DES BONS AVEC LES MÉCHAINTS
tion? C'est pourquoi le sauveur Jésus parlant au petit nombre de gens de bien qu'il avait par sa gi-âce assemblés près de sa personne, les appelle ^ le sel de la terre : Vos estis sal terrœ ' : voulant dire , à mon avis , que s'il n'eût répandu quelques personnes vertueuses deçà et delà dans le monde comme une espèce de sel salutaire , les hommes auraient été entièrement corrompus , au lieu qu'il y reste peut-être quelque petite trace de vertu.
Cela étant de la sorte , que nous autres chrétiens nous sommes envoyés pour être la lumière du monde , vivons en enfants de lumière , et « ne « communiquons point aux œuvres des ténèn bres * » qui nous environnent. Méprisons cette vie , mes très-chères sœurs , où nous sommes en j captivité. Regardez le siècle : de toutes parts j vous y verrez régner l'impiété , le désordre , le | luxe , les molles délices , l'avarice , l'ambition , et enfin toutes sortes de crimes. Quel plaisir pour nous en cette vie , où les meilleurs ne sont pas mieux traités que les plus méchants ? Au contraire , nous verrons ordinairement le méchant dans le haut crédit, et les sages dans la bassesse. Quelle estime pouvons-nous faire de cette sorte de biens, que notre Père céleste , qui sait si parfaitement le prix des choses , donne en partage à ses ennemis? Considérez, mes très-chères sœurs, que dans une grande maison ce que l'on réserve aux enfants est toujours le plus précieux, et que ce que les serviteurs peuvent avoir de commun avec eux est toujours le moins important. Nous sommes les enfants de Dieu, et les méchants n'ont pas seulement l'honneur de pouvoir être nommés ses esclaves : ce sont ses ennemis et les victimes de sa fureur. Et néanmoins les plaisirs et les grands avantages après lesquels les mortels abusés ne cessent de soupirer, sont presque pour l'ordinaire en la possession des méchants. Souhaitez- vous des richesses? vous n'en aurez jamais plus que Crésus; les délices? vous n'en aurez jamais plus que Sardanapale; le pouvoir? vous n'en aurez jamais plus que Néron , Caligula , ces monstres du genre humain , et néanmoins les maîtres du monde. Où est-ce que l'éloquence, la sagesse mondaine , le crédit des beaux-arts a été plus grand que dans l'empire romain ? c'étaient des idolâtres. « Voulez- vous , dit saint Augustin , que « Dieu vous donne de l'argent? les voleurs en ont « aussi ; désirez-vous une femme, une nombreuse « famille, la santé du corps, les dignités du siècle? « considérez que beaucoup de méchants possè- « dent tous ces avantages. Est-ce Tunique objet « pour lequel vous servez Dieu? Vos pieds chan- « celleront-ils , et croirez-vous servir Dieu en
• Matth. V, 13.
' Ephes. V, II.
« vain , lorsque vous voyez dans ceux qui ne le « servent pas tous ces biens qui vous manquent? « Ainsi il donne toutes ces choses aux méchants '< mêmes , et il se réserve lui seul pour les bons : » Pecuniam vis a Deo? habet et latro. Uxorem, fœcunditatem filiorum , salutem corporis, dignitatem sœculi ? attende quant multi mali hahent. Hoc est totum propter quod eum colis? Nutabunt pedes tui, putabis te sine causa colère, quando in eis vides ista qui eum non colunt? Ergo ista dat omnia etiam malis, se solum servat bonis '. Partant , que l'ami de Jésus, s'il prétend à quelque chose de plus que les ennemis de Jésus , vive avec la grâce de Dieu dans l'attente d'une plus grande félicité. 0 sainte paix de Sion ! ô égalité des anges ! ô divine Jérusalem! où il n'y point de séditieux , point de fourbes , point de malfaiteurs ; où il n'y a que des gens de bien , des amis et des frères ; ô heureuse égalité des anges ! ô sainte compagnie ! où Dieu régnera en paix , où nul ne blasphémera son saint nom , nul ne contreviendra à ses ordonnances ; ô sainte Sion ! où toutes choses sont stables. Eh Dieu ! qui nous a jetés dans ce flux et reflux de choses humaines? qui nous précipite dan» cet abîme et cette mer agitée de tant de tempêtes? Quand retournerai-je à vous , ô Sion ? quand verrai-je vos belles murailles , et vos fontaines d'eaux vives qui sont la félicité éternelle , et votre temple qui est Dieu même , et votre lumière qui est l'Agneau ? « Alors , ô mon Dieu ! vous nous vivifierez , vous « nous renouvellerez , vous nous donnerez la vie « de l'homme intérieur, et nous invoquerons vo- « tre nom ; c'est-à-dire, nous vous aimerons. Après « nous avoir pardonné avec bonté tous nos péchés, « vous vous donnerez vous-même pour être la « récompense parfaite de ceux que vous aurez « justifiés. Seigneur, Dieu des vertus , convertis- « sez-nous , montrez votre face , et nous serons « sauvés : Vivificabis nos, innovabis nos, vitam « interioris hominis dabis nobis, et uomen tuum « invocabimus : id est, te diligemus. Tu nobis « dulcis eris remissor peccatorum nostrorum, « tu eris totum prœmium justijicatorum. Do- « mine , Deus virtutum , couverte nos , ostende « faciem tuam, et salvi erimus*. » [C'est alors que se fera l'entière séparation des bons et des méchants.]
Cette séparation , mes très-chères sœui*s , a di^ vers degrés. Premièrement les élus sont déjà se» parés dans la prédestination éternelle , même dans la contagion du siècle , même dans cette masse de corruption où le monde semble les envelopper
« s. Aug. in Ps. Lxxix , n" I i , 1. IV, col. 856. ' Jbid. ubi supra.
POUR LA FÊTE
dans une commune confusion. Dieu les a déjà discernés : « Dieu sait ceux qui sont à lui : » Cognovit Dominus qui sunt ejus ' ; il les connaît par nom et par surnom : Proprias oves vocal nominatim * ; « il appelle ses propres brebis '< chacune par leur nom. » Il en a un rôle dans son cabinet ; ils sont écrits dans son livre. 0 joie ! ô bonheur incroyable! aimables brebis de Jésus, quelque part où vous erriez dans les chemins détournés de ce siècle , l'œil de votre pasteur est sur vous ; il vous sépare des autres , non point de corps , mais de cœur ; il vous sépare par de saints désirs et par une bienheureuse espérance. Les affections , mes sœurs , ce sont comme les pas de l'âme; c'est par elles qu'elle se remue. Ainsi les enfants de lumière , mêlés ici-bas parmi les enfants de ténèbres , en sortent par de saintes et de célestes affections. Ils sonten ce monde, mais leur amour en est détaché. Dieu , qui les a mêlés avec ses ennemis , ne cesse de les en séparer peu à peu par une opération toute-puissante. Il purifie leurs intentions , il les démêle insensiblement des embarras de la terre. Comme ils sont dans un corps mortel , et que néanmoins ils vivent en quelque sorte détachés du corps , et que Dieu rompt peu à peu leurs liens , ainsi que dit l'apôtre saint Paul , que , « vivant dans la chair, nous ne vivons « pas selon la chair ^ : » de même , bien qu'ils soient parmi les méchants , leur façon de vivre les discerne d'eux.
Viendra, viendra enfin cette dernière séparation. 0 jour terrible pour les méchants ! ô jour mille et mille fois heureux pour les bons! où iront les méchants séparés des enfants de Dieu? C'est ce mélange, mes sœurs, qui empêche que Dieu ne les foudroie ; il leur pardonne pour l'amour des siens , leur présence modère sa juste fureur. C'est pourquoi , dans notre Évangile , il défend « d'arracher l'ivraie , de peur d'endommager « le bon grain : » Ne forte colligentes zizania, eradicetis simul cum eis et triticum ^. Considérez, mes sœurs, que comme en ce monde les bons et les méchants sont mêlés , aussi la colère et la miséricorde divines sont , en quelque façon , tempérées l'une par l'autre. C'est pourquoi le prophète a dit que « le calice qui est en la main « de Dieu est mêlé. » Le vin signifie la joie; Vinum lœtifieat * : « le vin réjouit; » et l'eau, les tribulations : Salvum mefac, Deus, quoniamintraverunt aquœ ^ : « Sauvez-moi , mon Dieu , parce « que les eaux sont entréesjusque dans mon âme. »
« n. Tim. II , 19.
