ÉVANGÉLIQUE
les pauvres et les simples qui n'ont pas les moyens d'apprendre, il déclare en termes formels, et je puis bien le dire après cet oracle , que ce sont les puissants , les riches , les grands et les princes mêmes, qui négligent presque toujours de se faire instruire, et de leurs obligations particulières, et même des devoirs communs de la piété; qui ne savent presque jamais comme il faut leur obligations particulières , et qui tombent par le défaut de cette science , pêle-mêle avec la foule , dans les abîmes éternels : Et descendent fortes ejus etpopulus ejus, et sublimes gloriosique ejus adeum '.
Non-seulement, chrétiens, souvent nous ignorons les vérités saintes ; mais même nous les combattons par des sentiments tout contraires. Vous êtes surpris de cette parole ; et peut-être me répondez-vous dans votre cœur que vous n'avez point d'erreur contre la foi , que vous n'écoutez pas ces docteurs de cour, qui font des leçons publiques de libertinage, et établissent de propos délibéré des opinions dangereuses. Je loue votre piété dans une précaution si nécessaire; mais ne vous persuadez pas que vous soyez pour cela exempts de l'erreur. Car il faut entendre , messieurs , qu'elle nous gagne en deux sortes : quelquefois elle se déborde à grands flots , comme un torrent, et nous emporte tout à coup; quelquefois elle tombe peu à peu , et nous corrompt goutte à goutte. Je veux dire que quelquefois un libertinage déclaré renverse d'un grand effort les principes de la religion ; quelquefois une force plus cachée, comme celle des mauvais exemples et des pratiques du grand monde , en sape les fondements par plusieurs coups redoublés et par un progrès insensible. Ainsi vous n'avancez rien de n'avaler pas tout à coup le poison du libertinage , si cependant vous le sucez peu à peu ; si vous laissez insensiblement gagner jusqu'au cœur cette subtile contagion, qu'on respire avec l'air du monde dans ses conversations et dans ses coutumes.
Qui pourrait ici raconter toutes les erreurs du monde? Ce maître subtil et dangereux tient école publique sans dogmatiser : il a sa méthode particulière de ne prouver pas ses maximes , mais de les imprimer sans qu'on y pense ; autant d'hommes qui nous parlent , autant d'organes qui nous les inspirent : nos ennemis par leurs menaces, et nos amis par leurs bons offices, concourent également à nous donner de fausses idées du bien et du mal. Tout ce qui se dit dans les compagnies , nous recommande , ou l'ambition sans laquelle on n'est pas du monde , ou la fausse galanterie sans laquelle on n'a point d'esprit. Car c'est le
plus grand malheur des cnoses humaines, que nul ne se contente d'être insensé seulement pour soi , mais veut faire passer sa folie aux autres : si bien que ce qui nous serait indifférent , souvent , tant nous sommes faibles , attire notre imprudente curiosité par le bruit qu'on en fait autour de nous. Tantôt une raillerie fine et ingénieuse, tantôt une peinture agréable d'une mauvaise action impose doucement à notre esprit. Ainsi , dans cet étrange empressement de nous entre-communiquer nos folies, les âmes les plus innocentes prennent quelque teinture du vice et des maximes du siècle ; et recueillant le mal deçà et delà dans le monde , comme à une table couverte de mauvaises viandes, elles y amassent aussi peu à peu, comme des humeurs peccantes , les erreurs qui offusquent notre intelligence. Telle est à peu près la séduction qui règne publiquement dans le monde ; de sorte que si vous demandez à Tertullien ce qu'il craint pour nous dans cette école : « Tout, vous répondra ce grand homme , jusqu'à « l'air, qui est infecté par tant de mauvais dis- « cours , par tant de maximes antichrétiennes , « corrompues... » ipsumgue aerem, scelestis vocibus constupratum '.
Sauvez-nous, sauvez-nous, Seigneur, de la contagion de ce siècle : « Sauvez-nous , disait lepro- '■■ phète , parce qu'il n'y a plus de samt sur la terre , « et que les vérités ont été diminuées par la malice « des enfants des hommes : » Salmim me facy Domine, quoniam defecit satictus, quoniam diminutœ sunt veritates ajiliis hominum '. Ou il ne faut pas se persuader qu'il se plaigne des infidèles et des idolâtres ; ceux-là ne diminuent pas seulement les vérités , mais ils les méconnaissent : il se plaint des enfants de Dieu , qui ne les pouvant tout à fait éteindre, à cause de leur évidence , les retranchent et les diminuent au gré de leurs passions. Car le monde n'a-t-il pas entrepris de faire une distinction entre les vices? Il y en a que nous laissons volontiers dans l'exécration et dans la haine publique , comme l'avarice , la cruauté, la perfidie; il y en a que nous tâchons de mettre en honneur, comme ces passions délicates qu'on appelle les vices des honnêtes gens. Malheureux, qu'entreprenez- vous? « Jésus-Christ « est-il divisé? » Divisus est Christus ^ ? Que vous a-t-ilfait, ce Jésus-Christ , que vous le déchirez hardiment, et défigurez sa doctrine par cette distinction injurieuse? Le même Dieu, qui est le protecteur de la bonne foi , n'est-il pas aussi l'auteur de la tempérance, « Jésus Christ est tout « sagesse, dit TertuUien, tout lumière, tout vé-
• De Spect. Wil.
' Ps. XI, I.
3 I. Cor. 1 , 13.
SUR LA PREDICATION
« rite; pourquoi le partagez-vous par votre men- « songe? )' comme si sori saint Évangile n'était qu'un assemblage monstrueux de vrai et de faux , ou comme si la justice même avait laissé quelque crim.e qui eût échappé à sa censure : Quid dimidias mendacio Christum ? totus veritas fuit ^ .
D'où vient un si grand désordre , si ce n'est que les vérités sont diminuées; diminuées dans leur pureté , parce qu'on les falsifie et on les mêle ; diminuées dans leur intégrité , parce qu'on les tronque et on les retranche ; diminuées dans leur majesté , parce que, faute de les pénétrer, on perd le respect qui leur est dû , on les ravilit , on leur ôte tellement leur juste grandeur qu'à peine les voyons-nous : ces grands astres ne nous semblent qu'un petit point ; tant nous les mettons loin de nous, ou tant notre vue est troublée par les nuages épais de nos ignorances et de nos opinions anticipées : diminutœ sunt veritates afiliis hominum ?
Puisque les maximes de l'Evangile sont si fort diminuées dans le siècle, puisque tout le monde conspire contre elles, et qu'elles sont accablées par tant d'iniques préjugés, Dieu, par sa justice suprême , a dû pourvoir à la défense de ces illustres abandonnées, et commettre des avocats pour plaider leur cause. C'estpour cela, chrétiens , que ces chaires sont élevées auprès des autels ; afin que , pendant que la vérité est si hardiment déchirée dans les compagnies des mondains , il y ait du moins quelque lieu où l'on parle hautement en sa faveur, et que la cause la plus juste ne soit pas la plus délaissée. Venez donc écouter attentivement la défense de la vérité, dans la bouche des prédicateurs : venez recevoir par leur ministère la parole de Jésus-Christ condamnant le monde et ses vices, et ses coutumes, et ses maximes antichrétiennes : car, comme dit saint Jean-Chrysostô me *, Dieu nous ayant ordonné deux choses, d'écouter et d'accomplir sa sainte parole ; quand aura le courage de la pratiquer, celui qui n'a pas la patience de l'entendre? quand lui ouvrira- t-il son cœur, s'il lui ferme jusqu'à ses oreilles? quand lui donnera-t-il sa volonté, s'il lui refuse même son attention? Mais , messieurs , cette attention , c'est ce que nous avons à considérer dans la deuxième partie.
DEUXIÈME POINT
Lorsque la vérité jugera les hommes , il ne faut pas croire , messieurs , ni qu'elle paraisse au dehors, ni qu'elle ait besoin, pour se faire entendre, de sons distincts et articulés. Elle est dans les consciences, je dis même dans les consciences des plus
' Tertull. de Carn. Christ, n» 5.
' De Mutation. Nomin. i, t. m, p. 107, 108, 109.
grands pécheurs; mais elle y est souvent oubliée durant cette vie. Qu'arrivera-t-il après la mort ? la vérité se fera sentir , et l'arrêt en même temps sera prononcé. Quelle sera cette surprise, combien étrange, combien terrible, lorsque ces saintes vérités , auxquelles les pécheurs ne pensaient jamais, et qu'ils laissaient inutiles et négligées dans un coin de leur mémoire, enverront tout d'un coup à leurs yeux un trait de flamme si vif , qu'ils découvriront d'une même vue la loi et le péché confrontés ensemble ; et que , voyant dans cette lumière l'énormité de l'un par sa répugnance avec l'autre , ils reconnaîtront en tremblant la honte de leurs actions et l'équité de leur supplice!
