‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 71 sur 164 · LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME , PRÊCHÉ DEVANT LE ROI · texte numérisé non relu

LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME , PRÊCHÉ DEVANT LE ROI

Vérité évangélique : ignorance, oubli, mépris des liommes à son égard : ses différents états, affaiblissement qu'elle éprouve, son eflicacité : attention qui lui est due : dispositions nécessaires pour l'écouter avec fruit.

Non in solo pane vivit homo , sed in omui verbe quod procedit de ore Dei .

L'homme ne vit pas seulement de pain , mais ii vit de touteparole qui sort de la bouche de Dieu. Matth. iv, 4.

C'est une chose surprenante que ce grand silence de Dieu parmi les désordres du genre humain. Tous les jours ses commandements sont méprisés ; ses vérités, blasphémées ; les droits de son empire, violés : et cependant son soleil ne s'éclipse pas sur les impies ; la pluie arrose leurs champs ; la terre ne s'ouvre pas sous leurs pieds ; il voit tout, et il dissimule; il considère tout, et

il se tait.

Je me trompe , chrétiens , il ne se tait pas ; et sa bonté , ses bienfaits , son silence même est une voix publique qui invite tous les pécheurs à se reconnaître. Mais- comme nos cœurs endurcis sont sourds à de tels propos, il fait résonner une voix plus claire, une voix nette et intelligible, qui nous appelle à la pénitence. Il ne parle pas pour nous juger, mais il parle pour nous avertir; et cette parole d'avertissement , qui retentit en ces temps dans toutes les chaires, doit servir de préparatif à son jugement redoutable. C'est, messieurs, cette parole de vérité que les prédicateurs de l'Évangile sont chargés de vous annoncer durant cette sainte quarantaine; c'est elle qui nous est présentée dans notre Évangile , pour nous servir de nourriture dans notre jeûne, de délices dans notre abstinence, et de soutien dans notre faiblesse : Non in solo pane vivit homo , sed in omni verbo quod procedit de ore Dei. J'ai dessein aujourd'hui de vous préparer à recevoir saintement cette nourriture immortelle. Mais, ô Dieu! que serviront mes paroles, si vousmême n'ouvrez les cœurs , et si vous ne disposez les esprits des hommes à donner l'entrée à votre Esprit saint? Descendez donc , ô divin Esprit ! et venez vous-même préparer vos voies. Et vous , ô divine Vierge! donnez-nous votre secours charitable, pour accomplir dans les cœurs l'ouvrage de votre fils bien-aimé. Nous vous en prions humblement par les paroles de l'ange. Ave.

Jésus-Christ, Seigneur des seigneurs^ et Prince des rois delà terre, quoique élevé dans un trône

souverainement indépendant, néanmoins, pour donner à tous les monarques, qui relèvent de sa puissance , l'exemple de modération et de justice , il a voulu lui-même s'assujettir aux règlements qu'il a faits et aux lois qu'il a établies. Il a ordonné, dans son Évangile, que les voies douces et aimables précédassent toujours les voies de rigueur, et que les pécheurs fussent avertis avant que d'être jugés. Ce qu'il a prescrit, il l'a pratiqué; car « ayant, comme dit l'apôtre, établi un « jour dans lequel il doit juger le monde en équité, « il dénonce auparavant à tous les pécheurs qu'ils « fassent une sérieuse pénitence : » Nunc annuntiat omnibus hominibus ut omnes ubique pœnitenliam agant, eo quod staiuit diem in quo judicaturus est orbemin œquitate' : c'est-à-dire, qu'avant que de monter sur son tribunal , pour condamner les coupables par une sentence rigoureuse, il parle premièrement dans les chaires, pour les ramener à la droite voie par des avertissements charitables.

C'est en ce saint temps de pénitence que nous devons une attention extraordinaire à cette voix paternelle qui nous avertit. Car encore qu'elle mérite en tout temps un profond respect , et que ce soit toujours un des devoirs les plus importants de la piété chrétienne , que de donner au- * dience aux discours sacrés; c'a été toutefois un sage conseil de leur consacrer un temps arrêté par une destination particulière, afin que , si tel est notre aveuglement, que nous abandonnions presque toute notre vie aux pensées de vanité qui nous emportent, il y ait du moins quelques jours dans lesquels nous écoutions la vérité qui nous conseille charitablement, avant que de prononcer notre sentence, et qui s'avance à nous pour nous éclairer, avant que de s'élever contre nous pour nous confondre.

Paraissez donc , ô vérité sainte ! faites la censure publique des mauvaises mœurs ; illuminez par votre présence ce siècle obscur et ténébreux ; brillez aux yeux des fidèles, afin que ceux qui ne vous connaissent pas vous entendent, que ceux qui ne pensent pas à vous vous regardent, que ceux qui ne vous aiment pas vous embrassent. Voilà, chrétiens, en peu de paroles, trois utilités principales de la prédication évangélique, Car, ou les hommes ne connaissent pas la vérité, ou les hommes ne pensent pas à la vérité , ou les hommes ne sont pas touchés de la vérité. Quand ils ne connaissent pas la vérité, parce qu'elle ne veut pas les tromper, elle leur parle pour éclairer leur intelligence. Quand ils ne pensent pas à la vérité, parce qu'elle ne veut pas les surprendre, elle leur parle pour attirer leur atten-

> Jet. XVII, 30, 31.