' Joan. X , 3.
3 n. Cor. X, 3.
' Matth. KIII, 29. ' Ps. cm, 16.
' Ps. LXVIII , I.
Le prophète David dit que son âme est environnée d'eaux , c'est-à-dire , de tribulations ; [ il nous représente le Seigneur comme] « tenant dans sa « main une coupe d'un vin fort , mêlé de différen- «tes liqueurs : » Vini meriplenus mixto \ C'est ce mélange que le siècle doit boire. Sa vengeance est toujours mêlée de miséricorde , sa miséricorde de même : Parcente manu sœvit et donat. Mais après ce siècle il ne restera plus que la lie. Verumtamen fœx ejus non est exinanita; bihent omnes peccatores terrœ =* : « La lie n'en est pour- « tant pas encore épuisé : tous les pécheurs de la " terre en boiront. « Ces pécheurs séparés des bons, ces pécheurs surpris dans leUr crime , ces pécheurs qui ne seront jamais gens de bien ; ils boiront toute la lie et toute l'amertume de la vengeance divine. Fuyons, fuyons, mes sœurs, fuyons de leur compagnie ; n'ayons point de commerce avec eux. Votre profession vous en a déjà en quelque façon séparées. Mais ne faites pas comme les Israélites , ne désirez point les plaisirs de l'Egypte , ne retournez pas la tête en arrière , pour voir ce que vous avez quitté ; mais tenez vos yeux fichés éternellement à l'héritage qui vous est promis , aux saints qui vous attendent , à Jésus qui vous tend les bras pour vous recevoir en sa gloire.
SERMON
POUR LA FÊTE
DES SAINTS ANGES GARDIENS
Bienheureuse société que nous avons avec les saints anges. Caractère particulier de leur cliarité envers les liommes , dans le commerce qu'ils ont avec eux. Miséricordieuse condescendance que cette charité leur inspire. Quelle marque de reconnaissance nous leur devons. Témoignage qu'ils rendront contre nous au dernier jour, et vengeance qu'ils exerceront sur nous , si nous n'avons pas profité de leurs bons offices.
Amen dico voMs, vidébitis cœlum apertum, et angelos Dei ascendentes et descendentes.
Je vous dis en vérité, vous verrez les deux ouverts, et les anges de Dieu montants et descendants. Paroles du Fils de Dieu à Nathanaël, en S. Jean , i, 51.
Il paraît par les saintes Lettres , que Satan et ses anges montent et descendent. « Ils montent , « dit saint Rernard ^, par l'orgueil , et ils des- « cendent contre nous par l'envie : » Ascendit studio vanitatis, descendit livore malignitatis. Ils ont entrepris de monter, lorsqu'ils ont suivi celui qui|]a dit : Ascendam, « Je m'élèverai et je « me rendrai égal au Très-Haut. » Mais leur au-
• Ps. LXXIV, 7.
2 Ibid. 8.
3 In Ps. Qui habitat, Serm. xii , n" 2, t. i, col. 3CI.
DES SAINTS ANGES GARDIENS
dace étant repoussée , ils sont descendus , chrétiens , pleins de rage et de désespoir, comme dit saint Jean dans l'Apocalypse : » 0 terre , ô mer, « malheur à vous ; parce que le diable descend à « vous , plein d'une grande colère ! » Vœ terrœ, et mari, quia descendit diabolus ad vos habens iram magnam ' ! Ainsi son élévation présomptueuse est suivie d'une descente cruelle ; et quoique Dieu l'ait banni de devant sa face , n'ose-t-il pas encore s'y présenter pour se rendre notre accusateur, selon ce qu'écrit le même apôtre? N'estce pas pour cela qu'il est appelé l'accusateur des fidèles , qui les accuse nuit et jour en la présence de Dieu : accusator Jralrum nostrorum, gui accusabat illos die ac nocte * ? Et en effet , ne lisons-nous pas qu'il s'est trouvé avec les saints anges pour accuser le fidèle Job? Adfuit cum illis etiam Satan ^. Mais étant monté devant Dieu pour le calomnier avec artifice , il est aussi bientôt descendu pour le persécuter avec fureur : tellement que toute sa vie c'est un mouvement éternel , par lequel il monte et descend méditant toujours en lui-même le dessein de notre ruine.
Que si cet esprit malfaisant se remue continuellement avec ses complices pour persécuter les fidèles, chrétiens, les saints anges ne sont pas oisifs , et ils se remuent pour les secourir : c'est pourquoi vous les voyez monter et descendre, âscendentes et descendentes ; et j'espère vous faire voir aisément que tout cela se fait pour notre salut , après que nous aurons imploré l'assistance du Saint-Esprit par l'intercession de la sainte Vierge. Ave.
Si vous n'avez pas assez entendu la dignité de notre nature , et la grandeur de nos espérances , vous le pourrez connaître aisément par la sainte solennité que nous célébrons en cette journée. C'est ici qu'il vous faut apprendre , par la sainte société que nous avons avec les saints anges , que notre origine est céleste , que l'homme n'est pas ce que nous voyons ; et que ces membres , que cette figure , et enfin tout l'extérieur de ce corps mortel nous le cache , plutôt qu'il ne nous le montre. Car puisque nous voyons ces esprits bienheureux , destinés à notre conduite , venir converser avec les hommes , et se faire leurs compagnons et leurs frères ; puisque l'amour chaste qu'ils ont pour les hommes leur fait quitter le ciel pour la terre , et trouver leur paradis parmi nous , ne devons-nous pas reconnaître qu'il y a quelque chose en l'homme qui l'approche de ces esprits immortels , et qui est capable de les inviter à se réjouir de notre alliance? C'est ce que le grand Augustin
' Âpoc. xil, 12.
î Ibid. 10.
3 Job. C. .
nous explique admirablement par cette excellente doctrine ' , sur laquelle j'établirai ce discours : c'est qu'encore que les saints anges soient si fort au-dessus de nous par leur dignité naturelle , il ne laisse pas d'être véritable que nous sommes égaux en ce point que ce qui rend les anges heureux fait aussi le bonheur des hommes ; que nous buvons les uns et les autres à la même fontaine de vie , qui n'est autre que la vérité éternelle ; et que nous pouvons tous chanter ensemble , par un admirable concert , ce verset du divin Psalmiste : Mihi autem adhœrere Deo bonum est ' : « Tout mon bien , c'est d'être uni à mon Dieu » par de chastes embrassements , et de mettre en lui mon repos.
Sur ce fondement , chrétiens , il est bien aisé d'établir la société de l'homme et de l'ange : car c'est une loi immuable , que les esprits qui s'unissent à Dieu se trouvent en même temps tous unis ensemble. Ceux qui puisent dans les ruisseaux , et qui aiment les créatures , se partagent en des soins contraires , et divisent leurs affections. Mais ceux qui vont à la source même , au principe de tous les êtres , c'est-à-dire , au souverain bien , se trouvant tous en cette unité , et se rassemblant à ce centre , ils y prennent un esprit de paix et un sabt amour les uns pour les autres ; tellement que toute leur joie , c'est d'être associés éternellement dans la possession de leur commun bien : ce qui fait , dit saint Augustin , qu'ils fout tous ensemble un même royaume et une même cité de Dieu : Habent et cum illo cm adhœrent et inter se societatem sanctam, suntgue una civitas Dei ^. D'où il est aisé de conclure que les hommes , non moins que les anges , étant faits pour jouir de Dieu , ils ne composent les uns et les autres qu'un même peuple et un même empire , où l'on adore le même prince , où l'on est régi par la même loi : je veux dire par la charité , qui est la loi des esprits célestes , et la loi des honunes mortels ; et qui , se répandant du ciel en la terre , fait mie même société des habitants de l'un et de l'autre. C'est , mes frères , de cette alliance que j'espère vous entretenir, et vous en montrer les secrets dans le texte de mon Évangile.
Car quel est ce nouveau spectacle que le Sauveur nous y représente? d'où vient que les cieux sont ouverts? et que veulent dire ces anges qui montent et descendent d'un vol si léger, de la terre au ciel , du ciel en la terre ? Chrétiens , ne voyez- vous pas que ces esprits pacifiques viennent rétablir le commerce que les hommes avaient
' In Joan. Tract, xxiii , n» B , t. m , part. Il , col. 471.