Sachant cela, chrétiens, je reviens encore a l'apôtre : « Étant persuadés de ces choses , nous '< venons enseigner aux hommes la crainte de « Dieu : » Scientes ergo, timorem Domini hominibus suademus. Nous venons les exhorter de sa part qu'ils souffrent qu'on les entretienne des vérités de l'Évangile, et qu'ils préviennent le trouble de cette attention forcée par une application volontaire.
Vous qui dites que vous savez tout , et que vous n'avez pas besoin qu'on vous avertisse, vous montrez bien par un tel discours que même vous ne savez pas quelle est la nature de votre esprit. Esprit humain, abîme infini, trop petit pour toi-même et trop étroit pour te comprendre tout entier , tu as des conduites si enveloppées , des retraites si profondes et si tortueuses dans lesquelles tes connaissances se recèlent , que souvent tes propres lumières ne te sont pas plus présentes que celles des autres. Souvent ce que tu sais , tu ne le sais pas ; ce qui est en toi , est loin de toi ; tu n'as pas ce que tu possèdes : « Donc, dit excellem- « ment saint Augustin, notre esprit est trop étroit « pour se posséder lui-même tout entier : » Ergo animus ad habendum seipsum angustus est '. Prouvons ceci par quelque exemple.
En quels antres profonds s'étaient retirées les lois de l'humanité et de la justice , que David savait si parfaitement, lorsqu'il fallut lui envoyer Nathan le prophète , pour les rappeler en sa mémoire? Nathan lui parle, Nathan l'entretient, et il entend si peu ce qu'il faut entendre , qu'on est enfin contraint de lui dire : 0 prince ! c'est à vous qu'on parle * ; parce qu'enchanté par sa passion , et détourné par les affaires, il laissait la vérité dans l'oubli. Alors savait-il ce qu'il savait? entendait-il ce qu'il entendait? Chrétiens, ne m'en croyez pas ; mais croyez sa déposition et son témoignage. C'est lui-même qui s'étonne que ses propres lumières l'avaient quitté dans cet état
' Confcs. lib. x, cap. xiii, 1. 1, col. 176. ' ' II. Reg. XII , 7.
ÊV ANGELIQUE.
malheureux : Lumen oculomm meorum, et ipsumnon estmecum \ Ce n'est pas une lumière étrangère, c'est la lumière de mes yeux, de mes propres yeux , c'est celle-là même que je n'avais plus. Écoutez, homme savant, homme habile en tout, qui n'avez pas besoin qu'on vous avertisse ; votre propre connaissance n'est pas avec vous , et vous n'avez pas de lumière. Peut-être que vous avez la lumière de la science , mais vous n'avez pas la lumière de la réflexion, et sans la lumière de la réflexion , la science n'éclaire pas , et ne chasse point les ténèbres. Ne me dites donc pas , chrétiens , que vous avez de la connaissance , que vous êtes fort bien instruits des vérités nécessaires : je neveux pas vous contredire dans cette pensée. Eh bien ! vous avez des yeux, mais ils sont fermés : les vérités de Dieu sont dans votre esprit, comme de grands flambeaux , mais qui sont éteints. Ah! souffrez qu'on vienne ouvrir ces yeux appesantis par le sommeil , et qu'on les applique à ce qu'il faut voir. Souffrez que les prédicateurs de l'Évangile vous parlent des vérités de votre salut ; afin que la rencontre bienheureuse de vos pensées et des leurs excite en votre âme la réflexion, comme une étincelle de lumière qui rallumera ces flambeaux éteints , et les mettra devant vos yeux pour les éclairer : autrement , toutes vos lumières ne vous sont qu'inutiles.
Et en effet , chrétiens , combien de fois nous sommes-nous plaints que les choses que nous savons ne nous viennent pas dans l'esprit ; que l'oubli , ou la surprise , ou la passion les rend sans effet! Par conséquent apprenons que les vérités de pratique doivent être souvent remuées, souvent agitées par de continuels avertissements ; de peur que si on les laisse en repos , elles ne perdent l'habitude de se présenter et ne demeurent sans force , stériles en affections , ornements inutiles de notre mémoire.
Ce n'est pas pour un tel dessein que les vérités du salut doivent être empreintes dans nos esprits. Les saintes vérités du ciel ne sont pas des meubles curieux et superflus, qu'il suffise de conserver dans un magasin ; ce sont des instruments nécessaires qu'il faut avoir, pour ainsi dire , toujours sous la main , et que l'on ne doit presque jamais cesser de regarder, parce qu'on en a toujours besoin pour agir. Et toutefois , chrétiens , il n'est rien , pour notre malheur, qui se perde si tôt dans nos esprits, que les saintes vérités du christianisme. Car outre qu'étant détachées des sens, elles tiennent peu à notre mémoire, le mépris injurieux que nous en faisons nous empêche de prendre à cœur de les pénétrer comme
' Ps. XXXVU, 10.
ft<S
il faut : au contraire nous sommes bien aises de les éloigner par une malice affectée : « Ils ont « résolu , dit le saint prophète , de détourner « leurs yeux sur la terre : » Oculos suos staiuerunt declinare in terram '. Remarquez : ils ont résolu ; c'est-à-dire , que lorsque les vérités du salut se présentent à nos yeux , pour nous les faire lever au ciel , c'est de propos délibéré , c'est par une volonté déterminée que nous les détournons sur la terre, que nous les arrêtons sur d'autres objets : tellement qu'il est nécessaire que les prédicateurs de l'Évangile , par des avertissements chrétiens , comme par une main invisible , les tirent de ces lieux profonds où nous les avions reléguées , et les ramènent de loin à nos yeux qui les voulaient perdre.
Aidez-les vous-mêmes , messieurs , dans une œuvre si utile pour votre salut : pratiquez ce que dit l'Ecclésiastique : Verbum sapiens quodcumque audierit scius, laudabitet ad se adjiciet*. Voici un avis d'un habile homme : « Le sage qui « entend, dit-il, quelque parole sensée, la loue « et se l'applique à lui-même. »- On est bien aise d'entendre parler contre les vices des hommes , et l'esprit se divertit à écouter reprendre les mauvaises mœurs; mais l'on ne s'émeut non plus que si l'on n'avait aucune part à cette juste censure. [Mais le sage] rentre profondément dans sa conscience , et s'applique à lui-même tout ce qui se dit : ad se adjiciet. Il ne se contente pas de louer cette parole : il ne va pas regarder autour de lui à qui elle est propre. Il ne s'amuse pas à deviner la pensée de celui qui parle , ni à lui faire dire des choses qu'il ne songe pas : il croit que c'est à lui seul qu'on en veut. C'est là tout le fruit des discours sacrés. Pendant que l'Évangile parle à tous , chacun se doit parler en particulier, confesser humblement ses fautes , trembler dans la vue de ses périls.
Et en effet , chrétiens , quiconque sent en luimême que c'est son vice qu'on attaque, doit croire que c'est à lui personnellement que s'adresse tout le discours. Si donc quelquefois nous y remarquons je ne sais quoi de tranchant, qui, à travers nos voies tortueuses et nos passions compliquées , aille mettre , non point par hasard, mais par une secrète conduite de la grâce , la main sur notre blessure , et aille trouver, à point nommé , dans le fond du cœur, ce péché que nous dérobons ; c'est alors, c'est alors, messieurs, qu'il faut écouter attentivement Jésus-Christ qui vient troubler notre fausse paix , et qui met la main tout droit sur notre blessure : c'est alors qu'il faut croire le conseil du sage et appliquer
' Ps. XVI , 12.
' Eccl. XXI, 18.
SUR LA PREDICATION
tout à nous-mêmes. Si le coup ne porte pas encore assez loin , prenons nous-mêmes le glaive , et enfonçons-le plus avant. Plût à Dieu que nous le fassions entrer, qu'il entre si profondément, que la blessure aille jusqu'au vif; que le cœur soit serré par la componction , que le sang de la plaie coule par les yeux , je veux dire les larmes , que saint Augustin appelle si élégamment le sang de l'âme ' 1 c'est alors que Jésus-Christ aura prêché ; et c'est ce dernier effet de la sainte prédication qui me reste à examiner en peu de paroles dans ma dernière partie.
Quand je considère les raisons pour lesquelles les discours sacrés , qui sont pleins d'avis si pressants, sont néanmoins si peu efficaces ; voici celle qui me semble la plus apparente. C'est que les hommes du monde présument trop de leur sens, pour croire que l'on puisse leur persuader ce qu'ils ne veulent pas faire d'eux-mêmes ; et d'ailleurs, n'étant pas touchés par la vérité qui luit clairement dans leur conscience , ils ne croient pas pouvoir être émus des paroles qu'elle inspire aux autres : si bien qu'ils écoutent la prédication, ou comme un entretien indifférent, par coutume et par compagnie; ou tout au plus, si le hasard veut qu'ils rencontrent à leur goût , comme un entretien agréable qui ne fait que chatouiller les oreilles par la douceur d'un plaisir qui passe.
