DES PAUVRES DANS L'ÉGLISE
« qu'à vous appartient le royaume de Dieu' ! » Si donc c'est à eux qu'appartient le ciel , qui est le royaume de Dieu dans l'éternité , c'est à eux aussi qu'appartient l'Église , qui est le jroyaume de Dieu dans le temps. Aussi comme c'est à eux qu'elle appartenait , ce sont eux qui y sont entrés les premiers. « Voyez , disait le divin apôtre , « qu'il n'y a pas dans l'Église plusieurs sages se- « Ion le monde , il n'y a pas plusieurs puissants , « il n'y a pas plusieurs nobles ; mais Dieu a voulu « choisir ce qu'il y avait de plus méprisable * : » d'où il est aisé de conclure que l'Église de Jésus- Christ était une assemblée de pauvres. Et dans sa première fondation , si les riches y étaient reçus , dès l'entrée ils se dépouillaient de leurs biens et les jetaient aux pieds des apôtres , afin de venir à l'Eglise , qui était la ville des pauvres , avec le caractère de la pauvreté : tant le Saint-Esprit avait résolu d'établir dans l'origine du christianisme la prérogative éminente des pauvres , membres de Jésus-Christ !
Je pourrais encore , mes frères , établir la prééminence des pauvres sur d'autres raisons convaincantes, par lesquelles vous reconnaîtriez qu'ils sont les vrais enfants de l'Église , et que c'est pour eux principalement que cette cité spirituelle a été bâtie. Mais il vaut mieux tir er quelque instruction , et recueillir quelque fruit de cette doctrine salutaire. Elle nous doit apprendre , messieurs, à respecter les pauvres et les indigents , comme ceux qui sont nos aînés dans la famille de Jésus-Christ, et que son Père céleste a choisis pour être les citoyens de son Église ; qui , portant ses marques les plus assurées , sont aussi ses membres les plus précieux. C'est de l'apôtre saint Jacques que j'ai appris cette excellente morale. « Écoutez , nous « dit-il, mes très-chers frères : » Audite, fratres mei dilectissimi^ \ sans doute il a dessein de nous proposer quelque chose de bien remarquable. Quelle âme assez endurcie refusera son attention , à laquelle il est excité par l'organe d'un si grand apôtre , qui est honoré dans les saintes Lettres de la qualité glorieuse de frère de Notre- Seigneur? Mais entendons ce qu'il veut dire ; voici ses propres paroles : ■< N'est-il pas vrai que Dieu a « choisi les pauvres, afin qu'ils fussent riches dans « la foi, et les héritiers du royaume qu'il a promis « à ceux qui l'aiment? Et après cela, poursuit-il , « vous osez mépriser les pauvres ! « Cet apôtre , comme vous voyez , nous veut faire considérer en ce lieu l'éminente dignité des pauvres , et cette prérogative de leur vocation que j'ai tâché de vous expliquer. Dieu , dit-il , les a choisis spécialement
' Lvc. VI, 20.
^ I. Cor. 1 , 26 , 28.
» ./ac. 11,5.
pour être riches selon la foi, et les héritiers de son royaume : n'est-ce pas , mes frères , ce que j'ai prêché , qu'ils sont appelés à l'Église avec l'honneur et la préférence d'un choix particulier? Et de là que conclurons-nous , sinon ce qu'a conclu le même saint Jacques , que c'est un aveuglement déplorable que de ne pas honorer les pauvres , auxquels Dieu même a fait témt d'honneur par cette grâce de prééminence qu'il leur donne dans son Église? Chrétiens , rendez -leur respect , honorez leur condition.
Saint Paul nous en donne l'exemple. Écrivant aux Romains d'une aumône qu'il allait porter aux fidèles de Jérusalem , il leur parle en ces termes : « Je vous conjure, mes frères, par Notre-Seigneur « Jésus-Christ et par la charité du Saint-Esprit , « que vous m'aidiez par vos prières auprès de « Dieu ; afin que les saints qui sont en Jérusalem « agréent le présent que j'ai à leur faire. » Ohsecro vos, fratres, per Dominum nostnim Jesum Christum, et per charitatem Sancti-Spiritih , ut adjuvetis me in orationibus vestris pro me ad Deum, ut... ohsequii mei oblatio accepta fiât in Jérusalem sanctis\ Qui n'admirerait, chrétiens, comme il traite les pauvres honorablement ! Il ne dit pas l'aumône que j'ai à leur faire , ni l'assistance que j'ai à leur donner; mais le service que j'ai à leur rendre. Il fait quelque chose de plus , et je vous prie de méditer ce qu'il ajoute : « Priez Dieu , dit-il , mes chers frères , que mon " service leur soit agréable. » Que veut dire le saint apôtre, et faut-il tant de précautions pour faire agréer une aumône? Ce qui le fait parler de la sorte , c'est la haute dignité des pauvres. On peut donner pour deux motifs : ou pour gagner l'affection, ou pour soulager la nécessité; ou par un effet d'estime , ou par un sentiment de pitié : l'un est un présent , et l'autre une aumône dans l'aumône ; on croit ordinairement que c'est assez de donner : on apporte plus de soin dans le présent , et il y a un certain art innocent de relever le prix de ce que l'on donne , par la manière et les circonstances de l'offrir. C'est en cette dernière façon que saint Paul assiste les pauvres. Il ne les regarde pas seulement comme des malheureux qu'il faut assister; mais il regarde que dans leur misère ils sont les principaux membres de Jésus- Christ et les premiers nés de l'Église. En cette qualité glorieuse il les considère comme des personnes auxquelles il fait la cour, si je puis parler de la sorte. C'est pourquoi il n'estime pas que ce soit assez que son présent les soulage , mais il souhaite que son service leur a^rée ; et pour obtenir cette grâce, il met toute l'Eglise en prières. Tant les pauvres sont considérables dans l'É-
' Bom. XV, 30, 31.