, ou de vaines terreurs, ou de vrais périls, et, dans un pas si glissant, des précautions nécessaires : qui le pourra dire à la postérité? Quoiqu'il en soit , l'oncle du roi est persuadé ; on croit pouvoir s'assurer des autres princes ; et on en fait des coupables en les traitant comme tels : mais où garder des lions * toujours prêts à rompre leurs chaînes , pendant que chacun s'efforce de les avoir en sa main , pour les retenir ou les lâcher au gré de son ambition ou de ses vengeances? Gaston , que la cour avait attiré dans ses sentiments , était-il inaccessible aux factieux? ne vois-je pas au contraire autour de lui des âmes hautaines , qui , pour faire servir les princes à leurs intérêts cachés , ne cessaient de lui inspirer qu'il devait s'en rendre le maître? De quelle importance , de quel éclat , de quelle réputation au dedans et au dehors, d'être le maître du sort du prince de Condé ! Ne craignons point de le nommer, puisque enfin tout est surmonté par la gloire de son grand nom et de ses actions immortelles. L'avoir entre ses mains c'était y avoir la victoire même , qui le suit éternellement dans les combats : mais il était juste que ce précieux dépôt de l'État demeurât entre les mains du roi , et il lui appartenait de garder une si noble partie de son sang. Pendant donc que notre ministre travaillait à ce glorieux ouvrage , où il y allait de la royauté et du salut de l'État , il fut seul en butte aux factieux. Lui seul , disaient-ils , savait dire et taire ce qu'il fallait; seul il savait épancher et retenir son discours ; impénétrable , il pénétrait tout ; et , pendant qu'il tirait le secret des cœurs , il ne disait , maître de lui-même , que ce qu'il voulait ; il perçait dans tous les secrets , démêlait toutes les intrigues , découvrait les entreprises les plus cachées et les plus sourdes machinations. C'était ce sage dont il est écrit : « Les conseils se recèlent « dans le cœur de l'homme à la manière d'un « profond abîme sous une eau dormante ; mais
' La duchesse de Chevreuse gagna le duc d'Orléans , après l'avoir détaché de l'abbé de la Rivière qui fut disgracié; elle excita sa jalousie contre le prince de Condé, et l'amena au point de lui faire désirer qu'on l'arrêtât : ce qui fut exécuté le 18 janvier 1650, par Guitaut, capitaine des gardes de la reine, Commiuges son neveu, et Miossans, lieutenant des gendarmes du roi (c'est le maréchal d'Albret). Le prince de (3ondé , le prince de Conti et le duc de Longueville furent conduits d'abord à Vincennes, ensuite à Marcoussi, puis an Havre de Grâce. Ce qu'il y eut d'étonnant , c'est que le peuple en lit des feux de joie. (Le président Hénault)
' « Voilà un beau coup de lilet , » dit Monsieur, à la tjouvelle de celle arrestation : « on vient de prendre un lion , un 5ingc et un renard. »
« l'homme sage les épuise ; « il en découvre le fond : sicut aqua profunda , sic consilium in corde viri; vir sapiens exhauriet illud'. Lui seul réunissait les gens de bien , rompait les liaisons des factieux , en déconcertait les desseins , et allait recueillir dans les égarés ce qu'il y restait quelquefois de bonnes intentions. Gaston ne croyait que lui , et lui seul savait profiter des heureux moments et des bonnes dispositions d'un si grand prince. « Venez , venez , faisons contre lui « de secrètes menées : » Venite, et cogitemus adversus eum cogitationes : unissons-nous pour le discréditer tous ensemble ; « frappons-le de notre « langue, et ne souffrons plus qu'on écoute tous « ses beaux discours : »percutiamus eum lingua, neque attendamus aduniversos sermones ejus*. Mais on faisait contre lui de plus funestes complots. Combien reçut-il d'avis secrets que sa vie n'était pas en sûreté ! Et il connaissait dans le parti de ces fiers courages dont la force malheureuse et l'esprit extrême ose tout , et sait trouver des exécuteurs ; mais sa vie ne lui fut pas précieuse -, pourvu qu'il fût fidèle à son ministère. Pouvait-il faire à Dieu un plus beau sacrifice que de lui offrir une âme pure de l'iniquité de son siècle, et dévouée à son prince et à sa patrie ? Jésus nous a montré l'exemple ; les Juifs mêmes le reconnaissaient pour un si bon citoyen, qu'ils crurent ne pouvoir donner auprès de lui une meilleure recommandation à ce centenier qu'en disant à notre Sauveur : « Il aime notre nation ^. « Jérëmie a-t-il plus versé de larmes que lui sur les ruines de sa patrie? Que n'a pas fait ce Sauveur miséricordieux pour prévenir les malheurs de ses citoyens ! Fidèle au prince comme à son pays, il n'a pas craint d'irriter l'envie des pharisiens en défendant les droits de César'* ; et lorsqu'il est mort pour nous sur le Calvaire , victime de l'univers , il a voulu que le plus chéri de ses évangélistes remarquât qu'il mourait spécialement pour sa nation : quia moriturus eratpro gente ^. Si notre zélé ministre, touché de ces vérités , exposa sa vie , craindrait-il de hasarder sa fortune? Ne sait-on pas qu'il fallait souvent s'opposer aux inclinations du cardinal son bienfaiteur? Deux fois , en grand politique , ce judicieux favori sut céder au temps et s'éloigner de la cour; mais, il le faut dire , toujours il y voulait revenir trop tôt. Le Tellier s'opposait à ses impatiences jusqu'à se rendre suspect ; et , sans craindre ni ses envieux ni les défiances d'un ministre également soupçonneux et ennuyé de son état, il allait d'un pas intrépide où la raison d'État
' Prov. cap. XX, 5.