Pour nous désabuser de cette pensée , considérons , chrétiens , que la parole de l'Évangile , qui nous est portée de la part de Dieu , n'est pas un son qui se perde en l'air; mais un instrument de la grâce. On ne peut assez admirer l'usage de la parole dans les affaires humaines : qu'elle soit, si vous voulez , l'interprète de tous les conseils , la médiatrice de tous les traités, le gage de la bonne foi et le lien de tout le commerce; elle est et plus nécessaire et plus efficace dans le ministère de la religion : et en voici la preuve sensible. C'est une vérité fondamentale , que l'on ne peut obtenir la grâce que par les moyens établis de Dieu. Or est-il que le Fils de Dieu, l'unique médiateur de notre salut , a voulu choisir la parole pour être l'instrument de sa grâce et l'organe universel de son Saint-Esprit dans la sanctification des âmes. Car, je vous prie , ouvrez les yeux , contemplez tout ce que l'Église a de plus sacré , regardez les fonts baptismaux , les tribunaux de la pénitence , les très-augustes autels : c'est la parole de Jésus-Christ qui régénère les enfants de Dieu; c'est elle qui les absout de leurs crimes ; c'est elle qui leur prépare sur ces saints
< Serm. cccu, n"?, t. v, col. 1356.
autels une nourriture divine d'immortalité. Si elle opère si puissamment aux fonts du baptême, dans les tribunaux de la pénitence , et sur les autels, gardons-nous bien de penser qu'elle soit inutile dans les chaires ; elle y agit d'une autre manière , mais toujours comme l'organe de l'Esprit de Dieu. Et en effet, qui ne le sait pas? c'est par la prédication de l'Évangile que cet Esprit tout-puissant a donné des disciples , des imitateurs , des sujets et des enfants à Jésus-Christ. S'il a fallu effrayer les consciences criminelles , la parole a été le tonnerre : s'il a fallu captiver les entendements sous l'obéissance de la foi , la parole a été la chaîne par laquelle on les a entraîi nés à Jésus-Christ : s'il a fallu percer les cœurs par l'amour divin , la parole a été le trait qui a fait ces blessures salutaires : Sagittœ tuœ acutœ : populi sub te cadent '. Et il ne faut pas s'étonner si, parmi tant de secours, tant de sacrements , tant de ministères divers de l'Église , le saint concile de Trente a déterminé =* qu'il n'y a rien de plus nécessaire que la prédication de l'Évangile ; puisque c'est elle qui a opéré de si grands miracles. Elle a établi la foi , elle a rangé les peuples à l'obéissance, elle a renversé les idoles, elle a converti le monde.
Mais , messieurs , tous ces effets furent autrefois , et il ne nous en reste plus que le souvenir. Jésus-Christ n'est plus écouté , ou il est écouté si négligemment , qu'on donnerait plus d'attention aux discours les plus inutiles. Sa parole cherche partout des âmes qui la reçoivent; et partout la dureté invincible des cœurs préoccupés lui ferme l'entrée. Ce n'ect pas qu'on n'assiste aux discours sacrés. La presse est dans les églises durant cette sainte quarantaine ; plusieurs prêtent l'oreille attentivement : mais ce n'est ni l'oreille ni l'esprit que Jésus demande. « Mes frères , dit « saint Augustin, la prédication est un grand « mystère : magnum sacramentum,fratres. Le '<■ son de la parole frappe au dehors , le maître « est au dedans : >^ la véritable prédication se fait dans le cœur : Sonus verborum aures percutit, magister intus est^. C'est pourquoi ce maître céleste a dit tant de fois en prêchant : « Qui a des oreilles pour ouïr, qu'il écoute^. » Certainement , chrétiens, il ne parlait pas à des sourds ; mais il savait , ce divin docteur, qu'il y en a « qui en voyant ne voient pas, et qui en « écoutant n'écoutent pas \ « Il savait qu'il y a en nous un endroit profond où la voix humaine ne pénètre point, où lui seul a droit de se faire
' Ps. xuv, 7.
' Sess. V, cap. n.
3 In Epist. Joan. Tract, m, n° 13, t. ni, part. Ii, col. 849.
< Matth. xui, 9.
!> lUd. 13.
entendre : « Qu'elle est secrète, dit saint Au- « gustin ; qu'elle est éloignée des sens de la chair, « cette retraite où Jésus-Christ fait leçon , cette « école où Dieu est le maître ! » Valde remota est a sensibus carnis hœc schola \ Pour rencontrer cette école et pour écouter cette leçon , il faut se retirer au plus grand secret , et dans le centre du cœur. Pour entendre prêcher Jésus-Christ, il ne faut pas ramasser son attention au lieu où se mesurent les périodes, mais au lieu où se règlent les mœurs ; il ne faut pas se recueillir au lieu où se goûtent les belles pensées , mais au lieu où se produisent les bons désirs : ce n'est pas même assez de se retirer au lieu où se forment les jugements ; il faut aller à celui où se prennent les résolutions. Enfin s'il y a quelque endroit encore plus profond et plus retiré , où se tienne le conseil du cœur, où se déterminent tous ses desseins , où l'on donne le branle à ses mouvements; c'est là que, sans s'arrêter à la chaire matérielle , il faut dresser à ce Maître invisible une chaire invisible et intérieure , où il prononce ses oracles avec empire. Là, quiconque écoute obéit , quiconque prête l'oreille a le cœur touché. C'est là que la parole divine doit faire un ravage salutaire , en brisant toutes les idoles , en renversant tous les autels où la créature est adorée , en répandant tout l'encens qu'on leur présente , en chassant toutes les victimes qu'on leur immole ; et sur ce débris ériger le trône de Jésus- Christ victorieux : autrement, on n'écoute pas Jésus-Christ qui prêche.
S'il est ainsi, chrétiens, hélas! que Jésus- Christ a peu d'auditeurs, et que dans la foule des assistants il se trouve peu de disciples! Où sont-elles ces âmes soumises que l'Évangile attendrit , que la parole de vérité touche jusqu'au cœur? En effet, ou nous écoutons froidement, où il s'élève seulement en nous des affections languissantes, faibles imitations des sentiments véritables ; désirs toujours stériles et infructueux, qui demeurent toujours désirs, et qui ne se tournent jamais en résolutions; flamme errante et volage , qui ne prend pas à sa matière ; mais qui court légèrement par-dessus , et que le moindre souffle éteint tellement, que tout s'en perd en un instant , jusqu'au souvenir : Filii Ephrem , intendentes et mittentes arcum, conversi sunt in die belli * : « Les enfants d'Éphrem , dit David , « préparaient leurs flèches et bandaient leur arc ; « mais ils ont lâché pied au jour de la guerre. » En écoutant la prédication , ils concevaient en eux-mêmes de grands desseins; ils semblaient aiguiser leurs armes contre leurs vices : au jour
' De Prœd. SS. cap. viir, n" 13, t. x, col. 799.
' Ps. LSXVII, 12.
ÉVANOÉLIQUE. 865
î de la tentation ils les ont rendues honteusement. Ils promettaient beaucoup dans l'exercice ; ils ont plié d'abord dans le combat : ils semblaient animés quand on sonnait de la trompette ; ils ont tourné le dos tout à coup quand il a fallu venir aux mains : Filii Ephrem, intendentes et mittentes arcum, conversi sunt in die belli.
Dirai-je ici ce que je pense? De telles émotions , faibles , imparfaites , et qui se dissipent en un moment , sont dignes d'être formées devant un théâtre , où l'on ne joue que des choses feintes, et non devant les chaires évangéliques où la sainte vérité de Dieu paraît dans sa pureté. Car à qui est-ce qu'il appartient de toucher les cœurs, I sinon à la vérité ? C'est elle qui apparaîtra à tous j les cœurs rebelles au dernier jour; et alors on connaîtra combien la vérité est touchante. « En '< la voyant , dit le Sage , ils seront troublés d'une crainte horrible: » Videntes iurbabuntur timoré horribili ' : ils seront agités et angoissés ; euxmêmes se voudront cacher dans l'abîme. Pourquoi cette agitation, messieurs? c'est que la vérité leur parle. Pourquoi cette angoisse? c'est que la vérité les presse. Pourquoi cette fuite précipitée ? c'est que la vérité les poursuit. Ah ! te trouverons-nous toujours partout , ô vérité persécutante? oui, jusqu'au fond de l'abîme ils la trouveront : spectacle horrible à leurs yeux, poids insupportable sur leurs consciences , flamme toujours dévorante dans leurs entrailles. Qui nous donnera , chrétiens , que nous soyons touchés de la vérité, de peur d'en être touchés de cette manière furieuse et désespérée?
