‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 62 sur 164 · DES PAUVRES DANS L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

DES PAUVRES DANS L'ÉGLISE

peiûc de servir leur table '. Ainsi , dit l'éloquent Pierre CLrysologiie , « Abraham , sentant arriver « les pauvres , ne se souvient plus qu'il est maî- « tre , « et il fait toutes les fonctions d'un serviteur : Abraham, viso peregrino, dominum se esse nescivit '. Mais d'où lui vient cet empressement à servir les pauvres? C'est que ce père des croyants voyait déjà en esprit le rang qu'ils devaient tenir dans l'Église : il considère déjà Jésus-Christ en eux : il oublie sa dignité dans la vue de celle des pauvres ; et il montre aux riches , par son exemple , l'obligation qu'ils ont de les servir.

Mais quel service leur devons-nous rendre? en quoi sommes-nous tenus de les assister? Vous le voyez déjà, chrétiens, dans l'exemple du patriarche Abraham. Mais l'admirable saint Augustin vous va donner encore sur ce sujet-là une instruction plus particulière. « Le service que n vous devez aux nécessiteux, c'est de porter avec « eux une partie du fardeau qui les accable ^. » L'apôtre saint Paul ordonne aux fidèles de « porter les fardeaux les uns des autres : » Aller aller nus onera porlale *. Les pauvres ont leur fardeau , et les riches aussi ont le leur. Les pauvres ont leur fardeau : qui ne le sait pas? Quand nous les voyons suer et gémir, pouvons-nous ne pas reconnaître que tant de misères pressantes sont un fardeau très-pesant , dont leurs épaules sont accablées? Mais encore que les riches marchent à leur aise, et semblent n'avoir rien qui leur pèse, sachez qu'ils ont aussi leur fardeau. Et quel est ce fardeau des riches? chrétiens , le pourrez- vous croire? ce sont leurs propres richesses. Quel est le fardeau des pauvres? c'est le besoin : quel est le fardeau des riches? c'est l'abondance. « Le « fardeau des pauvres , dit saint Augustin , c'est « de n'avoir pas ce qu'il faut ; et le fardeau des « riches , c'est d'avoir plus qu'il ne faut : « Onns paupertatis nonhabere, divitiarum onusplus quant opus est habere ^. Quoi donc! est-ce un fardeau incommode que d'avoir trop de biens? Ah ! que j'entends de mondains qui désirent un tel fardeau dans le secret de leurs cœurs ! Mais qu'ils arrêtent ces désirs inconsidérés. Si les injustes préjugés du siècle les empêchent de concevoir en ce monde combien l'abondance pèse, quand ils viendront en ce pays , où il nuira d'être trop riches , quand ils comparaîtront à ce tribunal , où il faudra rendre compte non-seulement des talents dispensés , mais encore des talents enfouis , et répondre à ce juge inexorable non-seulement de la dépense , mais encore de l'épargne

» Gènes, xviii , 2.

' Serm. cxxi , de divit. et Lazar.

5 Serm. CLXiv, n" 9 , t. v, col. 794.

* Gai. VI , 2.

* Ubi supra.

et du ménage ; alors , messieurs , ils r^oriualtront que les richesses sont un grand poids , et ils se repentiront vainement de ne s'en être pas déchargés.

Mais n'attendons pas cette heure fatale , et pendant que le temps le permet, pratiquons ce conseil de saint Paul : Aller alterius onera porlale : « Portez vos fardeaux les uns les autres. » Riches , portez le fardeau du pauvre , soulagez sa nécessité , aidez-le à soutenir les afflictions sous le poids desquels il gémit : mais sachez qu'en le déchargeant vous travaillez à votre décharge : lorsque vous lui donnez , vous diminuez son fardeau , et il diminue le vôtre : vous portez le besoin qui le presse ; il porte l'abondance qui vous surcharge. Communiquez entre vous mutuellement vos fardeaux, « afin que les charges deviennent égales : « ut fat œgualilas, dit saintPaul'. Car quelle injustice , mes frères , que les pauvres portent tout le fardeau , et que tout le poids des misères aille fondre sur leurs épaules ! S'ils s'en plaignent et s'ils en murmurent contre la Providence divine. Seigneur, permettez-moi de le dire , c'est avec quelque couleur de justice : car étant tous pétris d'une même masse, et ne pouvant pas y avoir grande différence entre de la boue et de la boue , pourquoi verrons-nous d'un côté la joie , la faveur, l'affluence ; et de l'autre la tristesse , et le désespoir, et l'extrême nécessité ; et encore le mépris et la servitude? Pourquoi cet homme si fortuné vivrait-il dans une telle abondance , et pourraitil contenter jusqu'aux désirs les plus inutiles d'une curiosité étudiée; pendant que ce misérable, homme toutefois aussi bien que lui , ne pourra soutenir sa pauvre famille, ni soulager la faim qui le presse? Dans cette étrange inégalité , pourrait-on justifier la Providence de mal ménager les trésors que Dieu met entre des égaux , si par un autre moyen elle n'avait pourvu au besoin des pauvres, et remis quelque égalité entre les hommes? C'est pour cela , chrétiens , qu'il a établi son Église , où il reçoit les riches , mais à condition de servir les pauvres ; où il ordonne que l'abondance supplée au défaut , et donne des assignations aux nécessiteux sur le superflu des opulents. Entrez, mes frères, dans cette pensée : si vous ne portez le fardeau des pauvres, le vôtre vous accablera ; le poids de vos richesses mal dispensées vous fera tomber dans l'abîme : au lieu que , si vous partagez avec les pauvres le poids de leur pauvreté, en prenant part à leur misère, vous mériterez tout ensemble de participer à leurs privilèges.