'^ Jerem. cap. XYIII, 18.
> Diligit enim genlem nostram. [Luc. cap. vii, 5.)
♦ MatUi. cap. xxii, 21.
'•> Joixn. cap. XI, 51.
DE MICHEL LE TELLIER
le déterminait. Il sut suivre ce qu'il conseillait : quand l'éloignement de ce grand ministre eut attiré celui descs confidents , supérieur par cet endroit au ministre même , dont il admirait d'ailleure les profonds conseils , nous l'avons vu retiré dans sa maison, où il conserva sa tranquillité parmi les incertitudes des émotions populaires et d'une cour agitée ; et , résigné à la Providence , il vit sans inquiétude frémir à l'entour les flots irrités ; et parce qu'il souhaitait le rétablissement du ministre , comme un soutien nécessaire de la réputation et de l'autorité de la régence , et non pas , comme plusieurs autres , pour son intérêt , que le poste qu'il occupait lui donnait assez de moyens de ménager d'ailleurs , aucun mauvais traitement ne le rebutait. Un beau-frère' , sacrifié malgré ses services , lui montrait ce qu'il pouvait craindre : il savait , crime irrémissible dans les cours , qu'on écoutait des propositions contre lui-même ; et peut-être que sa place eût été donnée , si on eût pu la remplir d'un homme aussi sûr : mais il n'en tenait pas moins la balance droite. Les uns donnaient au ministre des espérances trompeuses ; les autres lui inspiraient de vaines terreurs , et , en s'empressant beaucoup , ils faisaient les zélés et les importants : le Tellier lui montrait la vérité , quoique souvent importune ; et , industrieux à se cacher dans les actions éclatantes , il en renvoyait la gloire au ministre , sans craindre dans le même temps de se charger des refus que l'intérêt de l'État rendait nécessaires ; et c'est de là qu'il est arrivé qu'en méprisant par raison la haine de ceux dont il lui fallait combattre les prétentions , il en acquérait l'estime , et souvent même l'amitié et la confiance. L'histoire en racontera de fameux exemples ; je n'ai pas besoin de les rapporter, et , content de remarquer des actions de vertu dont les sages auditeurs puissent profiter, ma voix n'est pas destinée à satisfaire les politiques ni les curieux. Mais puis-je oublier celui ^ que je vois partout dans le récit de nos malheurs , cet homme si fidèle aux particuliers , si redoutable à l'État , d'un caractère si haut qu'on ne pouvait ni l'estimer, ni le craindre , ni l'aimer, ni le haïr à demi ; ferme génie , que nous avons vu , en ébranlant lunivers , s'attirer une dignité qu'à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée, ainsi qu'il eut le courage de le reconnaître dans le lieu le plus éminent de la chrétienté , et enfin comme peu capable de contenter ses désirs , tant il connut son erreur et le vide des grandeurs humaines ! Mais pendant qu'il voulait acquérir ce qu'il devait un jour mépriser, il remua tout par
' Gabriel de Cassagnet, seigneur de Villadet , disgracié en 1642, lors de la conspiration de Cinq-Mars. * jJe cardinal de Relz,
de secrets et puissants ressorts ; et , après que tous les partis furent abattus , il sembla encore se soutenir seul , et seul encore menacer ' le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards. La religion s'intéresse dans ses infortunes, la ville royale s'émeut, et Rome même menace. Quoi donc ! n'est ce pas assez que nous soyons attaqués au dedans et au dehors par toutes les puissances temporelles? Faut-il que la religion se mêle dans nos malheurs, et qu'elle semble nous opposer de près et de loin une autorité sacrée? Mais , par les soins du sage Michel le Tellier, Rome n'eut point à reprocher au cardinal Mazarin d'avoir terni l'éclat de la pourpre dont il était revêtu ; les affaî-