0 Dieu, donnez efficace à Votre parole. O Dieu , vous voyez en quel lieu je prêche , et vous savez , ô Dieu , ce qu'il y faut dire. Donnez-moi des paroles sages ; donnez-moi des paroles efQcaces, puissantes; donnez-moi la prudence; donnez-moi la force ; donnez-moi la circonspection; donnez-moi la simplicité. Vous savez, ô Dieu vivant, que le zèle ardent qui m'anime pour le service de mon roi , me fait tenir à bonheur d'annoncer votre Évangile à ce grand monarque, grand véritablement, et digne par la grandeur de son âme de n'entendre que de grandes choses , qu'on ne lui inspire que de grands desseins pour son salut ; digne, par l'amour qu'il a pour la vérité, de n'être jamais déçu. Sire, c'est Dieu qui doit parler dans cette chaire : qu'il fasse donc par son Saint-Esprit, car c'est lui seul qui peut faire un si grand ouvrage, que l'homme n'y paraisse pas ; afin que Dieu y parlant tout seul , par la pureté de son Évangile , il fasse dieux tous ceux qui l'écoutent , et particulièrement Votre Majesté, qui ayant déjà l'honneur
' Sap. V, 2.
SUR LA PÉNITENCE
de le représenter sur la terre , doit aspirer à celui d'être semblable à lui dans l'éternité, en le voyant face à face, tel qu'il est, et selon l'immensité de sa gloire, que je vous souhaite, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
QUATRIÈME SERMON
POUR
LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME
SUR LA PÉNITENCE
Trois motifs pressants qui doivent exciter les hommes à la pénitence. Vaines idoles que le pécheur se fait de la miséricorde et de la justice : assurance de la rémission pour ceux qui retournent à Dieu. Difflculté de la conversion : puissance de Dieu pour l'opérer. Caractères de la vraie pénitence et ses effets. Prix du temps que Dieu nous accorde : pourquoi les hommes le perdent si aisément : illusions qu'il leur fait. Nécessité d'une pénitence qui ne connaisse point de délais.
Adjuvantes autem exhortamur ne in vacuum gratiam Del recipiatis.
Nous vous exhortons , en vous aidant, que vous ne receviez point en vain la grâce de Dieu. II. Cor. vi, 1.
C'est avec raison , chrétiens , que nous reprochons aux pécheurs que leur infidélité est inexcusable : car il n'y a grâce , il n'y a remède , il n'y a sorte de secours qu'ils puissent demander à Dieu pour se retirer de l'abîme, qui ne leiir soit tous les jours offert par cette miséricorde infinie qui ne veut pas leur mort , mais leur conversion. Pour nous en convaincre, mes frères, examinons , je Vous prie , attentivement ce que peut désirer un homme que le remords de sa conscience presse de retourner à la droite voie. La première pensée qui lui vient est celle de ses péchés, dont l'horreur et la multitude le font douter du pardon. Sur cela nous lui annonçons de la part de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus- Christ , qui est notre propitiateur par son sang ; nous , dis-je , dans lesquels il a plu à Dieu de mettre le ministère de paix et de réconciliation, nous lui annonçons l'indulgence et la rémission de ses crimes. Il commence à respirer dans cette espérance; mais une seconde difficulté le vient rejeter dans de nouveaux troubles : c'est l'obligation de changer sa vie ou ses inclinations corrompues ; et ses habitudes invétérées lui font sentir des empêchements qu'il ne croit pas pouvoir jamais surmonter. Pour le rassurer de cette crainte , nous lui découvrons dans les mains de Dieu , et dans les secrets de sa puissance , des remèdes, premièrement très- efficaces, puisqu'ils guérissent infailliblement tous ceux qui s'en servent , et secondement très-présents , puisqu'on
les donne toujours à qui les demande. Ainsi les plus grands pécheurs ne pouvant douter, ni du pardon s'ils se convertissent, ni de leur conversion s'ils l'entreprennent, ils n'ont plus rien à désirer que du temps pour accomplir cet ouvrage : et sur ce sujet , chrétiens , ce n'est pas à nous à leur répondre ; mais Dieu se déclare assez par les effets mêmes : car il prolonge leur vie , il dissimule leur ingratitude ; et reculant tous les jours le temps destiné à la colère , il fait connaître assez clairement qu'il veut donner du loisir à la pénitence.
Par où il nous montre , mes frères, qu'il ne refuse rien aux pécheurs de ce qui leur est nécessaire. Ils ont besoin de trois choses : de la miséricorde divine , de la puissance divine , de la patience divine : de la miséricorde pour leur pardonner, de la puissance pour les secourir, de la patience pour les attendre ; et Dieu accorde tout libéralement. La miséricorde promet le pardon, la puissance offre le secours , la patience donne le délai. Que reste-t-il maintenant , sinon que nous disions aux pécheurs avec l'apôtre : Adjuvantes autem exhortamur ne in vacuum gratiam Dei recipiatis P « Nous vous exhortons, mes « frères , que vous ne receviez pas en vain la « grâce de Dieu : « ne rejetez pas la grâce de la rémission qui promet d'abolir vos crimes ; ne recevez pas en vain la grâce de la conversion du cœur qui s'offre pour corriger vos mœurs dépravées ; enfin ne recevez pas en vain cette troisième grâce si considérable , qui vous est donnée pour faire profiter les deux autres , je veux dire le temps, ce temps précieux dont il ne s'écoule pas un seul moment qui ne puisse vous valoir une éternité. Voilà , mes frères, trois motifs pressants pour exciter les hommes à la pénitence , et c'est le partage de C3 discours.
PREMIER POINT
Il est assez naturel à l'homme de se laisser emporter facilement aux extrémités opposées. Le malade , pressé de la fièvre , désespère de sa guérison ; le même étant rétabli s'imagine qu'il est immortel. Dans les horreurs de l'orage, le nautonier effrayé dit un adieu éternel aux flots ; mais aussitôt que la mer est un peu apaisée , il se rembarque sans crainte , comme s'il avait dans ses mains les vents et les tempêtes. Cet homme qui s'est pensé perdre dans une intrigue dangereuse , renonçait de tout son cœur à la cour; et à peine s'est-il démêlé , qu'il se rengage de nouveau , comme s'il avait essuyé toute la colère de la fortune. Cette conduite inégale et désordonnée éclate principalement dans les pécheurs, mais d'une manière opposée. Car cette folle et témé-
SUR LA PENITENCE
raire confiance par laquelle ils se nourrissent dans leurs péchés, les conduit à la fin au désespoir : ils passent du désespoir à l'espérance : dans la chaleur de leurs crimes , ils ne peuvent croire que Dieu les punisse ; et puis , accablés de leur pesanteur, ils ne peuvent plus croire que Dieu leur pardonne : « et ils vont de péchés en « péchés comme à une ruine certaine, désespérés ^ par leur espérance : » Feruntur magno impetu, milîo revocante, spe desperati '.
En effet , considérez cet homme emporté dans l'ardeur de sa passion ; il ne trouve aucune apparence qu'un Dieu si grand et si bon veuille tyranniser sa créature , ni exercer sa puissance pour briser un vaisseau de terre : longtemps il s'est flatté de cette pensée , qu'il n'était pas digne de Dieu 4e se tenir offensé de ce que faisait un néant, ni de s'élever contre un néant. Après , une seconde réflexion lui fait voir combien cette entreprise est furieuse, qu'un néant s'élève contre Dieu. Là il se dit à lui-même ce que criait le prophète à ce capitaine des Assyriens : « Contre qui as-tu blasphémé , contre qui as-tu « élevé ta voix et tourné tes regards superbes? » Quem blasphemasti , contra quem exaltastivocem tuam , et elevasti in excelsum oculos tuosP n C'est contre le Saint d'Israël , « c'est contre un Dieu tout-puissant : Contra Sanctum Israël \ Son audace insensée le confond ; et lui , qui ne voyait rien qui pût épuiser la miséricorde.^ ne voit plus rien maintenant qui puisse apaiser la justice. Mais voici la cause apparente de cet égarement prodigieux : c'est en effet , chrétiens , que l'une et l'autre de ces qualités est d'une grandeur infinie , je veux dire la miséricorde et la justice : de sorte que celle que l'on envisage occupe tellement la pensée , qu'elle n'y laisse presque plus de place pour l'autre ; d'autant plus que paraissant opposées, on ne comprend pas aisément qu'elles puissent subsister ensemble dans ce suprême degré de perfection : ce qui fait que la grande idée de la miséricorde fait que le pécheur oublie la justice , et que la justice réciproquement détruit en son esprit la miséricorde ; de sorte que l'abattement de son désespoir égale les emportements et la folle présomption de son espérance.
Il nous faut détruire , messieurs , ces vaines idoles de la miséricorde et de la justice , que le pécheur aveuglé adore en la place de la véritable justice et de la véritable miséricorde. Vous vous trompez , 6 pécheurs , lorsque vous vous persuadez follement que ces deux qualités sont incompatibles, puisqu'au contraire elles sont amies.
' s. Aug. Serm. xx, n° 4, t. v, col. 108. » \y.Reg.\i\y\2.