2 Ps. LXXII, 28.
3 S. Aug. de CiviU Dei, lib. xji, cap. IX, t. vil /col. 308.
POUR LA FÊTE
rompu en prenant le parti rebelle de leurs séditieux compagnons? La terre n'est plus ennemie du oiel ; le ciel n'est plus contraire à la terre : le passage de l'un à l'autre est tout couvert d'esprits bienheureux dont la charité officieuse entretient une parfaite communication entre ce lieu de pèlerinage et notre céleste patrie.
C'est , messieurs , pour cette raison que vous les voyez monter et descendre : ascendentes et descendentes. Ils descendent de Dieu aux hommes, ils remontent des hommes à Dieu, parce que la sainte alliance qu'ils ont renouvelée avec nous , les charge d'une double ambassade. Ils sont les ambassadeurs de Dieu vers les hommes , ils sont les ambassadeurs des hommes vers Dieu. Quelle merveille! nous dit saint Bernard; chrétiens, le pourrez-vous croire : ils ne sont pas seulement les anges de Dieu , mais encore les anges des hommes : Illos utique spiritus tamfe lices, et tuos ad nos, et nostros ad te angelosfacis ' : « Oui, n Seigneur , nous dit ce saint homme , ils sont vos « anges, et ils sont les nôtres; » anges, c'est-à-dire, envoyés : ils sont donc les anges de Dieu , parce qu'il nous les envoie pour nous assister ; et ils sont les anges des hommes , parce que nous les lui renvoyons pour l'apaiser : ils viennent à nous , chargés de ses dons ; ils retournent chargés de nos vœux : ils descendent pour nous conduire ; ils remontent pour porter à Dieu nos désirs et nos bonnes œuvres. Tel est l'emploi et le ministère de ces bienheureux gardiens : c'est ce qui les fait monter et descendre , ascendentes et descendentes. Vous voyez en ce mouvement la double assistance que nous recevons par leur entremise ; et vous voyez les deux points qui partageront ce discours. Dans le texte que j'ai rapporté , la descente est précédée par l'élévation ; mais permettez-moi, chrétiens, que, pour suivre l'ordre du raisonnement , je laisse un peu l'ordre des paroles , et que je parle avant toutes choses de leur descente mystérieuse.
PREMIER POINT
Il ne suffit pas , chrétiens , que nous remarquions aujourd'hui que les anges descendent du cielenlaterrersi vous n'entendez rien par ce mouvement sinon qu'ils passent d'un lieu à un autre , vous n'avez pas encore compris le mystère. Il faut élever nos pensées plus haut et concevoir dans cette descentelecaractèreparticulierde la charité des saints anges , qui la rend différente de celle des hommes. Je m'explique , et je dis , messieurs , qu'encore que la charité soit la même dans les anges et dans les hommes , qu'elle soit dans tous les deux de même nature , qu'elle dépende d'un
» In Ps. Qui habitat , Serm. xii , n" 3 , t. i , col. 302.
même principe; toutefois elle agit en eux par deux mouvements opposés. Elle élève les hommes mortels de la terre au ciel, de la créature au Créateur; au contraire elle pousse les esprits célestes du ciel en la terre , et du Créateur à la créature. La charité nous fait monter, la charité les fait descendre. Chrétiens, c'est un grand mystère que vous comprendrez aisément si vous savez faire la distinction de l'état des uns et des autres.
Où sommes-nous , et où sont les anges? quelle est notre vie , et quelle est la leur? Misérables bannis, enfants d'Eve, nous sommes ici relégués bien loin au séjour de misère et de corruption : pour eux, ils se reposentdans la patrie, à la source même du bien, dans le centre même du repos qu'ils possèdent par la claire vue. Nous pleurons et nous soupirons sur les fleuves de Babylone : ils boivent à longs traits les eaux toujours vives de ce fleuve qui réjouit la cité de Dieu.
Étant donc dans des états si divers , que feronsnous les uns et les autres? Les hommes demeureront-ils liés aux biens périssables dont ils sont environnés ; et les anges seront-ils toujours occupés de leur paix et de leur repos, sans penser à secourir ceux qui travaillent? Non, mes frères, il n'en est pas ainsi : la charité ne le permet pas. Elle nous fait monter, elle fait descendre les anges ; elle nous trouve au milieu des biens corruptibles , elle trouve les esprits célestes unis immuablement au bien éternel : elle se met entre deux , et tend la main aux uns et aux autres. Elle nous dit au fond de nos cœurs : Vous qui êtes parmi les créatures , gardez-vous bien de vous arrêter aux créatures ; mais dans cette bassesse où vous êtes , faites qu'elles vous conduisent au Créateur : vous qui êtes au bord des ruisseaux , apprenez à remonter à la source. Elle dit aux anges célestes : Vous qui jouissez du Créateur, jetez aussi les yeux sur ses créatures; vous qui êtes à la source, ne dédaignez pas les ruisseaux. Ainsi vous voyez, chrétiens, qu'une même charité, qui remplit les anges et les hommes , meut différemment les uns et les autres.
Ce que voient les hommes mortels , doit leur faire chercher ce qu'ils ne voient pas ; tel doit être le progrès de leur charité. C'est pourquoi l'apôtre saint Jean , le disciple chéri de notre Sauveur, le docteur de la charité , a dit ces beaux mots : « Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, com- « ment pourra-t-il aimer Dieu qu'il ne voit pas? « Qui non diligitfratrem smcm guem videt, Deum quem non videt quomodo potest diliyere ' ? Par où il avertit l'âme chrétienne, que le mouvement naturel que le saint amour lui doit inspirer c'est
• l.Joan. IV. 20.
DES SAINTS ANGES GARDIENS
de s'exercer sur ce qu'elle voit , pour tendre à ce que les sens ne pénètrent pas. Aussi est-ce pour cela que nous avons dit , que son propre c'est de s'élever : Ascensiones in corde suo disposuit'. Comme elle se trouve en bas, mais se dispose toujours à monter plus haut, elle regarde la terre non pas comme un siège pour se reposer, mais comme un marchepied pour s'avancer, scabellum pedum tuorum^. Le degré pour aller au trône, ce n'est pas le siège , c'est le marchepied. Élevezvous sur le marchepied , et tâchez d'arriver au trône. Il n'en est pas ainsi des saints anges. : unis à la source du bien et du beau , comme nous avons déjà dit, ils ne peuvent pas s'élever, parce qu'il n'y a rien au-dessus de ce qu'ils possèdent. Mais la charité officieuse qui nous fait monter pour aller à eux, les rabaisse aussi pour venir jusqu'à nous par une miséricordieuse condescendance; et voilà quelle est la descente dont il est parlé dans notre Évangile.
Réjouissons-nous , chrétiens , de cette descente bienheureuse , qui unit le ciel et la terre , et fait entrer les esprits célestes dans une sainte société avec les hommes. 0 bonheur ! ô miséricorde ! Car, mes frères , qui le pourrait croire, que ces intelligences sublimes ne dédaignent pas de pauvres mortels ; qu'étant au séjour de la félicité et au centre même du repos , elles veulent bien se mêler parmi nos continuelles agitations, et lier une amitié si étroite avec des créatures si faibles , et si peu proportionnées à leur naturelle grandeur? O Dieu , que peuvent-elles trouver en ce monde , que peut produire cette terre ingrate qui soit capable d'y attirer ces glorieux citoyens du paradis ? chrétiens , ne l'ai-je pas dit ? c'est la charité qui les pousse ; mais encore n'est-ce pas assez. Qui ne sait que la charité est la fin générale de leurs actions? Il nous faut descendre au détail des motifs particuliers qui les pressent de quitter le ciel pour la terre.
Pour bien entendre cette vérité , ce serait peutêtre assez de vous dire que telle est la volonté de leur Créateur ; et que c'est l'unique raison que désirent de si fidèles ministres : car ils savent que la créature étant faite par la seule volonté de son Créateur, elle doit vivre toujours souple , et toujours soumise à cette volonté souveraine. On pourrait encore ajouter que la subordination des natures créées demande que ce monde sensible et inférieur soit régi par le supérieur et intelligible , et la nature corporelle par la spirituelle. Que si on voulait pénétrer plus loin , il serait aisé de vous faire voir que , les hommes étant destinés pour réparer les ruines que l'orgueil de
• Ps. LXXKin, G.
' JbM. ri?t , 2.