SUR LA PREDICATION

tion. Quand ils ne sont pas touchés de la vérité , parce qu'elle ne veut pas les condamner, elle leur parle pour échauffer leurs désirs, et exciter après elle leur affection languissante. Que si je puis aujourd'hui mettre dans leur jour ces trois importantes raisons , les fidèles verront clairement combien ils doivent se rendre attentifs à la prédication de l'Évangile; parce que, s'ils ne sont pas bien instruits, elle leur découvrira ce qu'ils ignorent; et s'ils sont assez éclairés, elle les fera penser à ce qu'ils savent; et s'ils y pensent sans être émus , le Saint-Esprit agissant par l'organe de ses ministres , elle fera entrer dans le fond du cœur ce qui ne fait qu'effleurer la surface de leur esprit. Et comme ces trois grands effets comprennent tout le fruit des discours sacrés, j'en ferai aussi le sujet et le partage de celui-ci, qui sera, comme vous le voyez, le préparatif nécessaire et le fondement de tous les autres.

PBEMIEB POINT.

Comme la vérité de Dieu, qui est notre loi immuable, a deux états différents, l'un qui touche le siècle présent, et l'autre qui regarde le siècle à venir ; l'un où elle règle la vie humaine, et l'autre où elle !a juge : aussi le Saint-Esprit nous la fait 'paraître dans son Écriture sous deux visages divers , et lui donne des qualités convenables à l'un et à l'autre. Dans le psaum.e cent dix-huilième ^ où David parle si bien de la loi de Dieu , on a remarqué, chrétiens , qu'il l'appelle tantôt du nom de commandement, tantôt de celui de conseil; quelquefois il la nomme un jugement , et quelquefois un témoignage. Mais encore que ces quatre titres ne signifient autre chose que la loi de Dieu , toutefois il faut observer que les deux premiers lui sont propres au siècle où nous sommes, et que les deux autres lui conviennent mieux dans celui que nous attendons. Dans le cours du siècle présent cette même vérité de Dieu, qui nous paraît dans sa loi , est tout ensemble un commandement absolu et un conseil charitable. Elle est un commandement , qui enferme la volonté d'un souverain; elle est aussi un conseil, qui propose ?'avis d'un ami. Elle est un commandement, parce que ce souverain y prescrit ce qu'il exige de nous pour les intérêts de son service ; et elle mérite le nom de conseil, parce que cet ami y expose en ami sincère ce que demande le soin de notre salut. Les prédicateurs de l'Évangile font paraître la loi de Dieu dans les chaires en ces deux augustes qualités : en qualité de commandement, en tant qu'elle est nécessaire et indispensable ; et €n qualité de conseil , en tant qu'elle est utile et avantageuse. Que si, manquant par un même «yrime à ce que nous devons à Dieu , et à ce que

nous nous devons à nous-mêmes , nous méprisons tout ensemble, et les ordres de ce souverain, et les conseils de cet ami; alors, cette même vérité prenant en son temps une autre forme, elle sera un témoignage pour nous convaincre, et une sentence dernière pour nous condamner : « La « parole que j'ai prêchée, dit le Fils de Dieu, « jugera le pécheur au dernier jour : » Sermo quem locuius sum, ille judicabit eum in novissimodie '. C'est-à-dire, que ni on ne recevra d'excuse, ni on ne cherchera de tempérament, la parole, dit-il , vous jugera : la loi elle-même fera la sentence , selon sa propre teneur, dans l'extrême rigueur du droit ; et de là vous devez entendre que ce sera un jugement sans miséricorde.

C'est donc la crainte de ce jugement qui fait monter les prédicateurs dans les chaires évangéliques : « Nous savons , dit le saint apôtre , que '<■ nous devons tous comparaître un jour devant « le tribunal de Jésus-Christ : » Omnes nos manifestari oportet ante tribunal Christi ^ « Mais « sachant cela, poursuit-il, nous venons persua- « der aux hommes la crainte de Dieu : « Scientes ergo, timorem Domini hominibus suademus ^. Sachant combien ce jugement est certain , combien il est rigoureux, combien il est inévitable, nous venons de bonne heure vous y préparer; nous venons vous proposer les lois immuables sur lesquelles votre vie sera jugée, par lesquelles votre cause sera décidée , et vous mettre en main les articles sur lesquels vous serez interrogés, afin que vous commenciez, pendant qu'il est temps, à méditer vos réponses.

Que si vous pensez peut-être que l'on sait assez ces vérités saintes, et que les fidèles n'ont pas besoin qu'on les en instruise ; c'est donc en vain, chrétiens, que Dieu se plaint hautement, par la bouche de son prophète Isaïe, que non-seulement les infidèles et les étrangers , mais « son '< peuple , » oui , son peuple même , < est mené « captif, pour n'avoir pas la science : « Captivus ductus est populns meus, eo quod non habeat scientiam*. Mais parce qu'on pourrait se persuader que la troupe n'est pas fort grande , parmi les fidèles , de ceux qui périssent faute de connaître ; il assure au contraire qu'elle est si nombreuse, que « l'enfer est obligé de se dilater et « d'ouvrir sa bouche démesurément pour l'en- « gloutir, la recevoir : » Propterea dilatavit infernus animant suam, et aperuit os suum absque uUo termino^. Et de peur qu'on ne s'imagine que ceux qui périssent ainsi faute de science , ce sont

' Joan. xn, 48.

MI. Cor. V, 10.

' Ibid. II.

* Is. V, 13. i rbid. 14.

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