' n. Cor. vm, 14.

SUR L^ÉMINENTE DIGNITÉ DES PAUVRES, etc

TBOISIÈME POINT.

Sans oette participation des privilèges des pauvres , il n'y a aucun salut pour les riches 5 et il me sera aisé de vous en convaincre, en insistant toujours aux mêmes principes. Car s'il est vrai , comme je l'ai dit, que l'Église est la ville des pauvres, s'ils y tiennent les premiers rangs, si c'est pour eux principalement que cette cité bienheureuse a été bâtie, il est bien aisé de conclure que les privilèges leur appartiennent. Dans tous les royaumes, dans tous les empires, il y a dea privilégiés, c'est-à-dire, des personnes éminentes qui ont des droits extraordinaires : et la source de ces privilèges, c'est qu'ils touchent de plus près , ou par leur naissance ou par leurs emplois , à la personne du prince. Cela est de la majesté,' de l'état et de la grandeur du souverain , que l'éclat qui rejaillit de sa couronne se répande en quelque sorte sur ceux qui l'approchent. Puisque nous apprenons par les saintes Lettres que l'Église est un royaume si bien ordonné, ne doutez pas, mes frères, qu'elle n'ait aussi ses privilégiés. Et d'où se prendront ces privilèges , sinon de la société avec son prince, c'est-à-dire avec Jésus-Christ? Que s'il faut être uni avec le Sauveur, chrétiens, ne cherchons pas dans les . riches les privilèges de la sainte Église. La couronne de notre monarque est une couronne d'épines : l'éclat qui en rejaillit, ce sont les afflictions et les souffrances. C'est dans les pauvres, c'est dans ceux qui souffrent, que réside la majesté de ce royaume spirituel. Jésus étant luimême pauvre et indigent , il était de la bienséance qu'il liât société avec ses semblables , et qu'il répandît ses faveurs sur ses compagnons de fortune.

Qu'on ne méprise plus la pauvreté , et qu'on ne la traite plus de roturière. Il est vrai qu'elle était de la lie du peuple : mais le roi de gloire l'ayant épousée , il l'a ennoblie par cette alliance , et ensuite il accorde aux pauvres tous les privilèges de son empire. Il promet le royaume aux pauvres , la consolation à ceux qui pleurent la nourriture à ceux qui ont faim , la joie éternelle à ceux qui souffrent. Si tous les droits, si toutes les grâces , si tous les privilèges de l'Évangile sont aux pauvres de Jésus-Christ, ô riches! que vous reste-t-il , et quelle part aurez-vous dans son royaume'? Il ne parle de vous dans son

' Le moyen de communiquer, c'est de s'associer avec em

Panlin rM^^T *ï" "". Contracte par les richesses. Sain Paulin rapporte des grands du siècle, qui accompagnèrent i Noie samte Mélanie , qu'ils croyaient'se puriCSefa col' g on de leurs richesses, s'ils étaient assez heureux pour re cueil hr avec leurs vêlements précieux qu'ils élrndaicnJsous ses pieds , quelque ordure de ses traces ou de ses hawJ tr "s