Satan a fait dans le ciel , c'est une sage dispeusation d'envoyer les anges à notre secours; afin qu'ils travaillent eux-mêmes aux recrues de leurs légions, en ramassant cette nouvelle milice qui doit rendre leurs troupes complètes. Tous ces raisonnements sont solides et très-bien appuyés sur les Écritures ; mais je laisserai à l'école cette belle théologie, pour m'attacher à une doctrine qui me semble plus capable de toucher les cœurs.
Je dis donc , et je vous prie de le bien entendre , que ce qui attire les anges , ce qui les fait descendre du ciel en la terre , c'est le désir d'y exercer la miséricorde. Car ils savent, ces esprits célestes , que sous un Dieu si bon et si bienfaisant , dont les miséricordes n'ont point de bornes , dont les infinies misérations éclatent magnifiquement par-dessus tous ses autres ouvrages ' ; ils savent , dis-je , que , sous ce Dieu , il n'y a rien de plus grand ni de plus illustre que de secourir, les misérables. Que feront-ils , qu'entreprendrontils? Ils n'en trouvent point dans le ciel , ils en viennent chercher sur la terre. Là ils ne voient que des bienheureux : ils quittent ce lieu de bonheur, afin de rencontrer des affligés. Apprenez ici, chrétiens , de quel prix sont les œuvres de miséricorde. Il manque, ce semble, quelque chose au ciel , parce qu'on ne peut pas les y pratiquer. Encore qu'on y voie Dieu face à face , encore qu'il y enivre les esprits célestes du torrent de ses voluptés ; toutefois leur félicité n'est pas accomplie , parce qu'il n'y a point de pauvre que l'on assiste , point d'affligés que l'on console , point de faibles que l'on soutienne , enfin point de misérables que l'on soulage. Mais ils ne découvrent autre chose en ce lieu d'exil ; c'est pourquoi vous les voyez accourir en foule. Ils pressent les cieux de s'ouvrir, et ils descendent impétueusement du ciel en la terre : videbitis cœlos apertos; tant ils trouvent de contentement à exercer les œuvres de miséricorde. Ha 1 mes frères , le grand exemple pour nous qui sommes au milieu des maux, dans le pays propre de la misère !
Mais disons encore , mes frères , pour consoler ceux qui s'y appliquent , disons et tâchons de le bien entendre , quels charmes , quel agrément et quelle douceur trouvent ces esprits bienheureux à se mêler parmi nos faiblesses , et à prendre part dans nos peines. Il en faut aujourd'hui expliquer la cause ; et la voici , si je ne me trompe , autant qu'il est permis à des hommes de pénétrer de si hauts mystères. C'est qu'ils voient face à face et à découvert cette bonté infinie de Dieu* ; ils voient ces entrailles de miséricorde et cet amour paternel par lequel il embrasse ses créatures; ils voient
' Ps. CXUV, 9.
' Marc. X , I«.
que de tous les titres augustes qu'il se donne luimême dans ses Écritures , c'est celui de bon et de charitable , de père de miséricorde , et de Dieu de toute consolation ' , dont il se glorifie davantage. Ils sont ravis en admiration, chrétiens, de cette bonté infinie et infiniment gratuite, par laquelle il délivre les hommes pécheurs de la damnation qu'ils ont méritée. Mais en considérant ce qu'il donne aux autres , ils savent bien reconnaître ce qu'ils doivent en particulier à cette bonté. Ils se considèrent eux-mêmes comme des ouvrages de grâ«e , comme des miracles de miséricorde ; car n'est-ce pas la bonté de Dieu qui les a tirés du néant , « qui les a remplis de lumière dès l'ins- « tant qu'il les a formés : » Simul utfacti sunt, lux facti sunt^', « et qui en créant leur nature « leur a en même temps accordé sa grâce : » simul in eis et condens naturam , et largiens gratiam^l N'est-ce pas Dieu qui les a créés avec l'amour chaste par lequel ils se sont attachés à lui ; qui les a faits , et les a faits bons ; qui étant l'auteur de leur être , l'est aussi de leur sainteté , et conséquemment de leur béatitude? Ils doivent donc aussi bien que nous, ils doivent tout ce qu'ils sont à la grâce et à la miséricorde divine. Elle se montre différemment en eux et en nous ; mais toujours , dit saint Fulgencc* , c'est la même grâce : llna est in utroque gratla operata. «■ Elle « nous a relevés mais elle a empêché leur chute : " in illo, ne caderet; in hoc, ut surgeret : « elle « nous a guéris de nos blessures ; en eux elle a « prévenu le coup : » in illo, ne vulneratur ; in isto, ut sanaretur: « elle a remédié à nos mala- « dics ; elle n'a pas permis qu'ils fussent mala- « des : » ab hoc infirmitatem repulit; illum infirmari non sivit. Reconnaissez donc, ô saints anges , que vous devez tout , aussi bien que nous , à la miséricorde divine.
Ils le reconnaissent , mes frères : et c'est aussi pour cette raison que désirant honorer la miséricorde qui a été exercée sur eux , ils s'empressent de l'exercer sur les autres : car le meilleur moyeïi de la reconnaître, chrétiens, c'est de l'imiter, et d'ouvrir nos mains sur nos frères , comme nous voyons les siennes ouvertes sur nous : Estote miséricordes, sicut Pater vester misericors est^ : « Soyez, dit-il, miséricordieux, comme « votre Père céleste est miséricordieux. Revêtez- « vous comme des élus de Dieu , saints et bien- « armés, d'entrailles de miséricorde : » Induite vos, sicut electi Dei, sancti et dilecti, viscera
« II. Cor. 1 , 3.
* s. Aug. de Civit. Dei, lib. xi, cap. xi , t. vu, col. 281.
* Ibid. lib. XII , cap. ix, col. 308.
* Ad. Trasimund. lib. n, cap. ni, p. 90. » Luc. vu , 36.
POUR LA FÊTE
misericordiœ \ Imitez ce que vous recevez, et prenez plaisir de donner en actions de grâces de ce qu'on vous donne. Celui-là ne sent pas un bienfait , qui ne sait ce que c'est que de bien faire ; et il méprise la miséricorde, puisqu'il n'a pas soin de la pratiquer. C'est pourquoi les anges célestes, de peur d'être ingrats envers le Créateur, aiment à être bienfaisants envers ses créatures. La miséricorde qu'ils font, glorifie celle qu'ils reçoivent : ils savent , je vous prie , remarquez ceci , que Dieu exige deux sacrifices , l'un pour honorer sa miséricorde , et l'autre pour reconnaître sa justice : l'un détruit , et l'autre conserve; l'un est un sacrifice qui tue, l'autre un sacrifice qui sauve : Quifacit misericordiam , offert sacrificium" .
D'où vient cette diversité? Elle dépend de la différence de ces deux divins attributs. La justice divine poursuit les pécheurs ; elle lave ses mains dans leur sang, elle les perd, elle les dissipe : Pereant peccatores a facie Dei ^. Au contraire la miséricorde ne veut pas que personne périsse , non vult perire quemquam ^. « Elle pense des « pensées de paix , et non pas des pensées de des- « truction : » Ego cogilo super vos cogitationes pacis, et non afjlictionis ^ Que ces deux attributs sont opposés ! Aussi , messieurs , les honoret-on par des sacrifices divers. A cette justice qui rompt et qui brise , qui renverse les montagnes et arrache les cèdres du Liban , c'est-à-dire , qui extermine les pécheurs superbes , il lui faut des sacrifices sanglants et des victimes égorgées, pour marquer la peine qui est due au crime. Mais pour cette miséricorde toujours bienfaisante , qui guérit ce qui est blessé , qui affermit ce qui est faible , et qui vivifie ce qui est mort, elle veut qu'on lui offre en sacrifice , non des victimes détruites , mais des victimes conservées , c'est-à-dire , des pauvres soulagés, des infirmes soutenus, des morts ressuscites , c'est-à-dire , des pécheurs convertis. Tels sont, mes frères, les sacrifices qui honorent la miséricorde divine : c'est ainsi qu'elle veut être reconnue.
Venez donc, anges célestes, honorer cette bonté souveraine : venez tous ensemble chercher sur la terre les victimes qu'elle demande ; vous ne les pouvez trouver dans le ciel. « On n'y peut exer- « cer de miséricorde , parce qu'il n'y a point de « misères : » Ibi nulla miseria est, in qua fiât misericordia ^. Peut-on consoler les affligés, où toutes les larmes sont essuyées? peut-on secourir
> Col. III, 12.