Car, mes frères, la bonté de Dieu n'est pas une bonté insensible , ni une bonté déraisonnable ; le Dieu que nous adorons n'est pas le Dieu des marcionites , un Dieu qui ne punit pas , souffrant jusqu'au mépris et indulgent jusqu'à la faiblesse : ce n'est pas un Dieu , dit Tertullien , « sous « lequel les péchés soient à leur aise , et dont « l'on se puisse moquer impunément : » suh quo delicta gauderent, cui diabolus illuderet. Voulez-vous savoir comment il est bon , voici une belle réponse de Tertullien : '< Il est bon , non pas en souffrant le mal , mais en se déclarant son ennemi : Qui non alias plene bonus sit, nisi mali œmulus. Sa justice fait partie de sa bonté : pour être bon comme il faut, « il exerce l'amour « qu'il a pour le bien par la haine qu'il a pour le « mal : » Uti boni amorem odio mali exerceat'. Ne vous persuadez donc pas que la justice soit opposée à la bonté dont elle prend au contraire la protection , et l'empêche d'être exposée au mépris.
Mais sachez que la bonté n'est pas non plus opposée à la justice ; car si elle lui ôte ses victimes , elles les lui rend d'une autre sorte : au lieu de les abattre par la vengeance , elle les abat par l'humilité ; au lieu de les briser par le châtiment , elle les brise par les douleurs de la pénitence : et s'il faut du sang à la justice pour le satisfaire , la bonté lui présente celui d'un Dieu. Ainsi, bien loin d'être incompatibles , elles se donnent ia main mutuellement. Il ne faut donc ni présumer ni désespérer. Ne présumez pas , ô pécheurs î parce qu'il est très-vrai que Dieu se venge ; mais ne vous abandonnez pas au désespoir, parce que y s'il m'est perm.s de le dire , il est encore plus vrai que Dieu pardonne.
Cette vérité étant supposée, il est temps maintenant, messieurs, que je tâche de vous faire entendre par les Écritures cette grâce singulière de !a rémission des péchés. Comme c'est le fruit principal du sang du nouveau Testament, et l'article fondamental de la prédication évangélique , le Saint-Esprit , mes frères , a pris un soin particulier de nous en donner une vive idée, et de nous l'exprimer en plusieurs façons , afin qu'il entre en nos cœurs plus profondément. Il dit que Dieu oublie les péchés, qu'il ne les impute pas , qu'il les couvre ; il dit aussi qu'il les lave , qu'il les éloigne de nous , et qu'il les efface. Pour entendre le secret de ces expressions , et des autres que nous voyons dans les saintes Lettres , il faut remarquer attentivement l'effet du péché dans le cœur de l'homme , et l'effet du péché dans le cœur de Dieu.
Le péché dans le cœur de l'homme est une
' Adv. Marcion. lib. H, n" 2C.
SUR LA PENITENCE
humeur pestilente qui le dévore , et une tache infâme qui le défigure. 11 faut purger cette humeur maligne , et l'arracher de nos entrailles : « Au- « tant que le levant est loin du couchant , autant « éloigne-t-il de nous nos iniquités : » Quantum disiat ortus ab occidente, longe fecit a nobis iniquitates nostras ' : et pour cette tache bon teuse , il faut passer l'éponge dessus , et qu'il n'en reste plus aucune marque : « Israël , c'est « moi qui t'ai fait , ne t'oublie pas de ton Créa- « teur ; c'est moi qui ai effacé tes iniquités comme « un nuage qui s'évanouit , et comme une légère « vapeur, » qui , étant dissipée par un tourbillon, ne laisse pas dans l'air le moindre vestige : Delevi ut nubem iniquitates tuas, et quasi nebulam peccata tua *.
Mais , mes sœurs , à l'égard de Dieu , le péché a des effets bien plus redoutables : il fait un cri terrible à ses oneilles toujours attentives , il est un spectacle d'horreur à ses yeux toujours ouverts. Ce spectacle cause l'aversion , et ce cri demande la vengeance. Pour rassurer les pécheurs, Dieu leur déclare , par son Écriture , qu'il couvre leurs crimes pour ne les plus voir ; qu'il les met derrière son dos , de peur que, paraissant à ses yeux, ils ne fassent soulever son cœur; enfin qu'il les oublie, qu'il n'y pense plus. Et quant à ce cri funeste , il en étouffe le son par une autre voix ; pendant que nos péchés nous accusent , il produit « un avocat pour nous défendre, Jésus-Christ, « le Juste , qui est la propitiation pour nos cri- « més^; » il déclare qu'il ne veut plus qu'on nous les impute , ni que nous en soyons jamais recherchés. « Le ciel et la terre s'en réjouissent , les « montagnes tressaillent de joie , parce que le « Seigneur a fait miséricorde : » Laudate, cœli; jubilate, extrema terrœ; resonate, montes, laudationem, quoniam misericordiam fecit Bominus^.
Vous voyez donc , mes frères , la rémission des péchés expliquée et autorisée en toutes les formes qu'une grâce peut être énoncée. Hortamur vos ne in vacuum gratiam Dei recipiatis 5 : « Nous vous exhortons que vous ne receviez « pas en vain cette grâce. » Mais quel en doit être l'effet? il faut que le Saint-Esprit nous l'apprenne. Dieu envoie ses prédicateurs : « Allez, « dit-il à son prophète, et criez vers l'aquilon ; « Revenez , rebelle Israël , dit le Seigneur, et je « ne détournerai point mon visage de vous, parce « que je suis saint, dit le Seigneur, et que ma « colère ne durera pas éternellement. Après cela,
* Ps. CII, 12.
' Is. XLIV, 22.
' I. Joan. u, 1,2.
* Is. XLIV, 23.
' II. Cor. VF. I.
« on a entendu des voix confuses dans les che- « mins, des pleurs et des hurlements des enfants « d'Israël, parce qu'ils ont rendu leurs voies cri- « minelles , et qu'ils ont oublié leur Seigneur et « leur Dieu '. Ecartez loin de vous toutes les pré- « varications dont vous vous êtes rendu coupa- « ble , dit Dieu dans un autre prophète , et faites- « vous un cœur nouveau. Pourquoi mourrez-vous, « maison d'Israël? Je ne veux point la mort de « celui qui meurt , dit le Seigneur Dieu ; retournez « à moi et vivez : » Projicite a vobis omnes prœvaricationes vestras , facite vobis cor novum et spiritum novum. Et quare moriemini, domus Israël? Quia nolo morte M morientis, dicit Dominus Deus; revertimini et vivite ^ Pourquoi voulezvous périr? pourquoi vous obstinez-vous à votre ruine? Dieu veut vous pardonner, vous seul ne vous pardonnez pas. Deus meus, misericordia mea^ : « 0 Dieul qui êtes pour moi un « Dieu de miséricorde I » « 0 nom , dit saint Au- « gustin , sous lequel personne ne doit désespé- « rer! » 0 nomen sub quo nemini desperandum est^l 0 prodige ! retournez donc à votre père ; débauchée , retournez à votre mari ; mais retournez en confessant votre crime; dites : J'ai péché : Peccavi ^ ; et reconnaissez votre iniquité : Verumtamen scito iniquifatem tuam^. Ne songez pas à vous excuser ; n'accusez pas les étoiles , le tempérament ; ne dites pas : C'est la fortune , la rencontre m'a emporté ; n'accusez pas même le diable : Neminem quœras accusare , ne accusatoretn invenias a quo non possis te defendere. Ipse diabolus gaudetcum accusatur, vult omnino ut accuses illum, vultiit a te ferai criminationem, cum tuperdas confessionemi : « Ne cherchez à accuser personne , de peur que « vous ne trouviez un accusateur dont vous ne « puissiez vous défendre. Le diable se réjouit « lorsqu'il est accusé : il veut très-fort que vous « l'accusiez, il désire que vous rejetiez sur lui «tous vos torts, afin que vous perdiez tout le « fruit d'une humble confession. » Ne cherchez donc pas des excuses.
Autre chose d'agir avec un père , autre chose de répondre devant un juge : ici l'on se défend , et là on confesse : un juge veut le châtiment, et un père la conversion. Mais ce changement est-il bien possible? cet Éthiopien pourra-t-il bien dépouiller sa peau? ce pécheur endurci pourra-t-il bien se priver de ces dangereuses pratiques?
' Jerem. m, 12-21.
2 Êzech. XVIII, 31, 32.
* Ps. Lvin, u.
* In Ps. LViii, n" II, t. IV, col. 575. ' II. Reg. XU, 13.
« Jerem. m, I3.
' S. Aug. Servi. XX, n" 2, t. V, col. IQ8.
SUR LA PÉNITENCE
C'est ce que nous aurons à examiner dans la deuxième partie.