' Ce dernier trait eût été envié de Tacite. On ne pouvait peindre avec plus d'énergie et de vérité la haine implacable que le cardinal de Retz , trop fier pour se réconcilier avec son ennemi premier ministre, manifesta toujours contre Mazarin tout-puissant sur es marches du trône. C'est ainsi qu'ayant à peindre un factieux sans objet , doué d'un génie remuant et d'un grand caractère, Bossuet n'a besoin que de quelques lignes pour le juger en peu de mots , mais pleins de vig'ueur et d'énergie, avec la sagacité d'un moraliste, la verve d'un orateur, la profondeur d'un publiciste, et l'impartialité d'un historien. Je préfère de beaucoup ce portrait à celui de Cromwell, et je ne connais rien de plus parfait eu ce genre parmi les anciens et parmi les modernes. {Le cardinal Maury.) — K Le cardinal de Retz , dit la Rochefoucauld , a beaucoup d'élévation, d'étendue d'esprit, et plus d'ostentaUon que de vraie grandeur. Il a une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses paroles , l'humeur facile , de la docilité et de la faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis; peu de piété, quelques apparences de religion. Il parait ambitieux , sans l'être. La vanité et ceux qui l'ont conduit lui ont fait entreprendre de grandes choses , presque toutes opposées à sa profession. Il a suscité les plus grands désordres dans l'État, sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir ; et loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin , pour occuper sa place , il n'a pensé qu'à lui paraître redoutible et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. Il a su néanmoins profiter avec habileté des malheurs publics pour se faire cardinal. Il a souffert la prison avec fermeté , et i»'a dû sa liberté qu'à sa hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire durant plusieurs années dans l'obscurité d'une vie errante et cachée. Il a conservé l'archevêché de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin; mais après la mort de ce ministre il s'en est démis, sans connaître ce qu'il faisait, et sans prendre celte conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation. Sa pente naturelle est l'oisiveté ; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une grande présence d'esprit et il fait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre, qu'il semble qu'il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter : il veut éblouir indifféremment tous ceux qui récoutent, par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. 11 est faux dans la plupart de ses qualités ; et ce qui a le plus contribué à sa réputation est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l'amitié, quelque soin qu'il ait pris de paraître occupé de l'une et de l'autre II est incapable d'envie et d'avarice, soit par vertu , soit par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis qu'un particulici ne pouvait espérer de leur pouvoir rendre. Il n'a point de goût ni de délicatesse. Il s'amuse de tout. II évite avec adresse de laisser pénétrer qu'il n'a qu'une légère connaissance de toute* choses. La retraite qu'il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie; c'est un sacrifice qu'il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion : il quitte la cour où il ne peut s'aMacher, et il s'éloigne du monde qui 5'éloigne de lui . "
res ecclésiastiques prirent une forme réglée ; ainsi le calme fut rendu à l'État ; on revoit dana sa première vigueur l'autorité affaiblie; Paris et tout le royaume , avec un fidèle et admirable empressement , reconnaît son roi gardé par la Providence, et réservé à ses grands ouvrages : le zèle des compagnies , que de tristes expériences avaient éclairées, est inébranlable; les pertcsde l'Étatsont réparées ; le cardinal fait la paix avec avantage. Au plus haut point de sa gloire , sa joie est troublée par la triste apparition de la mort ; intrépide, il domine jusques entre ses bras et au milieu de son ombre : il semble qu'il ait entrepris de montrer à toute l'Europe que sa faveur, attaquée par tant d'endroits , est si hautement rétablie , que tout devient faible contre elle , jusqu'à une mort prochaine et lente. Il meurt avec cette triste consolation ; et nous voyons commencer ces belles années dont on ne peut assez admirer le cours glorieux. Cependant la grande et pieuse Anne d'Autriche rendait un perpétuel témoignage à l'inviolable fidélité de notre ministre , où , parmi tant de divers mouvements , elle n'avait jamais remarqué un pas douteux. Le roi , qui dès son enfance l'avait vu toujours attentif au bien de l'État, et tendrement attaché à sa personne sacrée , prenait confiance en ses conseils ; et le ministre conservait sa modération , soigneux surtout de cacher Timportant service qu'il rendait continuellement à l'Etat, en faisant connaître les hommes capables de remplir les grandes places , et en leur rendant à propos des offices qu'ils ne savaient pas : car que peut faire de plus utile un zélé ministre , puisque le prince, quelque grand qu'il soit, ne connaît sa force qu'à demi s'il ne connaît les grands hommes que laProvidence fait naître en son temps pour le seconder? Ne parlons pas des vivants, dont les vertus non plus que les louanges ne sont jamais sûres dans le variable état de cette vie; mais je veux ici nommer par honneur le sage , le docte et le pieux Lamoignon ' , que notre ministre proposait toujours comme digne de prononcer les oraclesde la justice dans le pi us majestueux de ses tribunaux. La justice , leur commune amie , les avait unis ; et maintenant ces deux âmes pieu-
' On serait (enté de croire , en général , sur la foi d'un vers charmant de la Fontaine, que :
I.'or se peut pai-lagcr, mats non pas la louungc. L'évèque de Meaux prouve le contraire dans son fameux parallèle entre Turenne et le grand Condé, et peut-être encore mieux dans son Oraison funèbre du chancelier le Tellier, au moment où il célèbre la liaison intime de ce chef de la magistrature, auquel l'histoire a fait deux diverses réputations, avec le premier président de Lamoignon qui, heureusement pour sa gloire, n'en a jamais eu qu'une seule. (Le cardinal Maury. ) — Chrétien-François de Lamoignon , fils de Guillaume de Lamoignon premier président du parlement de Paris , mourut en 1709 , à soixante-quatre ans , et eut pour pelil-lils le vertueux Maleshcrbes.
ses , touchées sur la terre du même désir de faire régner les lois , contemplent ensemble à découvert les lois éternelles d'où les nôtres sont dérivées ; et, si quelque légère trace de nos faibles distinctions paraît encore dans une si simple et si claire vision , elles adorent Dieu en qualité de justice et de règle '.
Ecce injustitia regnabit rex , et 'principes in judicioprœerunt^ : « Le roi régnera selon la jus- « tice, et les juges présideront en jugement. » La justice passe du prince dans les magistrats , et du trône elle se répand sur les tribunaux : c'est dans le règne d'Ézéchias le modèle de nos jours. Un prince zélé pour la justice nomme un principal et universel magistrat capable de contenter ses désirs : l'infatigable ministre ouvre des yeux attentifs sur tous les tribunaux ; animé des ordres du prince , il y établit la règle , la discipline , le concert , l'esprit de justice. Il sait que si la prudence du souverain magistrat est obligée quelquefois dans les cas extraordinaires de suppléer à la prévoyance des lois , c'est toujours en prenant leur esprit; et enfin qu'on ne doit sortir de la règle qu'en suivant un fil qui tienne pour ainsi dire à la règle même. Consulté de toutes parts , il donne des réponses courtes, mais décisives, aussi pleines de sagesse que de dignité, et le langage des lois est dans son discours : par toute l'é tendue du royaume chacun peut faire ses plaintes, assuré de la protection du prince ; et la justice ne fut jamais ni si éclairée ni si secourable. Vous voyez comme ce sage magistrat modère' tout le corps de la justice : voulez-vous voir ce qu'il fait dans la sphère où il est attaché , et qu'il doit mouvoir par lui-môme? Combien de fois s'est-on plaint que les affaires n'avaient ni règle ni fin , que la force des choses jugées n'était presque plus connue, que la compagnie ^ où l'on renversait avec tant de facilité les jugements de toutes les autres ne r(;spectait pas davantage le siens , enfin que le nom du prince était employé à rendre tout incertain , et que souvent l'iniquité sortait du lieu d'où elle devait être foudroyée ! Sous le sage Michel le Tellier le conseil fit sa véritable fonction ; et l'autorité de ses arrêts , semblable à un juste contrepoids, tenait par tout le royaume la balance égale. Les juges que leurs coups hardis et leurs artifices faisaient redouter furent sans crédit ; leur nom ne servit qu'à rendre la justice plus attentive. Au conseil comme au sceau , la multitude ,
• En admirant cette pensée si ingénieusement noble et élevée on appliquerait volontiers à Bossuet ce que Virgile disait du prince des poètes, qu'il serait plus difficile d'emprunter un vers d'Homère que de prendre à Hercule sa massue. ( Le cardinal Maunj. )
'' Isa. cap. XXXII, 1
' Le conseil d'Élat.