5 Eccl. XXXV, 5.
3 Ps. LXVII, 3.
< II. Petr. III , 9-
s Jer. XXIX, M.
« S. Aug. Enar. in Ps. cxlviu , n° 8 , t. IV, col. 1676.
DES SAINTS ANGES GARDIENS
ceux qui travaillent, où tous les travaux sont finis? peut-on visiter les prisonniers , où tout le monde jouit de la liberté? peut-on recueillir les étrangers , où nul n'est reçu que les citoyens? Ici toutes les misères abondent ; c'est leur pays , c'est leur lieu natal. 0 mes frères , la riche moisson pour ces esprits bienfaisants, qui cherchent à exercer la miséricorde ! II n'y a que des misérables , parce qu'il n'y a que des hommes. Tous les hommes sont des prisonniers , chargés des liens de ce corps mortel : esprits purs , esprits dégagés , aidez-les à porter ce pesant fardeau ; et soutenez l'âme qui doit tendre au ciel , contre le poids de la chair qui l'entraîne en terre. Tous les hommes sont des ignorants, qui marchent dans les ténèbres : esprits qui voyez la lumière pure, dissipez les nuages qui nous environnent. Tous les hommes sont attirés par les biens sensibles : vous qui buvez à la source même des voluptés chastes et intellectuelles, rafraîchissez notre sécheresse par quelques gouttes de cette céleste rosée. Tous les hommes ont au fond de leurs émes un malheureux germe d'envie , toujours fé' cond en procès , en querelles , en murmures , en médisances , en divisions : esprits charitables , esprits pacifiques , calmez la tempête de nos colères , adoucissez l'aigreur de nos haines , soyez des médiateurs invisibles, pour réconcilier en Notre-Seigneur nos cœurs ulcérés.
Mais , mes frères , quand aurai-je fait, si j'entreprends de vous raconter tout ce que font ces esprits célestes , qui descendent pour notre secours? Ils s'intéressent à tous nos besoins, ils ressentent toutes nos nécessités ; à toute heure et à tous moments ils se tiennent prêts pour nous assister ; gardiens toujours fervents et infatigables , sentinelles qui veillent toujours, qui sont en garde autour de nous nuit et jour, sans se relâcher un instant du soin qu'ils prennent de notre salut. Heureux mille et mille fois , d'avoir toujours à nos côtés de si puissants protecteurs !
Mais quelles actions de grâces leur rendronsnous , et comment reconnaîtrons-nous leurs soins assidus? Combien s'empresse le jeune Tobie à remercier le saint ange qui l'avait conduit durant son voyage ' ! Ceux-ci nous gardent toute notre vie. Ces princes de la cour céleste , non contents de devenir compagnons des hommes , se rendent leurs ministres et leurs serviteurs , depuis leur naissance jusqu'à leur mort : et ils ne rougissent pas d'être ingrats d'une telle miséricorde ! A Dieu ne plaise que nous le soyons : chrétiens, étudions-nous à récompenser leurs services. Ha, qu'il est aisé de les contenter ! Ils descendent pour notre salut du ciel en la terre : savez-vous ce
< Tob. XII , 2 et seq.
BOSSIET. ~ T. II.
qu'ils demandent en reconnaissance? qu'ils ne soient pas venus inutilement, que nous ne les déshonorions pas en les renvoyant les mains vides. Ils sont venus à nous, pleins des dons célestes dont ils ont enrichi nos âmes : ils demandent pour récompense que nous les chargions de nos prières , et qu'ils puissent présenter à Dieu quelque fruit des grâces qu'il nous a distribuées par leur entremise. 0 les amis désintéressés , amis commodes et officieux , qui se croient payés de tous leurs bienfaits , quand on leur donne de nouveaux sujets d'exercer leur miséricorde ! Ils sont descendus pour l'amour de nous ; chrétiens , les voilà prêts , ils s'en retournent pour notre service : après nous avoir apporté des grâces , ils s'offrent encore à porter nos vœux pour nous en attirer de nouvelles. Usez , mes frères , de leur amitié : il faut , s'il se peut , vous y obliger par cette seconde partie.
SECOND POINT
Encore que vous voyez remonter au ciel vos fidèles et bien-aimés gardiens, n'appréhendez pas qu'ils vous abandonnent. Ils peuvent changer de lieu, mais ils ne changent pas de pensée; et comme ils quittent le ciel sans perdre leur gloire , ils quittent la terre sans perdre leurs soins. Quoiqu'ils descendent du ciel , lieu de félicité , ils ne laissent pas de la conserver : autrement , nous dit saint Grégoire , « pourraient-ils illuminer les « aveugles , si eux-mêmes perdaient leur lumière ? > Fontem lucis, quem egredientes perderent, cœcis nuUatenus propinarent \ Ainsi lorsqu'ils marchent à notre secours, lorsqu'ils viennent combattre pour nous , leur béatitude les suit partout ; et c'est peut-être en vue d'un si grand mystère que Débora , glorifiant Dieu de la victoire qu'il lui a donnée , dit ces mots au livre des Juges : Stellœ manentes in ordine suo adversus Sisaram pugnaverunt ' : « Les étoiles demeurant « en leur ordre ont combattu pour nous contre Si- « sara ; « c'est-à-dire , les anges qui brillent au ciel comme des étoiles pleines d'une lumière divine , ont combattu pour nous contre Sisara , contre l'ancien ennemi du peuple de Dieu : adversus Sisaram pugnaverunt. Mais en s'avançant pour nous secourir, ils sont demeurés en leur ordre : manentes in ordine suo; et ils n'ont pas quitté la place que leurs mérites leur ont acquise dans la béatitude étemelle. Concluez de là , chrétiens, qu'ils apportent , venant sur la terre , la gloire dont ils jouissent au ciel ; et qu'ils portent avec eux, retournant au ciel, les mêmes soins qu'ils ont sur la terre. Ils y vont traiter nos affaires , ils
' Moral, in Job. lib. Il , cap. ui, t. i, col. 39. ' Judic. V, 20,
POUR LA FÊTE
y vont représenter nos nécessités , ils y portent nos prières et nos oraisons.
Pour quelle raison a-t-il plu à Dieu qu'elles lui soient présentées par le ministère des anges? C'est un secret de sa providence , que je n'entreprends pas de vous expliquer ; mais il me suffit de vous assurer qu'il n'est rien de mieux fondé sur les Écritures. Et afin que vous entendiez combien cette entremise des esprits célestes est utile pour notre salut, je vous dirai seulement ce mot: c'est qu'encore que les oraisons soient d'une telle nature qu'elles s'élèvent tout droit au ciel , ainsi qu'un encens agréable que le feu de l'amour divin fait monter en haut ; néanmoins le poids de ce corps mortel leur apporte beaucoup de retardement. Trouvez bon ici , chrétiens , que j'appelle le témoignage de vos consciences. Quand vous offrez à Dieu vos prières, quelle peine d'élever à lui vos esprits 1 au milieu de quelles tempêtes formez-vous vos vœux ! combien de vaines imaginations , combien de pensées vagues et désordonnées, combien de soins temporels qui se jettent continuellement à la traverse , pour en interrompre le cours I Étant donc ainsi empêchées, croyezvous qu'elles puissent s'élever au ciel , et que cette prière faible et languissante , qui parmi tant d'embarras qui l'arrêtent , à peine a pu sortir de vos cœurs , ait la force de percer les nues et de pénétrer jusqu'au haut des cieux ? Chrétiens , qui pourrait le croire? Sans doute elles retomberaient de leur propre poids , si la bonté de Dieu n'y avait pourvu. Je sais bien que Jésus-Christ , au nom duquel nous les présentons , les fait accepter. Mais il a envoyé son ange , que TertuUien appelle l'ange d'oraison ' : c'est pourquoi Raphaël disait à Tobie : « J'ai offert à Dieu tes prières : » Obtuli orationem tuam Domino '. Cet ange vient recueillir nos prières , et « elles montent, dit saint -' Jean % de la main de l'ange jusqu'à la face de « Dieu : » Et ascenditfumus incensorum de orationibus sanctorum de manu angeli coram Deo. Voyez comme elles montent de la main de l'ange : admirez combien il leur sert d'être présentées d'une main si pure. Elles montent de la main de l'ange , parce que cet ange, se joignant à nous , et aidant par son secours nos faibles prières , leur prête ses ailes pour les élever, sa force pour les soutenir, sa ferveur pour les animer.