DEUXIÈME POINT
Quand on parle devant un juge , on dit : Je ne l'ai pas fait , ou bien : J'ai été surpris , on m'a engagé contre mon dessein , j'ai été plus loin que je ne pensais. Mes frères , ne nous défendons pas de la sorte ; ne cherchons pas de vaines excuses pour couvrir notre ingratitude , qui n'est toujours que trop criminelle. Devant un juge , on cherche des fuites; songez que vous parlez à un père, où la principale défense c'est d'avouer simplement sa faute. J'ai failli, j'ai mal fait, je m'en repens , j'ai recours à votre bonté , je demande pardon de ma faute. Si personne ne l'a encore obtenue de vous , je suis téméraire d'oser le prétendre : si votre bonté au contraire a déjà fait tant de grâces , vous-même accordez-moi le pardon , qui m'avez commandé l'espérance.
Le prophète représente la synagogue comme une désespérée qui s'est abandonnée à des étrangers , et qui , craignant le courroux de son mari , ne veut plus retourner à sa compagnie : Desperavi, nequaquam faciam, adamavi quippe alienos, etpost eos ambulabo ' : « Il n'y a plus « de retour, je ne le ferai pas. »
Nous n'avons rien fait , chrétiens , de persuader aux pécheurs que , s'ils retournent à Dieu , ils peuvent facilement obtenir leur grâce : car cette œuvre de la rémission dépendant purement de lui , il est aisé d'en attendre une bonne issue. Mais l'ouvrage de leur conversion , le changement de leur cœur où nous leur demandons leur propre travail, c'est celui-là qui les désespère : car encore que tout nous tombe des mains , que notre extrême faiblesse ne puisse plus disposer d'aucunes choses, il n'y a rien toutefois dont nous puissions moins disposer que de nous-mêmes. Étrange maladie de notre nature ! Il n'y a rien qui soit moins en notre pouvoir que l'usage de notre volonté ; en un mot , rien que nous puissions moins faire que ce que nous faisons quand nous le voulons : de sorte qu'il est plus aisé à l'homme d'obtenir de Dieu ce qu'il voudra , qu'il ne lui est aisé de le vouloir. Prouvons manifestement cette vérité.
Deux obstacles presque invincibles nous empêchent d'être les maîtres de nos volontés , l'inclination et l'habitude. L'inclination rend le vice aimable, l'habitude le rend nécessaire. Nous n'avons pas en notre pouvoir ni le commencement de l'inclination , ni la fin de l'habitude. L'inclination nous enchaîne , et nous jette dans une prison ; l'habitude nous y enferme , et mure la porte
' Jerem. il , 25.
BOSSUET. — T. II
sur nous pour ne nous luis^er plus aucune sortie : Inclusum se sentit diffieullate vitiorum ; et quasi muro impossihilitalis erecto portisque clausis, qua évadât non invenit '. De sorte que le misérable pécheur, qui ne fait que de vains efforts , et retombe toujours dans l'abîme , désespérant d'en sortir, s'abandonne enfin à ses passions , et ne prend plus aucun soin de les retenir : Desperanies, semetipsos tradiderunt iinpudicitiœ, in operationem immunditiœ omnis, in avaritiam^.
Ce que peut désirer un homme que son naturel tyrannise , c'est qu'on le change , qu'on le renouvelle, qu'on fasse de lui un autre homme. C'est ce que nous dit tous les jours cet ami colère , lorsque nous le reprenons de ses promptitudes, de ses emportements, de ses violences. Il répond qu'il n'est pas possible de se délivrer de la tyrannie de l'humeur qui le domine; qu'il y résiste quelquefois, mais qu'à la longue ce penchant l'entraîne ; que si l'on exige de lui d'autres mouvements , il faut donc nécessairement le faire un autre homme. Or, ce que demande , mes frères , la nature faible et impuissante , c'est ce que la grâce lui offre pour se réformer : car la conversion du pécheur est une nouvelle naissance. Ou renouvelle l'homme jusqu'à son principe, c'est-à-dire , jusqu'à son cœur ; on brise le cœur ancien , et on lui donne un cœur nouveau : Qui finxit singillatim corda eontm ^ : « C'est lui qui « a formé le cœur de chacun d'eux. » « Pour créer « un cœur pur, il faut, dit saint Augustin, briser « le cœur impur : » Ut creatur cor mundum , conteratur immundum^. La source étant détournée , il faut bien que le ruisseau prenne un autre cours.
Que si la grâce peut vaincre l'inclination , elle surmontera aussi l'habitude : car l'habitude, qu'est-ce autre chose qu'une inclination fortifiée? Mais nulle force ne peut égaler celle de l'esprit qui nous pousse. S'il faut fondre de la glace , Dieu fera souffler son esprit , et d'un cœur le plus endurci sortiront les larmes de la pénitence : Flabit spiritus ejus, etjluentaquœ ^. Que s'il faut faire un plus grand effort , il enverra son « esprit de « tourbillon, qui pousse violemment les murail- « les : » Quasi turbo impellens parietem <» ; « son « esprit qui renverse les montagnes, » et déracine les cèdres du Liban : Spiritus Domini subvertens montes 7. Quand vouscourriez à la mort avec
' s. Aug. in Ps. cvi, n" 5, t. IV, col. laoc.
' Ephes. IV, 19.
3 Ps. XXXII, 15.
* Serm. xix , n" 3 , t. v , col. 103.
» Ps. CXLVII , 7.
6 Is. XXV, 4.
' III. Reg. XIX, M.
SUR LA PÉNITENCE
une précipitation plus impétueuse que le Jourdain ne fait à la mer, il saura bien arrêter ce cours. Fussiez-vous demi-pourri dans le tombeau, il vous ressuscitera comme le Lazare. Seulement écoutez l'apôtre , et ne recevez pas en vain la grâce de Dieu : Hortamur vos ne m vacuum gratiam Dei recipiatis.
Mais il faut avouer, mes frères , qu'on voit peu d'effets de cette grâce ; on remarque peu dans le monde ces grands cbangements de mœurs qui puissent passer pour de nouvelles naissances : et la cause d'un si grand mal , c'est que nous recevons trop mollement la grâce de la pénitence ; nous en énervons toute la vigueur par notre délicatesse. Il y a une pénitence lâcbe et paresseuse , qui n'entreprend rien avec effort : il ne faut pas attendre , mes frères , qu'elle fasse jamais de grands changements, ni qu'elle gagne rien sur les habitudes. Telle est la condition de notre nature, qu'il faut nécessairement que le bien nous coûte . Nous ne pouvons manger notre pain que dans la sueur de notre visage' : la pénitence, pour être efficace, doit nécessairement être violente. Et d'où lui vient cette violence? Chrétiens, en voici la cause : c'est la colère et l'indignation qui fait naître les mouvements violents : or, j'apprends de saint Augustin que « la pénitence n'est autre chose « qu'une sainte indignation contre soi-même : » Quid est enim pœnitentia, nisi sua in seipsum iracundia ' ?
Écoutez parler ce saint pénitent : Afjlictus sum et humiliatus sum nimis; rugiebam a geniitu cordis mei ^ : « Je me suis affligé avec excès. » Ce n'était pas un gémissement comme celui d'une colombe, mais un nigissement semblable à celui d'un lion : c'était la plainte d'un homme irrité contre ses propres vices, qui ne peut souffrir sa langueur, sa lâcheté , sa faiblesse. Cette colère l'emporte jusqu'à une espèce de fureur : Turbatus estafurore oculus nieus^ : « La fureur a rempli « mon œil de trouble. » Car, ne pouvant souffrir ses rechutes , il prend des résolutions extrêmes contre sa lenteur et sa lâcheté : il ne songe plus qu'à se séquestrer des compagnies qui le perdent ; il cherche l'ombre et la solitude. Dirai-je le mot du prophète? Il est comme ces oiseaux qui fuient la lumière et le jour, « comme un hibou dans sa « maison : » Factus sum sicutnycticorax in domicilio ^. Dans cette solitude , dans cette retraite , il s'indigne contre soi-même, il frémit contre soi-même; il fait de grands et puissants efforts pour prendre des habitudes contraires aux sien-
' Gencs. m, 19.
2 Serm. xix, n° 2, t. V, col. 102.
■> Ps. xxxvii , 8.
* Ihid. VI, 7.
' llid. CI , 7.
nés ,« afin , dit saint Augustin , que la coutume « de pécher cède à la violence de la pénitence « ut violentiœ pœnitendi cedat consuetudo peccandi ' .