DE MICHEL LE TELLIER
(a variété, la difficulté des affaires, n'étonnèrent jamais ce grand magistrat : il n'y avait rien de plus difficile , ni aussi de plus hasardeux , que de le surprendre; et, dès le commencement de son ministère, cette irrévocable sentence sortit de sa bouche , que le crime de le tromper serait le moins pardonnable. De quelque bel le apparence que l'iniquité se couvrît , il en pénétrait les détours et d'abord il savait connaître , même sous les fleurs , la marche tortueuse de ce serpent ; sans châtiment, sans rigueur, il couvrait l'injustice de confusion , en lui faisant seulement sentir qu'il la connaissait ; et l'exemple de son inflexible régularité fut l'inévitable censure de tous les mauvais desseins. Ce fut donc par cet exemple admirable, plus encore que par ses discours et par ses ordres , qu'il établit dans le conseil une pureté , et un zèle de la justice , qui attire la vénération des peuples , assure la fortune des particuliers, affermit l'ordre public, et fait la gloire de ce règne.
Sa justice n'était pas moins prompte qu'elle était exacte ; sans qu'il fallût le presser, les gémissements des malheureux plaideurs , qu'il croyait entendre nuit et jour, étaient pour lui une perpétuelle et vive sollicitation. Ne dites pas à ce zélé magistrat qu'il travaille plus que son grand âge ne le peut souffrir ; vous irriterez le plus patient de tous les hommes. Est-on , disait-il , dans les places pour se reposer et pour vivre? Ne doit-on | pas sa vie à Dieu, au prince, et à l'État? Sacrés autels , vous m'êtes témoins que ce n'est pas aujourd'hui par ces artificieuses fictions de l'éloquence que je lui mets en la bouche ces fortes paroles ! Sache la postérité , si le nom d'un si grand ministre fait aller mon discours jusqu'à elle, que j'ai moi-même souvent entendu ces saintes réponses. Après de grandes maladies causées par de grands travaux, on voyait revivre cet ardent désir de reprendre ses exercices ordinaires , au hasard de retomber dans les mêmes maux ; et , tout sensible qu'il était aux tendresses de sa famille , il l'accoutumait à ces courageux sentiments. C'est , comme nous l'avons dit, qu'il faisait consister avec son salut le service particulier qu'il devait à Dieu dans une sainte administration de la justice : il en faisait son culte perpétuel , son sacrifice du matin et du soir, selon cette parole du Sage : « La justice vaut mieux devant Dieu que de lui « offrir des victimes ' ; » car quelle plus sainte hostie , quel encens plus doux , quelle prière plus agréable , que de faire entrer devant soi la cause de la veuve , que d'essuyer les larmes du pauvre oppressé , et de faire taire l'iniquité par toute la
' Facere misericordiam et judicium, magis pjacet Domino quam viclimse. ( Prov. cap. xxi, 3. )
terre? Combien le pieux ministre était touché de ces vérités, ses paisibles audiences le faisaient paraître ! Dans les audiences \'ulgaires , l'un , toujours précipité , vous trouble l'esprit ; l'autre , avec un visage inquiet , des regards incertains , vous ferme lecœur; celui-là seprésente à vous parcoutume ou par bienséance , et il laisse vaguer ses pensées sans que vos discours arrêtent son esprit distrait ; celui-ci , plus cruel encore , a les oreilles bouchées par ses préventions , et , incapable de donner entrée aux raisons des autres, il n'écoute que ce qu'il a dans son cœur. A la facile audience de ce sage magistrat , et par la tranquillité de son favorable visage, une âme agitée se calmait : c'est là qu'on trouvait « ces douces réponses qui « apaisent la colère ' , et ces paroles qu'on préfère « aux dons : » verbum melius quam datum *. Il connaissait les deux ^isages de la justice : l'un facile dans le premier abord , l'autre sévère et impitoyable quand il faut conclure; là elle veut plaire aux hommes et également contenter les deux partis , ici elle ne craint ni d'offenser le puissant ni d'affliger le pauvre et le faible. Ce charitable magistrat était ravi d'avoir à commencer par la douceur; et dans toute l'administration de la justice il nous paraissait un homme que sa nature avait fait bienfaisant , et que la raison rendait inflexible : c'est par où il avait gagné les cœurs. Tout le royaume faisait des vœux pour la prolongation de ses jours ; on se reposait sur sa prévoyance : ses longues expériences étaient pour l'État un trésor inépuisable de sages conseils ; et sa justice , sa prudence , la facilité qu'il apportait aux affaires , lui méritaient la vénération et l'amour de tous les peuples. 