‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 61 sur 164 · SUR L'ÉMINENTE DIGNITÉ · texte numérisé non relu

SUR L'ÉMINENTE DIGNITÉ

glise de Jésus-Christ, que saint Paul semble établir sa félicité dans l'honneur de les servir et dans le bonheur de leur plaire : utobsequii mei oblatio accepta fiat in Jérusalem sanctis.

Mesdames, revêtez -vous de ces sentiments apostoliques ; et dans les soins que vous prenez de cette maison , regardez avec respect les pauvres qui la composent. Méditez sérieusement, en la charité de Notre-Seigneur, que si les honneurs du siècle vous mettent au-dessus d'eux , le caractère de Jésus-Christ , qu'ils ont l'honneur de porter, les élève au-dessus de vous. Honorez , en les servant, la mystérieuse conduite de la Providence divine , qui leur donne les premiers rangs dans l'Église avec une telle prérogative , que les riches n'y sont reçus que pour les servir.

SECOND POINT

C'est la seconde vérité que je me suis obligé de vous expliquer, et qui suit si évidemment de celle que j'ai déjà établie , qu'il ne sera pas nécessaire de m'étendre beaucoup sur la preuve. Et certainement , chrétiens , comme il a déjà été dit, Jésus , qui ne me promet dans son Évangile que des afflictions et des croix , n'a pas besoin de riches dans sa sainte Église ; et leur faste n'ayant rien de commun avec la profonde humiliation de ce Dieu anéanti jusques à la croix , il est bien aisé de juger, messieurs , qu'il ne les recherche pas pour eux-mêmes. Car à quoi lui sont-ils bons dans son royaume ? Quoi ! pour lui ériger des temples superbes , ou pour orner ses autels d'or et de pierreries? Ne vous persuadez pas qu'il se plaise dans ces ornements : il les reçoit de la main des hommes comme des marques de leur piété, comme des hommages de leur religion. Mais , bien loin d'exiger ces grandes dépenses, ne voyez-vous pas au contraire qu'il n'est rien de plus commun ni de plus bas prix que ce qui est nécessaire à son culte? Il demande seulement de leau la plus simple pour régénérer ses enfants : il ne faut qu'un peu de pain et de vin pour consacrer ses mystères, où réside la source de toutes ses grâces.'Jamais il ne s'est tenu mieux servi que lorsqu'on lui sacrifiait dansdes cachots, etquel'humilitéet la foi faisaient tout l'ornement de ses temples. Autrefois dans l'ancienne loi il voulait de la pompe dans son service : mais cette simplicité qu'il affecte , si je puis parler de La sorte , dans le culte de la nouvelle alliance , c'est pour faire voir aux riches du monde qu'il n'a plus besoin d'eux ni de leurs trésors, si ce n'est pour le service de ses pauvres.

Mais pour les pauvres, messieurs, il confesse qu'il en a besoin, et il implore leurs secours. Ecce mysterium vobis dico ' : « Voici un mystère ad-

■ I. Cor. XV, bl.

« mirable. » Jésus n'a besoin de rien , et Jésus a besoin de tout : Jésus n'a besoin de rien selon sa puissance ; mais Jésus a besoin de tout selon sa compassion. Ecce mysterium vobis dico : « Voici un grand mystère que j'ai à vous dire ; « c'est le mystère du Nouveau Testament. Cette même miséricorde , qui a obligé Jésus innocent à se charger de tous les crimes , oblige encore Jésus , tout heureux qu'il est , à se charger de toutes les misères. Car comme le plus innocent est celui qui a porté le plus de péchés , aussi le plus abondant est celui qui porte le plus de besoins. Ici il a faim , et là il a soif : là il gémit sous des chaînes , ici il est travaillé par des maladies : il souffre en même temps le froid et le chaud , et les extrémités opposées. Pauvre véritablement , et le plus pauvre de tous les pauvres : parce que tous les autres pauvres ne souffrent que pour eux-mêmes ; et qu' « il n'y a que Jésus-Christ qui pâtisse « dans toute l'universalité des misérables : » Unus tantummodo Christus est qui in omniumpauperum universitate mendicet^. Ce sont donc les besoins pressants de ses pauvres membres qui l'obligent de se relâcher en faveur des riches.

Ils ne voudraient voir dans sonÉglise queceux qui portent sa marque , que des pauvres , que des indigents , que des affligés , que des misérables. Mais s'il n'y a que des malheureux , qui soulagera les malheureux? que deviendront les pauvres dans lesquels il souffre , et dont il ressent tous les besoins? Il pourrait leur envoyer ses saints anges ; mais il est plus juste qu'ils soient assistés par des hommes qui sont leurs semblables. Venez donc , ô riches ! dans son Église ; la porte enfin vous en est ouverte : mais elle vous est ouverte en faveur des pauvres , et à condition de les servir. C'est pour l'amour de ses enfants qu'il permet l'entrée à ces étrangers. Voyez le miracle de la pauvreté ! oui , les riches étaient étrangers ; mais le service des pauvres les naturalise , et leur sert , à expier la contagion qu'ils contractent parmi leurs richesses. Par conséquent , ô riches du siècle! prenez tant qu'il vous plaira des titres superbes ; vous les pouvez porter dans le monde '-, dans l'Église de Jésus-Christ, vous êtes seulement serviteurs des pauvres. Ne vous offensez pas de ce titre : le patriarche Abraham l'a tenu à gloire ; lui qui avait tant de serviteurs , et une si nombreuse famille , prenait néanmoins pour son partage le soin et l'obligation de servir les nécessiteux. Aussitôt qu'ils approchent de sa maison, lui-même s'avance pour les recevoir ; lui-même va choisir dans son troupeau ce qu'il y a de plus délicat et de plus tendre ; lui-même se donne la

' Salvian. adv. Avar. lib. iv, n» 4, p. 304.

Page 1