C'est ainsi que l'on surmonte , mes frères , et ses inclinations et ses habitudes. Et si vous me demandez pourquoi il faut tant de violence , i l est bien aisé de répondre : c'est que la conversion du pécheur est une nouvelle naissance ; et c'est la malédiction de notre nature , qu'on ne peut enfanter qu'avec douleur : in dolore paries filios tuos^. C'est pourquoi la pénitence est laborieuse ; elle a ses gémissements, elle a son travail, parce que c'est un enfantement : Ibi dolores ut parturientis , dit saint Augustin ^, dolores pœ' nitentis. Il faut enfanter un nouvel homme , et il faut pour cela que l'ancien pâtisse. Mais parmi ces douleurs , parmi ces détresses , ayez toujours présente en l'esprit cette parole de l'Évangile : « La femme en enfantant a de la tristesse ; mais « après qu'elle a enfanté, elle ne se souvient plus « de ses maux , tant son cœur est saisi de joie , « parcequ'elle amis un enfant au monde*. «Parmi ces travaux de la pénitence , songez , mes frères , que vous enfantez ; et ce que vous enfantez , c'est vous-mêmes. Si c'est une consolation si sensible d'avoir fait voir la lumière et donné la vie à un autre , qu'elle efface en un moment tous les maux passés , quel ravissement doit-on ressentir de s'être éclairé soi-même, et de s'être engendré soi-même pour une vie immortelle ! Enfantez donc , ô pécheurs , et ne craignez pas les douleurs d'un enfantement si salutaire : perpétuez , non votre race , mais votre être propre ; conservez, non pas votre nom, mais le fond même de votre substance.
Vierges de Jésus-Christ, voilà l'enfantement que Dieu vous ordonne; enfantez l'esprit de salut : renouvelez-vous en Notre-Seigneur parmi les angoisses de la pénitence; continuez à faire voir aux pécheurs qu'on peut surmonter la nature dans ses inclinations les plus fortes : et afin de les convaincre par votre exemple , déclarez au vice une sainte guerre, et particulièrement à celui qui est le plus caché, le plus délicat, et qui s'élève sur la ruine de tous les autres. Et pour nous, chrétiens, mettons une fois la main sur nos blessures invétérées. Quoi ! pauvre blessé , vous tremblez , vous ne pouvez toucher à la plaie, ni vous faire cette violence? Eh! ne vaut-il pas bien mieux, chrétiens, souffrir ici-bas quelque y'ioïencel Ambulate dum lucem habetis ^ : « Mar-
' In Joan. tract. XLix, n" 19, t. m, part, il, col. 627.
'^ Gen.ni, 16.
3 In Ps. xLVli, n» 5, t. IV, col. 418.
* Joan. XVI, 21.
' Id. XII, 35.
Sim LA PENITENCE.
îrr
« cliez tandis que vous voyez encore la lumière , •; et n'abusez pas du temps que Dieu vous accorde. C'est par où je m'en vais conclure.
TROISIÈME POINT
Dieu qui ne veut pas la mort des pécheurs , mais plutôt qu'ils se convertissent, ne se contente pas de les exciter par la bouche des prédicateurs ; mais il anime , pour ainsi dire , toute la nature pour les inviter à la pénitence : car cette suite continuée de jours et d'années , qu'ils voient si souvent revenir, est comme une voix publique de tout l'univers qui rend témoignage à sa patience, et avertit les pécheurs de ne pas abuser du temps qu'il leur donne. « Ignoi*ez-vous , dit « l'apôtre', que la miséricorde divine vous invite « à vous convertir ? méprisez- vous les richesses « de sa patience et de sa bonté , » qui vous donne le temps de vous repentir? C'est principalement cette grâce que l'apôtre vous avertit de ne laisser pas écouler sans fruit ; car il ajoute aussitôt après : « Je vous ai écouté au temps destiné , » ternpore accepta''.
Pour bien comprendre, messieurs, le prix et le mérite d'une telle grâce, remarquons avant toutes choses que l'on peut regarder le temps en tant qu'il se mesure en lui-même par heures , par jours, par années, ou en tant qu'il aboutit à l'éternité. Dans cette première considération , je sais que le temps n'est rien , parce qu'il n'a ni forme ni consistance , que tout son être est de s'écouler, c'est-à-dire que tout son être n'est que de périr, et partant que tout son être n'est rien. Ma vie est mesurée par le temps , c'est pourquoi ma substance [n'est rien,J attachée au temps qui n'est rien lui-même : Eccemensurabilesposuisii dies meos, et substantia mea tanquam nihilum aniete^....
Chose étrange, âmes saintes! le temps n'est rien , et cependant on perd tout quand on perd le temps. Qui nous développera cette énigme? C'est parce que ce temps , qui n'est rien , a été établi de Dieu pour servir de passage à l'éternité. C'est pourquoi Tertullien a dit : « Le temps est conmie « un grand voile et un grand rideau qui est étendu « devant l'éternité, et qui nous la couvre : « Mundi.... species.... iemporalis, illi dispositioni œtemitatis aulœi vice oppansa est^. Pour aller àcette éternité, il faut passer par ce voile. C'est le bon usage du temps qui nous donne droit à ce qui est au-dessus du temps ; et je ne m'étonne pas, âmes saintes , si vos règles ont tant de soin
» Rom. 11, 4.
= II. Cor. VI , 2.
' Ps. xxxvui , 6 * Apolog. p. 43.
de vous faire ménager le temps avec une économie scrupuleuse : c'est à cause que tous ces moments, qui étant pris en eux-mêmes sont moins qu'une vapeur et qu'une ombre ; en tant qu'ils aboutissent à l'éternité , deviennent , dit saint Paul', d'un poids infini, et qu'il n'est rien par conséquent de plus criminel que de recevoir eu vain une telle grâce.
Je ne m'arrêterai pas ici , chrétiens , à vous représenter par un long discours combien cette grâce est peu estimée , ni combien facilement on la laisse perdre. Les hommes se font justice sur ce sujet-là , et quand ils nous disent si ouvertement qu'ils ne songent qu'à passer le temps , ils nous découvrent assez avec quelle facilité ils le perdent. Mais d'où vient que l'humanité , qui est naturellement si avare , et qui retient son biea si avidement, laisse écouler de ses main^, sans peine , l'un de ses trésors les plus précieux? C'est ce qui mérite d'être examiné; et j'en découvre . deux causes, dont l'une vient de nous, et l'autre du temps.
Pour ce qui nous regarde , mes sœurs , il est bien aisé de comprendre pourquoi le temps nous échappe si facilement : c'est que nous n'en voulons pas observer la fuite. Car soit qu'en remarquant sa durée nous sentions approcher la fin de notre être , et que nous voulions éloigner cette triste image ; soit que par une certaine fainéantise nous ne sachions pas employer le temps, toujours est-il véritable que nous ne craignons rien tant que de nous apercevoir de son passage. Combien nous sont à charge ces tristes journées, dont nous comptons toutes les heures et tous les moments ! ne sont-ce pas des journées dures et pesantes , dont la longueur nous accable ? Ainsi le temps nous est us fardeau , que nous ne pouvons supporter quand nous le sentons sm* nos épaules. C'est pourquoi nous n'oublions aucun artifice pour nous empêcher de le remarquer : et parmi les soins que nous prenons de nous tromper nous-mêmes sur ce sujet-là , je ne m'étonne pas, chrétiens, si nous ne voyons pas la perte du temps, puisque nous n'en trouvons point de plus agréable que celui qui coule si doucement qu'il ne nous laisse presque pas sentir sa durée.
Mais si nous cherchons à nous tromper, le temps aide aussi à la tromperie ; et voici en quoi consiste cette illusion. Le temps, dit saint Augustin' , est une imitation de l'éternité. Faible imitation, je l'avoue ; néanmoins tout volage qu'il est, il tâche d'en imiter la consistance. L'éternité est toujours la même. Ce que le temps ne peut égaler par la permanence , il tâche de l'imiter
' II. Cor. IV, 17.
' De musica , lib. VI , n" 29 , t. I , col. 527.
SUR LA PENITENCE
par la succession : c'est ce qui lui doime moyen de nous jouer. Il ôte un jour, il en rend un autre : il ne peut retenir cette année qui passe, il en fait couler en sa place une autre semblable qui nous empêche de la regretter. 11 impose de cette sorte à notre faible imagination , qu'il est aisé de tromper par la ressemblance ; qui ne sait pas distinguer ce qui est semblable : et c'est en ceci , si je ne me trompe, que consiste cette malice du temps , dont l'apôtre nous avertit par ces mots : Redimentes ternpus, quoniam dies mali sunt' : « Rachetez le temps , parce que les jours sont mau- «vais, » c'est-à-dire, malins et malicieux. II ne paraît pas qu'une année s'écoule, parce qu'elle semble ressusciter dans lasuivante. Ainsi l'on ne remarque pas que le temps se passe, parce que, quoiqu'il varie éternellement, il montre presque toujours le même visage. Voilà le grand malheur, voilà le grand obstacle à la pénitence.