Que nous sommes heureux , mes frères , d'avoir des amis si officieux, des intercesseurs si fidèles, des interprètes si charitables! Mais ils ne se contentent pas de porter nos vœux ; ils offrent nos aumônes et nos bonnes œuvres : ils
i De Orat. n' 12.
» Toh. XII, 12.
3 ApOC. VIII , 4.
recueillent jusqu'à nos désirs; ils font valoir devant Dieu jusqu'à nos pensées. Surtout qui pourrait assez exprimer combien abondante est leur joie quand ils peuvent présenter à Dieu, ou les larmes des pénitents , ou les travaux soufferts pour l'amour de lui en humilité et en patience? Car pour les larmes des pénitents , chrétiens , que puis-je dire de l'estime qu'ils font d'un si beau présent? Comme ils savent que la conversion des hommes pécheurs fait la fête et la joie des esprits célestes , ils assemblent leurs saints compagnons ; ils leur racontent les heureux succès de leurs soins et de leurs conseils. Enfin ce rebelle endurci a rendu les armes , cette tête superbe s'est humiliée, ces épaules indomptables ont subi le joug , cet aveugle a ouvert les yeux et déplore les erreurs de sa vie passée : il a rompu ces liens trop doux qui tenaient son âme captive , il renonce à tous ces trésors amassés par tant de rapines ; les pleurs du pupille ont percé son cœur, il se résout de faire justice à la veuve qu'il a opprimée. Là-dessus il s'élève un cri d'allégresse parmi les esprits bienheureux ; le ciel retentit de leur joie, et de l'admirable cantique par lequel ilsglorifient Dieu dans la conversion des pécheurs. « Prends courage , âme pénitente , considère « attentivement en quel lieu l'on se réjouit de ta « conversion : » Heus tu peccator, bono animo sis, vides ubi de tuo reditu gaudealur \ Et pour vous qui vivez dans les afflictions, ou qui languissez dans les maladies : si vous souffrez vos maux avec patience , en bénissant la main qui vous frappe ; quoique vous soyez peut-être le rebut du monde, réjouissez-vous en Notre-Seigneur de ce que vous avez un ange qui tient compte de vos travaux. Mon cher frère , je te le veux dire pour te consoler, il regarde avec respect tes douleurs , comme de sacrés caractères qui te rendent semblable à un Dieu souffrant. Je dis quelque chose de plus , il les regarde avec jalousie ; et afin de le bien entendre , remarquez , s'il vous plaît , messieurs , que ce corps qui nous accable de maux , nous donne cet avantage audessus des anges , de pouvoir souffrir pour l'amour de Dieu , de pouvoir représenter en notre corps glorieux la vie glorieuse de Jésus , en notre corps mortel et passible la vie souffrante du même Jésus : UtvitaJesu manifesteturin carne nostra mortali *. Ces esprits immortels peuvent être compagnons de la gloire de Notre-Seigneur ; mais ils ne peuvent pas avoir cet honneur, d'être les compagnons de ses souffrances. Ils peuvent bien paraître devant Dieu avec des cœurs tout brûlants d'une charité éternelle ; mais leur
' Tertull. de Pœnitent. n" 8.
' H. Cor. IV, M.
DES SAINTS ANGES GARDIENS
nature impassible ne leur permet pas de signaler la constance d'un amour fidèle , par cette généreuse épreuve des afflictions.
Si vous consultez votre sens , vous me répondrez peut-être aussitôt : que ces esprits bienheureux ne doivent pas nous envier ce triste avantage. Mais eux qui jugent des choses par d'autres principes , eux qui savent qu'un Dieu immuable est descendu du ciel en la terre , et s'est revêtu d'une chair mortelle, seulement pour pouvoir souffrir ; ha ! ils connaissent par là le prix des souffrances ; et si la charité le pouvait permettre , ils verraient en nous avec jalousie ces caractères sacrés qui nous rendent semblables à un Dieu souffrant. Et voyez combien ils estiment l'honneur qu'il y a de porter la croix. Ils ne peuvent présenter à Dieu leurs propres souffrances, ils empruntent les nôtres pour les lui offrir : s'il ne leur est pas permis de souffrir, ils exaltent du moins ceux qui souiïrent. Et je lis avec joie dans Origène la belle description qu'il nous fait des enfants de Dieu assemblés autour de son trône où ils louent les combats de Job , où ils admirent le courage de Jôb , où ils publient la constance et la foi de Job toujours ferme et inviolable dans les ruines de sa fortune et de sa santé : Venientes ante Deum attestati sunt tolerantiœ , fidei , constantiœ atque dilectionis plenitudini^. Et d'où vient qu'ils prennent plaisir à rendre à Job ce beau témoignage? C'est qu'ils estiment ce saint homme heureux de signaler sa fidélité par cette épreuve : ils voient qu'ils ne peuvent pas avoir cet honneur, ils se satisfont en le louant , ils suivent la pompe du triomphe , et prennent part à l'honneur du combat en chantant la vaillance du victorieux.
Je vous dis ces choses , afin , mes frères , que vous appreniez à goûter les choses célestes. Vous croyez n'être associés qu'avec les hommes ; vous ne pensez qu'à les sî^tisfaire , comme si les anges ne vous touchaient pas. Chrétiens, désabusezvous : il y a un peupfe invisible qui vous est uni par la charité. « Vous vous êtes approchés de la « montagne de Sion , de la ville du Dieu vivant , « de la Jérusalem céleste , d'une troupe innom- « brable d'anges : » Accessistis ad Sion montem, Jérusalem cœlestem et mnltorum millium angelorumfrequentiam ^. Un de leur compagnie bienheureuse est attaché spécialement à votre conduite ; mais tous prennent part à vos intérêts plus que vos parents les plus tendres , plus que vos amis les plus confidents. Rendez- vous dignes de leur amitié , et songez à ménager leur estime. Que si leurs bienfaits ne vous touchent pas , si
' Mnonymi in Job. lib. il, apud. Origen. t. Ji, p. 878. » Hebr.xa.^i.
vous êtes insensibles à leurs bons offices , appréhendez du moins leur indignation , et craignez la juste colère par laquelle ils puniront votre ingratitude.
Sachez donc , et je finis en vous le disant , sachez que ces mêmes habitants du ciel , que vous avez vus y porter nos vœux , sont aussi obligés d'y porter nos crimes : c'est la doctrine de l'Écriture , c'est la tradition des saints Pères. Ce sont eux qui seront un jour produits contre nous, comme des témoins irréprochables ; ce sont eux qui nous seront confrontés pour convaincre notre perfidie. On ouvrira les livres , nous dit l'Écriture ' , on nous montrera les saints anges , et on lira dans leur esprit et dans leur mémoire , comme dans des registres vivants , un journal exact de nos actions et de notre vie criminelle. C'est saint Augustin qui le dit : que « nos crimes « sont écrits comme dans un livre , dans la con- « naissance des esprits célestes qui sont destinés « à punir les crimes : » Reatus tanqvam in chirographo scriptus, in notitia spiritualium potestatum, per quas pœna exigitur peccatorum '. Jugez , jugez , mes frères , combien nos crimes paraîtront horribles, lorsque l'on découvrira d'une même vue , et la honte de notre vie , et la beauté incorruptible de ces esprits purs qui , nous reprochant leurs soins assidus, feront éclater avec tant de force l'énormité de nos crimes , que non-seulement le ciel et la terre s'irriteront contre nous , mais encore que nous ne pourrons plus nous souffrir nous-mêmes : c'est ce que j'ai tiré de saint Augustin.
Pensez, mes frères, à vos consciences, rappelez en votre mémoire vos dangereux commerces , et écoutez Tertullien qui vous dit : « Prenez « garde que ces lettres que vous avez écrites , ne « soient produites un jour contre vous , signées « et paraphées de la main des anges : » Ne illœ Utterœ négatrices in diejudicii adversus vos proferantur, signatœ signis nonjam advocatorum sed angelorum ^ ! On paraphe les écritures , de peur qu'on ne puisse en supposer d'autres : mais au jugement du grand Dieu vivant, telles surprises ne sont pas à craindre. Pourquoi donc ce paraphe de la main des anges , sinon pour confondre les hommes ingrats?