0 Seigneur, vous avez fait , comme dit le Sage , « l'œil qui regarde , et l'oreille qui écoute ^ ! » Vous donc qui donnez aux juges ces regards bénins, ces oreilles attentives, et ce cœur toujours ouvert à la vérité , écoutez-nous pour celui qui écoutait tout le monde ; et vous , doctes interprètes des lois , fidèles dépositaires de leurs secrets , et implacables vengeurs de leur sainteté méprisée , suivez ce grand exemple de nos joure : tout l'univers a les yeux sur vous. Affranchis des intérêts et des passions, sans yeux comme sans mains, vous marchez sur la terre, semblables aux esprits célestes ; ou plutôt , images de Dieu , vous en imitez l'indépendance ; comme lui vous n'avez besoin ni des hommes ni de leurs présents : comme lui vous faites justice à la veuve et au pupille , l'étranger n'implore pas en vain votre secours '* ; et ,
' Responsio mollis frangit iram. ( Prov. cap. xv, I. )
2 Eccl. cap. xvin, I6.
3 Et aurem audientem, et oculum videntem, Dominas fecit utrumque. {Prov. cap. xx, 12. )
* Domiiius Deus vester ipse est Deus deorum , et Dominus dominantium ; Deus magnus, et potens, et terribilis, qui
ORÂtSON FUNÈBRE
assurés que vous exercez la puissance du juge de l'univers, vous n'épargnez personne dans vos jugements. Puisse-t-il avec ses lumières et avec son esprit de force vous donner cette patience, cette attention, et cette docilité toujours accessible à la raison, que Salomon lui demandait pour juger son peuple ' 1
Mais ce que cette chaire , ce que ces autels , ce que l'Évangile que j 'annonce, et l'exemple du grand ministre dont je célèbre les vertus, m'oblige à recommander plus que toutes choses, c'est les doits sacrés de l'Église : l'Église ramasse ensemble tous les titres par où l'on peut espérer le secours de la justice. La justice doit une assistance particulière aux faibles, aux orphelins, aux épouses délaissées , et aux étrangers. Qu'elle est forte cette Église , et que redoutable est le glaive que le Fils de Dieu lui a mis dans la main 1 Mais c'est un glaive spirituel , dont les superbes et les incrédules ne ressentent pas le" double tranchant*. » Elle est fille du Tout-Puissant, mais son père, qui la soutient au dedans , l'abandonne souvent aux persécuteurs ; et, à l'exemple de Jésus-Christ , elle est obligée de crier dans son agonie : « Mon « Dieu , mon Dieu , pourquoi m' avez- vous délais- « sée^? « Son époux est le plus puissant comme le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes '* ; mais elle n'a entendu sa voix agréable , elle n'a joui de sa douce et désirable présence qu'un moment ^ ; tout d'un coup il a pris la fuite avec une course rapide, « et, plus vite « qu'un faon de biche , il s'est élevé au-dessus des « plus hautes montagnes*'. » Semblable à une épouse désolée, l'Église ne fait que gémir, et le chant de la tourterelle délaissée est dans sa bouche^j enfm elle est étrangère et comme errante sur la terre, où elle vient recueillir les enfants de Dieu sous ses ailes ; et le monde , qui s'efforce de les lui ravir, ne cesse de traverser son pèlerinage. Mère affligée , elle a souvent à se plaindre de ses enfants qui l'oppriment , on ne cesse d'entreprendre sur ses droits sacrés : sa puissance céleste est affaiblie , pour ne pas dire tout à fait éteinte. On
personam non accipit nec munira. Facit judicium pupillo et viduae; amat peregrinum, et dat ei victum atque vestitum. ( Deut.cap. x, 17, 18.)
' HT. lieg. cap. m , 9.
5 De ore ejus gladlus utraque parte aculus exibal. ( Apoc. cap. 1 , 16. ) — Vivus est sermo Del et efficax , et penetrabilior omni gladio ancipiti. ( Hebr. cap. iv, 12. )
3 Eli, Eli, larama sabacthani : hoc est, Deus meus, Dcus meus, ut quid dereliquisti me? (itfaW^ cap. xxvii, 46.)
♦ Speciosus forma pne liliis hominum. ( Psal. xtrv, 3. )
* Amicus sponsi , qui stat et audit eum , gaudio gaudet propter vocem sponsi. {Joan. cap. in, 29. )
« Fuge , dilecte me, et assimiiare caprœ, hinnuloque cervorum , super montes aromatum. ( Cani. cap, vin, H.)