Toutefois une longue suite découvre son imposture. La faiblesse , les cheveux gris , l'altération visible du tempérament nous contraignent de remarquer quelle grande partie de notre être est abîmée et anéantie. Mais prenez garde , mes frères, à la malice du temps; voyez comme ce subtil imposteur tâche de sauver ici les apparences , comme il affecte toujours l'imitation de l'éternité. C'est le propre de l'éternité de conserver les choses dans le même état ; le temps , pour en approcher en quelque sorte , ne nous dépouille que peu à peu : il nous dérobe si subtilement, que nous ne sentons pas son larcin 5 il nous mène si finement aux extrémités opposées , que nous y arrivons sans y penser. Ézéchias ne sent point écouler son âge; et dans la quarantième année de sa vie, il croit qu'il ne fait que de naître : Dum adhuc ordirer succidit me ^ : « Il a coupé ma « trame dès le commencement de mes jours. » Ainsi la malignité trompeuse du temps fait insensiblement écouler la vie , et on ne songe point à sa conversion. Nous tombons tout à coup , et sans y penser, entre les bras de la mort : nous ne sentons notre fin que quand nous y sommes. Et voici encore ce qui nous abuse : c'est que, si loin que nous puissions porter notre vue , nous voyons toujours du temps devant nous. Il est vrai , il est devant nous , mais peut-être que nous ne pourrons pas y atteindre.
Parmi ces illusions nous sommes tellement trompés, que nous ne [nous] connaissons pas nousmêmes ; nous ne savons que juger de notre vie : tantôt elle est longue, tantôt elle est courte , selon le gré de nos passions; toujours trop courte pour nos plaisirs, totijours trop longue pour la
Ephes. V, 16.
=< IS. XXKVIII, 12. .^ •
pénitence : car dans nos ardeurs insensées nous pensons volontiers que la vie est courte. Écoutez parler les voluptueux : Non prœtereat nosflos temporis, coronemus nos rosis antequam marcescant ' : « Ne perdons pas la fleur de notre âge ; « couronnons-nous de roses devant qu'elles soient « flétries. » Pensez-vous qu'on osât troubler leurs délices par la pensée de la mort? et un si triste objet ne leur donnerait-il pas du chagrin? Ils y pensent eux-mêmes , n'en doutez pas , pour se presser davantage à goûter ces plaisirs qui passent. « Mangeons et buvons , ajoutent-ils , parce « que notre fin est proche*. »
Hé bien I je me réjouis de ce que vous avez enfin reconnu la brièveté de la vie : pensez donc enfin à la pénitence que vous différez depuis si longtemps , et ne recevez pas en vain la grâce de Dieu. Ils vont aussitôt changer de langage ; et cette vie, qui leur semble courte pour les voluptés, devient tout d'un coup si longue, qu'ils croient pouvoir encore avec sûreté consumer une grande partie de leur âge dans leurs plaisirs illicites. Filii hominum, usquequo gravi corde ^"^ « Jusques à quand , ô enfants des hommes, lais- « serez-vous aggraver vos cœurs? » jusques à quand vous laisserez-vous abuser à l'illusion du temps qui vous trompe? quand reconnaîtrez-vous de bonne foi que la vie est courte ? voulez- vous attendre le dernier soupir? Mais en quelque état que vous soyez , soit que votre âge soit dans sa fleur, soit qu'il soit déjà dans sa force , Tapôtre dit à tout le monde , que « le temps est proche. » Les jours se poussent les uns les autres : on recule celui de la pénitence, et enfin il ne se trouve plus. 0 temps qu'un Dieu patient accorde aux pécheui^ pour leur être un port salutaire , faut-il que tu leurserves d'écueil ! Nous avons du temps, convertissons-nous : nous avons du temps, péchons encore. Là est le port, et là est l'écueil : considère, ô pécheur, le bon usage du temps qui nous est donné ; c'est le port où se sauvent les sages : considère l'attente indiscrète de ceux qui diffèrent toujours, c'est l'écueil où se perdent les téméraires.
Mais nous avons encore du temps devant nous : ô Dieu ! qu'y aura-t-il désormais que les hommes ne veuillent savoir? et que n'attentera pas leur témérité? Voici une chose digne de remarque. Le Fils de Dieu nous enseigne que la science des temps est l'un des secrets que le Père a mis en sa puissance''. Pour arrêter à jamais la curiosité humaine, Jésus-Christ interrogé sur l'ordre des
I Sap. 11,7,8.
' Js. XXII, 13. » Ps, IV , 3.
* Act. I, 7.
SUR LA PÉNITENCE
ara
temps dit lui-même qu'il ne le sait pas '. Entendons sainement cette parole. Il parle comme ambassadeur du Père céleste et son interprète envers nous : ce qui n'est pas de son instruction , [ce qu'il n'a pas appris pour le manifester aux hommes, lui est inconnu dans sa qualité d'envoyé et de député vers eux , quoiqu'il le sache parfaitement comme égal à son Père , participant à sa science , d'une même nature avec lui.] Mais de quelque sorte que nous l'entendions, toujours devons-nous conclure que la science des temps , et surtout la science du dernier moment , est l'un des mystères secrets que Dieu veut tenir cachés à ses fidèles : c'est par une volonté déterminée qu'il « cache le dernier jour, afin que nous ob- « servions tous les jours : » Latet ultimus dies , ut observentur omnes dies^. Et cependant, encore une fois , que n'entreprendra pas l'arrogance humaine? L'homme audacieux veut philosopher sur ce temps , veut pénétrer dans cet avenir.
Mes paroles sont inutiles ; parlez vous-même , ô Seigneur Jésus , et confondez ces cœurs endurcis. Quand on leur parle des jugements [de Dieu,] " cette vision , disent-ils en Ézéchiel , ne sera pas « sitôt accomplie : » In tempora longa iste prophetat ^. Quand on tâche de les effrayer par les terreurs de la mort, ils croient qu'on leur donne encore du temps. Jésus-Christ les veut serrer de plus près , et voici qu'il leur représente la justice divine irritée toute prête à frapper le coup : Jam enim securis ad radicem arborum posita est ^ : « La cognée est déjà posée à la racine « de l'arbre. »
Mais je veux bien t' accorder, pécheur, qu'il te reste encore du temps : pourquoi tardes-tu à te convertir? pourquoi ne commences-tu pas aujourd'hui , crains-tu que ta pénitence ne soit trop longue d'un jour? Quoi, non content d'être criminel, tu veux durer longtemps dans le crime! tu veux que ta vie soit longue et mauvaise! tu veux faire cette injure à Dieu, toujours demander du temps , et toujours le perdre ! car tu rejettes tout au dernier moment. C'est le temps des testaments , dit saint Chrysostôme ^ et non pas le temps des mystères. Ne sois pas de ceux qui diffèrent à se reconnaître quand ils ont perdu la connaissance , qui attendent presque que les médecins les aient condamnés pour se faire absoudre par les prêtres, qui méprisent si fort leur âme, qu'ils ne pensent à la sauver que lorsque le corpsest désespéré.
' Marc. XIII , 32.
^ S. Aug. Serm. xxxix , n" i , t. v, col. 199.
' Ezech. XII , 27.
♦ Matth. in, 10.
* In Act. Apost. homil. i , n" 7 , t, ix , p. 12.
^Faites pénitence, mes frères, tandis que le médecin n'est pas encore à votre côté , vous donnant des heures qui ne sont pas en sa puissance , mesurant les moments de votre vie par des mouvements de tête , et tout prêt à philosopher admirablement sur le cours et la nature de la maladie, après la mort. N'attendez pas, pour vous convertir, qu'il vous faille crier aux oreilles, et vous extorquer par force un oui ou un non : que le prêtre ne dispute pas près de votre lit avec votre avare héritier, ou avec vos pauvres domestiques; pendant que l'un vous presse pour les mystères , et que les autres sollicitent pour leur récompense , ou vous tourmentent pour un testament '. Convertissez-vous de bonne heure ; n'attendez pas que la maladie vous donne ce conseil salutaire : que la pensée en vienne de Dieu et non de la fièvre , de la raison et non de la nécessité , de l'autorité divine et non de la force. Donnez- vous à Dieu avec liberté, et non avec angoisse et inquiétude. Si la pénitence est un don de Dieu , célébrez ce mystère dans un temps de joie , et non dans un temps de tristesse. Puisque votre conversion doit réjouir les anges y c'est un fâcheux contre-temps de la commencer quand votre famille est éplorée. Si votre corps est une hostie qu'il faut immoler à Dieu , consacrezlui une hostie vivante ; si c'est un talent précieux qui doit profiter entre ses mains , mettez-le de bonne heure dans le négoce ; et n'attendez pas pour le lui donner, qu'il faille l'enfouir en terre. Après avoir été le jouet du temps, prenez garde que vous ne soyez le jouet de la pénitence ; qu'elle ne fasse semblant de se donner à vous , que cependant elle ne vous joue par des sentiments contrefaits , et que vous ne sortiez de cette vie après avoir fait non une pénitence chrétienne , mais une amende honorable qui ne vous délivrera pas du supplice. Ecce nunc tempus acceptabile , ecce nunc dies salutis ^ : « Voilà le temps favo- « rable , voici les jours de salut. » [Évitez] l'écueiL [où vous conduit] l'impénitence; [cherchez] le port où la bonté de Dieu vous invite , où vous trouverez la miséricorde éternelle.
^ 5. Gregor. Naz. Oral. XL, 1. 1, p. 643, 644. ' II. Cor. VI , 2.
tu
SUR L'AUMONE
SERMON