Quoi , vous aussi , mon gardien fidèle , quoi , vous prenez aussi parti contre moi ! Là leur âme éperdue et désespérée sentira l'abandonnement où elle est , en voyant ses meilleurs amis s'élever contre elle. Que si vous doutez, chrétiens, que ces gardiens charitables puissent devenir vos
' Apoc. XX , 1-2.
' Cont. Julian. lib. vi, cap. xrx, n° 62,t. x, col. 698.
» De Mol. a' 23.
POUR LA FÊIE DES SAINTS ANGES gARDIE^^S.
persécuteurs ; ouvrez les yeux , et reconnaissez que votre péché a tourné à votre perte tout ce qui vous était donné pour votre salut. Un Sauveur devient un juge inflexible; son sang, répandu pour votre pardon , crie vengeance contre Yos crimes. Les sacrements , ces sources de grâces, sont changés pour vous en des sources de malédiction. Le corps de Jésus-Christ , la viande d'immortalité , porte la damnation dans vos entrailles ; et si telle est la malignité de votre péché , qu'elle change en venin mortel et en peste les remèdes les plus salutaires , ne vous étonnez pas si je dis que les anges vos gardiens deviendront vos persécuteurs et vos ennemis implacables.
Ce n'est pas que je ne confesse qu'ils ont compassion des pécheurs ; mais cela va à certaines bornes , hors desquelles la miséricorde se tourne en fureur. Ils ne voient jamais une âme tombée , qu'ils ne songent à la relever. Je les entends concerter ensemble les moyens de la soulager, au chapitre li de Jérémie. Babylone s'est enivrée , disent-ils : cette âme a bu les plaisirs du siècle ; et la tête lui ayant tourné , elle est tombée d'une grande chute , elle s'est blessée dangereusement : Cecidit, et conirita est. Aussitôt ils ajoutent : « Courons aux remèdes , étanchez le sang , don- « nez des onguents pour fermer ses plaies : » Tollite résinant ad dolorem ejus, si forte sanetur\ Admirez leur empressement pour nous secourir : mais si nous méprisons les remèdes , si nous les rendons inutiles par notre mauvais régime , nous les verrons bientôt changer de langage.
Écoutez la suite de leurs discours : « Nous avons « traité Babylone , et tous nos remèdes n'ont pas « profité : » Curavimus Bahylonem , et non est sa wrt^a '. Représentez- vous, chrétiens, des médecins assemblés , qui consultent sur l'état d'un homme frappé d'une maladie périlleuse. La famille pâl'e et tremblante attend le résultat de leur conférence : cependant ils pèsent entre eux les fâcheux symptômes qu'on a remarqués, et les remèdes appliqués inutilement , pour résoudre s'ils tenteront quelque chose encore , ou s'ils abandonneront le malade désespéré. Mais , pendant que l'on consulte de la vie mortelle ; peutêtre , mes frères , qu'en ce même temps des médecins invisibles consultent d'une maladie bien pius importante : c'est de la maladie mortelle de l'âme. Nous l'avons traitée avec tout notre art , disent-ils , et nous n'avons pas oublié nos secrets les plus efficaces : tout a réussi contre nos pensées ; et telle est sa dépravation , qu'elle s'est empirée parmi nos remèdes : Derelinquamus eam ,
' Jcrem. u , 8.
' Ibid. 9.
et eamus unusquisque in ierram suam ' : « Lais- « sons-la , abandonnons-la. Ne voyez-vous pas « sur ce front le caractère d'un réprouvé ? son « procès lui est fait au ciel : » Pervenit usque ad cœlos judicium ejus. Ses crimes ont percé les nues , leur cri a pénétré jusque devant Dieu ; et la miséricorde divine , accusée de le soutenir trop longtemps , se justifie envers la justice en le livrant en ses mains : c'est pourquoi les anges laissent cette âme : Derelinquamus eam. Ils la laissent en proie aux démons , et leur patience épuisée est contrainte enfin de l'abandonner. Non contents de l'abandonner, ils sollicitent la juste vengeance des crimes qu'elle a commis : « Aiguisez « vos flèches, remplissez votre carquois : » Acuité sagittas, impiété pharetras^ : «Voici la ven- « geance du Seigneur, et il vengera aujourd'hui n la profanation de son temple : » Quoniam ultio Domini est, ultio templi sui.
Ainsi, mes frères, nos saints anges gardiens ne pouvant plus supporter nos crimes en poursuivent enfin la vengeance. Quand arrivera ce funeste jour? C'est un secret de la Providence ; et plût à Dieu , chrétiens , qu'il n'arrivât jamais pour nous. Ne contraignons pas ces esprits célestes de forcer leur naturel bienfaisant , et de devenir des anges exterminateurs , et non plus des protecteurs et des gardiens. N'éteignons pas cette charité si tendre, si vigilante, si officieuse; et si nous les avons affligés par notre long endurcissement , réjouissons-les par nos pénitences. Oui , mes frères, faisons ainsi, renouvelons-nous dans ce nouveau temple. Les saints anges , auxquels on l'élève , y habiteront volontiers , si nous commençons aujourd'hui à le sanctifier par nos conversions. Il nous faut quelque victime pour consacrer cette Eglise. Quel sera cet heureux pécheur, qui deviendra la première hostie immolée à Dieu dans ce temple abattu et relevé , devant ces autels? Mais, ô Dieu, serait-il en cette audience? N'y a-t-il point ici quelque âme attendrie , qui commence à se déplaire en soi-même , à se lasser de ses excès et de ses débauches , et que les soins des saints anges gardiens aient invitée de les reconnaître? 0 âme , quelle que tu sois , je te cherche, je ne te vois pas; mais tu sens en ta conscience si Dieu a aujourd'hui parlé àton cœur. Ne rejette point sa voix qui t'appelle , laisse-toi toucher par sa grâce : hâte-toi de remplir de joie cette troupe invisible qui nous environne ; qui s'estimera bienheureuse , si elle peut aujourd'hui rapporter au ciel que la première solennité célébrée dans leur nouveau temple a été mémorable éternellement par la conversion d'un pécheur
' Jerem.iA^i). "
' Ibid. H.
?5TJB L'ÉMIINÉNTE DIGNITÉ, etc.
Mais que dis-je, cTun pécheur? mes frères, si nous savions qu'il y en eût -on, qui de nous ne voudrait pas l'être? Pressons-nous de mériter un si grand honneur ; et fasse par ce moyen la bonté divine, qu'en cherchant un pécheur qui se convertisse , nous en puissions aujourd'hui rencontrer plusieurs qui s'abaissent par la pénitence , pour être relevés par la grâce , et couronnés enfin par la gloire I Amen.
SERMON
LE D1M\NCHE DE LA SEPTUAGÉSIME.
Éminente dignité des pauvres dans l'Église : leurs droits , leurs prérogatives : comment et pourquoi les riches doivent honorer leur condition , secourir leur misère prendre part à leurs privilèges.
Eront novissirai primi , et primi novissimi.
Les derniers seront les premiers , et les premiers seront les dernier^. Matth. xx, 16.
Parcet pauperi et iuopi , et animas pauperutn salivas faciet.
jt pardonnera au pauvre et à Vindigent , et il sauvera les âmes des pauvres. Ps. lxxi, 23.
Encore que ce qu'a dit le Sauveur Jésus , que les premiers seront les derniers , et que les derniers seront les premiers , n'ait son entier accomplissement que dans la résurrection générale , où les justes , que le monde avait méprisés , rempliront les premières places, pendant que les méchants et les impies , qui ont eu leur règne sur la terre , seront honteusement relégués aux ténèbres extérieures; toutefois ce renversement admirable des conditions humaines est déjà commencé dès cette vie , et nous en voj^ons les premiers traits dans l'institution de l'Église. Cette cité merveilleuse , dont Dieu même a jeté les fondements, a ses lois et sa police, par laquelle elle est gouvernée. Mais comme Jésus-Christ son instituteur est venu au monde , pour renverser l'ordre que l'orgueil y a établi ; de là vient que sa politique est directement opposée à celle du siècle : et je remarque cette opposition principalement en trois choses. Premièrement, dans le monde les riches ont tout l'avantage et tiennent les premiers rangs : dans le royaume de Jésus-Christ la prééminence appartient aux pauvres , qui sont les premiers nés de l'Église , et ses véritables enfants. Secondement, dans le monde les pauvres sont soumis aux riches , et ne semblent nés que pour les servir; au contraire, dans la sainte Église, les riches n'y sont admis qu'à condition de servir les pauvres. Troisième-
ment , dans le monde les grâces et les privilèges sont pour les puissants et les riches ; les pauvres n'y ont de part que par leur appui : au lieu que dans l'Église de Jésus-Christ les grâces et les bénédictions sont pour les pauvres , et les riches n'ont de privilège que par leur moyen. Ainsi cette parole de l'Évangile , que j'ai choisie pour mon texte , s'accomplit déjà dès la vie présente : « Les derniers sont les premiers , et les premiers « sont les derniers : » puisque les pauvres , qui sont les derniers dans le monde, sont les premiers dans l'Église ; puisque les riches, qui s'imaginent que tout leur est dû , et qui foulent aux pieds les pauvres , ne sont dans l'Église que pour les servir ; puisque les grâces du Nouveau Testament appartiennent de droit aux pauvres , et que les riches ne les reçoivent que par leurs mains. Vérités certainement importantes, et qui vous doivent apprendre , ô riches du siècle , ce que Vous devez faire à l'égard des pauvres ; c'est-à-dire , honorer leur condition, soulager leurs nécessités, prendre part à leurs privilèges. C'est ce que je me propose de vous faire entendre avec le secours de la grâce.