' Vox turtnrls audita est in terra nostra. ( Ihtd. cap. ii , 12.;
se venge sur elle de quelques-uns de ses ministres trop hardis usurpateurs des droits temporels : à son tour la puissance temporelle a semblé vouloir tenir l'Église captive , et se récompenser de ses pertes sur Jésus-Christ même; les tribunaux séculiers ne retentissent que des affaires ecclésiastiques ; on ne songe pas au don particulier qu'a reçu l'ordre apostolique pour les décider; don céleste que nous ne recevons qu'une fois « par l'imposition des mains ' , « mais que samt Paul nous ordonne de ranimer, de renouveler, et de rallumer sans cesse en nous-mêmes comme un feu divin , afin que la vertu en soit immortelle. Ce don nous est-il seulement accordé pour annoncer la sainte parole, ou pour sanctifier les âmes par les sacrements? N'est-ce pas aussi pourpolicer les églises, pour y établir la discipline , pour appliquer les canons inspirés de Dieu à nos saints prédécesseurs , et accomplir tous les devoirs du ministère ecclésiastique? Autrefois et les canons , et les lois , et les évêques, et les empereurs, concouraient ensemble à empêcher les ministres des autels de paraître , pour les affaires même temporelles , devant les juges de la terre; on voulait avoir des intercesseurs purs du commerce des hommes , et on craignait de les rengager dans le siècle d'où ils avaient été séparés pour être le partage du Seigneur. Maintenant c'est pour les affaires ecclésiastiques qu'on les y voit entraînés : tant le siècle a prévalu , tant l'Église est faible et impuissante ! Il est vrai que l'on commence à l'écouter : T'auguste conseil et le premier parlement donnent du secours à son autorité blessée ; les sources du droit sont révélées ; les saintes maximes revivent. Un roi zélé pour l'Église , et toujours prêt à lui rendre davantage qu'on ne l'accuse de lui ôter, opère ce changement heureux : son sage et intelligent chancelier seconde ses désirs ; sous la conduite de ce ministre , nous avons comme un nouveau code favorable à l'épiscopat ; et nous vanterons désormais , à l'exemple de nos pères, les lois unies aux canons. Quand ce sage magistrat renvoie les affaires ecclésiastiques aux tribunaux séculiers , ses doctes arrêts leur marquent la voie qu'ils doivent tenir, et le remède qu'il pourra donner à leurs entreprises. Ainsi la sainte clôture protectrice de l'humilité et de l'innocence est établie; ainsi la puissance séculière ne donne plus ce qu'elle n'a pas; et la sainte subordination des puissances ecclésiastiques , image des célestes hiérarchies et lien de notre unité , est conservée ; ainsi la cléricature jouit par tout le royaume de son privilège ; ainsi sur le sacrifice des vœux et sur «ce grand sacrement de l'indissoluble union
' Admoneo te ul resuscites graliam Dei , quae est in te , per imposilionem manuum mearum. (II. r/i». cap. i,6.