Evangile que pour foudroyer votre orgueil • Vœ vobis divitibus • ! « Malheur à vous, riches » » Qui ne tremblerait à cette sentence? qui ne serait saisi de frayeur? Contre cette terrible malédiction , voici votre unique espérance. Il est vrai ces privilèges sont donnés aux pauvres; mais vous pouvez les obtenir d'eux , et les recevoir de leurs mains : c'est là que le Saint-Esprit vous renvoie pour obtenir les grâces du ciel. Voulezvous que vos iniquités vous soient pardonnées? « Rachetez-les, dit-il, par aumône : » Peccata tua eleemosynis redime \ Demandez-vous à Dieu sa miséricorde? cherchez-la dans les mains des pauvres, en l'exerçant envers eux; Beati miséricordes : « Heureux ceux qui sont misèricor- « dieux . « Enfin, voulez-vous rentrer au royaume ? Les portes, dit Jésus-Christ, vous seront ouvertes, pourvu que les pauvres vous introduisent • « Faites-vous , dit-il , des amis qui vous reçoivent « dans les tabernacles éternels 4. >, Ainsi la grâce lamiséricorde, la rémission des péchés, le royaume même est entre leurs mains; et les riches n'v peuvent entrer, si les pauvres ne les y reçoivent Donc, ô pauvres! que vous êtes riches^! mais, ô riches ! que vous êtes pauvres ! Si vous vous tenez a vos propres biens, vous serez privés pour jamais des biens du Nouveau Testament ; et il ne vous restera pour votre partage que ce Vœ terrible de l'Evangile : Vœ vobis divitibus! « Mal- « heur à vous, riches, car vous avez reçu votre « consolation ! » Ah! pour détourner ce coup de foudre, pour vous mettre heureusement à couvert de cette malédiction inévitable, jetez-vous sous l'aile de la pauvreté; entrez en commerce avec les pauvres : donnez , et vous recevrez ; donnez les biens temporels , et recueillez les bénédictions spirituelles; prenez part aux misères des affligés , et Dieu vous donnera part à leurs privilèges.

C'est ce que j'avais à vous dire touchant les avantages de la pauvreté, et la nécessité de la secourir. Après quoi il ne me reste plus autre chose à faire, sinon de m'ècrier avec le prophète : Beatus qui intelligit super egenum. et pauperem * ! « Heureux celui qui entend sur l'in- « digent et sur le pauvre ! » Il ne suffit pas , chrétiens, d'ouvrir sur les pauvres les yeux de la chair : mais il faut les considérer par les yeux de

pauvres : FesUmenta sm velleribus, aura, arte pretiosâ, pedtbmejus substernere, pannisque conterere gestiebant ■ expiari se a divitiarum contagiojudicantes, si quant de vilissimo ejus habita ant vestigio sordem coUigere mererentur. tpisi. XXIX, ad Sever.

' Luc. VI , 24.

' Dan. IV, 24.

^ Matth. y , 7.

* Ziic. XVI , 0,

» Ps. XI, I.

l'inteUigeBce : Beatus qui intelligit. Ceux qui les regardent des yeux corporels , ils n'y voient rien que de bas , et ils les méprisent. Ceux qui ouvrent sur eux l'œil intérieur, je veux dire l'intelligence guidée par la foi, ils remarquent en eux Jésus-Christ ; ils y voient les images de sa pauvreté , les citoyens de son royaume , les héritiers de ses promesses , les distributeurs de ses grâces , les enfants véritables de son Église , les premiers membres de son corps mystique. C'est ce qui les porte à les assister avec un empressement charitable. Mais encore n'est-ce pas assez de les secourir dans leurs besoins. Tel assiste le pauvre, qui n'est pas intefligent sur le pauvre. Celui qui leur distribue quelque aumône , ou contraint par leurs pressantes importunités , ou touché par quelque compassion naturelle, soulage la misère du pauvre ; mais néanmoins il est véritable qu'il n'est pas intelligent sur le pauvre. Celui-là entend véritablement le mystère de la charité, qui considère les pauvres comme les premiers enfants de l'Église ; qui, honorant cette qualité , se croit obligé de les servir ; qui n'espère de participer aux bénédictions de l'Évangile , que par le moyen de la charité et de la communication fraternelle.

Donc , mes frères , ouvrez les yeux sur cette maison indigente, et soyez intelligents sur ses pauvres. Si je demandais vos aumônes pour une seule personne , tant de grandes et importantes raisons , qui vous obligent à la charité , devraient émouvoir vos cœurs. Maintenant j'élève ma voix au nom d'une maison tout entière, et encore d'une maison chargée d'une multitude nombreuse de pauvres filles entièrement délaissées. Faut-il vous représenter et le péril de ce sexe , et les suites dangereuses de sa pauvreté, recueil le plus ordinaire où sa pudeur fait naufrage? Que serviront les paroles , si la chose même ne vous touche pas? Entrez daus cette maison, prenez connaissance de ses besoins ; et si vous n'êtes touchés de l'extrémité où elle est réduite , je ne sais plus , mes frères , ce qui sera capable de vous attendrir. Il est vrai , des dames pieuses ont ouvert les yeux sur cette maison : elles ont entendu sur les pauvres ; parce qu'elles connaissent leur dignité, elles se tiennent honorées de les servir; parce qu'elles sont chrétiennes, elles se croient obligées de les assister; parce qu'elles savent le poids des richesses mal employées , elles se déchargent entre leurs mains d'une partie de leur fardeau , et , en répandant les biens temporels , elles viennent recevoir en échange les grâces spirituelles,

SUR L'UTILITÉ DES SOUFFRANCES

PREMIER SERMON

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