PBEMIEB POINT.
Le docte et éloquent saint Jean-Chrysostôme , nous propose une belle idée pour connaître les avantages de la pauvreté sur les richesses. Il nous représente deux villes , dont l'une ne soit composée que de riches , l'autre n'ait que des pauvres dans son enceinte ; et il examine ensuite laquelle des deux est la plus puissante. Si nous consultions la plupart des hommes sur cette proposition , je ne doute pas , chrétiens , que les riches ne l'emportassent : mais le grand sain^ Chrysostôme conclut pour les pauvres ' ; et il se fonde sur cette raison , que cette ville de riches aurait beaucoup d'éclat et de pompe , mais qu'elle serait sans force et sans fondement assuré. L'abondance ennemie du travail , incapable de se contraindre, et par conséquent toujours emportée dans la recherche des voluptés , corromprait tous les esprits , et amollirait tous les courages par le luxe , par l'orgueil , par l'oisiveté. Ainsi les arts seraient négligés , la terre peu cultivée ; les ouvrages laborieux , par lesquels le genre humain se conserve , entièrement délaissés ; et cette ville pompeuse , sans avoir besoin d'autres ennemis ^ tomberait enfin par elle-même , ruinée par son opulence. Au contraire , dans l'autre ville où il n'y aurait que des pauvres , la nécessité industrieuse , féconde en inventions , et mère des arts profitables , appliquerait les esprits par le besoin , les aiguisei-ait par l'étude , leur inspirerait une
I De div. etpaup. Hom. XI yl Xli» p. 506, 5(M3.
SUR L'ÈMINENTE DIGNITÉ
vigueur mâle par l'exercice de la patience ; et n'épargnant pas les sueurs, elle achèverait les grands ouvrages , qui exigent nécessairement un grand travail. C'est à peu près ce que nous dit saint Jean-Chrysostôme au sujet de ces deux villes différentes. Il se sert de cette pensée pour adjuger la préférence à la pauvreté.
Mais à parler des choses véritablement , nous savons que la distinction de ces deux villes n'est qu'une fiction agréable. Les villes , qui sont des corps politiques , demandent aussi bien que les naturels , le tempérament et le mélange : tellement que , selon la police humaine , cette ville de pauvres de saint Chrysostôme ne peut subsister qu'en idée. Il n'appartenait qu'au Sauveur et à * la politique du ciel de nous bâtir une ville , qui fût véritablement la ville des pauvres. Cette ville c'est la sainte Église : et si vous me demandez , chrétiens , pourquoi je l'appelle la ville des pauvres , je vous en dirai la raison par cette proposition que j'avance : que l'Église dans son premier plan n'a été bâtie que pour les pauvres , et qu'ils sont les véritables citoyens de cette bienheureuse cité, que l'Écriture a nommée la cité de Dieu. Encore que cette doctrine vous paraisse peut-être extraordinaire, elle ne laisse pas d'être véritable : et afin de vous en convaincre , remarquez , s'il vous plaît, messieurs, qu'il y a cette différence entre la Synagogue et l'Église, que Dieu a promis à la Synagogue des bénédictions temporelles, au lieu que , comme dit le divin Psalmiste , « toute la gloire de la sainte Église est cachée et « intérieure : » Omnis gloria ejusfiliœ régis ab intus '. « Dieu te donne , disait Isaac à son fils « Jacob ^, la rosée du ciel et la graisse de la terre ! « C'est la bénédiction de la Synagogue. Et qui ne sait que , dans les Écritures anciennes , Dieu ne promet à ses serviteurs que de prolonger leurs jours, que d'enrichir leurs familles , que de multiplier leurs troupeaux , que de bénir leurs terres et leurs héritages? Selon ces promesses, messieurs , il est bien aisé de comprendre que les ricliesses et l'abondance étant le partage de la Synagogue , dans sa propre institution elle devait avoir des hommes puissants et des maisons opulentes. Mais il n'en est pas ainsi de l'Église. Dans les promesses de l'Évangile , il ne se parle plus des biens temporels , par lesquels l'on attirait ces grossiers , ou l'on amusait ces enfants. Jésus-Christ a substitué en' leur place Jes afflictions et les croix ; et par ce merveilleux changement les derniers sont devenus les premiers , et les premiers sont devenus les derniers ; parce que les riches , qui étaient les premiers dans la
' Ps. XUV, 14.
? Cènes. XXTII , 39.
Synagogue , n'ont plus aucun rang dans l'Église et que les pauvres et les indigents sont ses véritables citoyens.
Quoique ces différentes conduites de Dieu dans l'ancienne et dans la nouvelle alliance soient fondées sur de grandes raisons , qu'il serait trop long de rapporter, nous en pouvons dire ce mot en passant : que dans le vieux Testament Dieu se plaisant à se faire voir avec un appareil majestueux , il était convenable que la Synagogue son épouse eût des marques de grandeur extérieure : et au contraire que dans le nouveau , dans lequel Dieu a caché toute sa puissance sous une forme servile , l'Église , son corps mystique , devait être une image de sa bassesse, et porter sur elle la marque de son anéantissement volontaire. Et n'est-ce pas pour cela , mes frères , que ce même Dieu humilié, voulant, dit-il, « remplir sa « maison , » ut impleatur domus mea ' , ordonne à ses serviteurs de lui aller chercher tous les misérables ? Voyez comme il en fait lui-même le dénombrement : Allez-vous-en , dit-il , dans les « coins des rues , Exi cito, et amenez-moi promp- « tement , qui ? les pauvres et les infirmes : qui « encore? les aveugles et les impotents : » Pmiperes ac débiles, cœcos et claudos introduc hue ^ C'est de quoi il prétend remplir sa maison : il n'y veut rien voir qui ne soit faible , parce qu'il n'y veut rien voir qui n'y porte son caractère , c'està-dire , la croix et l'infirmité. Donc l'Église de Jésus-Christ est véritablement la ville des pauvres. Les riches , je ne crains point de le dire , en cette qualité de riches , car il faut parler correctement étant de la suite du monde, étant, pour ainsi dire , marqués à son coin , n'y sont soufferts que par tolérance ; et c'est aux pauvres et aux indigents , qui portent la marque du Fils de Dieu , qu'il appartient proprement d'y être reçus. C'est pourquoi le divin Psalmiste les appelle « les pau- '< vres de Dieu : » pauperes tuos ^. Pourquoi les pauvres de Dieu? il les nomme ainsi en esprit, parce que dans la nouvelle alliance il lui a plu de les adopter avec une prérogative pai'ticulière. En effet , n'est-ce pas à eux qu'a été envoyé le Sauveur? « Dieu m'a envoyé , nous dit-il , pour « annoncer l'Évangile aux pauvres : » Evangeiizare pauperibus misit me^. Ensuite n'est-ce pas aux pauvres qu'il adresse la parole , lorsque faisant son premier sermon sur cette montagne mystérieuse , où , ne daignant parler aux riches sinon pour foudroyer leur orgueil , il porte la parole aux pauvres comme à ceux qu'il devait évangeliser? « 0 pauvres , que vous êtes heureux , parcç
' Luc. XIV, 23.
î Ibid. 21.
3 Ps. LXXI , 2.
4 Luc. IV, 18.