DE MICHEL LE TELLIER
« de Jésus-Christ avec son Église ' , » les opinions sont plus saines dans le barreau éclairé , et parmi les magistrats intelligents , que dans les livres de quelques auteurs qui se disent ecclésiastiques et théologiens. TJn grand prélat * a part à ces grands ouvrages ; habile autant qu'agréable intercesseur auprès d'un père porté par lui-même à favoriser l'Église , il sait ce qu'il faut attendre de la piété éclairée d'un grand ministre , et il représente les droits de Dieu sans blesser ceux de César. Après ces commencements , ne pourrons-nous pas enfin espérer que les jaloux de la France n'auront pas éternellement à lui reprocher les libertés de l'Église toujoursemployées contre elle-même ? Ame pieuse du sage Michel le Tellicr, après avoir avancé ce grand ouvrage , recevez devant ces autels ce témoignage sincère de votre foi, et de notre reconnaissance , de la bouche d'un évêque trop tôt obligé à changer en sacrifices pour votre repos ceux qu'il offrait pour une vie si précieuse. Et vous , saints évêques , interprètes du ciel , juges de la terre , apôtres , docteurs , et serviteurs des églises ; vous qui sanctifiez cette assemblée par votre présence ; et vous qui , dispersés par tout l'univers , entendrez le bruit d'un ministère si favorable à l'Église , offrez à jamais de saints sacrifices pour cette âme pieuse. Ainsi puisse la discipline ecclésiastique être entièrement rétablie ! Ainsi puisse être rendue la majesté à vos tribunaux , l'autorité à vos jugements , la gravité et le poids à vos censures 1 Puissiez-vous souvent , assemblés au nom de Jésus-Christ , l'avoir au milieu de vous et revoir la beauté des anciens jours ! Qu'il me soit permis du moins de faire des vœux devant ces autels , de soupirer après les antiquités devant une compagnie si éclairée, et d'annoncer la sagesse entre les parfaits^ ! Mais , Seigneur, que ce ne soit pas seulement des vœux inutiles ! Que ne pouvons-nous obtenir de votre bonté, si , comme nos prédécesseurs , nous faisons nos chastes délices de votre Écriture , notre principal exercice de la prédication de votre parole , et notre félicité de la sanctification de votre peuple ; si , attachés à nos troupeaux par un saint amour, nous craignons d'en être arrachés ; si nous sommes soigneux de former des prêtres que Louis puisse choisir pour remplir nos chaires; si nous lui donnons le moyen de décharger sa conscience de cette partie la plus périlleuse de ses devoirs; et que,
' Sacramentum hoc magnum est : ego autem dico in Chrislo et in ecclesia. ( Ephes. cap. v. 32. )
'' Charles-Maurice le Tellier, archevêque de Reims, fils du chanceHer. C'est de lui que Boileau disait : « Monseigneur m'estime bien davantage depuis qu'il me croit riche. » Il mourut en I7I0, à soixante-dix-huit ans, laissant aux chanoines de Sainte-Geneviève sa bibliothèque composée de cinquante mille volumes environ.
» Sapienliam lo<|ui murinter perfectos. (I. Cor. cap. h, v. o.
par une règle inviolable, ceux-là demeurentexclus del'épiscopat qui ne veulent pas y arriver par des travaux apostoliques ' ! Car aussi comment pourrons-nous sans ce secours incorporer tout à fait à l'Église de Jésus-Christ tant de peuples nouvellement convertis , et porter avec confiance un si grand accroissement de notre fardeau? Ah! si nous ne sommes infatigables à instruire, à reprendre , à consoler, à donner le lait aux ii^rmes, et le pain aux forts, enfin à cultiver ces nouvelles plantes , et à expliquer à ce nouveau peuple la sainte parole , dont , hélas ! on s'est tant servi pour le séduire , « le fort armé chassé de sa demeure « reviendra » plus furieux que jamais , « avec sept « esprits plus malins que lui ; et notre état devien- '< dra pire que le précédent * I » Ne laissons pas cependant de pubher ce miracle de nos jours ; faisons-en passer le récit aux siècles futurs. Prenez vos pliimes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église : agiles instruments « d'un prompt « écrivain et d'une main diligente^, » hâtez-rvous de mettre Louis avec les Constantin et les Théodose. Ceux qui vous ont précédés dans ce beau travail racontent « qu'avant qu'il y eût des empe- « reurs dont les lois eussent ôté les assemblées n aux hérétiques , les sectes demeuraient unies et « s'entretenaient longtemps. ^> Mais, poursuit Sozomène , « depuis que Dieu suscita des princes « chrétiens , et qu'ils curent défendu ces conven- « ticules , la loi ne permettait pas aux hérétiques '< de s'assembler en public ; et le clergé , qui veil- « lait sur eux , les empêchait delefaireenparticu- « lier. De cette sorte , la plus grande partie se réu- « nissait ; et les opiniâtres mouraient sans laisser « de postérité, parce qu'ils ne pouvaient ni com- « muniquer entre eux , ni enseigner librement « leurs dogmes^. » Ainsi tombait l'hérésie avec son venin ; et la discorde rentrait dans les enfers, d'où.
' Ces derniers mots ont trait à la règle sollicitée par Bossuet, et établie par le roi, de ne nommer aux évéchés que ceux qui auraient travaillé dans le ministère. ( L'abbé de Fauxcelles. )
2 Tune vadit, et assumit septem alios spiritus secum, «equiores se ; et ingressi habitant ibi : et fiunt novissima illiuspejora prioribus. (Luc. cap. xi, 2i, 24 , 25, 26.)
3 Lingua mea calamus scribœ velociter scribentis. ( Paal.